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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 20:26

FrancaisCirconflexe ou pas circonflexe? L'accent en forme de chapeau pointu fait parler de lui depuis 36 heures. En arrière-plan, les "rectifications orthographiques" de 1990, qui refont surface au gré de l'actualité. Toute atteinte à l'orthographe française étant sensible, les observateurs ont tout vu ces derniers jours, les arguments passionnés, parfois recuits, côtoyer les contrevérités - propagées parfois par la presse elle-même.

 

De l'autorité au marketing

Recentrons le débat, pour commencer. Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est le fait que les éditeurs d'ouvrages de référence scolaires français ont choisi de se mettre d'accord pour privilégier les recommandations orthographiques de 1990. Un choix défendable: jusqu'à présent, les ouvrages scolaires avançaient en ordre dispersé par rapport à ces recommandations, les uns en faisant état, les autres les occultant. Et puis, ces recommandations sont le fruit des cogitations de fortes têtes, sous l'égide de l'Académie française. Enfin, elles ont été adoubées, quelque part, par tel ministère français. Force reste donc à la loi...

 

On pourrait gloser sur la francophonie qui ne se résume pas à la France. Mais force est de relever qu'il existe, dans certains pays francophones hors France, un certain militantisme favorable à ces recommandations. En Suisse, par exemple, une circulaire favorable à ces dernières a été diffusée en 1996, contre l'avis des concepteurs de la réforme, qui la voyaient comme un faisceau de recommandations. Qu'en est-il en Belgique, au Québec, voire en Afrique? Lors de mes deux participations à la Dictée des Amériques, en 1997 à Québec et en 1998 à Montréal, j'ai demandé si ces réformes étaient prises en compte lors de la correction. Par deux fois, on m'a répondu par la négative, ce qui laisse entendre que la réforme n'était guère défendue sur les rives du Saint-Laurent à la fin du siècle dernier.

 

En somme, je ne serais pas étonné d'apprendre que derrière la revitalisation d'une réforme, les éditeurs ont voulu jouer la carte du marketing. Quoi de mieux, en effet, qu'une "nouvelle orthographe" pour revitaliser les ventes des grammaires? En marketing, "nouveau" fait partie de ces mots magiques qui font vendre... et si l'on peut l'accoler à un truc aussi figé que l'orthographe, s'accorder là-dessus et le faire savoir, quel jackpot en perspective!

 

Question subsidiaire: les dictionnaires usuels vont-ils suivre? Certes, ils ont intégré les nouvelles orthographes recommandées à côté des graphies traditionnelles, ce qui fait qu'elles doivent être acceptées, par exemple, dans tout concours d'orthographe sérieux. Mais elles sont mentionnées de manière secondaire! Les nouvelles façons d'écrire sont-elles appelées à être mentionnées en vedette? Quelle révolution alors!

 

Des contrevérités en cascade

Cela fait 36 heures que les contrevérités pleuvent sur les réseaux sociaux. Remettons donc quelques pendules à l'heure...

 

Ainsi, tous les accents circonflexes ne vont pas disparaître, et surtout pas celui qui apparaît sur "chômage"! En effet, la réforme touche ceux qui sont sur un "i" ou un "u", pour autant qu'ils soient lexicaux et non grammaticaux. Et si "nénufar" cristallise les oppositions, c'est bien le seul mot où il est prévu de remplacer "ph" par "f" - pour des raisons étymologiques. Ce n'est pas pour tout de suite qu'on échangera des timbres-poste entre "filatélistes"!

 

En outre, cette réforme ne chasse pas les orthographes familières. Ainsi coexisteront longtemps encore les graphies "ognon" et "oignon", "plate-bande" et "platebande" (imposée par un certain Michel Houellebecq), "pizzeria" et "pizzéria". Voire "chiche-kebab" et "chichekébab", bel exemple de nouvelle orthographe puisqu'il intègre la francisation (par un accent aigu) et la fusion d'un mot composé. Sur ce coup-là, franchement, j'adore surprendre en utilisant la nouvelle orthographe, alors qu'aucun restaurant spécialisé ne la pratique, à ma connaissance.

 

Enfin, je réponds à l'interlocuteur qui a prétendu, dans l'édition papier du journal "Le Matin" de ce jour, que la réforme de l'orthographe allemande, à la fin du vingtième siècle, s'est passée sans accroc. Je me souviens que celle-ci a pris plusieurs années, avec des avancées de des reculades: les correcteurs d'imprimerie ont mis les pieds au mur, que cette réforme encrassait les Allemands normaux et qu'au nom de la simplification, elle rendait peu claires certaines règles de ponctuation. Alors de grâce, chers journalistes, vérifiez vos sources et suspectez vos interlocuteurs!

 

La réforme, cette inconnue

Elle a vingt-six ans, cette réforme qu'on nous ressert ces jours... mais est-elle connue?

 

Certes, elle fait l'objet d'un certain militantisme, notamment hors de France, portée par des personnes désireuses, peut-être, de paraître plus royalistes que le roi. Reste que l'enseignement ne suit guère, les enseignants préférant avec raison utiliser les graphies traditionnelles.

 

C'est que les productions de cette réforme risquent de surprendre, voire de piquer les yeux de celles et ceux qui ne sont pas au courant. De nombreux éléments corrects aux yeux de l'"orthographe recommandée" sont encore perçus comme faux par la quasi-totalité des lecteurs francophones, même si la langue française est leur métier: qui considérera spontanément que "flute", "piquenique" ou "vingt-et-un" sont corrects?

 

En contrepartie, certaines recommandations sont mieux reçues - j'ai évoqué "plateforme" tout à l'heure. Ce qui me fait dire que seul l'usage, idéalement éclairé, doit décider: l'évolution linguistique n'a que faire des décrets. Quitte à ce que l'orthographe devienne le terrain de jeu de tous les conservatismes...

 

L'histoire d'une simplification

On peut rétorquer aux tenants d'un maintien trop strict de l'orthographe traditionnelle qu'elle est aussi le fruit d'une évolution... qui est aussi l'histoire d'une simplification. La linguiste suisse Marinette Matthey est parvenue, brillamment, à montrer que par rapport à l'orthographe du temps de Montaigne, la nôtre est assez simple: autrefois, les lettres muettes étaient nombreuses, et certains grammairiens, à l'instar de Robert Poisson, se sont même aventurés à inventer de nouvelles lettres, en plus de l'alphabet latin, pour transcrire les sons spécifiques au français.

 

On ajoutera que le français pourrait devenir encore plus simple, ô scandale, par la suppression des accents ou des doubles consonnes, pour ne pointer que deux exemples de simplifications potentielles. Un combat pour la fin du XXIe siècle? Des linguistes en chambre y songent déjà...

 

Mais si l'on se concentre sur ce qui fait débat, il convient de se demander si les "recommandations orthographiques" de 1990, dont il est question ces jours-ci, sont vraiment une simplification. Cela pourrait faire l'objet d'un autre billet!

 

Un avant-goût?

Face aux discussions de ces derniers jours, donc, je considère que l'attitude la plus sage consiste à recourir à ce que l'on sait, à ce que l'on a appris à l'école en matière d'orthographe traditionnelle, parce que ce bagage, qui n'est nullement remis en question, demeure le trésor partagé par le plus grand nombre de francophones. Réelle ou imaginaire, après tout, une faute d'orthographe est vite condamnée! Mieux vaut donc opter pour la valeur sûre, c'est-à-dire pour l'orthographe coutumière et maîtrisée.

 

Et j'invite celles et ceux qui souhaitent voir en vrai à quoi ressemble un texte produit conformément aux recommandations orthographiques de 1990 de lire les recueils de nouvelles des éditions belges Quadrature, spécialisées dans la nouvelle. D'un point de vue littéraire, ils sont d'excellente tenue et leurs auteurs sont bons. Et puis, la correction tient compte à 100% de ce qu'on appelle "la nouvelle orthographe". Gênant ou pas? Au fil des pages, vous de juger!

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Publié par Daniel Fattore - dans Langue française
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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 22:41

hebergement d'imageSoupesé par Jacques Etienne; lu par Nicolas Jégou, Rémi Usseil.

Le blog de l'auteur et son journal.

 

"Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq" doit être le premier roman qui paraît sous le vrai nom de son auteur, Didier Goux, qui a derrière lui une longue et discrète carrière d'"écrivain en bâtiment", de diariste et de blogueur (cf. "En territoire ennemi"). Pour le coup, l'auteur conduit ses lecteurs du côté d'une petite ville nommée Montcosson, qui pourrait être Orléans, sur le chemin d'une poignée de personnages attachants, chacun à sa manière.

 

L'auteur a le chic pour créer des personnages divers, susceptibles de se rapprocher au gré du seul hasard des circonstances. Evremont fait ainsi figure de patriarche un brin misanthrope, une impression renforcée notamment par le fait que c'est le seul personnage dont personne ne connaît le prénom. Réciproquement, de Jonathan, 23 ans, on ne saura que le prénom, ce qui renvoie l'image d'une jeunesse caractérisée par l'incomplétude et l'immaturité. L'auteur suit encore les figures de Charlie et de Tosca, adolescents qui semblent avoir la tête sur les épaules et font ensemble leurs gammes amoureuses, observées avec tendresse. Un peu plus loin, enfin, se promènent Valérie, et surtout Georges-Alain, un grand Noir aux airs de philosophe roublard. L'auteur construit finement ces personnages, de manière à mettre en avant différentes générations (ados, jeunes adultes, homme d'âge mûr, personnages secondaires âgés), avec leurs aspirations propres.

 

Sous la plume de l'auteur, l'onomastique est un régal permanent, d'autant plus pour ceux qui le connaissent un peu. Il est aisé de faire des jeux de mots sur des noms de localité comme Montcosson (mon cochon!) ou Bouzon (...!). Plus astucieux, on sourira au vrai prénom de Charlie, Mohammed-Charles, dûment explicité, ou à celui de Tosca, qui a aussi son histoire, où l'opéra a une bonne place. On imagine volontiers, aussi, qu'Usseil est un nom de village qui emprunte au patronyme de Rémi Usseil; dans le même ordre d'idées, on découvre une rue Nicolas-Jégou (p. 55), bel hommage à un blogueur distingué. Quant à Evremont, écrivain anonyme comme l'a été Didier Goux, son nom rappelle celui de Charles de Saint-Evremond, moraliste et critique français - commentateur notamment de ce genre musical qu'on appelle justement l'opéra. Enfin, les chiens mentionnés dans "Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq" portent les noms de ceux de l'auteur.

 

La petite ville de Montcosson permet à l'écrivain d'évoquer les petits et grands travers de notre société, de les refléter comme un miroir à peine déformant - l'action se passe certes en France profonde, mais elle est globalement transposable dans d'autres sociétés de notre bon vieil Occident. Le romancier adopte un regard en coin, son ironie perçante invite à sourire voire à rire face aux aspects dérisoires de certaines choses qui nous entourent: les manifs prétextes à se rencontrer (comme cette manifestation contre le staphylocoque doré, comme si l'on pouvait être pour), les animations urbaines clownesques, les acronymes... Les travers verbaux de notre époque, quant à eux, sont immanquablement marqués en italiques. Derrière la dérision, l'auteur laisse percer la nostalgie d'un temps où la vie avait plus de poids, de gravité - ce que suggère, entre autres, la généalogie d'Evremont.

 

Et puis, il y a un je-ne-sais-quoi d'accrocheur dans "Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq", qui fait qu'on dévore ce roman, malgré une mise en page serrée. L'auteur sait donner au lecteur l'envie d'en savoir plus, autour du fil rouge que représente Michel Houellebecq - qui fait une apparition en fin de roman, en manière d'apothéose, et dont l'auteur restitue de manière crédible le caractère désabusé qu'on lui prête - même si, de façon surprenante, il semble fort accessible à Jonathan, figure de tous les excès et de tous les culots. Et puis, les petits verres descendent tout seuls dans le gosier de certains personnages - jusqu'à ce que quelque chose advienne. Encore une fois, le lecteur veut savoir...

 

... cela, jusqu'à une fin ouverte qui laisse un certain nombre de questions en suspens, sur l'air du "Que vont-ils devenir?" Mais peu importe, au fond: l'auteur propose avec "Le Chef d'oeuvre de Michel Houellebecq" un roman en forme de tranche de vie, avec un début et une fin qui ne correspondent en rien au schéma classique et convenu qui va du noeud au dénouement de l'intrigue. Cette tranche de vie au contraire est balisée par le rapprochement fugace d'une poignée de personnages que tout sépare... et que la vie, ou la mort, finira par séparer effectivement après les avoir rapprochés brièvement.

 

Didier Goux, Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq, Paris, Les Belles Lettres, 2016.

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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 21:16

Delgado SosaLu par Julien Védrenne.

 

Un homme de couleur chante avec passion dans un patelin d'Uruguay. Son anglais est incompréhensible. Que va-t-il advenir de lui après la révolution? Une petite centaine de pages suffisent à l'écrivain uruguayen Mario Delgado-Aparaín pour retracer le tournant d'une destinée: cela donne "La ballade de Johnny Sosa". Les éditions Métailié en ont publié une édition traduite en français par Jeanne Peyras et préfacée par Luis Sepúlveda, qui souligne l'importance de l'oeuvre de Mario Delgado-Aparaín dans la littérature uruguayenne d'aujourd'hui, marquée par la dictature.

 

La dictature? Dans "La ballade de Johnny Sosa", elle arrive peu à peu, à pas feutrés, et ses méfaits ne font guère de bruit. Pourtant, elle est omniprésente, dès les premières lignes, au côté voyeur assuré: l'oeil collé à un trou dans le mur, Johnny Sosa ne comprend pas tout de suite les tenants et les aboutissants des manoeuvres militaires qui se déroulent devant chez lui. Et elle finit par occuper tout l'espace. Tout en gradations, l'auteur excelle à dessiner cette lente invasion qui finit par toucher le quotidien de chacun.

 

L'auteur développe un regard personnel sur la dictature. Celui-ci est empreint d'une distance propice à l'humour grinçant; quelques anecdotes aux allures outrancières en témoignent. Et puis, il y a cette image choc (p. 55) autour de la guitare: "Elle aurait certainement eu une autre idée si elle l'avait vu ne fût-ce qu'une fois sur la scène du Chantecler, penché sur la lumière des cordes, la Black Diamond entre les mains comme une mitraillette pointée contre les nazis qui refusent de comprendre!" Ou quand - et l'image est transparente - la musique, et les arts en général, deviennent une arme contre ceux qui veulent faire taire les artistes...

 

Justement, Johnny Sosa, chanteur dans un bordel, fait figure d'artiste, si humble qu'il soit. L'auteur montre clairement la relation de domination crasse qui s'installe entre ce musicien misérable (un "sans-dents", dirait l'autre... et effectivement, l'auteur de "La ballade de Johnny Sosa", visionnaire, suggère que Johnny Sosa a besoin d'un dentier!) et les représentants mielleux d'une dictature qui entend l'exploiter. La scène humiliante où Johnny Sosa regarde ses hôtes manger des saucisses sans être convié à partager leur repas est parlante, essentielle. Mais il y a plus insidieux: les nouveaux maîtres l'invitent à changer de style musical et de langue, donc à abdiquer son identité pour devenir un homme nouveau, sans racines. Cela, avec des astuces rhétoriques classiques: on le compare aux pupilles du maestro Arturo Toscanini, on lui donne des cours de chant, on lui fait miroiter des triomphes. Le fait qu'il soit un Noir modeste, qui a intégré le statut inférieur que la société lui assigne (le régime importe peu...), ajoute encore au contraste.

 

Mais Johnny Sosa, en homme digne, a de la ressource. Il ne saurait se laisser embrigader pour des promesses creuses. C'est donc sur une évasion, sur un espoir hypothétique que s'achève "La ballade de Johnny Sosa". Et le lecteur adopte sans peine le point de vue du chanteur et de ceux qui lui sont proches, avec un sourire certain: même les dictatures militaires, celles qui vous coupent la radio et vous obligent à chanter dans leur langue, ont leurs portes de sortie.

 

Mario Delgado-Aparaín, La ballade de Johnny Sosa, Paris, Métailié, 2005, traduction de Jeanne Peyras, préface de Luis Sepúlveda.

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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Le Doudou

 

Il semble fatigué, son poil est défraîchi
Et d’un blanc éclatant, il a viré au gris.
Je l’ai pourtant lavé, bien plus que de raison,
Désirant tendrement que tes nuits sentent bon.

 

Il a perdu son nez à force de caresses,
De gestes maladroits et sans délicatesse
J’ai dû le remplacer par un bouton velours
Pour vite consoler ton cœur devenu lourd.

 

Je n’ai jamais compté le nombre de ces nuits
Passées à explorer les recoins de ton lit,
Recherchant affolée, quand tu faisais tes dents
L’oreille décousue par tes mordillements.

 

Ton profond désarroi, ton angoisse, étaient tels
Que tu battais l’ancien record de décibels.
Assise auprès de toi je recousais l’oreille
Pour apaiser tes cris et te rendre au sommeil.

 

Tu as grandi depuis, tu n’es plus une enfant,
Te voici jeune fille, presque adulte et pourtant
Tu n’as jamais voulu te séparer de lui ;
Il rassure toujours les affres de tes nuits.

 

Il a bien triste mine et n’est plus reluisant,
Néanmoins il demeure ton humble confident.
Il a subi le temps, souffert de ses attaques
Mais ton attachement, lui, est resté intact…

 

Liliane Rosati. Source: Webnet.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 20:48

Desarzens TabacUn titre qui est tout un programme! "Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème" est une formule qui ressemble à ces critiques empreintes de poésie surréaliste et de beaux mots que prononcent les oenologues, l'air inspiré, lorsqu'ils dégustent un bon vin. Ce n'est pas faux: avec ce roman, Corinne Desarzens explore le monde des vins, avec une approche progressive qui accroche le lecteur. Pas étonnant que pour ce beau livre, la romancière franco-suisse (elle est née à Sète de parents suisses) ait obtenu le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises, décerné par l'Académie française. C'était en 2008, année de parution de ce roman.

 

Alors certes, tout ne commence pas dans l'environnement agréable d'un vignoble - en effet, le roman s'ouvre sur une scène installée dans un appartement confiné, celui du défunt. Un homme nommé Jean-Pierre Vinzel. Vinzel, c'est une appellation viticole vaudoise de La Côte. Bel exemple d'aptonyme, que les connaisseurs détecteront! Cela dit, l'auteure n'est pas pressée d'installer le thème viticole. Elle préfère dessiner le portrait de cet homme, fantasque, torturé, lecteur, amateur de bonnes choses, écrivant aux fabricants de roquefort si le produit n'est pas tout à fait à son goût. Un original? Certes, et l'auteure lui ajoute encore une tendance à la syllogomanie. Cela fait beaucoup pour un homme qui a aussi été patron - aussi improbable que cela paraisse. C'est autour de lui, du souvenir qu'il laisse à ses proches (et surtout aux femmes qui l'ont entouré), que tout le roman s'organise.

 

L'auteure affectionne un style fluide. Elle lui impulse un rythme en faisant revenir des expressions, mine de rien, à la manière de leitmotive qui suscitent un jeu de résonances. Ces expressions installent aussi des ambiances, autour d'une couleur bleu-noir. "Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème" n'hésite pas, par ailleurs, à varier les voix: le lecteur lira une lettre adressée à Vinzel, découvrira le point de vue de ce personnage, etc.

 

Et qu'en est-il des vins? Je l'ai suggéré, ce thème s'impose progressivement, jusqu'à occuper tout l'espace, alors qu'il apparaît en second plan en début de roman, au milieu d'un fatras qui reflète le travers de Jean-Pierre Vinzel pour la conservation. C'est cependant au vin que l'auteure réserve les plus belles pages, les plus flamboyantes. Les descriptions des grands vins font rêver, autour d'appellations fameuses, et donnent envie d'y tremper les lèvres. Et puis il y a ces séquences plus exclusives dans le vignoble du beaujolais, autour de la mémoire du personnage bien réel de Jules Chauvet. A travers cet homme, devenue figure romanesque, l'auteure offre quelques pages laudatives aux vins naturels, à leur richesse, à leur vie. Et aussi à la prise de risque liée à la facture et à la dégustation d'un vin vivant, qui n'est pas standard.

 

Enfin, évoluer vers le chrysanthème, c'est aller vers sa mort, inéluctable, après une vie où le plaisir et le risque peuvent trouver leur place, sur le substrat d'un passé particulier où les femmes tiennent une place spéciale marquée par l'impossibilité de vivre des sentiments normaux. Décédé, Jean-Pierre Vinzel fait encore des remous auprès de celles qui l'ont entouré. Et le lecteur s'en délecte.

 

Corinne Desarzens, Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème, Paris, Jean-Paul Rocher, 2008.

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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 21:19

Jarry VoixLu par Clara, Dominique 84, Liredon, Pascale.

 

Un professeur de philosophie très malade téléphone à une ancienne étudiante qui fut aussi son amante pour qu'elle le rejoindre, l'aide, et que revive, peut-être, une passion. En paraphrasant l'auteur suédois Per Christian Jersild, on pourrait nommer "Un amour d'autrefois" ce roman qu'Isabelle Jarry a intitulé "La voix des êtres aimés". Un ouvrage à l'écriture fine qui explore, jusque dans ses moindres recoins, les liens complexes qui persistent par-delà les années - et ne demandent qu'à être ravivés.

 

On ne peut qu'applaudir au début de ce roman, et constater avec admiration la manière dont l'auteure décrit, en une subtile gradation qui couvre les deux premiers chapitres, le chapitre 2 s'achevant sur une manière de sommet. On relève que les voix ne s'expriment guère, que rien ou presque ne passe par les mots jusque-là - et que les vrais dialogues ne viennent qu'ensuite. Céleste et Paul prennent le temps de se retrouver, de s'apprivoiser à nouveau, ce que l'auteure dit avec justesse. Tout au plus regrette-t-on certaines parenthèses, lourdes dans un récit tout en finesse, humble traduction de l'impuissance de l'auteure à être aussi exacte qu'elle l'aimerait.

 

L'auteure creuse la relation qui relie Paul et Céleste sur près de 300 pages, abordant de manière classique tous les aspects d'une relation torturée: le passé qui conditionne le présent, la différence d'âge, la relation entre un enseignant et son étudiante, le mariage, etc., quitte à déborder les limites de la vraisemblance: croit-on vraiment, comme lecteur, qu'un mari, fût-il peu présent, va laisser son épouse aussi longtemps avec son vieux professeur et amant? Assez souvent, on glisse dans l'introspection, notamment en fin de roman, lorsque Paul se retrouve seul face à lui-même et à sa maladie. Par moments, face à ce récit dense, un certain ennui peut naître: baladant son lectorat entre philosophie spinozienne, compétitions d'ultrafond et mysticisme amérindien, l'auteure ne parvient pas tout à fait à tenir la distance.

 

On préfère suivre l'histoire d'amour que l'écrivaine enchâsse dans son roman, une histoire sans espoir qui a lié Céleste à un Vietnamien torturé nommé Hoáng. Interrompue puis reprise à la manière d'un feuilleton, la narration n'est pas sans rappeler les contes des Mille et une nuits. Elle se fait lyrique, aussi, grâce à la personnalité de Céleste. C'est que les deux personnages centraux sont bien caractérisés. On découvre ainsi un Paul volontiers allusif, qui a le sens de la formule énigmatique, face à une Céleste en verve, ironique à l'occasion, dont les interventions, la voix, font pétiller "La voix des êtres aimés".

 

Et puis il y a la maladie, thème prégnant de ce roman. Quelle est-elle? L'auteure ne la mentionne jamais, donnant au récit une indéniable pudeur - ou témoignant ainsi d'une crainte face à l'inéluctable. Il est certes question de "sclérose", quelque part; mais le mot paraît utilisé dans un sens imagé. A sa manière, la romancière illustre l'adage populaire: "Quand ne peut plus ajouter des années à la vie, il faut ajouter de la vie aux années". Cela passe par l'intimité, par un jardin que Céleste organise pour faire contrepoids à la désorganisation de la santé de Paul, par les échanges. Et même si le voyage paraît parfois long, force est de constater que l'auteure a, de manière ambitieuse, fait le (grand) tour de son sujet.

 

Isabelle Jarry, La voix des êtres aimés, Paris, Stock, 2011.

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Les chats de Cyrille

A Thérèse Rovelli

 

Comme j'allais cherchant un livre

Je titubai tel un homme ivre

Dans le dédale du salon

Séparé par un échelon

 

J'aperçus une femme blonde

Debout près d'une mappemonde

Un chaton blanc sur une table

En riant lisait une fable

 

Jamais je ne vis un tel chat

Un félin né pour l'Opéra

Un oeil était bleu, l'autre vert

Cas peu fréquent en l'Univers

 

Il avait l'air spirituel

Je le crus intellectuel

Il feuilletait de gros bouquins

Des incunables maroquins

 

Son compagnon de robe noire

Farfouillait dans une écritoire

La femme blonde était songeuse

Et semblait vaguement frileuse

 

Elle prit les chats dans ses bras

Fit quelques pas de mazurka

Un minet battait la mesure

L'autre s'enfuit à vive allure

 

Paul Farquet, Les chats entre eux et avec nous..., Sierre, Editions Arts Graphiques Schoechli, 1984.

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 23:13

hebergement d'imageTout est dans le titre: le Défi Premier roman va se poursuivre en 2016. Les règles restent les mêmes qu'autrefois: lire, au cours de l'année 2016, au moins un premier roman d'un auteur d'aujourd'hui, d'hier ou même de demain.

 

Les lectrices et lecteurs de bonne volonté sont les bienvenus. Merci de m'annoncer vos participations ici même, sous ce billet, ou sous le récapitulatif; dans ce cas, c'est volontiers que j'en ferai la publicité sur ce blog, et intégrerai vos billets au fameux récapitulatif. De votre côté, n'hésitez pas à faire connaître le Défi Premier roman en plaçant sur votre blog un lien vers ce billet! Merci d'avance.

 

hebergement d'imageJ'ai par ailleurs créé un nouveau logo fruité (ci-dessus), et j'espère qu'il vous plaira! Libre de droits, la photo est signée Eva et vient d'ici. Merci! J'ajoute que le logo "Martine" est toujours d'actualité... Si vous avez du mal à les copier depuis ce blog, contactez-moi afin que je vous les envoie.

 

Les amateurs de premiers romans, dont je suis, se réjouissent de découvrir et de partager vos avis! Gageons que l'année 2016 sera riche en surprises de ce côté.

 

Enfin, merci aux participants et participants de 2015 pour leur fidélité!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 21:53

Alie ConvoiLu par Carozine, Goliath.

Défi Premier roman.

 

De la chanson au roman, Marijosé Alie fait le grand écart. En ce début d'année 2016, elle offre son premier roman, "Le Convoi". C'est une nouvelle corde à son arc: sa vie l'a amenée à évoluer dans les milieux du journalisme télévisé, y compris à des niveaux managériaux, et à s'adonner à la chanson.

 

La musique des mots

"Le Convoi" plonge le lecteur dans les profondeurs de l'Amazonie, entre Guyane et Surinam. On devine un monde étouffant, grâce à une écriture empreinte d'une poésie de tous les instants, quitte à paraître lourde: les images sont omniprésentes. C'est copieux, c'est généreux!

 

L'écriture a aussi un sens du rythme, marqué par l'anaphore et la récurrence de certaines expressions frappantes. La plus marquante d'entre elles arrive dès l'incipit: "Il était midi à tous les réveils, à huit cents kilomètres à la ronde." Ces huit cents kilomètres, l'auteure les fait varier à l'infini.

 

Enfin, l'auteure ne se gêne pas pour utiliser des mots qui fleurent bon l'Amérique du sud, parfaitement à propos, sans en abuser. Tout cela laisse au lecteur l'impression d'une certaine lenteur, qui peut agacer lorsqu'on souhaite que ça avance plus vite, mais qui a sa pertinence: la musique des mots est riche et embrasse un univers.

 

Des personnages à l'avenant

L'auteure construit tout un univers de personnages hauts en couleur. Ces couleurs naissent entre autres du fait que chacune et chacun s'avère héritier de son passé: des études au loin, une compétence bien exploitée, une famille à trous.

 

En voyant chacune et chacun évoluer, le lecteur conçoit que les plus nantis, en termes de fortune et de pouvoir symbolique, ne sont pas forcément les plus heureux: l'auteure dessine par exemple avec exactitude les névroses de la femme du procureur, Suzanne. L'auteure évoque aussi avec bonheur des enfants qui savent poser des questions aux grandes personnes.

 

La présence d'Occidentaux moyens, pas toujours adaptés (à l'instar de cette mannequin métisse qui porte des talons aiguilles dans la brousse) suggère, enfin, un brassage culturel. Brassage qui, concrètement, peut aussi prendre la forme d'étreintes fécondes au sein du convoi éponyme...

 

Et ce convoi, alors?

Dans "Le Convoi", le convoi fait figure de McGuffin presque parfait. Le lecteur veut en savoir plus, tourne les pages, et l'auteure lâche les informations au compte-gouttes, quitte à agacer le lecteur pressé d'avancer.

 

La romancière sait aussi instiller un suspens autour du convoi. Elle suggère un côté trouble à son meneur, Alakipou, et fait intervenir l'armée et les gabelous pour suggérer que ce convoi cache quelque chose de pas très net. Vraiment?

 

Et puis, l'événement est présenté comme rare: il survient une fois par génération et concerne quelques dizaines d'élus du monde entier. Ainsi ferre-t-elle le lecteur curieux. Mais au fond, on ne sait guère ce qui incite des Européens à suivre ce convoi en des terres lointaines.

 

"Le Convoi" est comme un fleuve, lent et généreux. Son auteure construit un monde poétique où l'image est omniprésente, sans oublier certaines questions d'actualité - utilisées pour désenchanter le lecteur en fin de récit, alors que se sont exprimés des climats sensuels, torrides, ensoleillés ou juste joyeux.

 

Marijosé Alie, Le Convoi, Paris, Editions Hervé Chopin, 2016.

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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 22:59

Quilliet CorpsLu par Arthemiss, Manuel Ruiz.

Défi Premier roman.

 

Ressortir de vieux papiers, c'est s'exposer à avoir des surprises. C'est exactement ce qui arrive à Vincent, le bonhomme que va suivre le lecteur de "Le problème à N corps", premier roman de l'écrivaine Catherine Quilliet. Elle se présente comme une diariste repentie; or, c'est précisément autour d'un journal intime, élément mystérieux et obsédant, que tout le récit va s'articuler.

 

En effet, Vincent s'interroge: il y a toute une série de pages de son journal intime qu'il ne se rappelle pas du tout d'avoir écrites. Or, celles-ci sont particulièrement flamboyantes et évoquent une certaine Marianne, dont il ne se souvient plus. Intrigant - de quoi déstabiliser un personnage présenté comme stable et bien sous tous rapport, marié à une femme belle et aimante.

 

Mais qui a écrit ce fameux "Fascicule hot" sur Marianne? Tout en laissant le lecteur imaginer tout ce qu'il veut, l'auteure dévoile peu à peu ce qu'il en est vraiment en lançant son personnage sur un jeu de piste original marqué par des voyages entre Paris et Grenoble et par la rencontre avec cette (im)probable Marianne.

 

Le récit passe à la vitesse supérieure lorsque l'enquête se concentre sur le journal, en tant qu'objet, et son écriture. Là, on est intrigué, l'approche est neuve: l'auteure explore à fond toutes les ressources liées à l'étude scientifique de l'écriture. Le système informatique utilisé pour analyser les écritures est-il réel? Tels que l'auteure les présente, ses résultats, détaillés, sont probants: on y croit. Cela est doublé d'une analyse littéraire, permettant à l'auteure de mettre en scène un vieil écrivain "amateur de chair fraîche" (mais on n'en saura pas plus, le voyeurisme n'est pas de mise... ah, les procédés déceptifs!). On aurait pu encore y ajouter l'analyse du papier...

 

Outre la mise sur pied d'un jeu de piste, l'auteure a la force de mettre en scène des personnages bien campés, séduisants, agaçants ou juste normaux. Elle évite l'écueil de la description convenue de la (très belle) femme de Vincent, Claire, en mettant l'accent sur les regards qu'on pose sur elle. Et elle ose les regards en coin, elliptiques, dès lors qu'il s'agit de parler, sur le ton du commérage, de tel personnage qui a peut-être couché avec tel autre.

 

"Le problème à N corps" se présente lui-même comme un faux journal intime, chaque chapitre portant une date en guise de titre. Une manière comme une autre d'inviter le lecteur à se plonger dans l'intimité des personnages? Pas tout à fait, puisque l'écriture est à la troisième personne. En revanche, le quotidien de chacun est bien détaillé, traversé par quelques moments forts d'introspection.

 

Catherine Quilliet, Le problème à N corps, Paris, Paul & Mike, 2015. Préface de Bruno Tessarech.

 

 

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