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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 05:00

D

1dée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Le maître d'études

 

Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;
Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!
Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,
Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains
Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,
Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.
Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons
Mais lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;
L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,
A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse,
Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!

 

Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,
Les inégalités des âmes et du sort;
Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,
Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.
Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.
Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,
Enfants, faites silence à la lueur des lampes!
Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:
Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.
L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,
C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.
Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;
Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs
Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!
Aux heures du travail votre ennui le dévore,
Aux heures du plaisir vous le rongez encore;
Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,
Page blanche d'abord, devient lentement noire.
Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;
Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,
Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,
Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;
Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,
De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.
Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.
Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.
Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,
Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
Ces écoliers joueurs, vifs, légers et doux, aimants,
Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,
Et le font retomber des voûtes immortelles;
Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
Saint et grave martyr changeant de chevalet,
Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies;
Ses nuits sont vos hochets et ces jours sont vos proies,
Il porte sur son front votre essaim orageux;
Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;
Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant

 

Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant
De sa bonne action comme d'une mauvaise,
Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,
Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,
Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,
Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;
Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;
De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
Une colombe vient la boire dans la nuit!
Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,
Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,
Traîne la chaîne! Hélas, pour lui, pour son destin,
Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,
Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
Votre cage d'un jour est prison éternelle!
Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!
Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!
L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;
Vous vous envolerez demain en pleine vie;
Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,
Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;
Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,
Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;
Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
Oh! que votre pensée aime, console, encense
Ce sublime forçat du bagne d'innocence!
Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.
Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit
Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,
Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!
Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste
De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,
Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!
Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.

 

Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe
Un chuchotement vague endort son âme lasse,
Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,
Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,
Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,
Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,
Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,
Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,
De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
La bénédiction sereine des génies!

 

Victor Hugo (1802-1885), Les Contemplations, 1856.

 

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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 22:19

hebergeur imageLu dans le cadre du défi "Littérature belge".

 

Les contes et légendes sont toujours des textes marquants, et en lisant les versions qu'en donne la conteuse Krystin Vesterälen, le lecteur observe une partie d'univers qu'on devine vastes. Après son "Odyssée" revisitée, dont j'ai eu l'occasion de parler ici, Krystin Vesterälen a choisi de s'attaquer à un mythe bien enraciné dans la France d'autrefois, celui de la cité engloutie d'Ys. Il en est résulté un ouvrage intitulé "Dahut, l'épousée de la mer", réalisé à quatre mains, avec la complicité du photographe Ronan Follic. Et travailler à deux est une option des plus intéressantes, en l'occurrence.

 

Le lecteur va en effet se retrouver face à des textes destinés à être lus ou, mieux encore, récités (Krystin Vesterälen récite par coeur), éventuellement avec des improvisations parfaitement assumées. Synthétiques, ils paraîtront peut-être un peu secs au lecteur, alors que la personne qui écoutera la conteuse dans le cadre d'un événement organisé par celle-ci sera comblé: avec ses répétitions qui sont autant de scansions, le texte proposé présente quelques ingrédients qui appellent une récitation orale ou, pourquoi pas, une lecture à haute voix. Tout au plus peut-on regretter, en qualité de lecteur, que les pages 14 et 18 comprennent le même texte, sans que cela s'explique par la trame du récit.

 

Dès lors, les photos apportent au texte un complément indispensable: celui de l'évasion. Elles révèlent une Bretagne sauvage, à peine touchée par l'être humain (quelques phares, tout au plus), dont la nature et les phénomènes naturels sont les personnages principaux: vagues, couchers de soleil, cascades, arcs-en-ciel, rochers, nuages. Cela, dans des couleurs et des lumières qui fascineront immanquablement et s'associent au texte de Krystin Vesterälen.

 

L'auteure répond du reste avec pertinence à la question du rapprochement entre le conte, mode de récit immémorial, et la photographie, médium éminemment moderne. Ce rapprochement lui paraît en effet possible, dans la mesure où la photographie saisit un instant précis, qui ne se reproduira jamais de manière identique et s'avère donc unique, de même que le conteur ou la conteuse, en récitant leur texte, présentent une performance unique: le même texte peut être récité plusieurs fois, ce ne sera jamais pareil.

 

Le lecteur pourra, en fin d'ouvrage, s'instruire sur la contraception et la condition féminine au Moyen Age, ce qui est instructif, même si le lien avec le propos de l'ouvrage n'est guère évident (surtout en ce qui concerne la contraception). Ce petit livre est à lire, donc; mais plus encore, il gagnera à être entendu, récité par la conteuse qui a lancé ce projet. Ou à être regardé: les photos, vraiment, valent le coup d'oeil et montrent un visage fascinant de la Bretagne.

 

Krystin Vesterälen, Dahut, l'épousée de la mer, Paris, chez l'auteur, 2013.

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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 20:11

hebergeur imageLu par Alex, Alfie, Amanda Meyre, Armalite, Babouilla, Blog-O-Noisettes, Bonheur de lire, Caroline, Cécile, Chalit, Chicha, Clarabel, Colimasson, Constance, Des goûts et des livres, Enfin livre, Genius Next Door, Isabello, Jérôme, Jostein, Kathel, Les Diagonales, Liliba, Lilie, Luocine, Marie, Mariposa, Mélusine, Miss Bouquins Aix, Ogresse, Papillon, Parisianne, Passion de lecteur, Sam Eleon, Sharon, Tioufout.

Lu dans le cadre des défis Pavé et Premier roman.

 

A voir la liste d'articles de blogs ci-dessus, il faut croire que tout le monde l'a lu, ce premier roman! Et il faut bien constater que "Le Club des incorrigibles optimistes", cathédrale littéraire signée Jean-Michel Guenassia, vaut le détour. Il s'agit en effet d'un roman foisonnant, qui recrée une époque (les sixties) avec un sens rare du détail, et soigne les différents centres d'intérêt qu'il entend présenter: le jeu d'échecs, la guerre froide côté soviétique, le baby-foot, la guerre d'Algérie et la décolonisation. Et se permet le luxe d'avoir Joseph Kessel et Jean-Paul Sartre en vedettes invitées. Rien de moins!

 

hebergeur imageOn croit à l'univers mis en scène par l'auteur. Les parties d'échecs sont, en particulier, représentées avec un souffle épique à la fois inattendu (le jeu d'échecs n'a pas grand-chose de spectaculaire) et empreint d'une passion communicative: tout le suspens peut ainsi se concentrer dans ces pages, sur une seule partie d'échecs à l'enjeu particulier. Vu à travers le regard de l'adolescent mis en scène (le fameux Michel Marini), le jeu d'échecs fait par ailleurs figure de porte d'entrée dans le monde adulte, avec ses complexités, ses mensonges et demi-vérités sur lesquels il faut surfer. Dès lors, le baby-foot, comme son nom l'indique (tiens, tiens!), fait figure de jeu de gamin - un jeu d'enfant au sens fort, du reste: Marini s'y montre concentré, comme s'il n'y avait rien d'autre que le jeu, alors que les joueurs d'échecs du Club des incorrigibles optimistes ne parviennent jamais à s'y mettre sans arrière-pensée ni calcul.

 

hebergeur imageLe club est un groupe exclusivement masculin. Présenté comme une école de vie, il peut dès lors être vu aussi comme l'image d'une figure paternelle absente, et même endosser le rôle de père collectif de substitution. L'auteur confère d'ailleurs à Michel Marini un père absent, d'abord en raison du travail, puis à la suite d'un divorce. Dès lors, les efforts que Michel Marini fait pour devenir un joueur d'échecs acceptable peuvent être vus comme une métaphore rituelle du difficile passage de l'enfance à l'âge adulte, via l'adolescence. Et du passage du jeu simple et mécanique du baby-foot, enfantin finalement, au jeu d'échecs, complexe, tout en demi-teintes, en calculs et en feintes stratégiques - comme peut l'être la vie lorsque l'on est adulte.

 

Encadré par deux offices de funérailles qui se répondent, ce roman est aussi celui des échos. Il est par exemple tout à fait possible de rapprocher les amours problématiques et finalement peu approfondies du jeune Michel Marini (l'amour fou et impossible envers une Juive fille de sionistes convaincus, précédée par la relation trouble avec Cécile, à la fois amicale et passionnée, quasi fraternelle) de celles de Leonid, pilote de ligne russe tombé amoureux, au temps de l'URSS, d'une Parisienne nommée Milène. L'envie des retrouvailles est la même... et réciproquement, la rupture entre Milène ne fait-elle pas écho à celle qui survient entre les deux parents de Michel? Celle-ci, du reste, n'est-elle pas l'inévitable écho d'une haine viscérale, irréconciliable, entre les deux familles? Quant au "Saint-Justisme", théorie du personnage de Franck, prônant l'élimination physique de ceux qui ne pensent pas comme, euh, disons, lui, cette idée s'entrechoque de manière frappante avec les différents avatars du communisme, avec lesquels les membres du Club des incorrigibles optimistes ont pris leur distances géographiques - pour ne pas dire qu'ils en ont fui les horreurs et les massacres.

 

... et pour Michel Marini, il y a, et cela est extrêmement bien mis en place dans ce roman, l'expérience du mensonge et des faux-semblants des adultes. Dans des phrases et paragraphes parfois sentencieux, le lecteur suit le personnage qui, tel un funambule débutant, observe les adultes chercher leur voie sur la mine ligne qui sépare le mensonge non désiré de la vérité trop franche et apprend à faire pareil, à son corps défendant. Le mensonge prend du reste mille formes dans ce roman, de la plus vénielle (cacher aux voisins qu'on écoute du rock'n'roll à fond - à ce jeu-là, la petite soeur de Michel s'avère spontanément experte) à la plus grave (désobéir à un supérieur quand on est un soldat, fût-ce pour la meilleure des causes, et ne pas oser l'avouer à ses proches).

 

Cathédrale littéraire donc... "Le Club des Incorrigibles Optimistes" est un roman riche qui, derrière une écriture aisée, recèle trois grandes richesses: une construction à la fois fine et habile, une érudition tous azimuts et une observation de l'être humain extrêmement aiguë. Cela, dans un cadre parisien auquel on croit aussi, grâce à la mise en scène de lieux reconnaissables, parfois même récurrents, à l'instar de la fontaine Médicis.

 

Jean-Michel Guenassia, Le Club des Incorrigibles Optimistes, Paris, Albin Michel, 2009.

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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 19:51

hebergeur imageLu par 319 signes, André Bonet, Blog 75, Francis Richard, La Plume, La Voix du Peuple, Thierry Savatier.

 

Ce qu'on aime retrouver, lorsqu'on ouvre un livre de Claude Hagège, c'est son immense érudition, assortie d'un engagement prononcé en faveur de la langue française en particulier, et de l'écologie linguistique en général. Une alchimie parfaitement réalisée dans "Halte à la mort des langues", ouvrage dominé par une tonalité scientifique. Avec "Contre la pensée unique", son dernier opus, paru en 2012, l'auteur, professeur au Collège de France, répond avec brio à ce qu'on attend de lui, dans une réflexion construite qui touche à la fois à l'histoire et à l'actualité des langues dans le monde, et prend des allures assumées de manifeste.

 

Le postulat qui fonde cet ouvrage relève, à mon humble avis, de l'évidence: une langue est le reflet de la vision du monde et de la culture, forcément riche à sa manière, de ceux qui la parlent. Il convient dès lors d'accepter qu'il existe au moins autant de pensées que de langues dans le monde - cela, sans parler des individus. Dès lors, l'auteur postule que la diversité linguistique, éventuellement cloisonnée, est une source de richesse et d'émulation.

 

Très vite, le lecteur est invité à rapprocher l'idée que la pensée unique est le fruit d'une langue unique - l'anglais. L'auteur aborde cet élément par un biais historique pour commencer, afin de concéder que l'anglais doit beaucoup - plus même que les quelques anglicismes dont le locuteur francophone actuel s'offusque au quotidien - au français et aux langues latines. C'est reculer pour mieux sauter, cependant: l'auteur affirme aussi que l'intégration non contrôlée de mots anglais à la langue française biaise le mode de pensée francophone actuel, depuis un certain nombre d'années - et influe sur de nombreuses cultures d'ici et d'ailleurs, même si des signes de résistance à un tel impérialisme linguistique se font jour dans le monde, ce que l'auteur se fait un plaisir de révéler.

 

Poussant son argumentation plus loin, Claude Hagège va jusqu'à opposer langue de culture et langue de service, simple "langue communicante" comme dirait Etienne Barilier, cette dernière étant une version utilitaire présentée comme appauvrie d'une langue donnée. Le lecteur qui a appris plusieurs langues comprendra facilement ce que l'auteur de "Contre la pensée unique" veut dire: la langue maternelle véhicule une culture dont le locuteur n'a pas forcément conscience mais dont il est fort, alors que la langue apprise se ressentira peut-être d'une culture essentiellement utilitariste, qui obligera en tout cas à réfléchir à ce que l'on veut vraiment dire. Reste que la langue de culture sera toujours la plus forte... et que si celle-ci est l'anglais, cette langue continuera à imposer au monde la vision qu'elle sous-tend - et que Claude Hagège décrit comme néolibérale, un point de vue qu'il développe du reste plus avant dans un autre de ses ouvrages, "Combat pour le français". Une vision certes séduisante a priori: une seule langue, c'est plus pratique que plusieurs, qu'il faut apprendre. L'auteur la rejette cependant, parce qu'elle conduit à un monde standardisé, uniforme et appauvri - bref, à une pensée unique.

 

On ne s'y trompera donc pas: ce n'est pas au nom d'une simple opposition entre anglais et français que l'auteur se bat, même si l'auteur donne à comprendre que les deux langues, certes parentes, sont un peu comme l'eau et l'huile. Au contraire, il s'engage en faveur d'un plurilinguisme bien compris, vecteur d'autant de modes de pensées et de visions du monde qu'il y a de langues. Et à l'heure où la Chine, l'Allemagne et l'Espagne développent tous azimuts leur offre mondiale de formation linguistique et culturelle, l'auteur somme le gouvernement français de jouer sa partition. Elle doit être celle d'un vecteur responsable d'une grande culture mondiale: à l'instar de l'anglais, rappelons-le avec Claude Hagège, le français est la seule langue à être parlée sur tous les continents. Nicolas Sarkozy était encore président de la République française, et à ce titre responsable, un tant soit peu, d'une langue parlée par plus de 200 millions de personnes dans le monde, lorsque "Contre la pensée unique" a paru. François Hollande, son successeur, a-t-il su rectifier le tir là où c'était nécessaire? Affaire à suivre... hors des livres, mais dans le monde réel.

 

Claude Hagège, Contre la pensée unique, Paris, Odile Jacob, 2012.

 

Autres ouvrages mentionnés:

Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Paris, Odile Jacob, 2000/2006.

Claude Hagège, Combat pour le français, Paris, Odile Jacob, 2006. 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 20:12

hebergeur imageLu pour les défis Thrillers, Premier roman et Vivent nos régions.

 

"Au sud de notre âme", premier roman du jeune journaliste fribourgeois Nicolas Maradan, commence de manière géniale. Pour accrocher le lecteur en montrant un personnage sans en dire quoi que ce soit, en effet, quoi de mieux que de le mettre en scène en train d'enfiler péniblement un préservatif sur ses parties intimes, dans le cadre d'un reportage, alors qu'il songe à ses cours d'éducation sexuelle et à ses premières tentatives avec une banane? C'est pourtant ce personnage principal, Aristide alias Ari, qui va mener l'enquête à la manière d'un journaliste. Un seul paragraphe suffit pour comprendre qu'il n'est pas tout à fait sec derrière les oreilles! Pour lui mettre un peu de pression, l'auteur rappelle que son reportage, c'est un peu quitte ou double... et que l'image romantique qu'on peut avoir de la prostitution si l'on ne creuse pas un peu son sujet ne suffira pas à faire vendre du papier. Surtout lorsque deux filles meurent, coup sur coup, dans des circonstances criminelles dont les tenants et les aboutissants se dévoilent peu à peu.

 

hebergeur imageL'auteur suggère que Fribourg n'est pas une ville si tranquille qu'il y paraît. Il balade son lecteur dans la fameuse rue de la Grand-Fontaine, où se concentrent les activités reconnues de prostitution de la ville des Zaehringen. Quant aux homicides et à l'intrigue policière qui en découle, ils s'inspirent de faits réels, survenus il y a quelques années, et dont le journal "La Liberté" s'est fait l'écho. Le tout, habillé à la sauce romanesque! Le lecteur familier du petit monde fribourgeois se délectera d'ailleurs, au fil des pages, à démêler le vrai du faux et, surtout, des travestissements et faux noms qui laissent deviner les vrais. En tout cas certains...

 

hebergeur image

Il y a un certain romantisme dans la vision du monde de la prostitution à Fribourg qu'offre l'auteur, une vision aux antipodes de ce qu'a pu mettre en scène un certain Iceberg Slim. D'emblée, le journaliste Ari va trouver en Lascaux (celle qui a une grotte, l'astuce est facile mais bien exploitée, dès la première page) une interlocutrice privilégiée. L'accès est peut-être un peu trop facile, loin du côté "business-business" qu'on peut attendre d'une prostituée. La confiance est-elle si aisément accordée à un micheton? Et à un micheton journaliste, a fortiori?

 

Page après page, lhebergeur imagee lecteur se délectera de la concurrence qui se met en place entre la police et le journaliste. Certes, "Au sud de notre âme" se concentre sur le point de vue du journaliste; cela n'empêche pas d'observer la police qui progresse dans son enquête. L'auteur dépeint les gardiens de la paix d'une manière crédible et simple, sans éprouver le besoin de convoquer l'arsenal de criminologique et criminalistique qui fait le miel de certains thrillers américains actuels. Côté police, le lecteur fait la connaissance, entre autres, d'un agent ambitieux et d'une procureure consciente qu'en qualité de femme, tout faux pas lui est interdit. Face à cette troupe bien organisée, Ari avance de manière intuitive, quitte à s'avouer parfois qu'il ne sait pas par où commencer. Les articles de journal qui ouvrent les chapitres démontrent cependant qu'il sait comment se débrouiller, et forment un changement de tonalité bienvenu.

 

Enfin, la vie au journal, nourrie à ce carburant essentiel qu'est le café, est décrite d'une manière conforme à ce que l'on peut attendre d'un journaliste. Gageons que plus d'un membre du personnel du journal "La Liberté" a dû se reconnaître dans certaines descriptions, au moins partiellement. L'auteur excelle à dépeindre l'ambiance fiévreuse qui peut régner dans une rédaction lorsqu'un scoop s'annonce: il montre le va-et-vient des collaborateurs, les discussions à voix basse avec les cadres... Cela, sans oublier les relations entre collègues, parfois marquées par la concurrence pour décrocher "le" scoop.

 

L'auteur a donc, on l'a compris, le souci de recréer, à l'attention du lecteur, les lieux et les ambiances qu'il entend décrire. Ce n'est pas le moindre de ses talents: l'intrigue avance par ailleurs de manière cohérente, dans un souci affirmé du détail qui transporte le lecteur à Fribourg. Et comme il se doit dans un tel roman, quelques notables sont inquiétés. Joli coup d'essai, donc, pour l'auteur de "Au sud de notre âme" (d'ailleurs, que signifie ce titre?...), un roman au fonctionnement irréprochable, soucieux, en permanence, de montrer plutôt que de dire. Il n'y a plus qu'à se réjouir de la parution du deuxième opus de Nicolas Maradan.

 

Nicolas Maradan, Au sud de notre âme, Paris, Mon petit éditeur, 2012.

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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 19:20

hebergeur imageLu par Jérôme Cayla, Marie-Laure Bigand, Mary.

Lu dans le cadre du défi "premier roman".

Le blog de l'auteur.

 

A chaque forum son troll, sa punaise, sa figure détestable. C'est sur ce postulat bien connu des blogueurs et forumeurs que Danielle Akakpo construit "Détestable Antigone", paru en 2010 aux éditions Laura Mare. Alors que l'auteure s'apprête à publier un nouvel ouvrage, "Jen et Juliette", aux éditions Eastern à Saint-Etienne (c'est pour septembre - de quoi nourrir les lectures des aficionados de la rentrée littéraire), il était grand temps que je me plonge dans son premier roman!

 

hebergeur imageL'auteure est animatrice d'un forum où se retrouvent des écrivains amateurs, parfois publiés, à l'enseigne de "Maux d'auteurs". Dès lors, les pages qui décrivent le forum fictif mis en scène sentent le vécu, tout naturellement: l'auteure recrée l'ambiance globalement bon enfant de ces lieux virtuels, où l'on se corrige fraternellement, où l'on se réjouit qu'un confrère en écriture ait enfin trouvé un éditeur, si possible à compte d'éditeur. Peut-être même a-t-elle pensé à certains forumeurs en créant ses personnages, aux pseudonymes bien trouvés: les habitués auront en tout cas l'impression de les reconnaître.

 

Et puis il y a la rencontre en vrai, passage pour ainsi dire obligé des relations virtuelles. On les appelle "Dîners livres échanges" ou "Kremlin des Blogs", voire "Bloggy Fridays", ou ces retrouvailles au Salon du livre de Paris, mais à chaque fois, les personnes présentes vont réagir à leur façon. Sans détailler excessivement, l'auteur de "Détestable Antigone" présente une rencontre amicale, par-delà des tempéraments parfois bien trempés (ah, le conjoint corse!) - cela, sans oublier la valse-hésitation entre pseudonymes et noms véridiques. Là-dessus, elle dépose le personnage d'Antigone, méchant par essence, et une figure trouble: le personnage de Latraviata. Celui-ci est malheureusement un peu sous-employé, alors qu'il se positionne en pivot entre les forumeurs, sympathiques, et Antigone, qui fait figure de "Tatie Danielle" qui a réussi à faire l'unanimité contre elle.

 

Antigone est un personnage dont les ressorts sont intéressants à analyser. Héritière d'un karma peu évident (elle a dû s'occuper de sa petite soeur comme si elle était sa mère, sacrifiant ses études à cet effet), elle développe un certain esprit petit-bourgeois désireux de s'élever au-dessus de sa classe. L'auteure fait d'elle la patronne d'un bar-tabac, mettant en évidence certaines frustrations (ne pas avoir pu mener à bien ses études). Elle en fait aussi un personnage présenté comme raciste, tenant des discours se terminant par "on n'est plus chez nous" - oubliant peut-être, et c'est une faiblesse vis-à-vis du lecteur, qu'une telle posture peut passer sans problème dans certains milieux. Ce qui devrait en revanche rendre Antigone détestable aux yeux de tous, c'est sans doute son attitude de retrait: alors que tout le monde communie et trinque dans une ambiance amicale, Antigone, écrivain ambitieuse qui a quelques titres de gloire en poésie et aimerait s'illustrer par ses nouvelles, lit des recueils de poésie dans son coin. Voilà qui est rédhibitoire! Et voilà qui devrait faire de tous les convives des suspects: Antigone claque, et c'est là que ça devient intéressant...

 

Si l'auteur ne bascule pas dans le polar (après tout, les raisons de tuer l'abominable Antigone ne manquent pas), c'est bien à un écrivain de romans policiers, Loïc, qui pourrait rappeler le véritable Bruno L'Her, qu'il revient de reconstruire la fin du récit, à la manière d'un enquêteur qui a ses arguments. Loïc narre donc la deuxième partie du récit. Le rythme change: les paragraphes se font plus longs, l'ambiance est au flash-back en compagnie de la soeur d'Antigone. L'ambiance n'est pas la même non plus, du coup: d'une vaste villa de campagne, le lecteur se retrouve dans un appartement niçois. L'auteur du roman ne tombe cependant pas dans une rupture totale, qui eût paru déroutante: plutôt que de se disperser dans la diversité des voix, elle conserve une unité de ton à son texte.

 

Quelques éléments de "Détestable Antigone" sont un peu rapides, voire légers, à l'instar de l'évacuation de la figure de Latraviata, qu'on aurait aimé voir jouer un rôle plus appuyé, ou de l'attitude pour le moins désinvolte du médecin venu constater le décès d'Antigone. Ecrit dans un style aisé et fluide qui favorise une lecture rapide et gourmande, "Détestable Antigone" vaut toutefois la peine d'être découvert, en tout cas en raison de la construction particulièrement fouillée de son personnage de méchant (la fameuse Antigone). Et puis, c'est un ouvrage d'une certaine importance dans la mesure où il met en scène - c'est assez rare pour mériter d'être signalé - le monde des forums d'Internet et l'étape pas forcément évidente de la rencontre dans la vie réelle. Cela, en mettant en avant les interactions entre les personnages.

 

Danielle Akakpo, Détestable Antigone, Saint-Etienne, Laura Mare, 2010.

 

 

 

 

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22 juillet 2013 1 22 /07 /juillet /2013 18:47

hebergeur imageLu dans le cadre du défi Nouvelles.

 

Paris toujours, de préférence les quatorzième et quinzième arrondissements. Et le canton de Vaud, de temps en temps quand même. Tout cela pour un recueil de nouvelles qui pourrait se passer partout ailleurs. "Festival" est un petit livre qu'on déguste volontiers, à un rythme lent qui est fort agréable, même si l'on est habitué aujourd'hui à plus de rapidité, et qui cache une incroyable densité. Au-delà, les sept textes signés de l'écrivaine suisse Clarisse Francillon qui composent ce recueil nous interpellent encore, au vingt et unième siècle, en raison de leur manière intemporelle de peindre les rapports humains. Leur première parution remonte à 1958; les éditions Plaisir de lire ont eu mille fois raison de les exhumer en 2010 et, ce faisant, de leur donner une nouvelle vie, succinctement évoquée par une postface signée Catherine Dubuis.

 

hebergeur imageOn peut imaginer par exemple l'effet qu'a dû faire la première nouvelle du recueil, "Festival", sur le lectorat des années 1950, puisqu'il y est question des amours troubles entre deux femmes. Pour qui a lu "Le Désaimé", le style de l'auteur paraîtra assez sobre et neutre, soucieux de ne prendre parti pour personne et de ne pas glisser dans une familiarité qui eût paru, peut-être, de mauvais aloi. Si froide ou hautaine qu'elle puisse paraître, cette prise de distance est cependant pertinente: il est question ici de personnes qui ont atteint un certain niveau de vie, loin de la peinture des classes populaires - dans laquelle l'auteur excelle par ailleurs. Sous les apparences, cependant, le lecteur attentif saura trouver dans "Festival" d'extraordinaires moments de sensualité: dès lors qu'un épisode commence par "Dis... est-ce que tu me remontrerais tes machins, ça m'amuserait de les voir.", le lecteur sait, s'il ne l'a pas compris avant, qu'il plonge dans un univers métaphorique où les deux flûtes d'Alberte (une grande flûte et un piccolo en ébène, matériau sensuel) ne sont rien de moins que la promesse... d'autre chose. Une promesse qui reste ouverte alors qu'Hélène reprend le train, laissant le lecteur avec une seule question: Hélène la provinciale mariée et Alberte la flûtiste aux moeurs libres vont-elles se téléphoner une fois qu'Hélène aura repris le train? Cette nouvelle ne donne guère de réponse, même si l'écriture tend à la réponse négative, tant il est vrai - et tout le monde le sait - qu'une personne qui dit "je te rappelle" ment forcément. En fin de lecture, le lecteur devra donc se contenter des ambiances troubles de "Festival", omniprésentes, baignées de musique classique et d'impératifs familiaux mis à l'épreuve de la vie. Et comme l'auteur sait le combler, cela ne devrait pas poser de problème.

 

Habitué à des entrées en matière très directes, le lecteur actuel sera peut-être désarçonné par la relative lenteur avec laquelle chaque nouvelle de ce recueil se met en place. L'auteur sait cependant faire son miel de scènes d'exposition à rallonge fortement détaillées, et elle en fait la preuve avec "La Fille de salle". Certes, l'entrée en matière est passionnée, puisqu'on s'embrasse sur le palier; plus tard, cependant, le lecteur voit arriver peu à peu tout l'entourage du jeune homme amoureux, et va finir par se demander quand s'arrêtera cet encombrant cortège, quasi théâtral, fait de grand-mères qui ont chacune leur surnom, d'un grand-père handicapé,...

 

Et si le lecteur se délecte de telles astuces, il appréciera aussi, là-derrière, la finesse de l'observation des relations interpersonnelles, dans des circonstances qui nous paraissent peu naturelles alors que la vie de l'immédiat après-guerre les ont imposées. C'est là que le lecteur replonge dans l'ambiance des quatorzième et quinzième arrondissements de Paris, vus comme populaires et peuplés de gens qui, déjà, fréquentaient les bistrots, trouvaient la vie chère et recherchaient des combines. En matière d'interactions entre personnages, la nouvelle qui clôt le recueil, "Rue des Terres-au-Curé numéro 7" est exemplaire: on y retrouve une communauté d'habitants d'un appartement un peu troublée par l'arrivée d'une Norvégienne charmante et sans le sou. L'argent est le moteur de cette nouvelle. Les démarches comptables, la répartition des frais y tiennent une bonne place et dictent les rapports de force: dans l'équipe, c'est le banquier qui tient les cordons de la bourse et qui doit quoi, dans un contexte où tout est compté et où les revenus, irréguliers, empêchent toute perspective d'existence à long terme. Ce que l'auteur démontre en soignant le détail, par exemple en donnant à voir une vaisselle dépareillée. Show not tell, dit-on aujourd'hui dans les cours d'écriture créative... 

 

Relations humaines toujours dans la nouvelle "Mais il y a", un jeu complexe où le lecteur a intérêt à se montrer attentif dès les premières lignes: il y a une fille adoptive, un père et une mère qui paraissent un couple recomposé, un voisin aux visées troubles... La nouvelle se concentre dès le début sur le personnage de Cousse et, en présentant ses petits travers, paraît vouloir le présenter comme un personnage bonasse et attachant. L'est-il vraiment? L'auteur fait tomber les masques, non sans emmener son lectorat dans une nouvelle aux accents faussement décontractés qui paraîtront finalement ironiques. Cela, dans un décor populaire qui rappelle "Le Désaimé".

 

Modernité également, enfin, dans la plus vaudoise de ces nouvelles, "Le Banquet des ombles", qui parlera sans doute aux personnes qui s'intéressent aux religions et à leurs dérives: en tournant les pages, on songe facilement à l'idée d'une secte malsaine d'inspiration chrétienne, évangélique peut-être, capable en tout cas de capter les êtres et leurs biens matériels. Cette nouvelle est sous-tendue par deux forces avant tout: d'une part, une entrée en matière mystérieuse où tout commence par la vision d'une jeune femme qui se rend dans une cave sans qu'on sache tout de suite ce qu'elle vient y faire, et d'autre part, une scène de confession périlleuse. Et pour nouer le bouquet de manière astucieuse, il faut bien une "chevalière" aux "ombles", fussent-ils eux-mêmes chevaliers, qui vivent sur les rives du lac Léman. L'auteur y pourvoit!

 

Le lecteur d'aujourd'hui dont donc accepter que les expositions de ces nouvelles, assez longues elles-mêmes, se prolongent, et être attentif dès les premières pages. Il en sera récompensé en goûtant le moment de l'intrigue où le grain de sable introduit dans le système va déployer ses effets - on pense par exemple à la fille mal lunée de "La Ligne", qui finira par lâcher ce que sa mère aurait préféré celer. Alors? A la fois bien de leur époque, modernes voire familières dans leur écriture et intemporelles dans leurs peinture des relations humaines dans toute leur complexité, les nouvelles du recueil "Festival" de l'Imérienne Clarisse Francillon méritent, aujourd'hui plus que jamais, d'être redécouvertes.

 

Clarisse Francillon, Festival, Lausanne, Plaisir de lire, 2010. Couverture de Serge Lador.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

bourg perdu

 

l'enseigne tourne au vent

un homme pleure à la terrasse

on ne sait pour quel chagrin

derrière ses verres s'essu-

yant les joues tour à tour

ni l'église ni la route n'ont

souci de lui où passe un cycliste

          fleur à la bouche

          Il a perdu son corps

          comme ce gladiateur

qui s'étouffa d'un bâton à éponge

          dans un réduit jadis

          sous même soleil

 

Jude Stéfan (1930- ), Disparates, Paris, Gallimard, 2012.

 

 

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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 21:46

hebergeur imageEléa poursuit son Défi des Mille avec Maxime Chattam. Plus précisément, elle propose un billet flatteur sur le roman "Entropia", tome 4 de la saga "Autre Monde". C'est ici:

 

http://romans-au-bord-de-l-eau.over-blog.com/article-voyage-au-canada-119105073.html

 

La saga totalise plus de mille pages... donc ça marche!

 

A propos, je rappelle que le Défi des Mille court toujours... et même qu'il est immortel, puisque je l'ai pérennisé. Avis est donc lancé aux amateurs de très gros pavés, donc! Pour connaître les conditions, cliquez sur le logo...

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi des Mille
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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 20:27

hebergeur imageLu dans le cadre des défis Premier roman et Thriller et polars.

Pour commander, c'est ici.

 

Un nouvel écrivain, ça se surveille. Un nouvel auteur suisse, ça attire l'attention. Et quand il est question d'un polar lausannois, on ouvre l'oeil. Le Lausannois Fabien Feissli est un jeune romancier, fraîchement émoulu de ses études de journalisme à Neuchâtel. Avec "Séance fatale", il signe un premier polar prometteur.

 

Une trame qui fonctionne...

Sa construction tient debout dans les grandes lignes, en effet, ce qui n'est pas donné: le lecteur est placé face à deux homicides survenus en 2012. Etonnant: les victimes étaient allées voir "Basic Instinct" vingt ans auparavant au cinéma "Palace". Or, ce soir-là, un gars avait décidé de mitrailler le public, entraînant un décès... Sur cette base, la police lausannoise enquête - plus précisément un agent, l'inspecteur principal Julien Dardet, qui devra en outre convaincre sa hiérarchie et ses collègues du bien-fondé de ses démarches. C'est que la police municipale de Lausanne se fiche un peu des deux meurtres qui lancent ce roman. Etonnant? Ma foi, il y a des restrictions budgétaires...

 

La construction globale de ce roman est bonne. L'essentiel des questions que le lecteur est amené à se poser va trouver une réponse: qui a étranglé Clara pour de faux? Qui a tué les deux donzelles? Pourquoi? Et que se passe-t-il, surtout, dans la maison Seiwert? Cela, sans oublier le personnage d'André Masson, qui vient de sortir de prison et constitue le suspect numéro un puisqu'il est justement l'auteur de la tuerie du Palace. L'auteur parvient à balader les soupçons sur quatre ou cinq personnages, plus ou moins prévisibles; et à la fin du roman, les responsabilités sont réparties d'une manière satisfaisante, pour ne pas dire surprenante, pour le lecteur.

 

... avec quelques faiblesses

Le lecteur actuel peut-il cependant se satisfaire d'une trame, d'un simple "squelette de roman", qui fonctionne? Alors que bon nombre de romans exploitent la structure d'un polar pour explorer un univers particulier (l'orchestre du camp de concentration d'Auschwitz dans "L'Orchestre de Ombres" de Tom Topor, les employés des Postes et Dominique Strauss-Kahn dans "Poste mortem" de Jean-Jacques Reboux), le lecteur de "Séance fatale" sera peut-être un peu déçu de voir que l'auteur n'explore pas suffisamment certains domaines qui se trouvent à sa portée.

 

Il ne sera finalement guère question de la ville de Lausanne. Certes, le roman mentionne le quartier du Flon, le cinéma où a eu lieu la fusillade (qui existe vraiment) et l'appartement de l'inspecteur principal (qui a une vue sur le Léman), mais on n'en saura guère plus: où se trouvent les bureaux de la police? Dans quel quartier vivent Thomas Seiwert et son intrigante famille? Enfin, un personnage, Bertrand, est présenté comme un amateur de bons restaurants; pourquoi ne pas lui donner ne serait-ce qu'un peu d'éclat en décrivant de plus près, ne serait-ce qu'en nommant les plats dégustés, un repas pris dans un restaurant lausannois? Cela peut se faire de façon simple et directe, à la manière de Michel Bory, au début de son roman "L'assassinat du président Bush": sans façon, il campe un repas arrosé au Saint-Saphorin, pris au Comptoir suisse.

 

Dès lors, on peut se demander si Lausanne n'est pas un décor interchangeable. Cela, d'autant plus que les noms des personnages ne fleurent pas particulièrement bon le canton de Vaud (Seiwert, Wagner, Dardet - qui offre cependant l'occasion d'un jeu de mots sympathique). Certes, certains ressorts de l'intrigue sont originaux, à l'instar de la version imprimée d'une page Wikipedia ou d'un abonnement de bus qui permet à l'enquête d'avancer; mais cela aurait pu arriver partout ailleurs.

 

Le lecteur aurait donc envie, parfois, de connaître d'un peu plus près certains éléments de l'intrigue, essentiels ou anecdotiques, et de plonger davantage dans les arcanes de Lausanne, cette "belle paysanne qui a fait ses humanités" - pour reprendre des mots attribués tantôt à Jean Villard-Gilles, tantôt à Charles-Ferdinand Ramuz. Il se laissera cependant embarquer par un style des plus fluides et discrets, journalistique pour ainsi dire, qui s'abstient de juger et accroche à coup sûr - d'autant plus que l'écriture et l'intrigue sont fondamentalement maîtrisées. Gageons que l'auteur va prendre de la bouteille - de Saint-Saph' ou autre - et réjouissons-nous de découvrir ses prochains ouvrages.

 

Fabien Feissli, Séance fatale, Broc, La Plume Noire, 2013.

 

Ouvrages cités:

Michel Bory, L'assassinat du président Bush, Lausanne, Favre, 2006.

Jean-Jacques Reboux, Poste Mortem, Paris, Baleine, 1998.

Tom Topor, L'orchestre des ombres, Paris, Gallimard, 1986.

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