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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 20:29

hebergeur imageLu par Anne, Bouquinovore, Cafards At Home, Dandelion, Eveyeshe, Léa TouchBook, Lystig, Mimi, Pierre Darracq, Romane Lafore, Shangri-La 62, Shereads, Tamara,

Défi Rentrée littéraire 2014.

 

Coupable d'avoir eu des rapports sexuels entre adultes consentants. C'est l'épreuve scandaleuse qui survient à Deborah Aunus, mère de trois enfants et professeur de mathématiques dans un lycée du Texas. Un Etat où les enseignants n'ont pas le droit d'avoir des rapports sexuels avec leurs étudiants, fussent-ils majeurs. A travers cette problématique, l'écrivaine française Oriane Jeancourt Galignani met à nu l'hypocrisie d'un système judiciaire qui nous paraît étranger: si les lois bizarres de certains Etats américains font parfois sourire, leurs implications ne peuvent que choquer dans le cas dépeint par l'auteur de "L'Audience".

 

challenge rl jeunesse"Ils sont douze à être convoqués ce matin": telle est la phrase qui ouvre "L'Audience", confirmant dans l'esprit de tout le monde qu'il sera question de tribunal, de jugement. Un raccourci saisissant: il n'en faut pas plus pour planter le décor. En contrepoint, le premier chapitre évoque la thématique de la télévision, qu'il faut regarder ou non. Lucarne sur le monde, mais aussi sur le procès - ce qui peut surprendre un monde européen habitué à moins de publicité à ce sujet. Dès lors, et du fait que l'auteur suggère que regarder la télévision peut être interdit (aux enfants de la prévenue, en l'occurrence), le lecteur est amené à se sentir voyeur. Il va être servi.

 

De manière scrupuleuse, le récit suit deux pistes agencées de manière distincte. Il y a d'un côté la description du procès de Deborah Aunus, froide et implacable - ce que souligne encore la chronologie strictement linéaire de cet aspect de la narration. L'ambiance rappelle celle d'une partie d'échecs, l'auteur s'infiltrant dans l'esprit des acteurs pour les observer réfléchir, peser leurs mots et leurs gestes. La dynamique qui prévaut chez le douze jurés est disséquée elle aussi. Ce côté implacable, cette observation fine, n'interdit pas la poésie, au contraire. Loin de toute mièvrerie, chaque effet d'image contribue à décrire et à amplifier la difficulté qu'il peut y avoir à vivre un procès, pour tous les personnages concernées (qui adoptent chacun sa stratégie pour réagir, par exemple en se réfugiant dans la religion comme c'est le cas pour Chris, le mari de Deborah), et en particulier pour la prévenue.

 

L'autre versant est celui du flash-back. L'auteure exploite la voie du crescendo dans des comportements qui peuvent scandaliser: tromper son mari parti à la guerre, avec un, deux, trois, quatre jeunes hommes... Il y a là de quoi choquer un tribunal; l'auteure, toutefois, n'impose pas son jugement au lecteur, se contente de lui donner à voir des faits - crûment, c'est vrai, et sans fard. Cela entre en résonance avec la mise à nu que peut représenter un procès - et donne chair à celui-ci.

 

Le tribunal est le lieu où se réunissent les personnages du roman - on y trouve les classiques de la littérature, parfois de manière travestie: qui est vraiment victime, ici? La justice texane, telle qu'elle est présentée ici, voudrait que ce soient les quatre jeunes hommes, mais le lecteur ne peut s'empêcher de penser que c'est Deborah qui est victime d'une justice née d'une députée ambitieuse, viciée et hypocrite, dont l'auteure, critique, fait le procès. Il y a aussi la figure du traître, peut-être la mère de Deborah? Ou celle de ce personnage mal cerné, voyeur sans être acteur, qui s'appelle Verrater ("traître" en allemand)? Que penser, par ailleurs, d'un personnage nommé "Smilevski" - est-il particulièrement souriant? Et que dire de la juge, qui montre bien qu'elle a choisi son camp et bafoue, sans en avoir l'air, son devoir d'impartialité? La journaliste ambitieuse, enfin, paraît admirablement croquée - son attitude est certes odieuse, mais le personnage a une saisissante épaisseur. Stylisée par la procédure, la violence n'en est pas moins omniprésente ici.

 

"L'Audience" plonge le lecteur d'Europe occidentale dans un système judiciaire éloigné de celui auquel il est coutumier. Ce voyage critique, vu à travers le regard extérieur d'une auteure française, est aussi une plongée dans l'héritage des années George W. Bush. Il est porté par une écriture puissante, où la poésie amplifie tout ce que le propos, inspiré d'un fait divers réel, peut avoir de choquant, de révoltant même: "summum jus, summa injuria", a-t-on envie de dire lorsqu'on referme "L'Audience".

 

Oriane Jeancourt Galignani, L'Audience, Paris, Albin Michel, 2014.

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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 20:22

hebergeur imageSharon, fidèle entre les fidèles, revient avec une participation au Défi Premier roman. Il s'agit cette fois d'une chronique de "Budapest la noire" de Vilmos Kondor. Merci pour cette nouvelle intervention! Vous pouvez la découvrir ici:

 

Vilmos Kondor, Budapest la noire

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 19:01

hebergeur imageLu par Carnets du Chili, Jacqueline Mallette.

Défi Les anciens sont de sortie.

 

Il s'appelle Domingo Zárate Vega, mais tout le monde le connaît sous le nom de Christ d'Elqui. Sa carrière, il l'accomplit à la manière de Jésus-Christ, allant et venant tout le long du Chili. Dans "L'Art de la résurrection", l'écrivain chilien Hernán Rivera Letelier met en scène les tribulations de ce prédicateur extravagant qui se considère comme la réincarnation de Jésus-Christ. Il en résulte un ouvrage un peu fou, drôle par moments - mais de manière retenue et distante, volontiers ironique. Grâce au travail de l'éditeur Métailié et de la traductrice Bertille Hausberg, cet ouvrage, qui a obtenu en Espagne le prix Alfaguara 2010, est accessible au lectorat francophone depuis la rentrée littéraire d'automne 2012.

 

Des prédicateurs, l'Amérique du Sud en regorge apparemment, un peu comme les rives du Jourdain au temps de Jésus. Dès lors, l'auteur a beau jeu de créer un personnage de ce genre. Celui-ci se distingue par certains paradoxes: doté d'un magnétisme certain, il aime se présenter comme un bonhomme plutôt humble, refusant les cadeaux précieux. Sa morale n'est cependant pas dépourvue d'élasticité.

 

Le désert d'Atacama constitue un décor privilégié pour une histoire de Christ réincarné: cela rappelle immanquablement l'épisode de la tentation du Christ, retiré dans le désert selon les Evangiles. Avantage pour un écrivain: le désert est un lieu qui oblige à aller à l'essentiel. L'auteur de "L'Art de la résurrection" se concentre donc sur ses personnages et leurs interactions, dans un esprit picaresque qui n'exclut pas (il faut quand même respirer) les récits enchâssés.

 

Qui dit roman picaresque dit aussi péripéties, à partir d'un personnage un peu bon à rien donc bon à tout. Ici, le personnage principal, le Christ d'Elqui, parle beaucoup et avec aisance aux mineurs (il a toujours un aphorisme à la bouche, c'est bien trouvé de la part de l'auteur!), mais n'agit guère - et trouve toujours une manière valable d'excuser ses échecs en matière de miracles ou de résurrections: en gros, c'est la faute à Dieu. Ses miracles prêtent donc à rire - ce que l'on apprend dès le début, avec la complicité de quelques ivrognes et de disciples peu fidèles.

 

Plus largement, le Christ d'Elqui fonctionne comme un Christ contemporain à deux francs. Les connaisseurs reconnaîtront, travestis, certains épisodes bibliques tels que la multiplication des pains. L'auteur ose mettre en scène quelques moqueurs, que le Christ d'autrefois a dû connaître mais que la tradition a occultés. Enfin, on trouvera aussi une colline; l'auteur la recycle de manière saisissante, signalant que c'est sur une hauteur que Jésus-Christ a prononcé ses Béatitudes - et que c'est aussi sur une hauteur qu'il a été crucifié.

 

Face à lui, se trouve une réincarnation de Marie-Madeleine, Magalena Mercado. Son nom de famille dit tout, et l'auteur le souligne: c'est une prostituée. Mais elle a la foi du charbonnier, et fait avec un certain succès le grand écart entre la Sainte Vierge et le péché de la chair. Le grand écart n'a rien d'évident; l'auteur réussit cependant à créer un personnage paradoxal mais crédible, qui suscite l'empathie et, à l'intérieur du roman, génère quelques épisodes cocasses. Naturellement, le lecteur n'échappera pas à une vision revisitée des rituels d'ablution... malin, dans une région désertique où l'eau est rare!

 

En lisant ce roman croustillant qui est aussi le portrait d'un être profondément humain quoique christique, j'ai pensé à "Et jusqu'à la fin des temps..." de Vincent Baudry et à "Les maux du prophète" de Mark Levental. Ces deux auteurs ont mis en scène un personnage christique. Dans un registre délicatement humoristique, cocasse mais respectueux, Hernán Rivera Letelier apporte à son tour sa contribution, pertinente pour le coup, à une idée littéraire un brin iconoclaste.

 

Hernán Rivera Letelier, L'art de la résurrection, Paris, Métailié, 2012, traduction de Bertille Hausberg.

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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 15:54

hebergeur imageSharon revient et capitalise: ce ne sont pas moins de cinq premiers romans qu'elle a commentés dernièrement sur son blog. C'est un tir groupé! En voici les titres, ainsi que les liens vers les billets:

 

Marco Malvadi, La Briscola à cinq

Marc Pondruel, Le Voltigeur

Pascal Rutter, Le coeur en braille

Sasa Stanisic, Le soldat et le gramophone

Gonzague Tosseri, Le bal des hommes

 

Merci pour toutes ces participations et à bientôt! - Et à vous de jouer: le Défi Premier roman reste ouvert...

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Nuit et soleil

S'entremêlent aux battements de la vie.

 

L'obscurité

Entrouvre la porte

D'un matin de juin

Alourdi par l'absence.

 

Sous un ciel désentoilé

Comme une certitude

Le vent

Dissipe mes tourments

En volutes poétiques.

 

Là-bas au fond du jardin

Ces pierres usées

Ne sont-elles pas l'étendard

                                             De vos paysages blancs?

 

Comme une première fois

L'oiseau libre

M'a offert

Un autre regard

                           Sur les rivages de l'enfance.

Nuit et soleil.

 

Danielle Risse (1951- ), Enfance volée, Vevey, L'Aire, 2013.

 

La poétesse Danielle Risse présentera son recueil "Enfance volée" à l'occasion d'une soirée lecture et musique organisée par la Société fribourgeoise des écrivains. Cette manifestation aura lieu le 16 septembre 2014 à 20 heures au Centre le Phénix à Fribourg. Bienvenue à toutes et à tous!

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 19:45

hebergeur imageLu par Clarice Darling, Gilles Pudlowski, Marie-Antoinette,

Défi Rentrée littéraire 2014.

Le blog de l'auteur.

 

Viande, viande... humaine surtout, animale parfois. Avec "La Dévoration", Nicolas d'Estienne d'Orves régale ses lecteurs en leur offrant un roman saignant, carnassier s'il en est. Généreux, écrit de manière friande, il se dévore toutes dents dehors - ce qui n'est que justice.

 

Tout commence par un largage en règle: l'écrivain Nicolas plaque son amie Aurore, un soir où elle lui a préparé un petit dîner romantique. Naturellement, nous ne saurons rien de ce qu'il y a dans l'assiette: ultime attache avant un nouveau départ, la trop évanescente Aurore (on ne saura pas grand-chose d'elle) doit être écartée. Plus intrigant, l'auteur n'indique pas pourquoi Nicolas quitte Aurore. Quelque chose paraît ne pas coller; le lecteur sent d'emblée une affaire à suivre de près. Le largage d'Aurore survient après une soirée à l'opéra. Soirée où "un chef suédois avait massacré une Carmen, qu'il dirigeait comme du beurre fondu.": manger, déjà...

 

challenge rl jeunesseLe thème de la chair arrive de manière brutale avec le récit de Rogis, boucher devenu bourreau par une grâce épiscopale et premier homme d'une longue dynastie de bourreaux. Ce récit constitue une sorte de feuilleton à l'intérieur du roman. Quel lien? Patience, lecteur... mais quelques indices sont présents: l'éditrice de Nicolas lui demande de se dévoiler, et d'arrêter d'écrire des histoires sanguinolentes aux titres explicites ("Le Culte du sang", pour n'en citer qu'un) derrière lesquelles se cache, selon elle, la personnalité de Nicolas. Le sang, de part et d'autre...

 

Dûment documentée, l'évolution du métier de bourreau au travers d'une dynastie exemplaire est un contrepoint captivant et rondement mené, où la cruauté apparaît, brute ou par contraste, page après page. Il y a cette condamnée qui croit voir un ange en voyant le fils du bourreau. Il y a ce bourreau qui, troublé par la beauté de telle autre condamnée, la massacre. Le caractère cru, explicite, de certaines pages a de quoi impressionner, pour le moins.

 

Historique toujours, le récit des tribulations du Japonais cannibale Morimoto, largement inspiré de l'histoire vraie de l'étudiant Sagawa, va encore plus loin dans l'horreur. L'auteur trouve le meilleur moyen de déranger en se mettant dans la peau du cannibale et en montrant toute la sensualité qu'on peut trouver à tuer une collègue d'études, Renée, puis à en déguster les meilleurs morceaux, crus ou cuits, après les avoir découpés comme le ferait un boucher (comme l'ancêtre Rogis, donc): "J'ai ensuite mis une noisette de beurre dans la poêle, allumé le gaz et coupé ton sein gauche. Posant la lame à plat, au ras du corps, je l'ai scié à l'horizontale. La chair était beaucoup plus facile à trancher que la fesse ou la cuisse. Normal, me suis-je dit en retournant le sein dans ma main, il n'y a que de la graisse."

 

L'auteur, enfin, étonne en décrivant le personnage de Sagawa: qui eût cru qu'un tel monstre prenne les traits d'un gars affable et chétif, mesurant 1,55 mètre et pesant 35 kilos? Est-ce bien lui qui ose dire: "Quand je rencontre des femmes, j'ai toujours faim..."? Le lecteur sensible pourrait même trouver un brin de lyrisme dans le verbe de ce personnage.

 

De même que le fait qu'on les retrouve dans un seul livre, quelques échos suggèrent que ces épisodes, si hétéroclites qu'ils soient, finiront par trouver un lien. Celui-ci est habile, de la part de l'auteur, et renvoie directement à un autre élément: Nicolas et la constellation de personnages qui l'entourent, famille ou amis. La métaphore sanguine ou carnée n'est jamais loin: on voit des personnages aux allures de vampires, des bouches sanguinolentes, et il arrive que l'auteur utilise directement le terme de viande pour parler de la chair d'un personnage.

 

"La Dévoration" fait partie de ces romans qui vous prennent à la gorge, aux tripes. Au-delà de son titre aux allures de néologisme brutal, ce livre prend le goût d'une viande sauvage, ou bien rouge, ou faisandée à l'occasion, et va loin dans le traitement de ses sujets - quitte à atteindre les confins de l'insoutenable. La force de l'écriture transcende le côté gore du propos pour donner un ouvrage intelligent et fougueux, au souffle puissant et profond.

 

Nicolas d'Estienne d'Orves, La dévoration, Paris, Albin Michel, 2014.

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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 21:04

hebergeur imagePhilisine Cave et Itzamna proposent chacune une nouvelle participation au défi Premier roman. Philisine Cave a aimé "Les Suprêmes" d'Edward Kelsey Moore, et Itzamna a aimé "Le Coeur Cousu" de Carole Martinez.

 

Leurs billets sont ici:

Edward Kelsey Moore, Les Suprêmes

Carole Martinez, Le Coeur cousu

 

Merci pour ces deux participations!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Seuls vers à elle

 

Point de cet amour qu'est le nôtre

En des vers ouverts à tous yeux:

Il est tel Moi pieux quelque peu

Qui ne regarde pas les autres.

 

Il est tel Moi qu'il n'est qu'à toi,

Et je n'irai pas, d'orgueil ivre,

Dévêtir au long de mon livre

Telle Toi, si bien rien qu'à moi!

 

Déjà trop d'amours de poètes

S'exhibent nus, leur porte ouverte...

 

Que le nôtre soit la chambre au matin,

Discrète et troublée de lumière accrue;

Celle qui ne donne pas sur la rue,

Mais sur la rive intime du jardin.

 

Nul passant ne peut pousser sa fenêtre

Et si par la haie on regarde un peu,

À peine on peut voir qu'elle est toute en bleu,

À peine on peut voir qu'elle est toute en fête;

 

Et l'on ne sait pas,

Qu'il y a des fleurs des champs dans un verre

Et que le soleil danse sur le mur;

On ne sait pas...

 

Charles Vildrac (1882-1971), Livre d'amour, Paris, Seghers, 2005.

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 21:10

hebergeur imageUn roman court, un roman dense. Il suffit d'ouvrir l'oeil pour que les détails apparaissent, évidents, vertigineux, et que le lecteur soit accroché par le fil de l'histoire de "Petite Masque", ouvrage de l'écrivaine Françoise Roubaudi - dont ce blog a déjà évoqué le recueil de nouvelles "Un plaisir acide et méchant".

 

Un fil à l'histoire

Et si je parle de fil de l'histoire, ce n'est pas par hasard. L'image du fil est omniprésente dans "Petite Masque", tel un leitmotiv obsédant. Au sens le plus évident, c'est le fil de vies trop vite coupées - on pense aux Parques -, fausses couches ou avortements, décès prématurés ou survenant en temps et heure, ou le fil de la valise qui pourrait casser, comme un mariage - tiens, tiens...

 

L'image du fil est installée dès le début, par l'entremise de cette aïeule magnanarelle, "éducatrice de vers à soie". Les fils des vers à soie font écho à ceux, surnaturels, d'une araignée (p. 23). Enfin, apparaît en fin de récit l'image d'une mercière. Métier à fils, certes. Métier en voie de disparition aussi, comme les souvenirs qui s'effacent.

 

Le droit de vie et de mort

Effacement... l'auteure invite le lecteur à voir le monde à travers le regard de Jules, alias Rosine, dont elle relate la vie. Le regard de Jules se pose avec acuité sur les êtres, puisqu'elle devient peintre spécialisée en portraits, avec talent. Peindre de mémoire sa mère, lointaine puis défunte, lui est cependant impossible. L'auteure glisse ici une tache aveugle aux accents freudiens. Jules voudrait-elle refouler sa mère dans les tréfonds de son subconscient? Elle y est parvenue, du moins en partie.

 

C'est que le personnage de la mère, de la "matriarche" voudrait-on dire, présenté par l'auteure, s'avère étouffant. "Cette femme hait suffisamment la vie pour vouloir l'empêcher partout où elle se manifeste", lit-on: la mère paraît revendiquer, à l'instar du "pater familias" romain, le droit de vie et de mort sur sa descendance.

 

Fausses couches ou avortements? A un certain moment, l'horrible vérité est lâchée - et le père, détestable vecteur d'avortements "de confort", n'y est pas étranger, il faut le dire. Dès lors, comme pour reproduire un modèle, il faudrait "faire passer" l'enfant que Jules attend... Jules s'y refuse et, ce faisant, s'affirme. Pour rester freudien à deux francs, elle tue le père - ou, en l'occurrence, la mère. Et, dans la foulée, passe outre une manifestation en faveur de l'avortement, tenue à la sortie de son mariage.

 

La confusion des genres

Un père falot, pas du tout réactif face à la demande de divorce de sa femme, n'est-ce pas contraire à l'image du mec viril et responsable qu'on aimerait plus souvent voir? En face, l'auteure met en scène une femme qui, dans le ménage, porte la culotte. L'image de la virilité dominante et sûre d'elle en prend un coup...

 

Face à cette figure d'homme incomplète, actrice d'un "mariage raté", arrive un gars jeune et humble, le jardinier, dont le rôle est d'assumer sa responsabilité en mariant Jules, qu'il a engrossée. Ce qui ne l'empêche pas de verser une larme - dès lors, l'idée stéréotypée qu'un homme ne pleure jamais en prend un coup, à son tour...

 

... les genres se confondent d'emblée dans le nom de "Jules", qui est une fille nommée Rosalie pour l'état civil. La confusion des genres intervient aussi dans les mots, jusqu'au titre: "Petite Masque" sonne comme une faute de français, puisqu'un masque, c'est masculin. C'est déstabilisant; mais c'est aussi parfaitement expliqué et justifié.

 

Le goût du beau mot

"Le mot juste est magnanarelle. Joli mot. Local, vieilli, mais joli, précise la mère". Ce n'est qu'une phrase, mais elle indique l'attention que l'auteur porte aux mots, à leur beauté et à leurs strates de sens. On trouvera extraordinaire, par exemple, la merveilleuse série de synonymes de "rouge" figurant en page 17, porteuse d'une réelle opulence. Et puis, en d'autres lieux, il y a cette volonté d'"étouffer les mots tranchants"...

 

Cette attention va jusqu'au soin apporté à certaines répliques. Par la segmentation et par la ponctuation, l'auteure leur donne un rythme, disséquant chaque accent, chaque intonation. Il y a ainsi de la force dans certaines phrases, coupées par des points, des virgules, déconstruites pour mieux en révéler le sens profond.

 

Tout en finesse, "Petite Masque" conquiert le lecteur par une écriture fine, pesée au trébuchet, où chaque mot porte et frappe au coeur. On ne sort pas indifférent de la découverte de la destinée de Jules, telle que la dépeint ce court roman à la finesse de dentelle.

 

Françoise Roubaudi, Petite Masque, Genève, Encre Fraîche, 2011.

 

Le site de l'éditeur.

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 21:04

hebergeur imageLu par Allie, Blablablamia, Cornwall, Ghislaine Borie, Jacques Teissier, Hannibal Lecteur, Oncle Paul, Passion de lecteur, Pierre Faverolle, Sweetie.

Défi Thrillers et polars.

 

... les deux, mon colonel! Une coucherie de trop et l'on touche aux hautes sphères, où ça chauffe vite pour le matricule des anges, si j'ose ainsi m'exprimer. C'est ce que Fitz apprend à ses dépens dans le cadre du troisième roman qui le met en scène, "Mais je fais quoi du corps?", ouvrage signé du prolifique écrivain Olivier Gay. Sexe et politique: une association fréquente, que l'auteur revisite avec bonheur.

 

Pour ceux qui le connaissent, le titre fait penser à "Que veux-tu qu'on fasse du corps?" d'Antoine Geraci; mais si ces deux ouvrages mettent bel et bien en scène des morts suspectes débouchant sur une intrigue policière, la comparaison s'arrête là, tant le sens donné à ces phrases fort proches est différent d'un auteur à l'autre. Si Antoine Geraci exploite son titre comme élément d'implication d'un innocent au nom de l'amitié, Olivier Gay utilise le sien comme leitmotiv obsédant, dans une intrigue plutôt corrosive pour les amitiés de toujours.

 

Fitz est de retour!

Ah, le fameux Fitz... alias John-Fitzgerald Dumont! Le lecteur le retrouve avec plaisir: c'est un dealer à la petite semaine, on le sait. Dépourvu d'ambition autre que de pouvoir vivre de son petit métier, confortablement mais sans se forcer, c'est une figure d'antihéros. En le plongeant dans des situations improbables où il a régulièrement le dessous, l'auteur démontre, par contraste, que l'exploitation des ressources qu'on a en soi permet de se surpasser. Avec l'aide des amis, au besoin: le lecteur retrouve avec plaisir Deborah et Moussah, les amis indéfectibles (mais pour combien de temps?) de Fitz.

 

L'adultère est un thème littéraire de toujours. L'auteur le revisite en caricaturant de façon spectaculaire l'image du mari jaloux: on n'est plus à l'ère de la vendetta corse, et le cocu a les moyens de mettre le paquet. Après l'intrigant prologue, la scène d'ouverture est aussi classique et caricaturale à la fois: elle met en scène Fitz et Daniela au lit, un lendemain d'hier. On se souvient que certains films de James Bond commencent comme ça...

 

Bien de son époque

En revanche, le volet politique de ce roman ancre celui-ci dans notre époque, résolument - l'arrière-plan est celui des années 2012/2013, François Hollande est président de la république française et il est question de faire passer le mariage pour tous. L'auteur a la sagesse de ne pas prendre parti à ce sujet, mais de le présenter discrètement en arrière-plan, juste pour indiquer l'époque - et y adosser les personnages de Georges Venard et Jérôme Sultan. Je vous laisse découvrir comment...

 

Et qui dit époque contemporaine dit technologies modernes. "Mais je fais quoi du corps?" en est truffé; là, l'auteur interroge le lecteur sur la manière dont il vivrait sans téléphone portable, sans Internet accessible partout: son personnage va se trouver privé de ses ressources, et même contraint à devoir utiliser des cybercafés, et même des cabines téléphoniques (euh, comme moi, tiens!). Les problèmes deviennent vite très concrets...

 

Le style de l'auteur est celui qu'on lui connaît, alerte, drôle ou ironique de temps à autre, voire imbibé d'un soupçon de cynisme bien placé. Cela, surtout à l'encontre de Fitz, le narrateur, qui sait parler de lui-même de façon à se rendre attachant malgré un profil où les petits défauts pèsent leur poids.

 

Au final, "Mais je fais quoi du corps" ne dépare pas la trilogie des romans mettant en scène John-Fitzgerald Dumont: fondé sur quelques éléments éprouvés revus avec originalité, l'ouvrage est solide et bien ficelé. Quelques allusions précises aux deux autres romans devraient inciter le lecteur à s'y plonger. Perso, j'ai déjà lu "Les talons hauts rapprochent les filles du ciel"...

 

Olivier Gay, Mais je fais quoi du corps?, Paris, Editions du Masque, 2013.

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