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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 21:25

hebergement d'imageLe site de l'éditeur.

 

Qui devine ce qui se passe dans la tête d'un de ces gardes qui montent la garde devant les palais de certains pays, un peu folkloriques, séduisants pour les touristes? Pour son dixième roman, l'écrivain suisse Michaël Perruchoud a décidé de faire le voyage. Voyage presque immobile en un lieu impossible à cerner, où les mouvements sont conditionnés en un ballet strict et immuable: c'est "La Guérite", qui paraît ces jours-ci.

 

L'auteur choisit de faire parler son personnage à la première personne - et sa parole a le son de la pensée qui hante continûment l'esprit de chacun. Cela se traduit par de longs paragraphes bien carrés qui créent un "gris typographique" taillé au cordeau, comme les déplacements d'un garde en service. Ce choix installe aussi un rythme: il arrive que les paragraphes soient plus courts afin d'accélérer quand il le faut. Et l'auteur sait aussi jouer judicieusement avec la longueur des phrases (certaines sont à tiroirs, d'autres fort brèves) pour concourir à cette rythmique du texte - qui, à l'intérieur de son aspect carré, n'a plus rien d'une marche militaire, s'avère riche et bouillonnnant.

 

Celui qui s'exprime n'a pas de nom, pas même de matricule: image du soldat interchangeable, sans galons, peut-être pas tout à fait à sa place parmi d'autres gardes, dûment nommés ou, au moins, surnommés: Le Frimeur, Samuel, Piotr, etc. Le garde leur jette un regard critique ou amical - faussement: il y a celui qui travaille mal, celui qui se montre généreux et oblige. Surtout, l'amertume affleure dans le discours du garde. Amertume d'une vie sans issue, sans perspective.

 

L'auteur sait intriguer en amenant progressivement la question de la fêlure du garde mis en scène: le lecteur, curieux ou voyeur, indiscret sans doute, avance parce qu'il a envie de savoir. Il va découvrir un homme prisonnier de sa vie, littéralement, entravé par des liens innombrables: une épouse qui ne l'aime pas pour ce qu'il est (il lui fait honte), le salon à refaire, d'anciennes dettes de jeu, les dépendances liées au jeu, à l'alcool et aux tournées aux copains. Sans compter l'argent, qui manque toujours un peu, et les commissions: il manque toujours quelque chose. Bloqué dans sa guérite, le narrateur l'est aussi dans sa vie.

 

Face à cet univers confiné, déterminé par un passé ineffaçable de mauvais garçon, les bouffées d'air frais, dérisoires, sont les fantasmes et Rosa, la fille du narrateur. L'auteur a un procédé épatant pour dire la surprise que peut représenter une fille soudain devenue grande: il ne révèle son âge qu'en fin de roman, fichant une claque au narrateur et, simultanément, au lecteur: non, Rosa n'est pas un bébé. Tout pourrait exploser à la fin... et avant, il y a quelques autres surprises de ce genre.

 

Et de manière à ancrer son récit dans le concret, enfin, l'auteur laisse apparaître çà et là les trucs du métier de garde de palais, et en explore les difficultés et les servitudes: la sueur, les touristes énervants face auxquels il faut rester immobile et impassible, les tours de garde après des nuits bien arrosées, la synchronisation des mouvements. En définitive, le lecteur aura fait la connaissance d'un personnage à l'existence torturée, apparemment fichue avant terme, prisonnière de liens et contingences si quotidiens, mais qui usent...

 

Michaël Perruchoud, La Guérite, Fribourg, Faim de Siècle, 2014.

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