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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 21:04

Dami BoulevardSept récits. Tous à la première personne du singulier. Et tous situés quelque part en Amérique, dans des lieux que l'auteur a visités. Champion suisse d'orthographe, lauréat de la Dictée des Amériques en 2004, Olivier Dami vient de publier son premier recueil de nouvelles, "Boulevard des Amériques", aux éditions "L'Harmattan". Et loin des clichés faciles, il offre un regard sur des gens ordinaires, saisis dans des lieux et situations volontiers inattendus, mais toujours pertinents lorsqu'il s'agit de dire le Nouveau Continent.

 

La voiture en panne, le désert, le motel: il y a bien quelques classiques dans "Le monstre de Gila", nouvelle qui ouvre le recueil. Le désert peut symboliser, aux yeux du lecteur, les grands espaces vierges - et, aux yeux du nouvel écrivain, l'immensité des territoires littéraires à conquérir, pour peu qu'il ménage sa monture... et ait un peu de chance. Et de la chance, les personnages principaux, un homme et une femme, en ont pas mal dans cette nouvelle heureuse de bout en bout, bien moins dangereuse que le "monstre de Gila" éponyme.

 

Les textes du recueil arborent toujours un certain sourire. Cela, même lorsqu'il est question de drames, à l'instar des catastrophes naturelles survenues en Haïti il y a quelques années. Sans pathos déplacé, sans dramatisation facile, l'auteur montre dans "Au lendemain d'Isaac" les ravages, esquisse l'histoire d'un pays qu'on croirait maudit. Et surtout, il montre les gens, tant les habitants que les coopérants des ONG sur place, tous désireux de reconstruire - à telle enseigne que même sur un fond dramatique, l'impression d'optimisme à tout crin domine.

 

De manière transversale, "Boulevard des Amériques" évoque aussi des thèmes qui, s'ils ne viennent pas forcément en premier à l'esprit lorsqu'on parle d'Amérique, lui sont quand même liés. On pense à la religion, qui joue un rôle central dans "Dans le nid du condor", où l'auteur s'essaie avec succès à la narration à deux points de vue. Les Amérindiens ont aussi leur place dans ce recueil, par exemple avec "Le passage intérieur", beau récit de vie d'un gars des rues de Vancouver qui trouve finalement sa voie au contact avec les arts et la nature. Et puis, la nature, dans toute sa diversité généreuse, s'invite dans le recueil; la richesse éclatante du vocabulaire de l'auteur, sa précision aussi, fait écho à son exubérance. Et en arrière-plan, pointe une inquiétude face aux menaces qui pèsent sur cette nature opulente, comme on le voit dans "Les sept soeurs".

 

Précise, l'écriture sait trouver les chemins de l'oralité si nécessaire, afin de recréer les voix de ses personnages, sans exagération toutefois: l'impression d'un grand soin demeure. Soin qui se met au service d'une grande netteté narrative. Le lecteur plonge avec bonheur dans les pages de "Boulevard des Amériques". Peut-être se dira-t-il que telle péripétie, plus universelle qu'une autre, aurait bien pu lui arriver sur le Vieux Continent. Mais il ressortira de sa lecture avec un certain sourire. Celui que l'auteur a su communiquer au fil des pages.

 

Olivier Dami, Boulevard des Amériques, Paris, L'Harmattan, 2016.

8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 21:14

Massera EmmerdementsIl y a un petit côté Benetton dans le titre de ce livre de Jean-Charles Massera. "United Emmerdements of New Order", ça claque et ça rappelle la fameuse multinationale italienne. Et c'est bien des processus pervers et inhumains de la mondialisation qu'il est question. L'auteur impose dans ce livre une poésie rythmée qui magnifie la forme tout en en soulignant le cynisme du fond. Signalons en préambule, c'est important, que si ce livre a paru en 2002, il demeure aujourd'hui d'une troublante actualité.

 

Deux parties pour ce livre particulier: celui-ci s'ouvre sur un texte intitulé "United Problems of Coût de la Main-d'Oeuvre", qui met en scène un jeu de questions-réponses entre la voix d'une personne victime de la mondialisation et celle d'un expert. Le lecteur comprend assez vite qu'il est inutile de chercher ici les tenants et les aboutissants d'un destin de chômeur: le génie poétique de l'auteur est ailleurs. D'une part, l'écrivain recrée avec succès le langage sec et froid, pour ne pas dire la xyloglossie, des administrateurs et des rapports de gestion. D'autre part, il y intègre des éléments d'oralité qui font figure de fissures dans un discours apparemment sérieux, même s'il finit par tourner en rond. Ce que suggère justement la récurrence de certains éléments de langage figés: un rythme se crée dans l'esprit du lecteur, à force de relire, à intervalles réguliers, les mêmes phrases, répétées au mot, voire à l'apostrophe près. Et le lecteur garde l'impression diffuse qu'il est en présence de deux groupes: les dominants et les dominés.

 

Dès lors, "United Problems of Coût de la Main-d'Oeuvre" fait figure de lever de rideau de la pièce de résistance éponyme du livre - un exercice de style avant d'attaquer le vif du sujet, en somme.

 

"United Emmerdements of New Order" s'avère en effet la version ample de "United Problems of Coût de la Main-d'Oeuvre". Au début, on n'y croit pas, tant c'est énorme: tout s'ouvre sur l'image de Français contraints de transiter par la Suisse pour aller en vacances en Italie, et coincés dans des camps de transit parce qu'ils n'ont pas les moyens de se payer un séjour en Valais. Le ton est celui d'un reportage suggérant la difficulté de vivre lorsqu'on est un ressortissant d'un pays à monnaie faible - l'ouvrage a été écrit du temps du franc français, même si l'euro pointe son nez par endroits. Et les citations de règlements et de lois "suisses" s'avèrent ubuesques - de même que le contexte national, rendu avec la crédibilité de celui qui a, peut-être, eu affaire à lui.

 

A la manière d'un collage, l'auteur dessine ensuite les travers d'une société mondialisée, vue en particulier de l'Europe. Il caricature savamment les avis de droit, y intégrant des éléments d'oralité sous forme d'élisions intempestives, souligne leur caractère abstrus. Et reprend aussi la technique de répétition des phrases, qui créent une répétition et finissent par générer un tourbillon vertigineux, qui envoûte le lecteur en dépit d'une intrigue inexistante - mais là n'est pas l'essentiel.

 

Le lecteur se verra par ailleurs baladé chez Fiat Telecom Polski, au gré d'un règlement d'entreprise particulièrement opprimant pour le personnel féminin, "ses formes généreuses, sa grosse poitrine et ses fesses rebondies", ou du côté des Palestiniens spoliés chez eux - leurs abris de fortune ne sont pas sans rappeler les tentes où logent les Français en transit en Valais. Il y a aussi les "p'tites Kosovares", engagées comme jeunes filles au pair alors qu'elles ont fait médecine. Une constante: l'humain exploite l'humain.

 

Et puis, les Tyroliens débarqués en Suisse à la suite d'un voyage dramatique dans un bateau surpeuplé et insalubre ne sont pas sans rappeler les vagues de migrants qui, aujourd'hui, affluent vers l'Europe en canot... Ainsi cet ouvrage trouve aujourd'hui, près de quinze ans après sa sortie, une nouvelle résonance dramatique. Résonance soulignée par le ton froidement administratif qui domine, fissuré par quelques traits cyniques, très, trop humains.

 

Jean-Charles Massera, United Emmerdements of New Order, Paris, POL, 2002.

8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 20:23

hebergement d'imageVirginie signe sa toute première participation au Défi Premier roman, avec un roman jeunesse de Cécile Soler, "Le Rêve de Vanessa". Bienvenue dans ce défi! Je vous invite à découvrir son billet ici:

 

Cécile Soler, Le Rêve de Vanessa.

 

C'est, je crois, le premier billet "Défi Premier roman" de l'année 2016! Merci pour cette participation, merci d'avoir ouvert les feux! Et bienvenue à toutes celles et tous ceux qui aiment les premiers romans: ce défi est fait pour elles et eux.

 

 

Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Regard

 

Lorsque vos yeux ont traversé

L'espace, pour un instant nôtre,

D'un feu mon coeur fut transpercé,

Brûlure pareille à nulle autre.

 

Livrée au seul jeu du hasard

La lumière d'une rencontre

Se joue autour d'un vif regard,

Mais à ce fait je n'ai rien contre.

 

Eh bien, vos yeux quêtant l'accueil,

Hésitants comme la foulée

De nos pas devant un écueil

Ont allumé les miens d'emblée.

 

Tressaillit le rêve endormi

Au fond de ma vieille mémoire.

Ah! le fidèle et tendre ami

Auquel aujourd'hui je veux croire.

 

Vous que j'attendais, vous voilà!

Est-ce vraiment votre visage?

Je doute encore à vous voir là,

Des yeux brûlants pour toute image.

 

Pierrette Kirchner-Zufferey (1941- ), dans Mélodies, Petit-Lancy, Cercle romand de poésie classique, 2002.

 

Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 22:34

Butler SpacemanUn vaisseau spatial, douze invités malgré eux, et un couple à l'intérieur pour les attendre. Signe particulier: Monsieur est un extraterrestre. "Mr Spaceman" est un roman signé de l'écrivain américain Robert Olen Butler. Il mêle certains éléments classiques de la science-fiction et d'autres provenant des religions chrétiennes pour créer un récit moderne qui se déroule quelques heures avant la fin du deuxième millénaire.

 

Il n'est pas évident d'entrer dans ce roman dont l'idée est vite résumée: Desi, l'extraterrestre, doit annoncer aux Terriens qu'ils ne sont pas les seuls êtres vivants dans l'univers. Il en parle en primeur à un groupe de 12 personnes récupérées dans un casino en Alabama. Le lecteur comprend cela petit à petit... et se demande entre autres comment il a fait pour épouser une Terrienne et cacher à l'humanité son statut particulier d'être chétif au regard étrange, doté de huit doigts à chaque main et capable de lire les pensées.

 

L'auteur dresse le portrait de ce personnage, un portrait bien complet. Rédigé à la première personne, il tombe trop souvent dans le travers de l'introspection, transcrite en paragraphes compacts un peu ennuyeux à lire: que d'états d'âme! Pourtant, ce personnage, plein d'empathie, à l'écoute, désireux de s'intégrer au monde des Terriens (il y parviendra, de manière originale), a tout pour être sympathique aux yeux du lecteur. En plus, il forme avec sa bavarde épouse un couple très soudé et amoureux. Ce que soulignent des répliques éperdues.

 

Douze invités, un repas... l'image de la Sainte Cène s'impose à l'imaginaire du lecteur. Plaçant quelques personnages chrétiens parmi les convives, l'auteur entretient auprès de ses personnages une incertitude: l'extraterrestre Desi, venu dans sa soucoupe volante, est-il le nouveau Messie? Certains chapitres, en fin de roman, ont des allures de dernier repas du Christ, dénaturé par des questions annexes: allergies probables, choix de spécialités typiquement américaines mais apparemment pas fines, disputes pour s'asseoir à table, etc.

 

L'image du christianisme charrie du reste son lot d'idées classiques, montrant entre autres des personnages mystiques brindezingues, éventuellement victimes de parents à la foi pesante et intransigeante. Ce que révèlent des séquences où, par la pensée, les convives confient l'un après l'autre leur histoire à Desi: parcours de foi, condition noire, homosexualité inavouable, etc. Est-ce indispensable à la révélation? Le lecteur ne comprend pas tout à fait ce que ces séquences apportent au roman.

 

On peine donc, et c'est dommage, à voir d'emblée où va "Mr Spaceman", un roman qui mêle religion, extraterrestres et regard critique sur la société de consommation. Cela, d'autant plus que l'écriture s'avère lente, à peine marquée par la citation de slogans signalés par des majuscules à tous les mots.

 

Robert Olen Butler, Mr Spaceman, Paris, Rivages, 2003, traduction de l'anglais par Isabelle Reinharez.

5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 20:26

FrancaisCirconflexe ou pas circonflexe? L'accent en forme de chapeau pointu fait parler de lui depuis 36 heures. En arrière-plan, les "rectifications orthographiques" de 1990, qui refont surface au gré de l'actualité. Toute atteinte à l'orthographe française étant sensible, les observateurs ont tout vu ces derniers jours, les arguments passionnés, parfois recuits, côtoyer les contrevérités - propagées parfois par la presse elle-même.

 

De l'autorité au marketing

Recentrons le débat, pour commencer. Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est le fait que les éditeurs d'ouvrages de référence scolaires français ont choisi de se mettre d'accord pour privilégier les recommandations orthographiques de 1990. Un choix défendable: jusqu'à présent, les ouvrages scolaires avançaient en ordre dispersé par rapport à ces recommandations, les uns en faisant état, les autres les occultant. Et puis, ces recommandations sont le fruit des cogitations de fortes têtes, sous l'égide de l'Académie française. Enfin, elles ont été adoubées, quelque part, par tel ministère français. Force reste donc à la loi...

 

On pourrait gloser sur la francophonie qui ne se résume pas à la France. Mais force est de relever qu'il existe, dans certains pays francophones hors France, un certain militantisme favorable à ces recommandations. En Suisse, par exemple, une circulaire favorable à ces dernières a été diffusée en 1996, contre l'avis des concepteurs de la réforme, qui la voyaient comme un faisceau de recommandations. Qu'en est-il en Belgique, au Québec, voire en Afrique? Lors de mes deux participations à la Dictée des Amériques, en 1997 à Québec et en 1998 à Montréal, j'ai demandé si ces réformes étaient prises en compte lors de la correction. Par deux fois, on m'a répondu par la négative, ce qui laisse entendre que la réforme n'était guère défendue sur les rives du Saint-Laurent à la fin du siècle dernier.

 

En somme, je ne serais pas étonné d'apprendre que derrière la revitalisation d'une réforme, les éditeurs ont voulu jouer la carte du marketing. Quoi de mieux, en effet, qu'une "nouvelle orthographe" pour revitaliser les ventes des grammaires? En marketing, "nouveau" fait partie de ces mots magiques qui font vendre... et si l'on peut l'accoler à un truc aussi figé que l'orthographe, s'accorder là-dessus et le faire savoir, quel jackpot en perspective!

 

Question subsidiaire: les dictionnaires usuels vont-ils suivre? Certes, ils ont intégré les nouvelles orthographes recommandées à côté des graphies traditionnelles, ce qui fait qu'elles doivent être acceptées, par exemple, dans tout concours d'orthographe sérieux. Mais elles sont mentionnées de manière secondaire! Les nouvelles façons d'écrire sont-elles appelées à être mentionnées en vedette? Quelle révolution alors!

 

Des contrevérités en cascade

Cela fait 36 heures que les contrevérités pleuvent sur les réseaux sociaux. Remettons donc quelques pendules à l'heure...

 

Ainsi, tous les accents circonflexes ne vont pas disparaître, et surtout pas celui qui apparaît sur "chômage"! En effet, la réforme touche ceux qui sont sur un "i" ou un "u", pour autant qu'ils soient lexicaux et non grammaticaux. Et si "nénufar" cristallise les oppositions, c'est bien le seul mot où il est prévu de remplacer "ph" par "f" - pour des raisons étymologiques. Ce n'est pas pour tout de suite qu'on échangera des timbres-poste entre "filatélistes"!

 

En outre, cette réforme ne chasse pas les orthographes familières. Ainsi coexisteront longtemps encore les graphies "ognon" et "oignon", "plate-bande" et "platebande" (imposée par un certain Michel Houellebecq), "pizzeria" et "pizzéria". Voire "chiche-kebab" et "chichekébab", bel exemple de nouvelle orthographe puisqu'il intègre la francisation (par un accent aigu) et la fusion d'un mot composé. Sur ce coup-là, franchement, j'adore surprendre en utilisant la nouvelle orthographe, alors qu'aucun restaurant spécialisé ne la pratique, à ma connaissance.

 

Enfin, je réponds à l'interlocuteur qui a prétendu, dans l'édition papier du journal "Le Matin" de ce jour, que la réforme de l'orthographe allemande, à la fin du vingtième siècle, s'est passée sans accroc. Je me souviens que celle-ci a pris plusieurs années, avec des avancées de des reculades: les correcteurs d'imprimerie ont mis les pieds au mur, que cette réforme encrassait les Allemands normaux et qu'au nom de la simplification, elle rendait peu claires certaines règles de ponctuation. Alors de grâce, chers journalistes, vérifiez vos sources et suspectez vos interlocuteurs!

 

La réforme, cette inconnue

Elle a vingt-six ans, cette réforme qu'on nous ressert ces jours... mais est-elle connue?

 

Certes, elle fait l'objet d'un certain militantisme, notamment hors de France, portée par des personnes désireuses, peut-être, de paraître plus royalistes que le roi. Reste que l'enseignement ne suit guère, les enseignants préférant avec raison utiliser les graphies traditionnelles.

 

C'est que les productions de cette réforme risquent de surprendre, voire de piquer les yeux de celles et ceux qui ne sont pas au courant. De nombreux éléments corrects aux yeux de l'"orthographe recommandée" sont encore perçus comme faux par la quasi-totalité des lecteurs francophones, même si la langue française est leur métier: qui considérera spontanément que "flute", "piquenique" ou "vingt-et-un" sont corrects?

 

En contrepartie, certaines recommandations sont mieux reçues - j'ai évoqué "plateforme" tout à l'heure. Ce qui me fait dire que seul l'usage, idéalement éclairé, doit décider: l'évolution linguistique n'a que faire des décrets. Quitte à ce que l'orthographe devienne le terrain de jeu de tous les conservatismes...

 

L'histoire d'une simplification

On peut rétorquer aux tenants d'un maintien trop strict de l'orthographe traditionnelle qu'elle est aussi le fruit d'une évolution... qui est aussi l'histoire d'une simplification. La linguiste suisse Marinette Matthey est parvenue, brillamment, à montrer que par rapport à l'orthographe du temps de Montaigne, la nôtre est assez simple: autrefois, les lettres muettes étaient nombreuses, et certains grammairiens, à l'instar de Robert Poisson, se sont même aventurés à inventer de nouvelles lettres, en plus de l'alphabet latin, pour transcrire les sons spécifiques au français.

 

On ajoutera que le français pourrait devenir encore plus simple, ô scandale, par la suppression des accents ou des doubles consonnes, pour ne pointer que deux exemples de simplifications potentielles. Un combat pour la fin du XXIe siècle? Des linguistes en chambre y songent déjà...

 

Mais si l'on se concentre sur ce qui fait débat, il convient de se demander si les "recommandations orthographiques" de 1990, dont il est question ces jours-ci, sont vraiment une simplification. Cela pourrait faire l'objet d'un autre billet!

 

Un avant-goût?

Face aux discussions de ces derniers jours, donc, je considère que l'attitude la plus sage consiste à recourir à ce que l'on sait, à ce que l'on a appris à l'école en matière d'orthographe traditionnelle, parce que ce bagage, qui n'est nullement remis en question, demeure le trésor partagé par le plus grand nombre de francophones. Réelle ou imaginaire, après tout, une faute d'orthographe est vite condamnée! Mieux vaut donc opter pour la valeur sûre, c'est-à-dire pour l'orthographe coutumière et maîtrisée.

 

Et j'invite celles et ceux qui souhaitent voir en vrai à quoi ressemble un texte produit conformément aux recommandations orthographiques de 1990 de lire les recueils de nouvelles des éditions belges Quadrature, spécialisées dans la nouvelle. D'un point de vue littéraire, ils sont d'excellente tenue et leurs auteurs sont bons. Et puis, la correction tient compte à 100% de ce qu'on appelle "la nouvelle orthographe". Gênant ou pas? Au fil des pages, vous de juger!

Publié par Daniel Fattore - dans Langue française
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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 22:41

hebergement d'imageSoupesé par Jacques Etienne; lu par Nicolas Jégou, Rémi Usseil.

Le blog de l'auteur et son journal.

 

"Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq" doit être le premier roman qui paraît sous le vrai nom de son auteur, Didier Goux, qui a derrière lui une longue et discrète carrière d'"écrivain en bâtiment", de diariste et de blogueur (cf. "En territoire ennemi"). Pour le coup, l'auteur conduit ses lecteurs du côté d'une petite ville nommée Montcosson, qui pourrait être Orléans, sur le chemin d'une poignée de personnages attachants, chacun à sa manière.

 

L'auteur a le chic pour créer des personnages divers, susceptibles de se rapprocher au gré du seul hasard des circonstances. Evremont fait ainsi figure de patriarche un brin misanthrope, une impression renforcée notamment par le fait que c'est le seul personnage dont personne ne connaît le prénom. Réciproquement, de Jonathan, 23 ans, on ne saura que le prénom, ce qui renvoie l'image d'une jeunesse caractérisée par l'incomplétude et l'immaturité. L'auteur suit encore les figures de Charlie et de Tosca, adolescents qui semblent avoir la tête sur les épaules et font ensemble leurs gammes amoureuses, observées avec tendresse. Un peu plus loin, enfin, se promènent Valérie, et surtout Georges-Alain, un grand Noir aux airs de philosophe roublard. L'auteur construit finement ces personnages, de manière à mettre en avant différentes générations (ados, jeunes adultes, homme d'âge mûr, personnages secondaires âgés), avec leurs aspirations propres.

 

Sous la plume de l'auteur, l'onomastique est un régal permanent, d'autant plus pour ceux qui le connaissent un peu. Il est aisé de faire des jeux de mots sur des noms de localité comme Montcosson (mon cochon!) ou Bouzon (...!). Plus astucieux, on sourira au vrai prénom de Charlie, Mohammed-Charles, dûment explicité, ou à celui de Tosca, qui a aussi son histoire, où l'opéra a une bonne place. On imagine volontiers, aussi, qu'Usseil est un nom de village qui emprunte au patronyme de Rémi Usseil; dans le même ordre d'idées, on découvre une rue Nicolas-Jégou (p. 55), bel hommage à un blogueur distingué. Quant à Evremont, écrivain anonyme comme l'a été Didier Goux, son nom rappelle celui de Charles de Saint-Evremond, moraliste et critique français - commentateur notamment de ce genre musical qu'on appelle justement l'opéra. Enfin, les chiens mentionnés dans "Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq" portent les noms de ceux de l'auteur.

 

La petite ville de Montcosson permet à l'écrivain d'évoquer les petits et grands travers de notre société, de les refléter comme un miroir à peine déformant - l'action se passe certes en France profonde, mais elle est globalement transposable dans d'autres sociétés de notre bon vieil Occident. Le romancier adopte un regard en coin, son ironie perçante invite à sourire voire à rire face aux aspects dérisoires de certaines choses qui nous entourent: les manifs prétextes à se rencontrer (comme cette manifestation contre le staphylocoque doré, comme si l'on pouvait être pour), les animations urbaines clownesques, les acronymes... Les travers verbaux de notre époque, quant à eux, sont immanquablement marqués en italiques. Derrière la dérision, l'auteur laisse percer la nostalgie d'un temps où la vie avait plus de poids, de gravité - ce que suggère, entre autres, la généalogie d'Evremont.

 

Et puis, il y a un je-ne-sais-quoi d'accrocheur dans "Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq", qui fait qu'on dévore ce roman, malgré une mise en page serrée. L'auteur sait donner au lecteur l'envie d'en savoir plus, autour du fil rouge que représente Michel Houellebecq - qui fait une apparition en fin de roman, en manière d'apothéose, et dont l'auteur restitue de manière crédible le caractère désabusé qu'on lui prête - même si, de façon surprenante, il semble fort accessible à Jonathan, figure de tous les excès et de tous les culots. Et puis, les petits verres descendent tout seuls dans le gosier de certains personnages - jusqu'à ce que quelque chose advienne. Encore une fois, le lecteur veut savoir...

 

... cela, jusqu'à une fin ouverte qui laisse un certain nombre de questions en suspens, sur l'air du "Que vont-ils devenir?" Mais peu importe, au fond: l'auteur propose avec "Le Chef d'oeuvre de Michel Houellebecq" un roman en forme de tranche de vie, avec un début et une fin qui ne correspondent en rien au schéma classique et convenu qui va du noeud au dénouement de l'intrigue. Cette tranche de vie au contraire est balisée par le rapprochement fugace d'une poignée de personnages que tout sépare... et que la vie, ou la mort, finira par séparer effectivement après les avoir rapprochés brièvement.

 

Didier Goux, Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq, Paris, Les Belles Lettres, 2016.

1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 21:16

Delgado SosaLu par Julien Védrenne.

 

Un homme de couleur chante avec passion dans un patelin d'Uruguay. Son anglais est incompréhensible. Que va-t-il advenir de lui après la révolution? Une petite centaine de pages suffisent à l'écrivain uruguayen Mario Delgado-Aparaín pour retracer le tournant d'une destinée: cela donne "La ballade de Johnny Sosa". Les éditions Métailié en ont publié une édition traduite en français par Jeanne Peyras et préfacée par Luis Sepúlveda, qui souligne l'importance de l'oeuvre de Mario Delgado-Aparaín dans la littérature uruguayenne d'aujourd'hui, marquée par la dictature.

 

La dictature? Dans "La ballade de Johnny Sosa", elle arrive peu à peu, à pas feutrés, et ses méfaits ne font guère de bruit. Pourtant, elle est omniprésente, dès les premières lignes, au côté voyeur assuré: l'oeil collé à un trou dans le mur, Johnny Sosa ne comprend pas tout de suite les tenants et les aboutissants des manoeuvres militaires qui se déroulent devant chez lui. Et elle finit par occuper tout l'espace. Tout en gradations, l'auteur excelle à dessiner cette lente invasion qui finit par toucher le quotidien de chacun.

 

L'auteur développe un regard personnel sur la dictature. Celui-ci est empreint d'une distance propice à l'humour grinçant; quelques anecdotes aux allures outrancières en témoignent. Et puis, il y a cette image choc (p. 55) autour de la guitare: "Elle aurait certainement eu une autre idée si elle l'avait vu ne fût-ce qu'une fois sur la scène du Chantecler, penché sur la lumière des cordes, la Black Diamond entre les mains comme une mitraillette pointée contre les nazis qui refusent de comprendre!" Ou quand - et l'image est transparente - la musique, et les arts en général, deviennent une arme contre ceux qui veulent faire taire les artistes...

 

Justement, Johnny Sosa, chanteur dans un bordel, fait figure d'artiste, si humble qu'il soit. L'auteur montre clairement la relation de domination crasse qui s'installe entre ce musicien misérable (un "sans-dents", dirait l'autre... et effectivement, l'auteur de "La ballade de Johnny Sosa", visionnaire, suggère que Johnny Sosa a besoin d'un dentier!) et les représentants mielleux d'une dictature qui entend l'exploiter. La scène humiliante où Johnny Sosa regarde ses hôtes manger des saucisses sans être convié à partager leur repas est parlante, essentielle. Mais il y a plus insidieux: les nouveaux maîtres l'invitent à changer de style musical et de langue, donc à abdiquer son identité pour devenir un homme nouveau, sans racines. Cela, avec des astuces rhétoriques classiques: on le compare aux pupilles du maestro Arturo Toscanini, on lui donne des cours de chant, on lui fait miroiter des triomphes. Le fait qu'il soit un Noir modeste, qui a intégré le statut inférieur que la société lui assigne (le régime importe peu...), ajoute encore au contraste.

 

Mais Johnny Sosa, en homme digne, a de la ressource. Il ne saurait se laisser embrigader pour des promesses creuses. C'est donc sur une évasion, sur un espoir hypothétique que s'achève "La ballade de Johnny Sosa". Et le lecteur adopte sans peine le point de vue du chanteur et de ceux qui lui sont proches, avec un sourire certain: même les dictatures militaires, celles qui vous coupent la radio et vous obligent à chanter dans leur langue, ont leurs portes de sortie.

 

Mario Delgado-Aparaín, La ballade de Johnny Sosa, Paris, Métailié, 2005, traduction de Jeanne Peyras, préface de Luis Sepúlveda.

31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Le Doudou

 

Il semble fatigué, son poil est défraîchi
Et d’un blanc éclatant, il a viré au gris.
Je l’ai pourtant lavé, bien plus que de raison,
Désirant tendrement que tes nuits sentent bon.

 

Il a perdu son nez à force de caresses,
De gestes maladroits et sans délicatesse
J’ai dû le remplacer par un bouton velours
Pour vite consoler ton cœur devenu lourd.

 

Je n’ai jamais compté le nombre de ces nuits
Passées à explorer les recoins de ton lit,
Recherchant affolée, quand tu faisais tes dents
L’oreille décousue par tes mordillements.

 

Ton profond désarroi, ton angoisse, étaient tels
Que tu battais l’ancien record de décibels.
Assise auprès de toi je recousais l’oreille
Pour apaiser tes cris et te rendre au sommeil.

 

Tu as grandi depuis, tu n’es plus une enfant,
Te voici jeune fille, presque adulte et pourtant
Tu n’as jamais voulu te séparer de lui ;
Il rassure toujours les affres de tes nuits.

 

Il a bien triste mine et n’est plus reluisant,
Néanmoins il demeure ton humble confident.
Il a subi le temps, souffert de ses attaques
Mais ton attachement, lui, est resté intact…

 

Liliane Rosati. Source: Webnet.

Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 20:48

Desarzens TabacUn titre qui est tout un programme! "Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème" est une formule qui ressemble à ces critiques empreintes de poésie surréaliste et de beaux mots que prononcent les oenologues, l'air inspiré, lorsqu'ils dégustent un bon vin. Ce n'est pas faux: avec ce roman, Corinne Desarzens explore le monde des vins, avec une approche progressive qui accroche le lecteur. Pas étonnant que pour ce beau livre, la romancière franco-suisse (elle est née à Sète de parents suisses) ait obtenu le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises, décerné par l'Académie française. C'était en 2008, année de parution de ce roman.

 

Alors certes, tout ne commence pas dans l'environnement agréable d'un vignoble - en effet, le roman s'ouvre sur une scène installée dans un appartement confiné, celui du défunt. Un homme nommé Jean-Pierre Vinzel. Vinzel, c'est une appellation viticole vaudoise de La Côte. Bel exemple d'aptonyme, que les connaisseurs détecteront! Cela dit, l'auteure n'est pas pressée d'installer le thème viticole. Elle préfère dessiner le portrait de cet homme, fantasque, torturé, lecteur, amateur de bonnes choses, écrivant aux fabricants de roquefort si le produit n'est pas tout à fait à son goût. Un original? Certes, et l'auteure lui ajoute encore une tendance à la syllogomanie. Cela fait beaucoup pour un homme qui a aussi été patron - aussi improbable que cela paraisse. C'est autour de lui, du souvenir qu'il laisse à ses proches (et surtout aux femmes qui l'ont entouré), que tout le roman s'organise.

 

L'auteure affectionne un style fluide. Elle lui impulse un rythme en faisant revenir des expressions, mine de rien, à la manière de leitmotive qui suscitent un jeu de résonances. Ces expressions installent aussi des ambiances, autour d'une couleur bleu-noir. "Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème" n'hésite pas, par ailleurs, à varier les voix: le lecteur lira une lettre adressée à Vinzel, découvrira le point de vue de ce personnage, etc.

 

Et qu'en est-il des vins? Je l'ai suggéré, ce thème s'impose progressivement, jusqu'à occuper tout l'espace, alors qu'il apparaît en second plan en début de roman, au milieu d'un fatras qui reflète le travers de Jean-Pierre Vinzel pour la conservation. C'est cependant au vin que l'auteure réserve les plus belles pages, les plus flamboyantes. Les descriptions des grands vins font rêver, autour d'appellations fameuses, et donnent envie d'y tremper les lèvres. Et puis il y a ces séquences plus exclusives dans le vignoble du beaujolais, autour de la mémoire du personnage bien réel de Jules Chauvet. A travers cet homme, devenue figure romanesque, l'auteure offre quelques pages laudatives aux vins naturels, à leur richesse, à leur vie. Et aussi à la prise de risque liée à la facture et à la dégustation d'un vin vivant, qui n'est pas standard.

 

Enfin, évoluer vers le chrysanthème, c'est aller vers sa mort, inéluctable, après une vie où le plaisir et le risque peuvent trouver leur place, sur le substrat d'un passé particulier où les femmes tiennent une place spéciale marquée par l'impossibilité de vivre des sentiments normaux. Décédé, Jean-Pierre Vinzel fait encore des remous auprès de celles qui l'ont entouré. Et le lecteur s'en délecte.

 

Corinne Desarzens, Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème, Paris, Jean-Paul Rocher, 2008.

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