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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 23:37

CorneauducPour plonger dans le Moyen Age, ils s'y sont mis à deux. "Ceux de Corneauduc" est signé de Michaël Perruchoud et Sébastien G. Couture. Au départ, il s'agissait d'un roman burlesque publié en ligne sur le site Internet de l'éditeur. C'était il y a un lustre ou deux... A présent, les péripéties du duché de Minnetoy-Corbières ont droit à leur codex. C'est mérité.

 

On imagine volontiers les deux auteurs s'amusant à écrire tour à tour un épisode de ce feuilleton. Cela dit, "Ceux de Corneauduc" est un livre d'une parfaite unité stylistique. Le langage employé résonne de tout ce qui peut faire médiéval: des articles omis, des tours archaïques, un vocabulaire recherché qui sonne ancien et même quelques vers de mirliton. Ce travail sur le langage est valorisé par des tours elliptiques ou astucieux qui, en particulier dans les dialogues, révèlent un aspect récurrent de ce roman: l'alcool. C'est que, pour le dire en français d'aujourd'hui, ça picole sec dans "Ceux de Corneauduc"!

 

De ce point de vue, le sens de l'hyperbole n'est pas sans rappeler un certain François Rabelais, et donne ainsi aux personnages mis en scène la stature de géants. On y boit par tonneaux entiers, jusqu'à ce que l'aubergiste soit piteusement à sec. Les scènes de bagarre sont parfois approximatives, quelques incohérences subsistent dans le récit (par exemple, le duc croit un peu trop facilement qu'il est le père de l'enfant que porte sa femme à la cuisse légère, alors qu'il n'est guère autorisé à la besogner...), mais qu'importe: l'ivresse est toujours là.

 

Les auteurs montrent par ailleurs un monde d'hommes, viril pour ne pas dire macho, où la force physique sert de ressort permanent. Alors certes, cela permet de nombreuses péripéties: pièges à ours où certains personnages restent suspendus par les pieds, scènes de taverne où la bière sert d'élément médiateur si la bagarre menace, légendes mensongères relatées par des hâbleurs, blessés rendus méconnaissables. Les femmes sont certes présentes, mais les sentiments peinent à se faire jour. La duchesse est présentée comme une Italienne cultivée égarée dans un duché inculte, et l'autre figure féminine marquante, Fanchon la jeune soubrette aux talents cachés, se voit assez vite écartée de tout jeu amoureux. L'intelligence et la culture n'ont guère leur place ici!

 

L'intrigue elle-même a tout de la guerre picrocholine, ou presque: un duc aux valeurs chevaleresques à deux balles s'en va-t-en guerre pour récupérer sa femme, kidnappée par un noble rival - enfin, vraiment? Les auteurs, et c'est là l'essentiel, accomplissent pleinement leur mission, qui est de faire rire au dépens de personnages forts en gueule mais finalement peu héroïques. Braquemart d'airain, Croisé de son état, transforme chacune de ses défaites en victoire avec une mauvaise foi revigorante. Les traîtres, car il en faut sur ce genre d'histoire, sont fielleux à souhait, jusqu'à la caricature. Les noms des personnages eux-mêmes recèlent à l'occasion quelques jeux de mots recherchés, pour ne pas dire meuh-meuh: qui aurait trouvé dans le baron "Du Rang Dévaux" le fameux "Ranz des vaches" (et non des veaux)?

 

La truculence et l'humour gaulois se bousculent dans ce feuilleton burlesque, vigoureux, présenté comme "le plus éthylique du Web" par l'éditeur. On pense fabliau, on songe Rabelais, on joue avec les mots... et en définitive, on rigole bien.

 

Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud, Ceux de Corneauduc, Genève, Cousu Mouche, 2015.

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 21:25

hebergement d'imageLe site de l'éditeur.

 

Qui devine ce qui se passe dans la tête d'un de ces gardes qui montent la garde devant les palais de certains pays, un peu folkloriques, séduisants pour les touristes? Pour son dixième roman, l'écrivain suisse Michaël Perruchoud a décidé de faire le voyage. Voyage presque immobile en un lieu impossible à cerner, où les mouvements sont conditionnés en un ballet strict et immuable: c'est "La Guérite", qui paraît ces jours-ci.

 

L'auteur choisit de faire parler son personnage à la première personne - et sa parole a le son de la pensée qui hante continûment l'esprit de chacun. Cela se traduit par de longs paragraphes bien carrés qui créent un "gris typographique" taillé au cordeau, comme les déplacements d'un garde en service. Ce choix installe aussi un rythme: il arrive que les paragraphes soient plus courts afin d'accélérer quand il le faut. Et l'auteur sait aussi jouer judicieusement avec la longueur des phrases (certaines sont à tiroirs, d'autres fort brèves) pour concourir à cette rythmique du texte - qui, à l'intérieur de son aspect carré, n'a plus rien d'une marche militaire, s'avère riche et bouillonnnant.

 

Celui qui s'exprime n'a pas de nom, pas même de matricule: image du soldat interchangeable, sans galons, peut-être pas tout à fait à sa place parmi d'autres gardes, dûment nommés ou, au moins, surnommés: Le Frimeur, Samuel, Piotr, etc. Le garde leur jette un regard critique ou amical - faussement: il y a celui qui travaille mal, celui qui se montre généreux et oblige. Surtout, l'amertume affleure dans le discours du garde. Amertume d'une vie sans issue, sans perspective.

 

L'auteur sait intriguer en amenant progressivement la question de la fêlure du garde mis en scène: le lecteur, curieux ou voyeur, indiscret sans doute, avance parce qu'il a envie de savoir. Il va découvrir un homme prisonnier de sa vie, littéralement, entravé par des liens innombrables: une épouse qui ne l'aime pas pour ce qu'il est (il lui fait honte), le salon à refaire, d'anciennes dettes de jeu, les dépendances liées au jeu, à l'alcool et aux tournées aux copains. Sans compter l'argent, qui manque toujours un peu, et les commissions: il manque toujours quelque chose. Bloqué dans sa guérite, le narrateur l'est aussi dans sa vie.

 

Face à cet univers confiné, déterminé par un passé ineffaçable de mauvais garçon, les bouffées d'air frais, dérisoires, sont les fantasmes et Rosa, la fille du narrateur. L'auteur a un procédé épatant pour dire la surprise que peut représenter une fille soudain devenue grande: il ne révèle son âge qu'en fin de roman, fichant une claque au narrateur et, simultanément, au lecteur: non, Rosa n'est pas un bébé. Tout pourrait exploser à la fin... et avant, il y a quelques autres surprises de ce genre.

 

Et de manière à ancrer son récit dans le concret, enfin, l'auteur laisse apparaître çà et là les trucs du métier de garde de palais, et en explore les difficultés et les servitudes: la sueur, les touristes énervants face auxquels il faut rester immobile et impassible, les tours de garde après des nuits bien arrosées, la synchronisation des mouvements. En définitive, le lecteur aura fait la connaissance d'un personnage à l'existence torturée, apparemment fichue avant terme, prisonnière de liens et contingences si quotidiens, mais qui usent...

 

Michaël Perruchoud, La Guérite, Fribourg, Faim de Siècle, 2014.

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 20:37

hebergeur imageLu pour le défi "Thriller" de Liliba.

 

Surprenant ouvrage que le dernier opus de Michaël Perruchoud, romancier et éditeur suisse au long cours! Paru à l'époque du Salon du Livre de Genève, cuvée 2013, "Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain" se présente comme un roman noir, pour ne pas parler d'un roman policier, avec ses morts, ses crimes et ses policiers. Mais l'amateur de romans classiques du genre risque d'être désarçonné: pour une fois, les flics échouent et jettent l'éponge, laissant derrière eux un crime (presque) parfait, dans toute son amertume. C'est qu'en amateur de bières, Michaël Perruchoud en connaît un rayon sur l'amertume, fût-elle littéraire.

 

Sans déflorer l'intrigue, disons brièvement que "Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain" relate l'existence d'un homme qui a été abusé sexuellement dans son enfance, qui s'est toujours muré dans le silence le plus total à ce sujet et va chercher à se venger, dans la plus grande discrétion, une fois l'occasion venue. Cela, non sans quelques dommages collatéraux.

 

Et s'il y en a bien un qui est amer, c'est justement ce personnage principal - tellement principal qu'il occupe toute la place ou presque. L'auteur en brosse un portrait soigné et détaillé, travaillant sa psychologie en profondeu. La description de l'évolution de ce personnage, à partir de la terrible scène originelle de l'abus sexuel (l'enfant est violé sur un établi, la tête coincée dans un étau, quand même!), est magistrale: il y a cette obsession de l'enfermement dans la salle de bains, les bains sans fin, puis les études dans lesquelles le narrateur s'abîme, l'impossibilité de développer une vie sexuelle active sans la béquille de l'alcool - qui joue dans ce récit un rôle ambivalent, presque bénéfique pour le narrateur, mais plutôt supporté par sa conjointe. Une femme qui n'aime pas le sexe, d'ailleurs... alors que celles qui y goûtent finissent par bloquer le narrateur.

 

En matière de pédophilie, on notera que l'auteur évite le cliché du prêtre abuseur d'enfants, préférant mettre en scène Barrioli, apparemment mécanicien désoeuvré de son état, et le Type, dont on ne sait pas grand-chose - ce qui va mener à des quiproquos. La présence d'un crucifix, toutefois, suffit à introduire un élément religieux. Était-il indispensable à l'action? Ces signes religieux sont-ils arborés par tradition (on a affaire à des Italiens, qui peuvent éventuellement tenir à de tels symboles près d'eux même s'ils n'y croient guère) ou par foi sincère? L'auteur reste dans le vague.

 

Il y a aussi le style. On reconnaît la patte de l'auteur; surtout, celui-ci arrive, phrase après phrase, à montrer qu'on est en Suisse, sans jamais mentionner expressément le pays. Le lecteur attentif repère quelques helvétismes (encoubler, rappondre). L'un des personnages s'appelle Françoise Territet - un patronyme qui évoque une localité proche de Montreux. Autre détail exploité par l'auteur: les crimes pédophiles ne sont plus prescrits en Suisse, depuis quelques années, le principe en ayant été accepté par référendum à la fin 2008. Enfin, les décors, entre villas proprettes et recoins montagneux, suggèrent le Valais, proche de l'Italie.

 

On aurait donc tort de considérer que "Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain" est un simple roman policier, ou un petit roman noir de 156 petites pages. C'est aussi et surtout un admirable portrait d'un personnage déterminé, qui va réaliser le crime parfait. Ou presque. Alors, est-il victime, coupable, les deux en même temps... ou autre chose encore? Au lecteur de le découvrir!

 

Michaël Perruchoud, Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain, Fribourg/Genève, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2013.

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