Jeudi 19 novembre 2009

 
Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuitEros et Thanatos, l'amour et la mort, se côtoient de très près dans le roman "La fête des masques" de Sami Tchak, écrivain togolais vivant en France. Ce n'est du reste pas la seule référence au monde occidental, puisque les écrivains de France y sont omniprésents et que le titre de ce roman est directement tiré d'une chanson de Catherine Lara, citée dans l'ouvrage.

Eros et Thanatos, donc. Quoi de mieux, pour l'illustrer, que de rappeler le début de ce récit? Un homme, Carlos, passe la soirée chez une femme, Alberta. Ca pourrait marcher... mais après l'acte, il l'étrangle, et elle en meurt. Là-dessus, le fils de la morte, Antonio, rentre chez lui, comprend ce qui s'est passé et décrète que Carlos doit mourir à son tour - et qu'il le tuera lui-même. Le stoïcisme, le calme apparent des deux personnages masculins, devenant de ce fait des types, des géants, fait penser à la tragédie grecque, où les personnages acceptent un destin qui les dépasse.

Le personnage de Carlos est creusé de manière dense, surtout si l'on note que ce roman pèse un peu plus de cent pages. Qui est-il? Un complexe d'infériorité le poursuit durant toute sa vie: est-ce un homme mou, comme le disait son père? Un homme qu'on peut déguiser en femme, comme l'a fait sa soeur? Le mignon d'un officier? Le personnage de Carlos est écrasé par une grande soeur qui se comporte davantage que lui "en homme", allant jusqu'à fréquenter les ministres, et par des parents dont la relation se nourrit de violence, une violence acceptée voire voulue par la mère. C'est donc sur un malentendu que le bouchon va sauter... et c'est Alberta qui en fait les frais. Carlos reste calme, dès lors, et raconte sa vie à Antonio - cela, de manière décalée par rapport à la narration du présent: la mort de Carlos est racontée avant que celui-ci n'ait fini son récit, ce qui donne au lecteur l'impression que Carlos, clé de voûte du roman, parle depuis le royaume des morts. "Tu m'écoutes, Antonio?", phrase récurrente, revêt dès lors une résonance particulière.

Les récurrences sont du reste l'un des jeux de rythmes que l'auteur affectionne particulièrement. Ce sont des répétitions de mots, qui confèrent au récit une certaine oralité, et un supplément de puissance. C'est aussi le retour obsédant de la chanson de Catherine Lara qui berce le début du récit. Et naturellement, il y a la récurrence du nom d'Antinoüs, favori d'Hadrien, comme Carlos fut le favori d'un officier.

Et puis, au fond, où se passe cette histoire? L'auteur entretient ici un flou qui permet de la placer un peu partout dans le monde, tout en donnant quelques pistes, finalement fort générales: des prénoms hispaniques (donc issus d'une langue internationale très répandue), un milieu qui semble assez aisé (voitures, contacts avec les autorités), billet de cent dollars servant à payer une machette. Un flou qui donne au récit un caractère universel - comme peut l'être une tragédie grecque.

On en parle chez Gangoueus, Anne-Sylvie Sprenger, PtitChap.   

Sami Tchak, La Fête des masques, Paris, Gallimard, 2004.

Par Daniel Fattore - Publié dans : Livres - Communauté : Suisse Romande
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Jeudi 19 novembre 2009

Les hasards du calendrier créent parfois des collusions qui peuvent faire sourire. Voyons ce que nous réserve le 19 novembre 2009, journée a priori parfaitement anodine s'il en est. Sauf si l'on considère deux éléments dont la recontre fera sourire les amateurs.

Premier élément: le 19 novembre 2009, c'est le jour où sort le très, très attendu beaujolais nouveau. Plutôt que de batailler sans fin sur un breuvage que je n'ai pas encore goûté, je cite René Fallet: 

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit"Et le Beaujolas nouveau arriva.
Et du Nord au Midi, comme tous les 15 novembre, un printemps d'affichettes bleu ciel, rouges, orange, vertes, fleurit aux vitrines des débits de boissons pour annoncer aux passants mornes que le petit Jésus des vins était né. Et les passants mornes s'éclairaient à la vue de ces papillons, et une goutte de rubis tombait sur leur vie grise, leur demeurait à la lèvre en confetti de sang...
LE BEAUJOLAIS NOUVEAU EST ARRIVE!!! Ce Te Deum éclatait sur Paris, sur toutes les grandes villes, roulait dans leurs artères, chantait Montmartre et Contrescarpe, défilait dans la rue Saint-Denis, tintait louis d'or sur tous les zincs où se pressait le peuple pour voir et toucher le divin enfant de l'année.
La fête accrochait ses lampions à tous les nez, ses limonaires dans toutes les têtes, et quand la mauvaise heure était sonnée de rentrer chez soi c'était, du moins, à dos de chevaux de bois. La fête! C'en était une, païenne, chrétienne, tout ce que l'on voudra, et tout le tremblement, et tous les tremblements dans toutes les lumières.
Le Beaujolais nouveau est arrivé, la fête est revenue pour quelques jours, fête tuée par l'armée des pisse-vinaigre mais ressuscitée en cachette par les chante-la joie increvables comme elle.
On les avait assassinés, les fêtes de faubourg et les bals de quartier, reléguées au rayon souvenirs, avant-guerre, belle époque et c'était le bon temps. Mais il avait suffi de la fraîcheur d'un petit vin familier rigolo populo pour qu'un 14 juillet tout neuf, improvisé, guilleret, remonte du pavé, à cheval sur des accordéons, frémissant de tous ses grelots.
Ce saint vivant, ignoré des calendriers officiels, était plus célébré, honoré que ceux, desséchés, fossiles, qui y figuraient dans l'indifférence générale. Saint Beaujolais Nouveau, Saint de Paix, éclipsait Saint Albert, peu après l'"Armistice 1918". On le priait, mais seulement de se montrer aussi gouleyant, ou davantage, que celui de l'année dernière, on ne lui demandait que d'exister, de passer une fleur au bec, ou un refrain, et surtout de revenir l'année prochaine...
Le Beaujolais nouveau est arrivé! Coquinet de la cuisse, un poil canaille, sans soutien-gorge, il était arrivé dans les arrière-gorges, un rien pute, léger et court vêtu, un brin muguet, un brin de fille, un doigt de Dieu, un doigt de cour. Il coulait source dans les hommes, il ne repartirait qu'en leur laissant au coeur le plus clair dela vie, la vertu d'un sourire."

Pour la suite, je renvoie au très bon roman "Le Beaujolais nouveau est arrivé" de René Fallet... A noter qu'à l'époque (1975), le Beaujolais nouveau sortait le 15 novembre - autres temps, autres moeurs.

toilette pour madameDeuxième événement: le 19 novembre a été déclaré journée mondiale des toilettes... et ce, en 2001 - l'événement a été décidé à Singapour et se poursuit tout aussi immuablement que le rituel du Beaujolais nouveau. L'idée est toutefois plus sérieuse que le petit rouge gouleyant: il s'agit de sensibiliser tout un chacun à l'hygiène des toilettes publiques et de rappeler que dans le monde, 2,5 milliards de personnes ne disposent pas de conditions d'hygiène décentes pour se soulager - 40% de la population mondiale n'a pas accès à des commodités dignes de ce nom. Pour les ONG, c'est le moment de mettre un coup de gaz dans leurs campagnes de promotion, en vue de l'assainissement.
Une campagne de photographies a eu lieu l'an passé en gare de Berne: pour les passants, il s'agissait de se faire photographier en position de faire ses choses... ailleurs qu'aux toilettes. Sous une étiquette qui prêterait à rire a priori, chacun est donc invité à réfléchir à la question, l'espace d'une journée. Comme journées mondiales, on a déjà vu plus farfelu, en dépit des apparences.  

Mais la collusion des deux événements en cet an de grâce 2009 a quand même, on l'avouera, quelque chose d'intrigant...

Par Daniel Fattore - Publié dans : Air du temps - Communauté : Suisse Romande
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Mardi 17 novembre 2009
 

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuitCécile de Quoi de 9, sur son excellent blog, a lancé un de ses traditionnels jeux (que je me refuse à qualifier d'idiots) consistant à se mettre dans la peau d'une personne qui, se sentant grugée par un slogan publicitaire, décide de porter plainte contre le produit ainsi commercialisé - ou contre l'entreprise qui le fabrique. J'ai décidé de mettre tout ça dans un seul paquet afin de bétonner mon dossier face au juge... - Vous êtes inspiré? N'hésitez pas à participer! 

 


Monsieur le Juge,

"La perfection au masculin", tu parles! J'ai eu envie d'avoir l'air parfait l'autre soir, pour sortir la fameuse minette que tout le monde reluque dans ma classe de lycée et que personne n'ose emballer. Moi, je me suis jeté à l'eau. Et j'ai voulu assurer! Nous avions rendez-vous au Grand Véfour... un "
haut lieu littéraire et politique", qu'ils disaient - tant qu'à faire, autant qu'elle me croie à la fois politicard en herbe et aspirant écrivain: ça fait joli sur un CV, même si dans les faits, les seules écritures que j'effectue sont celles de mes dettes - et qu'en matière de politique, je suis un tribun, certes, mais de brasserie. "... car le temps des mauvaises écritures est passé", pour reprendre ce qu'affirme l'éditeur Xenia, ce n'est pas moi! Mais l'essentiel, c'est qu'elle y croie.

Ah, pour ça, elle y a cru. Le maître d'hôtel, en revanche, bôf... J'ai certes dix-sept ans, mais je ne suis ni Rimbaud ni Besancenot (qui a quand même le double de mon âge), donc il m'a regardé un peu de travers. Ma fiancée d'un soir, elle, portait des "bottes de sept lieues", tout droit sorties d'un compte de Charles Perrault... quelle blague! Quand on mesure un mètre soixante-deux, même Louboutin n'est pas en mesure d'allonger sa foulée! Cela dit sans vouloir l'offenser. Le soir même, elle avait déjà eu l'occasion de me faire les gros yeux, avant même que nous ne débarquions au restaurant: "La perfection au masculin" devait, selon elle, être relativisée par mon coup de poignet peu compatible avec Gillette (que je retiens, sur ce coup-ci) et surtout par Osram, le fabricant d'ampoules bien connu: il prétend
éclairer plus de 150 pays dans le monde, mais dans ma salle de bains, bernique! J'ai dû admettre que je me suis rasé dans le noir parce que mes ampoules avaient sauté.

Elle m'a fait aussi des remontrances sur ma tenue. J'admets volontiers que j'avais mis mon plus beau T-Shirt Gap et mon meilleur jeans Levi's (supposé résister à la
traction de deux chevaux... pour voir ce que ça donne, j'ai accroché un jour un jour mon futal à un arbre et à une ficelle, et ai demandé à mon cousin de tester la résistance du vêtement avec sa Deux-Chevaux... et ça a craqué! Ma soeur a rafistolé ce qui pouvait l'être, mais il faut croire que ce n'est pas parfait). Mais c'est sur ma montre, la Longines que Tonton Charles Bolomey m'a offerte pour ma première communion, que j'ai tout misé: "Elegance is an attitude"... mes fesses! Je peux vous certifier qu'à elle seule, la Longines ne suffit pas à créer une attitude...

"
Aussi loin que vos rêves", disait mon banquier suisse... ben au moment de l'addition, j'ai dû constater, minable, que mes rêves allaient plus loin que ceux de ma banque! Minable, j'ai dû taper dans le larfeuille de ma compagne. A la fin, je me suis dit que "Red Bull me donnerait des ailes" et j'en ai touché deux mots à ma commensale. Elle y a cru, dur comme fer... Après avoir fait la plonge, nous sommes donc allés rafler un de ces breuvages dans un distributeur automatique sur les quais de la Seine, avons bu et nous sommes jetés d'un pont afin, enfin, de nous envoyer en l'air... Résultat: je suis là pour déposer plainte contre Red Bull, en mon nom (je me suis cassé les dents contre le pilier du Pont de l'Alma) et au nom de ma copine, qui, croyant comme moi que Red Bull permet de voler, s'est lamentablement gaufrée dans la Seine et est morte noyée. Voyez à quoi ça mène, ces slogans balancés à la légère! Au moins, Camel avait l'avantage d'être lucide, à l'époque: "Can Camels fly? No, but they can take you miles away!" Ca, c'était de la boîte sérieuse, b... de m...!

Veuillez agréer, Monsieur le Juge, etc.

Iconographie tirée des marques citées dans le présent billet.

Par Daniel Fattore - Publié dans : Air du temps - Communauté : Suisse Romande
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Dimanche 15 novembre 2009
 

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuitLe titre du dernier roman de Marc Augé est tout un programme: "Quelqu'un cherche à vous retrouver". Telle est la phrase clé de ce récit où chacun cherche son chacun, où les histoires individuelles se suivent, s'entrecroisent, s'écrivent à l'insu les unes des autres. C'est en effet la narratopsychologie qui sert de point de départ - un point de départ en forme de science de fantaisie permettant à Claire, personnage clé de ce récit, de se rapprocher d'un professeur à la retraite, Julien Arnaud. Comme toute fantaisie, il convient de l'exposer - on pourrait dès lors craindre un appareil théorique lourd en début de roman, mais l'auteur parvient à le rendre vivant en plaçant l'exposé dans la bouche du personnage de Claire et en l'illustrant à partir du film "Casablanca", célébrissime.

De quoi être intrigué! L'auteur joue sur la curiosité du lecteur pour le faire avancer dans sa lecture. Il faut dire que l'assertion "Quelqu'un cherche à vous retrouver" constitue une énigme à la réponse assez prévisible, trop pour accrocher le lecteur à elle seule. C'est ainsi que l'auteur présente ses personnages de manière énigmatique, par petites touches appelant d'autres questions: qui est ce vieux monsieur qui approche une jeune femme qui, de son côté, recherche précisément le contact avec lui? Lâchée par petits éléments, l'information rend le lecteur curieux, lui donne envie d'avancer, surtout en début de récit.  

La rencontre entre Claire et Julien sert dès lors de prétexte à raconter la vie du vieux professeur, personnage clé également, mais d'une autre manière: alors que Claire joue le rôle à la fois cordial et lisse de la thérapeute qu'elle prétend être, esquivant les questions personnelles dans un premier temps, Julien se livre: mariage raté, temps passé en Algérie. Et au détour d'une phrase, survient le coup de théâtre... qui constitue, en page 75, le tournant du roman. C'est que la quête de Claire vise une cible précise: savoir qui est son père... ce que Julien n'est pas. Ce dernier lui donne un coup de pouce dans sa recherche. Il sera donc encore question de Berlin, de la Libération, des écoles parisiennes, du Quartier Latin en ébullition en Mai 68, des insomnies que Julien occupe à inventorier, par exemple, les femmes qu'il a eues - ou qui l'ont eu. L'une d'entre elles, ou une descendance inconnue, chercherait-elle à le revoir? 

Certes bref (131 pages), ce roman met en scène des personnages attachants: un professeur qui aime à se raconter (ce qui permet d'intégrer des histoires dans l'histoire), une jeune femme curieuse et définitivement énigmatique, un autre professeur interprétant le marxisme de manière fort personnelle, et même le petit copain de la jeune femme, Armand - qui tend à démontrer que le monde est petit - et tout le monde semble s'apprécier. Un roman foncièrement optimiste donc, qui se dévore grâce à un style fluide et soigné qui fait alterner avec bonheur, en de brefs chapitres, les dialogues et les paragraphes longs. Et une question quand même, pour finir: et si c'était Julien lui-même qui, en fin de récit et au soir d'une vie plutôt subie que vécue (d'une manière qui est parente de celle de Frédéric Moreau, personnage de "L'Education sentimentale" de Flaubert, dont il est question à une ou deux reprises dans ce roman), était parvenu à "se (re)trouver"? Et si Claire avait hérité, au terme de ce récit, de deux papas pour le prix d'un? A vous, lecteur, lectrice, de le découvrir.

Marc Augé, Quelqu'un cherche à vous retrouver, Paris, Seuil. 2009.

Cet ouvrage a été commenté dans le cadre de l'opération "Masse Critique" lancée par
Babelio, que je remercie au passage, de même que les Editions du Seuil.

Il constitue par ailleurs le septième ouvrage (sur sept requis) de mon challenge du pour-cent littéraire, organisé par
La Tourneuse de Pages. Mission accomplie! Mais j'ai encore de la réserve...   



Par Daniel Fattore - Publié dans : Livres - Communauté : Suisse Romande
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Samedi 14 novembre 2009
 

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuitFallait-il nommer ce roman "La Salle d'attente"? L'écrivain suisse Marie-Jeanne Urech fait d'un tel lieu le point de départ d'un roman totalement onirique, aux ambiances volontiers nocturnes. Ni plus ni moins... mais l'essentiel n'est pas là.

Rappel des événements relatés dans cet ouvrage: une jeune femme nommée Lucille attend le bus dans une salle d'attente assez glauque et, pour tout dire, dépourvue de toute poésie. C'est là qu'entre un certain merveilleux moderne, par le biais d'une vieille dame qui mange du chocolat - cela conduit Lucille vers un petit monde où tout ne se passe pas comme d'habitude...

Peu poétique, le point de départ? La salle d'attente est glauque, c'est entendu. Mais dès les premières pages, les aiguillages du récit sont placés. Dans le froid, Lucille a le nez qui coule; les gouttes qui tombent sur le béton prennent l'allure de fleurs. D'emblée, l'auteur impose son goût de la métaphore. Elle intègre par ailleurs dès le début une constante: celui des liquides, corporels ou non: morve, vomi, pluie, chocolat fondu. Or, dans l'univers que peint l'auteur, le chocolat joue en effet le rôle constant du produit défendu, presque un stupéfiant, auquel on prête des effets peu désirables mais que tout le monde souhaite consommer.

Et c'est par un boyau pour ainsi dire humain que Lucille arrive dans un petit monde clos. L'auteur réinvente ainsi le "locus" de l'endroit d'où l'on ne peut pas partir - sans pour autant le prendre pour prétexte à raconter des histoires. Lucille s'ennuie un peu au village - et cela se ressent dans un récit où les principaux événements touchent au quotidien: la qualité de la nourriture, le métier de croque-mort de ceux qui hébergent Lucille en attendant le bus (qui ne viendra pas... ou viendra, mais Lucille le manquera), la météo (lunatique). La vie chez le croque-mort constitue le fondement de la description d'une famille presque normale.

Et puis, il y a toutes ces personnes âgées, tous ces vieux, porteurs de pancartes présentant d'autres personnages. L'auteur peint-elle un monde où les aînés sont obligés de travailler pour, simplement, survivre? On peut le voir ainsi. Mais il y a aussi une certaine tendresse dans la peinture de ces porte-voix qui s'amusent à brouiller les cartes dès que l'occasion leur en est donnée: où se trouve l'hôtel? Lequel? Ludique, l'auteur s'amuse à générer tous les noms d'hôtel possibles à partir du nom "ICAR".

On peut aussi voir là une métaphore de l'existence humaine: les chemins ont leur importance (celui du village, celui de la gare, celui du cimetière), Lucille est hébergée par celui qui s'occupe des morts et, à ce titre, semble régner sur toute la population du village où elle échoue. Cela, sans compter les impondérables (canicule, intempéries) et l'information qui ne circule pas (un car passe, que Lucille aurait dû prendre mais qu'elle manquera parce qu'elle n'est pas informée), ni les liquides - l'eau est source de vie, les liquides corporels sont là tant qu'on n'est pas mort. Sous des dessous parfois presque enfantins, l'auteur réalise ainsi une fort belle fresque de sa vision de l'humanité, à la fois sombre et malgré tout souriante, et toujours pleine de tendresse et d'esprit.

Marie-Jeanne Urech, La Salle d'attente, Vevey, L'Aire, 2004.

Par Daniel Fattore - Publié dans : Livres - Communauté : Suisse Romande
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