24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 21:05

partage photo gratuitLu par Claire Casedas, Latitude France, Mourad Haddak, Pierre Haski.

 

"Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde": voilà un sous-titre qui annonce clairement ce dont il sera question. "Mainstream", livre de Frédéric Martel, se présente comme une puissante somme consacrée aux grands mécanismes qui propulsent les tendances lourdes des cultures et contenus qui s'adressent aux masses, dans le monde entier.

 

Attention! L'auteur ne prétend jamais porter un jugement de valeur sur les contenus véhiculés eux-mêmes: ceux qui aiment casser du Walt Disney sont invités à passer leur chemin. Au contraire, le propos consiste à essayer de cerner quels sont les moyens mis en oeuvre pour qu'un certain type de produit culturel plaise au grand public, tout au long du processus de production. Ainsi expose-t-il en détail le fonctionnement des studios de Hollywood, où les indépendants ne le sont pas tant que cela, ou les ambitions de la chaîne d'information Al-Jazeera.

 

Le choix de l'enquête

Pour étayer son propos, l'auteur choisit la forme journalistique de l'enquête, nourrie d'innombrables entretiens menés aux quatre coins du monde. Parlant à la première personne, l'auteur ne masque pas ses réjouissances et lâche un mot d'esprit à l'occasion. Il avoue aussi les obstacles et limites qu'il a pu rencontrer: un interlocuteur qui ment manifestement, un autre qui manie la langue de bois à merveille, un autre qui refuse de le recevoir.

 

A la manière d'un reportage, l'auteur n'hésite jamais à planter le décor, qu'il s'agisse d'un bureau anonyme aux Etats-Unis ou l'hôtel japonais où se déroule une partie du film "Lost In Translation". Il lui arrive aussi de brosser le portrait de ses interlocuteurs et interlocutrices, qu'il s'agisse de richissimes patrons des médias ou d'agents artistiques qui jouent un rôle discret d'intermédiaire. Cela peut paraître répétitif; mais force est de constater que certaines de ces descriptions sont aussi porteuses de sens, à l'instar de celles, révélatrices, de la tenue vestimentaire de certains magnats arabes des médias et de leur entourage - femmes et hommes.

 

Cinq continents

La structure de "Mainstream" pourra paraître déséquilibrée au lecteur: le modèle américain du mainstream occupe environ 40% de l'ouvrage à lui seul. C'est que l'auteur a choisi d'utiliser les États-Unis comme modèle, un modèle qui s'avère exemplaire et va irriguer tout l'ouvrage. La première partie recèle donc les analyses les plus fouillées de ce livre captivant. L'auteur convoque des éléments sociologiques aussi divers que le melting-pot américain, l'évolution de l'urbanisme, l'émergence des multiplexes, etc. pour expliquer la montée en puissance des États-Unis dans le domaine de la culture de masse. Ainsi redécouvre-t-on que c'est grâce au pop-corn que les cinémas américains ont survécu à la crise de 1929...

 

Cette base vaste et complète permet de s'immerger dans le jeu mondial que l'auteur met en scène. L'auteur démontre avec intelligence quelles sont les limites et les forces de certains courants mainstream: pourquoi tel type de série télévisée, par exemple la telenovela, va-t-elle s'exporter plus facilement dans tel pays qu'ailleurs? Quelles sont les valeurs véhiculées par les séries "Mousalsalet" destinées aux musulmans qui observent le ramadan, et celles-ci sont-elles exportables? Qu'en est-il de Bollywood, voire de Nollywood? Et quel est le rôle de la radio, de la télévision? Enfin, les questions de piratage affleurent à plus d'une reprise: celui-ci peut être vu comme un manque à gagner commercial, mais aussi comme une manière de faire connaître certains contenus.

 

L'Europe, constat en demi-teinte

Et que fait l'Europe, là-dedans? L'auteur dresse ici un court tableau en demi-teinte, qui aurait mérité d'être plus développé. Selon lui, le vieux continent se présente comme un ensemble monté en ordre dispersé, incapable d'offrir un mainstream susceptible de s'opposer aux grands pôles du monde d'aujourd'hui (Chine, Inde, Etats-Unis, Brésil, Japon), à quelques exceptions près. Tout au plus se présente-t-il comme le relais d'artistes africains, chanteurs ou autres, qui, compte tenu de certaines circonstances, sont obligés de passer par Paris ou par Londres pour s'imposer.

 

En creux, l'auteur montre aussi une Europe héritière du lourd passé d'une culture volontiers élitiste, certes autrefois dominante, que la critique autorisée relaie encore. Il place celle-ci en opposition avec des personnalités américaines d'audience internationale telles qu'Oprah Winfrey (chapitre 7).

 

Une géostratégie des contenus

On aurait certes pu attendre quelques pages supplémentaires sur le domaine littéraire, peu abordé (mais on se référera, à cet effet, à "Une histoire des best-sellers" de Frédéric Rouvillois), ainsi qu'une ouverture vers d'autres domaines tentés par le mainstream (le vin ou la gastronomie, par exemple).

 

Cela dit, l'enquête offerte par Frédéric Martel s'avère convaincante, et passionnante à lire. Elle brosse le portrait d'une véritable géostratégie des contenus culturels, support à une guerre de positions entre différents courants culturels, à l'échelon planétaire, avec pour armes les nouveaux médias, l'internet et l'équilibre sans cesse réinventé entre identité nationale et désir de séduire (et faire payer) un public aussi large que possible par la création, dans un contexte mondialisé.

 

Frédéric Martel, Mainstream, Paris, Flammarion, 2010.

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 20:55

partage photo gratuitLu par Books Bunny.

Le site de l'éditeur.

 

Après un premier roman intitulé "Les Faux cils et le marteau", dont il a été question par ici, l'écrivain stéphanois Thierry Girandon régale son lectorat avec un recueil de nouvelles. On retrouve dans "Amuse-Bec" le sens de l'image et de la poésie qui caractérisent "Les Faux cils et le marteau", de même qu'une approche sociale attentive aux petites gens, aux anonymes, aux personnes en difficulté ou en panne dans leur vie. Et si ces personnages sont dessinés de façon rapide, brièveté du genre de la nouvelle oblige, force est de constater que ceux-ci sonnent toujours juste.

 

Quelques constantes traversent "Amuse-Bec", la plus frappante étant la peinture des vicissitudes du corps. Celui-ci est volontiers malmené, et à ce titre, la nouvelle "Adieu", un brin étrange et kafkaïenne, s'avère exemplaire puisqu'elle met en scène un enfant qui se dématérialise peu à peu sous les yeux de ses parents impuissants. L'auteur va jusqu'à éclater les corps, d'une manière volontiers brute de décoffrage, à l'instar de la peinture d'une décollation impromptue dans "La Marotte", ou à les montrer de près, sans reculer devant la nudité.

 

Autre constante, stylistique celle-ci: l'auteur a le souci constant de recréer la voix qui convient à la situation et aux personnages, et de construire un rythme pertinent, entre autres à travers des dialogues crédibles. Les phrases de l'auteur sont souvent brutes de décoffrage, crues; elles n'excluent cependant pas une tendresse indéniable, par exemple dans le portrait de la vieille dame du "Dernier sou". Un brin surréaliste, l'ambiance de "Bleu" a quant à elle quelque chose de la bluette cruelle.

 

Il parvient aussi à trouver les bonnes images, avec une prédilection pour les écrans, qui peuvent servir de paravents ou de boucliers. Nouvelle onirique s'il en est, "Le Rêve de l'autre" oscille entre le fantasme d'un somptueux moment de sensualité avec Hélène et le quotidien difficile du personnage principal, un clochard. L'onirisme est encore accentué par la localisation erratique: certes, on se trouve au bord d'un fleuve, mais est-ce le Rhône, le Prout, la Seine...? Enfin, l'auteur se livre à un beau moment de poésie autour des déchets, qui deviennent de belles choses avec un peu d'imagination.

 

L'obsession de l'éclairage artificiel est présente dès la première nouvelle du recueil, "Il n'y a plus beaucoup d'enfants qui viennent", qui se passe dans un bar - et dans ses environs, ce qui permet à l'auteur d'éclabousser son récit au moyen des lumières crues des vitrines. Cette obsession est aussi le signe le plus voyant d'une attention constante aux décors, toujours soignés dans le recueil, dans l'optique de créer des ambiances.

 

Attention à des personnages contemporains anonymes, musique des mots: les constantes d'"Amuse-bec" en font un recueil de nouvelles cohérent, parfois sombre, parfois lumineux - que ce soit grâce à l'éclairage au néon ou à la lumière d'une poésie de tous les instants.

 

Thierry Girandon, Amuse-Bec, Lyon, Crispation Editions, 2014.

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 20:46

hebergement d'imageItzamna revient avec une nouvelle participation au Défi Premier roman. Son billet évoque en termes mitigés le roman "L'Oubli" de Frederika Amalia Finkelstein. Voici le lien vers son article:

 

Frederika Amalia Finkelstein, L'Oubli.

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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19 octobre 2014 7 19 /10 /octobre /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Chanson du jargon des vignerons

 

Comme de grands savants

ont aussi leur langage,

les vegnolans, les vignerons,

comme de grands savants

sont fiers de leur jargon:

 

"Rebioler", "reterser",

"débourrage", "palissage",

... à n'y rien comprendre!

Mais parce que c'est tout un art,

habiles doivent être,

non pas fêtards,

non pas fêtards!

 

Comme de grands savants

ont aussi leur langage,

les vegnolans, les vignerons,

comme de grands savants

sont fiers de leur jargon:

 

"Nouaison", "véraison",

"bouturage", "marcottage",

... à n'y rien comprendre!

Mais parce que c'est tout un art,

un peu romands doivent être,

non pas picards,

non pas picards!

 

Comme de grands savants,

se penchent sur leur patient,

les vegnolans, les vignerons,

comme de grands savants

sont fiers de leur jargon:

 

"acariose", "excoriose",

"défonçage", "écimage",

... à n'y rien comprendre!

Mais parce que c'est tout un art,

modernes doivent être,

non pas ringards,

non pas ringards!

 

François Debluë (1950- ), Les Saisons d'Arlevin, Lausanne, Empreintes, 1999.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 20:26

hebergement d'imageLe Défi Premier roman a un nouveau participant: Passion Culture! Sa première participation porte sur le roman "La malédiction du bandit moustachu" de l'écrivaine roumaine Irina Teodorescu. Merci pour ce partage! Je le relaie ici:

 

Irina Teodorescu, La malédiction du bandit moustachu

 

Selon la formule consacrée, à qui le tour?

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

La mort à vivre

 

"Nous subissons la chose la plus insupportable qui soit. On cherche à nous couvrir de poux, de larves, de chenilles. On a peuplé l'air de microbes (Pasteur). Il y a maintenant dans l'eau pure à boire et à manger.

 

L'imprimé se multiplie. Et il y a des gens qui trouvent que tout cela ne grouille pas assez, qui font des vers, de la poésie, de la surréalité, qui en rajoutent.

 

Les rêves (il paraît que les rêves méritent d'entrer en danse, qu'il vaut mieux ne pas les oublier). Les réincarnations, les paradis, les enfers, enfin quoi: après la vie, la mort encore à vivre!"

 

1926.

 

Francis Ponge (1899-1988), "Proèmes", dans Le parti pris des choses, Paris, Poésie/Gallimard, 1995.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 17:59

hebergement d'imageLu par Alain Bagnoud, Francis Richard, Inma Abbet, Jean-Louis Kuffer, Manoeuvres de diversion.

Le blog de l'auteur: http://jmolivier.blog.tdg.ch/
Le site de l'auteur: http://www.jmolivier.ch

 

"Barbare". Un mot qui traverse tout le dernier roman de Jean-Michel Olivier. Avec "L'Ami barbare", le romancier suisse, prix Interallié 2010, offre un bel hommage, vibrant et fouillé, à un certain Roman Dragomir... qui pourrait bien être, l'allusion est transparente, Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L'Age d'Homme, décédé en 2011.

 

Sept personnages se penchent sur le cercueil du fameux Roman Dragomir. Chacune évoque un aspect ou un temps de la vie du personnage défunt à l'occasion de ses funérailles. Derrière chacun de ces personnages rendant hommage, le lecteur devine des personnalités ayant réellement existé. Et de l'au-delà, Roman Dragomir paraît répondre: un dialogue en prosopopée...

 

Personne déplacée

Rappelons qu'étymologiquement, un barbare est une personne qui ne parle pas notre langue, vue comme supérieure. L'auteur met en scène un éditeur qui est un barbare... paradoxe! On peut le comprendre si l'on considère que Dragomir est une "personne déplacée" (pour reprendre le titre d'un ouvrage coécrit par Vladimir Dimitrijevic et Jean-Louis Kuffer), contrainte de s'approprier les langues et les moeurs des lieux où il a vécu: Belgrade, Trieste, la Suisse alémanique, puis la Suisse romande. En plaçant ce mot dans la bouche même de Roman Dragomir, l'auteur souligne ce que ce mot peut inclure d'acceptation de l'autre, voire d'autodérision.

 

"Personne déplacée"... ou exilée. Le thème de l'exil est omniprésent dans "L'Ami barbare". Au-delà des aspects géographiques et linguistiques, il y a la question religieuse, le personnage de Roman Dragomir étant un orthodoxe installé en terres athées, catholiques ou protestantes. Reste que ce personnage se sent partout chez lui, apparemment - et sait s'installer, disposant des icônes orthodoxes un peu partout autour de lui, dans sa légendaire fourgonnette ou dans les chambres d'hôtel où il est amené à loger.

 

Le succès, dans les livres et au football

Un éditeur qui a été champion de football? Voilà quelque chose d'atypique. Le football traverse pourtant "L'Ami barbare" comme un thème récurrent. Il est mis en avant de fort belle façon dans les pages où s'exprime Georges Halter. Est-ce l'écrivain Georges Haldas? Peu importe. Le lecteur goûtera surtout l'évocation magnifique de l'épisode du "Miracle de Berne", qui vit, en 1954 au Wankdorf, la victoire de l'Allemagne sur la Hongrie, supposée invicible, en finale de la Coupe du Monde de football.

 

Ces pages font écho aux évocations fortes du FC Granges (Soleure), club provincial s'il en est, qui fut cependant champion suisse en 1959... grâce à quelques immigrés en situation moyennement régulière. Lui-même amateur de football (on se souvient de "La Vie mécène", où le ballon rond roule aussi), l'auteur revisite avec gourmandise, sur le ton de l'épopée, les coulisses de quelques matches et saisons remarquables.

 

Tout cela renvoie, enfin, à une certaine philosophie du football. En lisant "L'Ami barbare", on retrouve des échos de la contribution de Vladimir Dimitrijevic au livre "Football", collectif publié par Faim de Siècle en 1998.

 

Les astuces d'un roman à clés

"Roman", éditeur de romans (entre autres, l'auteur s'amuse de l'homonymie), passeur comme un footballeur fait des passes... l'allusion est idéale. J'ai suggéré que "L'Ami barbare" est un roman à clés. Plus ou moins transparentes, celles-ci ont plusieurs profils. Chacun les reconnaîtra, et reconstruira ainsi l'univers du livre romand et européen.

 

Parmi les plus évidentes, citons naturellement un certain Bertil Romand, masque derrière lequel on reconnaît Bertil Galland. Le nom de Kuffer (Jean-Louis de son prénom, non cité) apparaît quelque part, pas même travesti.

 

Certains masques sont plus opaques, à l'instar d'Eva Porée, la critique littéraire qui snobe la maison d'édition - elle même renommée "La Maison", en écho à "Nash Dom" (notre maison), le nom qu'a pris "L'Âge d'homme" en serbe. Parfois, ce sont des silhouettes: il suffit à l'auteur de quelques traits physiques ou caractéristiques pour faire apparaître les figures de Jean d'Ormesson, de Noël Godin dit "L'Entarteur" (p. 271, parmi de nombreux autres, fort improbables éléments d'une vraie "éditorrhée") ou de quelques autres.

 

Mention spéciale, enfin, à l'utilisation des prénoms. Deux footballeurs se prénomment Valon et Xherdan. Certes, ce ne sont pas les vedettes de la sélection nationale suisse de football présente au Brésil l'été dernier, puisque le contexte n'est pas le même. Mais comment ne pas penser à Behrami et Shaqiri? Football, quand tu nous tiens...

 

Dans le même esprit, deux personnages sont nommés Slobodan et Marko - allusion fine aux frères Despot, deux collaborateurs des éditions L'Age d'Homme. Slobodan a essaimé: il a fondé sa maison, Xenia, et publié un roman intitulé "Le Miel". Tiens, le miel... encore un élément récurrent de "L'Ami barbare"! Miel, abeilles, camionnettes, et les ânes, aussi, surtout leur dos...: présents dès le début du roman, ce seront les ingrédients d'un cocktail tragique et mortel.

 

Le mauvais rôle

Sixième et avant-dernier personnage à se pencher sur le cercueil du défunt, Pierre Michel serait-il, dès lors, le double romanesque de Jean-Michel Olivier? Le lecteur non averti pourrait se dire que l'auteur se met en scène, dans un acte de narcissisme. Mais celui-ci a l'adresse de se donner le mauvais rôle, celui qui est chargé, après un récit épique et enthousiasmant, d'accrocher les bémols et de relever les zones d'ombres sans lesquelles un portrait ne serait pas honnête.

 

Ainsi reconnaît-on quelques éléments qu'on a dits sur le fondateur de L'Age d'Homme: ses positions tranchées sur les conflits en Yougoslavie (ces pages font écho à d'autres, trouvées dans "L'Ambassade du papillon" de Jean-Louis Kuffer), ou sa propension à publier trop (plus de 4000 titres, traductions ou ouvrages en français) et parfois mal - quitte à négliger la diffusion et la promotion (il refuse de jouer le jeu des prix parisiens - et quand il le fait, cela donne "L'Amour nègre", prix Interallié... savoureux passage!), voire à omettre de payer les droits d'auteur de ses poulains.

 

En se colletant ce mauvais rôle, l'écrivain suggère, en écho à Ben Vautier, que "L'art est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu'un le fasse"...

 

Voyage à travers le siècle

Non content de quadriller l'Europe, "L'Ami barbare" est le portrait d'un siècle, le vingtième, de son histoire et de ses excès. Il montre ce que l'époque peut avoir de fascinant, de complexe et de cruel. Il y aurait encore à dire sur les femmes qui traversent ce roman flamboyant, sommelières, hétaïres, collaboratrices ou compagnes de vie: "Il y a toujours une femme derrière un livre", dit Roman Dragomir. L'auteur ne manque pas de rendre hommage à certaines bonnes fées, souvent discrètes.

 

Au final, le lecteur aura découvert un univers considérable, celui d'un ogre éditorial sans qui l'édition francophone et romande ne serait pas tout à fait ce qu'elle est, celui aussi d'un barbare qui parle toutes les langues, y compris celle de la passion. Univers dérisoire aussi: il est permis de voir, dans le décès de Roman Dragomir alias Vladimir Dimitrijevic, la fin d'une époque. Du coup, comment ne pas lire, dans "La nuit va bientôt venir", dernière phrase prêtée au personnage de Pierre Michel, un écho à "Le vent du soir se lève" - dernière phrase de la trilogie "Le vent du soir" de Jean d'Ormesson?

 

Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare, Paris/Lausanne, De Fallois/L'Age d'Homme, 2014.

 

Ouvrages cités:

Vladimir Dimitrijevic, Personne déplacée, entretiens avec Jean-Louis Kuffer, Lausanne, L'Age d'Homme, 1986.

Jean d'Ormesson, Le bonheur à San Miniato, Paris, JC Lattès, 1987.

Collectif, Football, Fribourg, Faim de Siècle, 1998.

Jean-Louis Kuffer, L'Ambassade du papillon, Orbe, Bernard Campiche, 2000.

Jean-Michel Olivier, La vie mécène, Lausanne, L'Age d'Homme, 2007.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

 

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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 17:47

hebergement d'imageEncore deux participations de Sharon! J'ai le plaisir de les relayer: il est question de "Prague, faubourg est" de Timothée Demeilleurs et de "Sang dessus dessous" de Claude Izner. Merci pour ces billets - à découvrir ici:

 

Timothée Demeilleurs, Prague, faubourg est

Claude Izner, Sang dessus dessous

 

Merci et à bientôt - et à vous de jouer: le Défi Premier roman est ouvert à toutes et à tous.

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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3 octobre 2014 5 03 /10 /octobre /2014 19:33

hebergement d'imageLu par Francis Richard,

Défi Premier roman.

Le site de l'éditeur, Olivier Morattel, et celui de l'auteur.

 

"Le corps déchiré", c'est celui de Rose, en tout cas dans un premier temps. Dans son premier roman, la journaliste et traductrice Fabienne Bogádi décrit la trajectoire d'une femme qui, choquée par ses parents (un père qui s'en va, une mère insupportable), cherche à tracer sa route: "Disparaître pour renaître", suggère Doris Jakubec, auteure de la postface? Sans doute. Et surtout, se réinventer sans cesse, au long d'un roman où la vie des sens que l'on piège a toute son importance. Ce que l'écriture, profondément et superbement poétique, souligne.

 

Une poésie de tous les instants

La poésie frappe d'emblée le lecteur. Au fil de l'ouvrage, elle se dévoile à coups d'images qui font sens, mais aussi, dans certains moments forts, par la vision d'objets étranges, insectes grouillants, etc.

 

L'onomastique concourt à la création d'images: les personnages sont souvent nommés par des noms d'animaux qui offrent au lecteur une image toute faite de ce à quoi ils pourraient ressembler. Quelques-uns sont désignés autrement, soit par un nom de pur esprit ("L'Ange"), soit par un vrai nom (Rose, Gabriel) - ce qui fait ressortir leur importance et les place à part. Les pseudonymes utilisés sur Internet, enfin, constituent un réseau onomastique suggestif à part.

 

La poésie se prolonge pour Rose grâce à l'utilisation d'une forme d'épithète homérique: souvent, le prénom du personnage principal est assorti d'un adjectif qui indique son état d'esprit du moment. La récurrence du procédé crée un rythme, une musique, un rituel que le lecteur attend au fil des pages.

 

Propreté et souillure

La vie que Rose mène avec sa mère dans un immeuble sans âme permet à l'auteur de préparer le terrain, mais c'est par un viol collectif, dont Rose est la victime, que tout commence. Il y a, dans les pages qui mettent en scène l'approche du futur violeur, un sens aigu de l'observation et une attention de tous les instants.

 

Cet acte originel va déterminer la suite - et dicter une certaine vision de l'homme, vu de façon presque caricaturale (certains traits rappellent les mecs des "Tribulations de Tiffany Trott" d'Isabel Wolff) comme un prédateur goujat et sans scrupule, voire comme un simple objet. Le personnage de Rose n'a rien de facile, et l'auteur lui donne une épaisseur indéniable à laquelle on croit. Du viol collectif, naît l'obsession de l'ordre et celle de la propreté, qui donne lieu à un rituel de la douche, qui, régulièrement rappelé, rythme le récit - l'image de l'effacement de la souillure du viol originel est transparente. L'aspiration à la propreté s'exprime aussi dans la profession qu'embrasse Rose (comptable, un métier de bureau bien carré) et même dans sa recherche de partenaires masculins en ligne - comme si le jeu de la séduction en ligne était moins salissant que l'approche non virtuelle.

 

Cette obsession fait face, tel un grand écart (ou l'image d'une déchirure...), à certains penchants peu propres de Rose, à commencer par le goût de la peinture, art plutôt salissant, qui amène le thème des couleurs dans "Le corps déchiré", dès les premières pages. On peut y voir une volonté d'aller vers autre chose, d'exprimer du bout du pinceau ce que Rose ne peut dire autrement. L'auteur ne manque pas de suggérer, d'ailleurs, l'aspect thérapeutique des peintures de Rose. Enfin, certaines rencontres masculines, marquées par une dynamique de domination, finissent dans des actes où il ne faut pas craindre de mettre les doigts dans le sang. Quitte, et ce n'est pas le moindre signe de la complexité de Rose, à le faire proprement...

 

Présence de l'actualité

Récit intemporel, "Le corps déchiré" fait quelques clins d'oeil à notre époque. On y lit sans peine une critique des rencontres en ligne, où se côtoient des gens bizarres: chacune des rencontres décrites entre Rose et un mec sera la confrontation entre deux étrangetés - Rose étant pilotée, à chaque fois, par son côté obscur, surnommé "L'Ombre". On sourira par ailleurs, un peu jaune peut-être, aux réactions des galeristes auxquels Rose propose es peintures: la suffisance de ces commerçants est bien caricaturée, et la description du milieu des arts fait intervenir des oeuvres réelles, tel ce cheval mort suspendu par des lanières.

 

On l'a compris, "Le corps déchiré" est un roman riche et sombre ("gothique", dit la quatrième de couverture), qui parle aux sens et ose un érotisme cruel et violent, tout en confrontation entre des êtres forts. Avec ce texte puissant et profond, qui alterne la caricature vigoureuse et la poésie fine, porté par un très beau personnage principal, Fabienne Bogádi entre en littérature de manière remarquable.

 

Fabienne Bogádi, Le corps déchiré, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel Editeur, 2014. Postface de Doris Jakubec.

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3 octobre 2014 5 03 /10 /octobre /2014 19:12

hebergement d'imageNouvelle blogueuse (ici et ), Vio est aussi une nouvelle participante au Défi Premier roman. Pour inaugurer sa participation, elle propose un billet sur "Deep Winter" de Samuel W. Gailey, "une radiographie de l'Amérique profonde". Son billet est à découvrir ici:

 

Samuel W. Gailey, Deep Winter

 

Merci pour cette participation et bienvenue au club!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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