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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 21:25

hebergement d'imageLe site de l'éditeur.

 

Qui devine ce qui se passe dans la tête d'un de ces gardes qui montent la garde devant les palais de certains pays, un peu folkloriques, séduisants pour les touristes? Pour son dixième roman, l'écrivain suisse Michaël Perruchoud a décidé de faire le voyage. Voyage presque immobile en un lieu impossible à cerner, où les mouvements sont conditionnés en un ballet strict et immuable: c'est "La Guérite", qui paraît ces jours-ci.

 

L'auteur choisit de faire parler son personnage à la première personne - et sa parole a le son de la pensée qui hante continûment l'esprit de chacun. Cela se traduit par de longs paragraphes bien carrés qui créent un "gris typographique" taillé au cordeau, comme les déplacements d'un garde en service. Ce choix installe aussi un rythme: il arrive que les paragraphes soient plus courts afin d'accélérer quand il le faut. Et l'auteur sait aussi jouer judicieusement avec la longueur des phrases (certaines sont à tiroirs, d'autres fort brèves) pour concourir à cette rythmique du texte - qui, à l'intérieur de son aspect carré, n'a plus rien d'une marche militaire, s'avère riche et bouillonnnant.

 

Celui qui s'exprime n'a pas de nom, pas même de matricule: image du soldat interchangeable, sans galons, peut-être pas tout à fait à sa place parmi d'autres gardes, dûment nommés ou, au moins, surnommés: Le Frimeur, Samuel, Piotr, etc. Le garde leur jette un regard critique ou amical - faussement: il y a celui qui travaille mal, celui qui se montre généreux et oblige. Surtout, l'amertume affleure dans le discours du garde. Amertume d'une vie sans issue, sans perspective.

 

L'auteur sait intriguer en amenant progressivement la question de la fêlure du garde mis en scène: le lecteur, curieux ou voyeur, indiscret sans doute, avance parce qu'il a envie de savoir. Il va découvrir un homme prisonnier de sa vie, littéralement, entravé par des liens innombrables: une épouse qui ne l'aime pas pour ce qu'il est (il lui fait honte), le salon à refaire, d'anciennes dettes de jeu, les dépendances liées au jeu, à l'alcool et aux tournées aux copains. Sans compter l'argent, qui manque toujours un peu, et les commissions: il manque toujours quelque chose. Bloqué dans sa guérite, le narrateur l'est aussi dans sa vie.

 

Face à cet univers confiné, déterminé par un passé ineffaçable de mauvais garçon, les bouffées d'air frais, dérisoires, sont les fantasmes et Rosa, la fille du narrateur. L'auteur a un procédé épatant pour dire la surprise que peut représenter une fille soudain devenue grande: il ne révèle son âge qu'en fin de roman, fichant une claque au narrateur et, simultanément, au lecteur: non, Rosa n'est pas un bébé. Tout pourrait exploser à la fin... et avant, il y a quelques autres surprises de ce genre.

 

Et de manière à ancrer son récit dans le concret, enfin, l'auteur laisse apparaître çà et là les trucs du métier de garde de palais, et en explore les difficultés et les servitudes: la sueur, les touristes énervants face auxquels il faut rester immobile et impassible, les tours de garde après des nuits bien arrosées, la synchronisation des mouvements. En définitive, le lecteur aura fait la connaissance d'un personnage à l'existence torturée, apparemment fichue avant terme, prisonnière de liens et contingences si quotidiens, mais qui usent...

 

Michaël Perruchoud, La Guérite, Fribourg, Faim de Siècle, 2014.

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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 20:51

hebergement d'imageLu par Michel M., Myriam Gallot, Thaïs, Wrath.

Défi Premier roman.

Le site de l'éditeur, le blog de l'auteur - que je remercie pour l'envoi de ce livre!

 

S'attaquer à Satan: belle ambition pour un premier roman. Avec "Confessions de Satan", Marc Séfaris - que j'ai côtoyé naguère sur le défunt blog de Lise-Marie Jaillant - installe son récit du côté de Lyon, où il s'en passe de belles du côté des satanistes. Enfin, de belles... façon de parler, tant ceux-ci respirent la médiocrité. En revanche, "Confessions de Satan" est un premier roman fort bien troussé, au ton jeune et alerte, que l'on dévore avec aisance.

 

Médiocrité sataniste... celle-ci est dépeinte de manière crédible: l'auteur met en scène quelques petites frappes désoeuvrées, peut-être de bonne famille, qui s'amusent à faire les quatre cents coups au nom de Satan. L'auteur observe ces éléments à travers les yeux de la presse, en se mettant dans la peau d'une jeune stagiaire journaliste, Marie Raffin. Elle-même visée par les actes de ces adorateurs de Satan en peau de lapin (ce qui va lui faire peur... et le lecteur frissonne à son tour, un peu), elle va les suivre à la manière d'une enquêteuse de presse faisant ses premières armes dans l'investigation.

 

En contrepoint, intervient la figure de Satan. L'auteur a su capter ce que le maître des ténèbres pense de ses adorateurs, et plus généralement du monde actuel: tout cela est bien mou! Le mal ne vaut plus grand-chose, il n'y a plus de grands orfèvres en la matière... La déception de Satan est palpable, pour le moins. L'auteur lui prête une plume, en la personne de l'écrivain énigmatique Victor Frappier. Un bonhomme dont l'évolution au fil du roman est étonnante: de misanthrope et misogyne patenté, il devient le bon compagnon qui met le champagne au frais pour saluer le succès de Marie Raffin. Est-ce parce que Frappier a côtoyé son père? Et qui est-il, d'ailleurs, ce père, cancéreux devenu fou?

 

Marie Raffin est un personnage globalement bien construit, même si on l'aurait parfois aimé un peu plus féminin - quitte à oser quelques stéréotypes faciles. L'auteur recrée avec charme sa jeunesse, faite d'idées et d'idéaux, marquée aussi par la subordination à un rédacteur en chef peu scrupuleux face auquel elle n'ose guère réagir. Cela, sans oublier l'instabilité sentimentale: son couple a splitté, mais son ex revient vers elle, et l'on devine un peu trop qu'il est davantage question de plaisirs de la chair que de volonté de construire quelque chose de solide ensemble. Enfin, il y a un certain détachement face à certains éléments dramatiques pour d'autres, telle la mort de sa mère. La première fois qu'elle est évoquée, le lecteur croit à une sortie lourdement ironique; une intervention du père de Marie lui donne un éclairage soudain différent, grave et brutal: n'en aurait-elle vraiment rien à faire?

 

L'exploitation des personnages secondaires, enfin, dénote une excellente économie du récit: telle fille au look gothique rencontrée lors d'une soirée "petits joints et grandes conversations" va refaire surface plus loin, le frère immature de Marie donne à celle-ci, par contraste, une image de relative maturité alors qu'elle a moins de vingt ans. En arrière-plan, enfin, il y a la police, les juges... Et pour soutenir le tout, l'auteur fait montre d'une réelle culture: renseigné sur les questions de Dieu et du Diable, il les exploite pour donner de l'épaisseur aux "Confessions de Satan".

 

Dès lors, une seule question: Marco, à quand ton prochain roman?

 

Marc Séfaris, Confessions de Satan, Lyon, Jacques André Editeur, 2008. Note: le numéro d'éditeur est 666. On ne nous fera pas croire que c'est un hasard du catalogue.

 

 

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 21:22

hebergement d'imageLu par Francis Richard.

Défi Premier roman.

 

Mourir en un ultime orgasme, après une vie sentimentale et sensuelle bien remplie. Le rêve, non? C'est en tout cas le destin de Marie, 97 ans. Isabelle prend soin d'elle au soir de sa vie - et recueille le récit de ses rencontres successives. Telle est la trame de l'"Abécédaire amoureux", premier roman de l'écrivaine veveysanne Denise Campiche.

 

Incomplétude et éducation(s) sentimentale(s)

Précisons-le d'emblée, l'abécédaire n'est pas complet puisqu'il s'arrête à la lettre O. Le nombre de chapitres lui-même est inférieur à 26. Projet avorté? Le lecteur attentif préférera y voir le goût d'inachevé de toute existence: on aimerait toujours faire mieux, plus complet, aller plus loin, aller au bout, toucher la perfection. Mais la mort, juge ultime, ne le permet pas toujours. L'auteur paraît dès lors suggérer qu'à l'instar de celle de Marie, toute vie n'est rien d'autre qu'un cycle incomplet.

 

Et quid de la teneur de cet abécédaire? Le lecteur est baladé d'expériences sensuelles en expériences sensuelles. Le fil rouge, ce sont les lettres de l'alphabet, manière classique mais tout à fait indiquée d'anonymiser, par pudeur, les personnes concernées. Il sera question de ménages non conformistes, éventuellement à trois, et d'amours lointaines, entre autres en Afrique et en Inde.

 

Une jeunesse comme un conte éthéré

L'auteur paraît peu soucieuse du temps qui passe: il n'en sera guère question qu'au moment de la ménopause (le virage est décrit en quelques mots encourageants), puis à l'heure des avant-dernières amours, décevantes, consommées à la suite d'un thé dansant. Il aurait été possible de dessiner tout un siècle de transgressions d'interdits, d'évolution de la notion de flirt (on pense à Fabienne Casta-Rosaz et à son "Histoire du flirt") et du statut de la femme, ici comme ailleurs. On peut même regretter que ce filon, fertile en tensions utiles à un roman, n'ait guère été exploité.

 

Le récit amoureux prend dès lors les allures éthérées, détachées, d'une éducation sentimentale éloignée des grands courants idéologiques et des pressions sociales qui ont traversé le vingtième siècle. L'auteure se rapproche dès lors des relations interpersonnelles de toujours, montrant ici un Indien incapable d'exprimer des sentiments alors que cela l'aurait libéré, là des personnages et des couples à la sexualité libre - mais vécue sans que le lecteur ne perçoive la moindre pression sociale négative. L'ambiance est donc davantage au conte, idéal et presque naïf, qu'à la fresque sociale.

 

Le vrai sujet...?

Les indicateurs temporels reviennent, je l'ai dit, dès lors qu'il est question d'amours entre aînés. Est-ce là le seul et vrai thème de ce roman? Les amours juvéniles ne sont-elles qu'un prétexte accrocheur? Le lecteur goûtera en tout cas les relations de plus en plus intimes qui relient Marie et Isabelle. Celles-ci vont jusqu'à susciter quelques jalousies, en une reconstruction originale du trio amoureux classique. Massages, vie des sens, gestes tendres réalisés avec de moins en moins de complexes: alors que la vie sentimentale de Marie est derrière elle, Isabelle voit s'ouvrir devant elle tout un univers - c'est le dernier moment! La découverte se construit en contrepoint dans les chapitres qui n'évoquent pas les amantes et les amants de Marie.

 

L'écriture de l'"Abécédaire amoureux" paraît sage, le plus souvent. C'est le gage d'une discrétion certaine, juste milieu entre le travers d'en dire trop et celui d'en dire trop peu: il est question, après tout, d'une vieille dame libre, qui se confie et n'a plus grand-chose à perdre en termes sociaux. Le récit est cependant vivifié par quelques jolis aspects pétillants, éclats de rire transcrits, cris et émois reproduits - gages d'une complicité qui s'installe pour ne plus jamais s'en aller.

 

Denise Campiche, Abécédaire amoureux, Sainte-Croix, Mon Village, 2014.

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 18:52

hebergement d'imageTrois participations au Défi Premier roman, avec Itzamna, Sharon (double participation!) et Eimelle (qui a, à son tour, une envie de raviolis). Je vous invite à prendre connaissance de leurs billets:

 

Emmanuel Flesh, Un empire et des poussières (chez Sharon)

Nelly Kaprièlian, Le Manteau de Greta Garbo (chez Sharon)

Pierre Raufast, La Fractale des raviolis (chez Eimelle)

Marion Richez, L'Odeur du minotaure (chez Itzamna)

 

Merci pour ces participations! Et à tout bientôt!

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin

 

Ballade de bon conseil

 

Hommes faillis, bertaudés de raison,
Dénaturés et hors de connoissance,
Démis du sens, comblés de déraison,
Fous abusés, pleins de déconnoissance,
Qui procurez contre votre naissance,
Vous soumettant à détestable mort
Par lâcheté, las ! que ne vous remord
L'horribleté qui à honte vous mène ?
Voyez comment maint jeunes homs est mort
Par offenser et prendre autrui demaine.

 

Chacun en soi voie sa méprison,
Ne nous vengeons, prenons en patience ;
Nous connoissons que ce monde est prison
Aux vertueux franchis d'impatience ;
Battre, rouiller pour ce n'est pas science,
Tollir, ravir, piller, meurtrir à tort.
De Dieu ne chaut, trop de verté se tort
Qui en tels faits sa jeunesse démène,
Dont à la fin ses poings doloreux tord
Par offenser et prendre autrui demaine.

 

Que vaut piper, flatter, rire en traison,
Quêter, mentir, affirmer sans fiance,
Farcer, tromper, artifier poison,
Vivre en péché, dormir en défiance
De son prouchain sans avoir confiance ?
Pour ce conclus : de bien faisons effort,
Reprenons coeur, ayons en Dieu confort,
Nous n'avons jour certain en la semaine ;
De nos maux ont nos parents le ressort
Par offenser et prendre autrui demaine.

 

Vivons en paix, exterminons discord ;
Ieunes et vieux, soyons tous d'un accord :
La loi le veut, l'apôtre le ramène
Licitement en l'épître romaine ;
Ordre nous faut, état ou aucun port.
Notons ces points ; ne laissons le vrai port
Par offenser et prendre autrui demaine.

 

François Villon (1431- ?). Source: Poésie.webnet.

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 20:01

partage photo gratuitLu par Christophe, Corentine Rebaudet, Géraldine, Jimpee, Marque-pages, Mélusine, MLC, Naddie, Nicole Volle, Onee, Philippe Infarnet, Sabine.

Challenge Thrillers et polars et Premier roman.

 

Le Prix du Quai des Orfèvres 2012 confronte deux univers que tout ne rapproche pas: la police et le milieu judiciaire - qu'on appelle volontiers la basoche. Démarche peu évidente que Pierre Borromée, lui-même actif dans le monde judiciaire, réussit globalement en signant son premier roman, "L'hermine était pourpre".

 

Un point fort pour ce roman policier: l'auteur met en scène, avec justesse et crédibilité, certains éléments du quotidien des avocats et du barreau. Il y a les notes de frais consignées dans un cahier qui peut servir d'indice, les relations entre avocats plus ou moins chevronnés, le soutien entre professionnels. Il y a les descriptions des bureaux aussi, qui trahissent la personnalité de ceux qui y travaillent. Le lecteur perçoit une confrérie qui se tient les coudes, ce que renforcent encore les liens créés hors travail, par exemple à travers les équipées à vélo.

 

Sachant que les relations entre policiers et avocats n'ont rien d'évident, l'auteur compose une ligne de tension entre les deux éléments. Une ligne de tension lisible pour le lecteur: le policier et le procureur cherchent à condamner, l'avocat cherche à blanchir. La frontière entre les deux univers est tracée par les contacts entre des acteurs, et matérialisée par le restaurant "Chez George", où les policiers et les acteurs du barreau se retrouvent et fraternisent.

 

Mais de quoi s'agit-il? La femme d'un avocat est retrouvée morte dans son lit. Il n'en faut pas moins (tiens donc!) pour qu'une enquête démarre, mettant au jour quelques éléments étonnants - dont la virginité de ladite épouse au moment du décès (!) ou le déroulement problématique du crime. L'auteur excelle à balader les soupçons d'un personnage à l'autre, sur un peu moins de 400 pages. Et le lecteur joue volontiers le jeu. Le système a cependant ses limites: on ne croit guère à la culpabilité possible de Johnny, le gitan. Comme son seul rôle dans le roman est celui de fausse piste, sa présence paraît plaquée, artificielle - un détour narratif superflu. Cela, même si cela vaut quelques épisodes flamboyants...

 

... partant de là, l'histoire du mot "souhaitable", véritable leitmotiv, et de la conférence de presse foireuse qui l'entoure est une pure merveille, même si elle ne faut guère avancer l'action: l'auteur fait exploser un faux pas du procureur autour de ce mot et, l'espace de quelques pages, on se croit dans un roman de Tonino Benacquista, capable de tirer quelque chose d'énorme, de mondial, d'un élément a priori insignifiant.

 

"L'hermine était pourpre" plonge son lectorat dans la province française la plus profonde: l'action se passe du côté de Nancy. L'écriture est pour le moins standard, efficace à défaut de révéler un style. Preuve en sont, entre autres, les titres de chapitres, circonstanciels et minimaux. Ce style acratopège se révèle un atout: il offre au lecteur l'occasion de se concentrer sur l'action - et de dévorer ce roman policier, classique dans sa construction: le légiste intervient au début, et le coupable est connu à la fin, à l'occasion d'un dernier coup de théâtre. Comme il se doit.

 

Pierre Borromée, L'hermine était pourpre, Paris, Fayard, 2011.

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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 21:21

hebergement d'imageLu par Thierry Vagne.

 

Il y a quelque chose de jouissif à se plonger dans "Orgies et bacchanales", ouvrage le plus récent de l'écrivain et essayiste Jean-Noël von der Weid. Face au sujet traité, l'auteur sait trouver le ton juste, tout en faisant montre de sa vaste érudition. Il sera question, ici, de Bacchus, des bacchanales et des métamorphoses de leur approche par les artistes au fil des âges. Et il sera aussi question de l'entourage de Bacchus, entre autres d'Ariane, abandonnée par Thésée à Naxos (à travers "Ariane à Naxos" de Richard Strauss, entre autres), ou de Séléné, mère du dieu - certes né de la cuisse de Jupiter...

 

L'approche rappelle "Le Flux et le fixe", ouvrage où Jean-Noël von der Weid explorait les points de contact entre la musique, art du flux, et la peinture, art du fixe. Le lecteur est renvoyé à un site Internet (ici) pour voir les oeuvres d'art décrites - un petit inconfort, puisqu'il faut passer un livre sur papier à l'univers de l'internet. Le lecteur retrouve par ailleurs, plus affirmée, la volonté d'une approche chronologique.

 

Il y a dans "Orgies et bacchanales" la richesse que peut offrir un regard tous azimuts, et l'on ne peut que s'en réjouir. L'auteur évoque dès le début les musiques antiques, dressant l'instrumentaire de l'ère gréco-romaine et rappelant qu'il ne nous reste guère qu'une minute de musique datant du temps des Romains. Dans la foulée, il oppose la violence bachique, musicalement rendue par la percussion et les vents (à l'exemple de la diaule), à l'ordre apollinien, associé aux cordes, et à la lyre en particulier. En une belle évocation du boeuf gras - il n'y manque que celui de Verdi, dans "La Traviata"... - il rappelle aussi le lien entre les fêtes bachiques païennes et le carnaval.

 

L'auteur navigue à travers les âges avec aisance, rappelant que des oeuvres d'aujourd'hui rappellent le passé, à l'instar du "Grand Macabre" de György Ligeti. Certains monuments artistiques font l'objet d'un encadré qui explique leur importance et leur particularité. Démarche pertinente qui permet au lecteur de s'arrêter plus longuement sur une composition musicale, une oeuvre d'art exemplaire, etc. Les contemporains ne sont pas oubliés, à l'instar de figures telles que Thomas Hirschhorn pour les arts ou Wolfgang Rihm pour la musique.

 

A travers les âges, l'auteur énumère et analyse d'innombrables oeuvres et coutumes connues et méconnues. Observateur tous azimuts, son regard est critique, et il ne se gêne pas de partager ses impressions, qu'il porte aux nues ou voue aux gémonies telle oeuvre, tel courant. Ainsi n'est-il guère tendre envers certains éléments modernes tels que les Techno Parades ou le binge drinking, qu'il perçoit comme des dégénérescences des bacchanales. Un point de vue déjà annoncé dans "Le Flux et le Fixe", mais plus affirmé dans "Orgies et bacchanales".

 

Erudit, solidement étayé par une imposante bibliographie, "Orgies et bacchanales" est une lecture exigeante mais excitante: l'auteur a su trouver le ton qui sied à son sujet, fait de familiarités, de traits passionnés et flamboyants, de belles phrases copieuses et chantournées, et d'un vocabulaire précis et opulent à la fois. L'auteur signe ici un bel ouvrage d'histoire de l'art, qui est aussi une fête des mots - à l'image de la considérable fête des sens à laquelle l'on pense dès qu'il est question de Bacchus et des bacchanales.

 

Jean-Noël von der Weid, Orgies et bacchanales - Triomphe de l'excès, Paris, Berg International, 2014.

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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 21:15

hebergement d'imageLa blogosphère du livre a faim! Itzamna évoque à son tour "La Fractale des raviolis" de Pierre Raufast sur son blog. L'article est ici:

 

Pierre Raufast, La Fractale des raviolis.

 

Bon appétit... et bonne lecture! Et n'hésitez pas à vous joindre au Défi Premier roman.

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin

 

Voisine

 

La voisine, la folle qui cogne contre sa porte

en hurlant depuis l'intérieur, allez-vous-en,

allez-vous-en, qu'elle profère,

en tapant de plus belle.

Mme Durand, la vieille, la folle, c'est depuis

que son mari est mort, a dit le concierge,

tire six fois la chasse d'eau, allez-vous-en,

claque sa porte trois fois de suite heurte

les parois d'un coup de balai, allez-vous-en,

tous les jours jusqu'à 21 heures précise,

convaincue que des esprits habitent les murs,

fichez le camp, et qu'il faut les chasser.

 

Parfois tu y crois aussi.

 

Silvia Härri (1975- ), Mention fragile, Genève, Samizdat, 2013.

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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28 novembre 2014 5 28 /11 /novembre /2014 20:50

partage photo gratuitLu par Carozine, Chiwi, Delcyfaro, Elizabeth Bennet, Erine6, Goliath, JMP, Lavinia, Léa, Lydia, Psylook, Pulco, Tous les livres, Umac.

 

L'écrivain français Jean-Pierre Bours invite ses lecteurs à plonger dans un univers qui peu des sentiers battus, mais qui n'en est pas moins captivant. "Indulgences", son dernier roman, puise en effet son inspiration dans l'Allemagne du début du seizième siècle. Tout se passe entre 1500 et 1521, pour ainsi dire; et il suffit de penser que la Réforme a vu le jour durant cette période pour admettre qu'une révolution est contenue dans ce roman.

 

L'auteur excelle à brosser l'arrière-plan historique de son roman. Il se fonde sur des sources sûres, qu'il énumère dans une "note de l'auteur" finale qui, érudite, prend les allures d'un "making of". Le lecteur comprend assez vite que l'écrivain mêle la fiction et le réel dans "Indulgences", et relève entre autres que la figure de Mathias Grunewald, artiste-peintre méconnu auquel on doit le retable d'Issenheim (oeuvre célèbre, visible au musée d'Unterlinden à Colmar), fait figure de pivot entre le réel et la fiction. Pour cet aspect, et pour d'autres encore, la note conclusive trace en quelque sorte les frontières entre réel et imaginaire.

 

Du réel, l'auteur capte quelques éléments qui font vrai. Il y a les épidémies, décrites avec précision au plus près des victimes: les symptômes de la lèpre sont par exemple dépeints avec précision. Il y a la Réforme, je l'ai dit; l'auteur met dès lors en scène, de manière assez crédible, la figure de Martin Luther. Ses 95 thèses, épinglées sur le portail de l'église de Wittemberg, font figure de leitmotiv dans "Indulgences" - et s'opposent justement aux indulgences papales et aux dérives de cet outil religieux, défendues par l'opulent ecclésiastique Johann Tetzel. Cela, sans oublier l'invention de l'imprimerie, les artistes-peintres de l'époque (Cranach, Grunewald, Léonard de Vinci...) et, surtout, l'Inquisition. Chacun de ces éléments est abordé de près, et trouve une place prépondérante dans le récit. Il arrive que certains éléments explicatifs prennent beaucoup de place, donnant à "Indulgences" un côté parfois raide et didactique.

 

Ce côté sérieux et scolaire est contrebalancé par une intrigue parfaitement construite, traversée par les élans bachiques et désordonnés de quelques soudards et lansquenets ivrognes et vicieux. C'est dans les pages d'action romanesque que le lecteur se sent le plus à l'aise, le plus heureux. Il y a un bonheur certain, en effet, à dépêtrer, au fil des pages, les affaires de famille des deux femmes mises en scène, Eva et Gretchen - avec la scène de reconnaissance obligée, en fin de roman. Les aventures et péripéties de la destinée des deux femmes réservent quelques frissons au lecteur: placée face à ses juges de l'Inquisition, Eva fascine dans un rôle de prévenue qui ne s'en laisse pas compter. Cela, sans oublier, pour faire bon poids et amener une touche bienvenue de fantastique, la présence du diable Méphistophélès, qui renvoie immanquablement à une paternité fameuse: celle du "Faust" de Goethe. Faust fait d'ailleurs quelques apparitions dans "Indulgences". C'est un médecin compétent et habile; est-il aidé par le diable? Et qu'en est-il des femmes, instruites en un temps où l'on était souvent analphabète, qui mènent ce roman?

 

C'est donc avec beaucoup de science et de talent que l'auteur d'"Indulgences" mêle réalité et fiction, à tel point que la limite entre ces deux pôles devient difficile à percevoir: Gretchen et Ulrika ont-elles vraiment été les modèles de Lucas Cranach? Le lecteur curieux se surprendra à vérifier... Certes, quelques pages paraissent longues, et "plaquées" sur le récit. Mais sur la longueur, "Indulgences" fonctionne à merveille, et c'est cela qu'il faut retenir de cet ample roman, situé à un moment fascinant de l'histoire: celui où le Moyen Age cède la place à la Renaissance.

 

Jean-Pierre Bours, Indulgences, Paris, HC Editions, 2014.

 

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