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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 20:56

Berger Revenir

Le site de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

Ils étaient deux ce jour-là, en mai 2008, à dédicacer côte à côte, sur le stand des éditions L'Age d'Homme du Salon du livre de Genève. Jean-Michel Olivier, que je connaissais par blog interposé, proposait à son lectorat "La vie mécène". Et François Berger a su titiller ma curiosité avec son roman "Revenir". J'ai eu le plaisir de saluer cet écrivain neuchâtelois, poète et romancier, une seconde fois à l'automne 2015, au Salon de l'AENJ. Et c'est en automne 2016 que, m'apprêtant à visiter la nouvelle édition de ce Salon des écrivains neuchâtelois et jurassiens, j'ai pris le temps de lire "Revenir". Bien m'en a pris, enfin!

 

Dans une écriture classique, sobrement concentrée sur la narration plus que sur les effets voyants, l'auteur/narrateur s'adresse à un certain Jack, impliqué à sa manière dans le drame de "Revenir". "Revenir", c'est l'alliance entre deux ambitions diverses, émanant de milieux que tout sépare: si Robert, simple contrôleur des chemins de fer, vient des quartiers populaires de Genève, Lorraine, violoniste, est issue d'une riche famille de banquiers de la cité de Calvin. Un magazine va les rapprocher.

 

Dès lors, l'auteur dessine avec une grande exactitude ce que peut être un amour qui croît, évolue et doute, même, au fil des années d'un mariage qui s'est fait contre les familles et se présente donc comme un ambitieux pari sur l'avenir. L'ambition de l'amour qui dure toujours vient donc doubler les ambitions professionnelles, l'envie de carrière: Lorraine court les concerts comme soliste sans arriver tout à fait à percer, et Robert, devenu chef de division, ne deviendra jamais patron des Chemins de fer fédéraux suisses. Et si tout semble bien se passer, l'auteur glisse quelques difficultés: un fils emprisonné au Moyen-Orient, une passade fatale pour Robert. Des défis qui montrent qu'il n'y a pas d'amour sans nuage, et donnent à "Revenir" un côté profondément humain: toujours, il manque une marche, toujours, l'on trébuche...

 

Plongé dans le contexte spécifique du vingtième siècle, mettant en scène des baby-boomers tiraillés entre tradition et modernité (l'ombre de Mai 68 plane...), "Revenir" est aussi imprégné de quelques beautés: des gestes de partage à l'attention des réfugiés hongrois arrivés en Suisse dans les années 1956, le soleil de la Toscane et la beauté radieuse des gens qui l'habitent... sans compter la redécouverte surprenante d'une oeuvre religieuse de Piero della Francesca. Oeuvre religieuse qui reflète l'une des séparations invisibles entre Robert et Lorraine, tous deux personnages chrétiens, l'un catholique, l'autre enfant de la Réforme.

 

Le narrateur est le frère de Robert le cheminot monté en graine, disons-le. On devine cependant que c'est un rôle de convention, assigné à un personnage de journaliste sportif: l'auteur lui donne un profil de narrateur omniscient qui ne dit pas son nom, capable de s'immiscer dans les alcôves et les secrets de famille d'un couple finement observé, et même de recréer des épisodes aussi gênants que le chantage sexuel de tel professeur de violon à l'encontre de Lorraine. Fidèle, la parole du narrateur traverse même plusieurs décennies en s'arrêtant aux années clés d'une union à la fois soudée et marquée par d'irrattrapables fêlures.

 

François Berger, Revenir, Lausanne, L'Age d'Homme, 2008.

4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 21:29

Pélerin Jeune

Lu par Aifelle, Antigone, Caroline Doudet, Cryssilda, Eirenamg, Eloradana, Emily Costecalde, Emma, Eva, Fanny, Fanny (Anything Is Possible), Frogzine, Géraldine, Joëlle, Karline, Kassyna, Laurie, Lili, Lily, Lionel Clément, Lou, Marion, Mylène, Noukette, Sophie, Sylire.

Le blog de l'auteure, le site de l'éditeur.

Défi Premier roman.

 

A priori, "(Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire" apparait comme une lecture d'été, avec son verre d'Aperol Spritz sur la couverture. Pourtant, force est de constater que le premier roman de Stéphanie Pélerin, connue des blogueurs sous le nom de Stephie, est de ceux qui réchauffent le coeur, même en novembre, en réinterprétant certains fondamentaux de la chick lit.

 

Passons rapidement sur le fait que le personnage principal s'appelle Ivana, ce qui ne manquera pas, vu l'actualité, de rappeler une certaine Ivana Trump, mannequin, qui maria Donald Trump en deuxièmes noces en 1977. Et allons au vif du sujet...

 

Tout s'ouvre sur la rupture dont Ivana est la victime - elle va en baver, c'est sûr. La romancière crée un contraste entre une Ivana aimante, du moins en apparence, et un gars qui décide de jouer franc jeu et de la larguer plutôt que de se prêter au jeu des caresses. Un départ abrupt! D'une manière qu'on a peut-être déjà vue dans d'autres romans du même genre, l'auteure ménage ainsi une voie libre à son personnage: tout est prêt pour la quête d'un prince plus charmant que le précédent. On notera qu'à l'échelle d'une oeuvre, la romancière a peut-être voulu montrer qu'elle aussi entend se débarrasser de toute entrave indésirable afin de développer sa propre pratique littéraire: arrière, les vieux démons!

 

Ivana, ai-je dit. Et même Ivana Trump. A l'instar d'un mannequin, même si c'est à une tout autre échelle, le personnage créé par l'auteure de "(Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire" est soucieux de son corps. Elle se considère comme banale physiquement, mais se montre fière de sa poitrine. Son léger surpoids fait penser, sans le côté obsessionnel, à Bridget Jones; là aussi, Ivana se prend en main et participe à des réunions Weight Watchers où elle se sent valorisée et qui lui profitent: l'auteure observe avec bienveillance ce processus de perte de poids qui marie émulation, douceur et détermination.

 

Presque jeune? Immanquablement, on pense là aux "Tribulations de Tiffany Trott" d'Isabel Wolff, relatant les déboires d'une trentenaire qui recherche dans l'urgence l'homme de sa vie et se retrouve obligée de composer. Certes, l'écrivaine de "(Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire" n'installe pas un caractère d'urgence dans la quête du prince charmant, mais elle s'affranchit de bonne grâce du passage obligé de cette quête: les petites annonces - cette fois-ci sur Internet. On est moderne, que Diable!

 

Corollaire de cette figure imposée: la galerie de portraits de gars peu fréquentables, immatures, souvent désireux d'un coup d'un soir seulement, sous des dehors honorables voire sympathiques. Il y a de quoi sourire en découvrant ces bougres, l'un après l'autre. Et de quoi réfléchir, puisque l'auteure montre aussi les limites de ce système où, plutôt que de se connaître et de s'apprécier, on se note avec des étoiles.

 

Enfin, s'il faut composer avec certains éléments du passé du nouveau prince charmant, la mise en scène d'un personnage qui a déjà un peu de vécu, Ivana en l'occurrence, mais aussi celui qui sera l'élu de son coeur (un homme âgé déjà, qui a une fille majeure, mais là j'en dis déjà trop...), impose un rapprochement entre des gens certes moins brillants, mais plus mûrs et qui ont la tête sur les épaules. Il est permis de se demander si, aujourd'hui plus que jamais, c'est ce que les femmes recherchent...

 

"(Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire" revisite donc les figures imposées du genre de la chick lit. De manière atypique, il est écrit à la troisième personne du singulier, ce qui n'est pas forcément habituel dans le genre de la chick lit (on l'a vu dans "Toutes les rousses ne sont pas des sorcières", un roman sentimental faussement léger de Valérie Bonnier), ce qui installe une certaine distance, empreinte de gravité, entre le personnage et le lecteur. Cette impression est cependant effacée par une écriture soignée mais légère, où claque plus d'une formule vivace et adroite, gage d'un roman plein d'esprit.

 

Stéphanie Pélerin, (Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire, Paris, Mazarine, 2016.

4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Chanson d'Arlevin

 

Toute l'année a travaillé

Arlevin

à la vigne, à son vin

toute l'année s'est affairé.

Son habit, voyez-le:

traces de poussière, losanges de lumière

son habit

de tempêtes et de flammes bariolé!

 

Aujourd'hui est couronné

Arlevin

pour sa vigne, pour son vin

aujourd'hui sera fêté.

Son habit, voyez-le:

traces de cuivre, losanges de lumière

son habit

de couleurs et de gloire illuminé!

 

Demain devra recommencer

Arlevin

à sa vigne, à son vin

demain devra recommencer.

Son habit vous verrez:

traces de suif, losanges de lumière

son habit

de terre et de ciel peinturluré!

 

Ritournelle:

 

Turluron, turlurin

Viv' le bel Arlevin!

Turluron, turlurin,

Vive le tout bon vin!

 

François Debluë, Les Saisons d'Arlevin, poème de la Fête des Vignerons 1999, Lausanne, Editions Empreintes, 1999.

Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 20:28

hebergement d'image

Le Défi Premier roman continue, et Anna vient de signer deux participations! Ce sont des chroniques sur des classiques, que je vous laisse découvrir:

 

Guy de Maupassant, Une vie.

Georges Perec, Les Choses.

 

Merci pour ces deux contributions!

Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 22:22

Cattan Identités

Lu par 404, Au détour d'un livre, Cassecroûton, Cléo, Des livres, des livres!, Erika, L'Oncle Paul, Natiora, Totalybrune.

Le site de l'auteure, le site de l'éditeur - merci pour l'envoi.

Défi Premier roman.

 

Par quoi commencer? Comme dans plus d'un thriller classique, "Identités contraires", premier roman d'Olivia Cattan, débute par un prologue violent , avant de démarrer loin de là. En l'occurrence, on est tantôt en Albanie en 1994, tantôt à Paris en 2013. Quoi de particulier, à partir de là? A chaque chapitre de ce roman au cadre très réaliste, l'auteure ne cesse de surprendre. Résultat: le lecteur veut en savoir toujours plus, s'étonne, découvre un récit rapide aux facettes nombreuses et insoupçonnées.

 

"Identités contraires" commence vraiment lorsque Sarah Keller, journaliste, et Adrian Shek, architecte star, se rencontrent pour un entretien. L'architecte a une particularité: il paraît atteint du syndrome d'Asperger. Cela lui donne un mode de fonctionnement surprenant, à la fois fascinant et détestable: violence, tics, répliques froides à force d'être efficaces. Et on y croit! Avec un tel personnage, la romancière, présidente de l'association SOS Autisme France, met en scène un thème qui lui tient à coeur. Mais à sa manière...

 

Un jeu d'échecs occupe l'appartement parisien tout blanc de cet architecte. Une image qui n'a rien de fortuit: l'action est développée comme un duel menés deux esprits supérieurs, la journaliste et l'architecte. Telles les pièces sur un échiquier, les deux ont leurs alliés: un psychiatre manipulateur, une soeur, une famille, un rédacteur en chef loyal, des personnalités politiques haut placées même. En maîtresse du coup de théâtre, cependant, la romancière montre page après page qu'il ne faut se fier à personne, et que la mort n'est jamais loin. Si l'on comprend vite que certains personnages sont empreints de duplicité, le moment où tombe le masque étonne toujours.

 

Si les principaux personnages de ce roman sont de pure fiction, l'auteure a tenu à les intégrer dans un contexte aussi réaliste que possible, quitte à plier son intrigue au contexte et aux événements réellement survenus, en France et en Albanie, mais aussi en Argentine et en Israël. Le lecteur suisse aura par exemple la surprise de croiser au fil des pages M. Pierre-Marcel Favre, éditeur et fondateur du Salon du Livre de Genève, prononçant un discours (réel) en Albanie face à un parterre d'autorités nationales. Cette scène est vraie, et l'auteure y injecte ses personnages, tels des passagers clandestins.

 

Dans "Identités contraires", ce qui commence presque comme une histoire d'amour, en quelques page pétillantes, finit en combat sans merci où chacun se méfie de l'autre, et où la confiance accordée est souvent une erreur. Précis et implacable, le roman d'Olivia Cattan n'en finit de surprendre qu'à sa dernière page.

 

Olivia Cattan, Identités contraires, Paris, HC Editions, 2016.

28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 21:52

Cheval Cendre

Le site de l'éditeur.

Défi Premier roman.

 

Et la conversation naquit du désoeuvrement: "La disparition de l'homme à la peau cendre", premier roman d'Auguste Cheval, met en scène deux bonshommes, Pablo et Michel, qui se parlent à longueur de journée et se racontent des histoires. Il arrive même qu'elles aient prise dans la vraie vie, si dérisoires qu'elles soient, et qu'elles gagnent presque l'épaisseur d'une intrigue policière à (faux) suspens.

 

L'histoire est simple: la voisine vient chercher du sel chez Pablo et Michel (qui vivent ensemble), Pablo tombe amoureux de la voisine, mais celle-ci, avec son étrange mâchoire prognathe, est mystérieuse. Elle a peut-être tué son propriétaire, le fameux "homme à la peau cendre"... ce qui rajoute justement du sel à l'affaire.

 

Cette simplicité permet à l'auteur de développer tout un tas de récits enchâssés et d'anecdotes insolites: considérations sur des personnages romanesques de policiers, considérations sur la nature qui "ne fait pas de sauts", fables cruelles mettant en scène des bébés scorpions qui font de la gymnastique pour avoir la courbure de corps idéale. L'auteur donne ainsi à voir un monde onirique et éclectique, surfant sur l'écume des jours dans le souci de faire sourire le lecteur. Cette vision est portée encore par les dessins au trait, minimalistes et clairs, de Constant Bonard.

 

Il est délicieux de voir à quel point Pablo et Michel arrivent à se monter un film à partir d'indices que la seule raison ne trouverait guère concluants, laissant ainsi se développer une anti-intrigue policière. Les deux gars sont du reste attachants, à défaut d'être vraiment futés: l'un est plutôt long et sportif, l'autre est fort et large. Ils carburent au pastis et au café et, à l'instar du peuple de personnages secondaires de ce roman, leur comportement trahit quelques amusantes excentricités. Il est permis de penser à Laurel et Hardy ou à plein d'autres duos amicaux célèbres fonctionnant sur les contrastes.

 

Ce duo s'agrandit de la figure du narrateur, utilisée de manière originale dans "La disparition de l'homme à la peau cendre". Ni personnage clé ni abstraction omnisciente, celui-ci joue en effet le rôle de pivot entre le lecteur et les personnages, ceux-ci n'hésitant pas à entrer en dialogue avec lui; quant au narrateur, il parle sans complexe de ses états d'âme d'écrivain au lecteur, expliquant par exemple que ça l'ennuie de répéter tel épisode. Autant dire que si la conversation s'installe entre les personnages, occupant une vaste place dans le récit (son deuxième titre est du reste "Eloge de la conversation"), elle fonctionne aussi entre le lecteur et ce narrateur qui fonctionne comme un intermédiaire tous azimuts.

 

Enfin, si "La disparition de l'homme à la peau cendre" a un petit côté expérimental, cela n'empêche pas ce premier roman d'être doucement décalé et amusant. En particulier, il est porté par une écriture poétique nourrie d'un brin de folie bienvenu. Elle est attentive aux sonorités et aux sens des mots, ose des rapprochements inattendus et des constructions hardies telles que des zeugmas en pagaille ou de subtils distinguos entre mots de sonorités proches ou identiques, comme les flamands contre les flamants. Une faute? Non, une astuce, confirme l'auteur qui, derrière les apparences rêveuses d'une simple histoire, a décidément tout prévu avec exactitude...

 

Auguste Cheval, La disparition de l'homme à la peau cendre/Eloge de la conversation, Lausanne, Editions de la Marquise, 2016, illustrations de Constant Bonard.

27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Novembre

 

Les grand’routes tracent des croix
A l’infini, à travers bois ;
Les grand’routes tracent des croix lointaines
A l’infini, à travers plaines ;
Les grand’routes tracent des croix
Dans l’air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l’infini, par les allées.

Arbres et vents pareils aux pèlerins,
Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche,
Arbres pareils au défilé de tous les saints,
Au défilé de tous les morts
Au son des cloches,

Arbres qui combattez au Nord
Et vents qui déchirez le monde,
Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords
Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes !

Voici novembre assis auprès de l’âtre,
Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;
Oh ! tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu,
Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres
Et repoussés et rejetés
Vers l’inconnu, de tous côtés.

Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,
Tous ces arbres, là-bas,
Ces vocables de saints dont la monotonie
S’allonge infiniment dans la mémoire ;
Oh ! tous ces bras invocatoires
Tous ces rameaux éperdument tendus
Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu.

Voici novembre en son manteau grisâtre
Qui se blottit de peur au fond de l’âtre
Et dont les yeux soudain regardent,
Par les carreaux cassés de la croisée,
Les vents et les arbres se convulser
Dans l’étendue effarante et blafarde,

Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Oh l’identique et affolant cortège
Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige ;
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux battants
A coups de bonds dans les bourdons,
Ecartèlent leur deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.

Et novembre, près de l’âtre qui flambe,
Allume, avec des mains d’espoir, la lampe
Qui brûlera, combien de soirs, l’hiver ;
Et novembre si humblement supplie et pleure
Pour attendrir le coeur mécanique des heures !

Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,
Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tords
Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde.
Voici les grand’routes comme des croix
A l’infini parmi les plaines
Les grand’routes et puis leurs croix lointaines
A l’infini, sur les vallons et dans les bois !

 

Emile Verhaeren (1855-1916), Les vignes de ma muraille. Source: Poetica.

Publié par Daniel Fattore
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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 23:33

Dubath Lutte

Lu par Alain Bagnoud, Francis Richard.

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi.

 

Commentant ma lecture de "Des geôles" de Jean-Yves Dubath, j'avais écrit "Exigeant jusque dans les geôles". Et ayant reçu il y a quelque temps le dernier livre de cet écrivain lausannois, "Un homme en lutte suisse", je me suis immédiatement demandé si l'auteur sera aussi exigeant jusque dans les ronds de sciure. Force est de constater que la réponse est affirmative... même si ce n'est pas tout à fait pour les mêmes raisons.

 

L'écrivain donne la parole à un lutteur suisse, un de ces hommes musculeux qui vont se battre à deux dans un rond de sciure, selon des règles ancestrales typiquement suisses mais qui trouvent leurs racines dans la lutte gréco-romaine et une parenté dans des sports de combat traditionnels d'autres nations. Particularité: le narrateur a des lettres, ce qui lui permet de citer Honoré de Balzac et Lucien de Rubempré.

 

L'écrivain s'est montré exigeant avec lui-même, c'est certain. A travers ce lutteur lettré, on perçoit la voix de l'auteur, fidèle à elle-même, avec ses tours recherchés, sa préciosité même parfois. Cela n'empêche pas la précision, qui éclate dans le choix d'une terminologie exacte, quitte à utiliser des termes alémaniques. Et puis, l'on cite les adversaires, les grands noms de ce sport, d'hier et surtout d'aujourd'hui, ses lieux mythiques comme le Lac Noir, et aussi ce que l'on ressent lors des combats, nommés "passes", qu'on soit face à l'adversaire ou assis dans les gradins.

 

On le devine, "Un homme en lutte suisse" se distingue par une observation fine de l'art du lutteur suisse, "à la culotte": on croirait lire le témoignage d'un véritable sportif. L'écrivain amène son lecteur jusque sur le rond de sciure pour lui montrer les prises, les gestes, mais aussi les regards et les interactions entre lutteurs. Il donne aussi à ressentir l'amertume des défaites, éventuellement noyée dans le vin blanc, et l'ambiance des fêtes de lutte suisse en général. Sans compter les supporters, au premier rang desquels se trouve souvent, passionnée, l'épouse des lutteurs. Et si l'écriture est travaillée, la lecture reste claire, garante d'un moment éblouissant.

 

Offrant un roman bref, l'auteur a aussi la sagesse de proposer des chapitres courts, comme peut l'être une passe. Sur un sport rural populaire avant tout en Suisse alémanique, l'écrivain porte un regard suisse romand, rare et donc précieux, qui a aussi quelque chose d'urbain dans son style recherché. Ainsi, il s'aventure dans un monde inattendu, qui n'a pas encore forcément ses lettres de noblesse littéraire. C'est là un mérite suprême: avec "Un homme en lutte suisse", Jean-Yves Dubath invite ses lecteurs à plonger dans un monde nouveau.

 

Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse, Lausanne, BSN Press, 2016.

23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 23:24

Bielmann Guichets

Le site de l'éditeur, celui de l'auteur.

 

Fredi et Big Bad Boy, quelle belle paire de paillasses! Ce sont les personnages principaux du roman "A guichets fermés" de David Bielmann. Un écrivain fribourgeois d'expression allemande qui, sous le pseudonyme de Pierre Paillasse (tiens, justement...), avait offert au lectorat fribourgeois le roman policier "Revanche", entre autres. Résolu à tomber le masque et à renoncer au pseudonyme, le romancier propose à présent "A guichets fermés", un roman d'inspiration régionale et policière publié en allemand 2013 et paru tout dernièrement dans une traduction française de Bernard Bovigny.

 

Avec "A guichets fermés", David Bielmann continue de conférer au HC Gottéron, club de hockey sur glace de la ville de Fribourg (Suisse), la carrure d'un ingrédient de roman. "A guichets fermés" est centré sur deux personnages de cambrioleurs pas bien futés, qui croient avoir trouvé une tactique imparable: visiter les logements des supporters, pendant que ceux-ci assistent aux matches. Cela, sur la base d'une liste dégotée par hasard. Bien sûr, tout ne se passe pas comme prévu...

 

Commençons par les personnages. Ce sont des gars un peu marginaux, des pieds nickelés dirait-on ailleurs, qui volent parce qu'il faut bien vivre: des paillasses, on l'a dit. Le personnage de Fredi cristallise un certain patriotisme fribourgeois, qui peut surprendre le lecteur extérieur mais dans lequel n'importe quel lecteur du cru pourra se reconnaître à un moment ou à un autre: Fredi refuse de boire de la bière Cardinal depuis qu'elle n'est plus brassée à Fribourg (elle l'a été entre 1788 et 2011), et place le HC Gottéron au-dessus de tout, même au-dessus du succès de ses activités de cambrioleur. Face à lui, Big Bad Boy semble plus réfléchi. C'est que son regard est extérieur... mais il ne faut pas le dire trop haut.

 

La ville de Fribourg est aussi un personnage à part entière du récit. Elle est rendue avec un souci sincère du détail, capable de charmer les habitants de la cité des Zaehringen, qui y reconnaîtront des lieux familiers. Loin des digressions historiques, l'écrivain montre un Fribourg actuel, tel que le grand public peut l'appréhender, faisant le grand écart entre le côté populaire, représenté entre autres par le café du Tilleul ou le quartier du Schönberg, et ses aspects les plus huppés, le restaurant de l'Hôtel de Ville en constituant l'aspect le plus marqué. L'auteur pousse l'exactitude jusqu'à citer ici le chef de cet établissement coté, Frédérik Kondratowicz. D'une manière plus générale, l'auteur n'hésite pas à citer les noms des bars et cafés fréquentés par ses personnages, faisant revivre une certaine tradition des bistrots fribourgeois, un peu surfaite peut-être, mais c'est une autre histoire.

 

Et puis, il y a le HC Gottéron, club de hockey sur glace en lequel toute une ville croit, mais qui n'a jamais décroché le moindre titre national. Le club paraît en retrait; mais l'auteur donne à la tradition du club une dimension quasi religieuse en indiquant, par l'entremise d'un personnage de prêtre, que la défaite suscite l'espoir, comme le fait l'espoir du retour du Messie pour les catholiques. Justement, cet aspect est développé alors que Fredi se trouve dans la cathédrale Saint-Nicolas... Le HC Gottéron est-il le dieu d'une religion locale? Sans l'approfondir, l'auteur ouvre cette porte en donnant aux évocations des matches des allures sacrées de grand-messe qu'il ne faut manquer sous aucun prétexte. Quitte, pour les cambrioleurs, à allumer le poste de télévision des appartements visités pour ne pas manquer les retransmissions. On peut du reste supposer que comme pour "Revanche", l'auteur utilise des matches réels pour nourrir son roman.

 

Quelques mots sur le langage, enfin: si la traduction souffre d'une ou deux petites erreurs strictement linguistiques, elle s'avère globalement convaincante et soignée, et s'offre le luxe heureux de glisser, pour faire couleur locale, quelques mots bien romands, pour ne pas dire fribourgeois. S'il peut regretter la polysémie insoupçonnée du titre d'origine "Gastspiel", le lecteur sourira par exemple face à l'utilisation régulière et savoureuse du mot "schluck", qui signifie l'une des nombreuses gorgées d'alcool que Fredi absorbe. Le texte offert au lectorat francophone est rapide et efficace; il livre le portrait empreint de tendresse de deux marginaux fribourgeois, des petits Blancs dirait-on ailleurs, qui se débrouillent avec les moyens du bord pour se payer une bière... et en offrir une à un flirt d'un soir, le cas échéant. Quitte à compter leurs centimes.

 

David Bielmann, A guichets fermés, Fribourg, Faim de siècle, 2016, traduction de l'allemand par Bernard Bovigny.

22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 20:47

Hallier Fou

"Ma mère est morte, c'est la fin du monde. Rien ne sera jamais plus comme avant. Pleure, Petit Prince." Entrée en matière programmatique que celle de "L'Evangile du fou" de Jean-Edern Hallier, roman paru en 1986 puis réédité en 2007. Incipit lourd de sens pour ce qui va suivre...

 

C'est que "L'Evangile du fou" est une biographie de Charles de Foucauld, certes, mais c'est aussi une promesse faite à sa mère. Promesse tenue de manière posthume, avec le sentiment d'une dette irréparable que l'auteur a faite à une femme qui n'est plus, et qu'il n'a pas su aimer comme il l'eût souhaité de son vivant.

 

Nous voilà au coeur de l'affaire: en parlant de Charles de Foucauld, Jean-Edern Hallier ne peut s'empêcher de parler de lui, généreusement, et de sa famille, et du monde qui l'entoure, dans une tentative désespérée d'embrasser l'absolu. L'écrivain se voit mourir à quatre ans, puis à 44 ans. Impossible de ne pas voir ici une perfection formelle: l'ouvrage recèle quatre grands chapitres, comme les quatre Evangiles...

 

Et puis, en écrivant "L'Evangile du fou" à 49 ans, soit cinq ans après l'année attendue de son décès, le romancier se considère comme un homme en sursis dans ce monde. Surtout, il tient à se montrer comme l'enfant qu'il dit être resté. Devenu un grand gosse, par exemple, l'auteur dit aussi se souvenir d'avoir inspiré, alors qu'il était encore petit, l'histoire du Petit Prince à Antoine de Saint-Exupéry. Tenez: c'est justement ce qu'annonçait l'incipit...

 

La vie familiale complexe de Jean-Edern Hallier, marquée par une hérédité religieuse lourde où le catholicisme, le protestantisme et même le judaïsme se fondent et en prennent pour leur grade, est un motif récurrent de "L'Evangile du fou". S'y dessine une certaine société, grand-bourgeoise voire aristocratique, cultivant l'entre-soi pétri de valeurs, "nos familles" comme l'auteur le dit par dérision. Le regard qu'il promène sur cette société aux allures fanées est féroce, sans quartier, en effet. L'auteur fait feu de tout bois, jouant avec les mots pour leur donner une puissance poétique considérable.

 

Ces mots entrent en résonance avec la biographie de Charles de Foucauld (on y vient quand même...). Il fallait que les deux vies, celles de Charles de Foucauld et celle de Jean-Edern Hallier, soient entremêlées dans le récit, puisqu'elles l'ont été dans le monde réel. Refusant de rédiger une hagiographie hiératique et convenue, l'auteur dessine un portrait iconoclaste, peut-être mythomane parfois, toujours flamboyante. C'est ainsi qu'il rappelle le fou de Dieu qui tente de convertir les bédouins, fonde des ordres monastiques, achète un nuage à un escroc...

 

Quel panache, quelle ampleur dans "L'Evangile du fou"! C'est toute une époque, tout un monde que l'auteur se plaît à retracer, avec une érudition de tous les instants, exacte et éclectique, sublimée par un style unique et envoûtant. Et si c'est de Charles de Foucauld que l'auteur entend parler, c'est en définitive d'un autre fou, de Jean-Edern Hallier donc, pitre génial, gamin insupportable et indispensable, écrivain de toutes les audaces, que l'on se souvient...

 

Jean-Edern Hallier, L'Evangile du fou, Paris, Albin Michel, 1986/2007.

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