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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Sur le goût de Paris, en façon d'adieu

 

Eh! mon Dieu! ce goût-là ne me vient avec l'âge,

Mons bons amis, mieux vaut rentrer chez soi. Tant pis

Ma foi! Quand ma maison aura ses murs crépis,

Gageons qu'elle sera la mieux de mon village...

 

Et sa terrasse où sont les orangers.. ses roses

Qui faisaient sentir bon ma chambre, avec les lis!

Des fleurs grimpaient jusqu'à ma fenêtre, jadis...

Je ne puis oublier, vois-tu, les vieilles choses.

 

Je connais de Paris le bon et le mauvais;

Qu'attendrais-je de plus? Aussi bien, je m'en vais

Dans mon pays enterrer le célibataire...

 

Sur la croix je mettrai ma lyre de carton,

Puis planterai un chou dans l'humus de ma terre

Et j'attendrai l'enfant promis par le dicton.

 

Philippe Héritier, dans Moniteur du caveau stéphanois, Saint-Etienne, octobre 1984.

Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 20:39

Seydoux IncohérencesAh, cette Suisse qu'on adore taquiner! Son attitude de première de classe qui attire les critiques de toutes parts... des critiques parfois justifiées, mais qui méritent aussi des nuances. Après une carrière de rédacteur spécialisé dans l'hôtellerie, José Seydoux offre, avec "Incohérences", un essai qui jette un regard critique sur ce qu'il y a derrière la façade "propre en ordre" de la Suisse.

 

Sous-titré "La Suisse... paradis perdu?", "Incohérences" est construit en dix-huit chapitres qui, chacun, abordent des aspects qui font débat. Ces aspects sont d'une grande diversité: il est question de politique des transports, de paix des religions, de guerre des langues, d'abstentionnisme lors des scrutins, de tourisme et d'accueil, d'égalité homme/femme (je me suis senti visé par une remarque de l'auteur à ce sujet...) et même de grand âge. L'auteur aborde ces aspects de manière descriptive, avec une critique toute personnelle. Il partage ses impressions face aux évolutions d'aujourd'hui: l'anglais qui s'impose dans la publicité et la langue, le journalisme qui n'est plus ce qu'il était, la disparition des des bistrots de village et de leur rôle social.

 

Pour donner de la chair à un essai qui pourrait paraître sec sans cela, l'auteur a créé les personnages de Carine et Patrick, représentants du ménage suisse moyen, avec deux enfants. Certes, l'auteur aurait pu donner davantage encore de corps à ce tandem. Mais ses interventions, développées sous la forme de dialogues très synthétiques et pertinents, assaisonnés s'il le faut d'un brin de mauvaise foi, illustrent les incohérences et difficultés qui se font jour en Suisse.

 

Incohérences... le mot fait figure de leitmotiv dans le livre de José Seydoux. Celles-ci sont présentées comme le constat de l'auteur, qui offre donc un livre tout à fait personnel qui, par moments, expose des convictions personnelles autant que des faits objectifs. Face à ces choses vues et ressenties, le lecteur aurait aimé, parfois, avoir face à lui un peu plus d'analyse et d'enquête, des chiffres peut-être, ou alors les arguments d'interlocuteurs qui ne pensent pas comme l'auteur. Et qui, c'est certain, s'accommodent tout à fait, voire assument telle ou telle incohérence. C'est humain, après tout!

 

Il est possible de voir dans "Incohérences" un pendant au "Bienvenue au Paradis" de la journaliste française Marie Maurisse, que l'excellente blogueuse Kantu (de "Y'a pas le feu au lac") a évoqué de la belle manière. Si le regard de Marie Maurisse est celui, extérieur, d'une expatriée, celui de José Seydoux vient de l'intérieur. José Seydoux offre un essai intéressant, même si on l'aurait aimé parfois plus fouillé, ou - pourquoi pas - plus distant par rapport à des idées qu'on a beaucoup vues. Le lecteur aimera réfléchir avec ou contre l'auteur, cependant, en vue de se forger sa propre idée en fonction de ce qu'il a lui-même vécu ou connu. Rédigé d'une plume alerte dans la ligne de "Souriez... on vous ressuscite!", construit comme la vision à la fois argumentée et personnelle d'un Suisse sur la Suisse, "Incohérences" s'avère une séduisante invitation au dialogue.

 

José Seydoux, Incohérences, Hauterive, Nouvelles éditions, 2016.

Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais
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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 21:02

LuneLu par Cachou, Marine, Mikaël Demets, Pages à pages, Valérie Devilain-Denize, Yan.

 

Sur le prospectus, tout à l'air nickel. Mais la description va-t-elle passer l'épreuve du réel avec succès? Quelques personnages vont vivre dans le lotissement "Les Conviviales", un ensemble de villas construit spécialement pour accueillir des seniors. Résultat? L'ensemble ne tient pas ses promesses et ceux qui sont venus s'y loger se sentent pris au piège. "Lune captive dans un oeil mort", un roman signé Pascal Garnier, se construit autour de l'interaction faussement calme qui se met en place entre quelques personnages que rien ne devrait rapprocher.

 

Certes, tout commence tranquillement, et "Lune captive dans un oeil mort" fait partie de ces romans qui prennent leur temps pour s'installer avant d'exploser tout à coup. Le premier chapitre, cela dit, constitue une très bonne exposition. Sa construction fait alterner les mots jetés sur le papier glacé d'un prospectus et la réalité vécue d'un homme qui s'est installé là, parmi les premiers, avec son épouse. Le ton est donné: il y a un peu de désillusion face un ensemble de logements qui ne tient pas toutes ses promesses et ne trouve pas ses habitants. Du lotissement, l'auteur dit: "Vu d'avion, cela devait ressembler à une sorte d'arête de poisson", manière de montrer que les lieux sont mortels, en dépit de leur ambition d'être, justement, un lieu de vie.

 

On pourrait presque voir "Lune captive dans un oeil mort" comme un huis clos, en ce sens que ce roman rassemble une demi-douzaine de gens logés à la même enseigne, dans un "locus amoenus" en carton-pâte. L'auteur utilise l'idée du huis clos pour créer une tension, en insistant sur le fait que chacun est là, pratiquement coincé, parce qu'il ne peut faire autrement, que ce soit par choix (qu'on ne saurait révoquer sous peine de déchoir) ou à l'issue d'un concours de circonstances. Tout commence avec la courtoisie bienveillante que les personnages peuvent vivre entre inconnus - et avec les impressions peu avouables que l'on s'échange dès que les dos sont tournés. L'auteur prend soin de donner quelques caractéristiques à ses personnages: celui qui a un sourire immense qui sonne faux, la lesbienne supposée, l'animatrice qui fume des joints. Moins typées, les femmes trouvent tout à fait leur place dans le récit, ne serait-ce que parce qu'elles savent organiser ou parler. En somme, l'auteur sait orchestrer, sur 157 pages, la tranche de vie de quelques personnages.

 

Et si, à l'instar de la qualité des logements et de la sécurité, "Les Conviviales" ne sont pas à la hauteur des espérances de ceux qui ambitionnent d'y vivre, c'est un circonstances particulier qui finit par mettre le feu aux poudres. Il faut un long temps, en effet, pour que cela s'installe. L'auteur prend son temps pour installer un dispositif tendu où tout peut mettre le feu aux poudres. Au hasard, ce sont donc des gitans, pourtant intègres, qui vont jouer le rôle de catalyseurs. C'est l'occasion, pour l'auteur, de placer quelques préjugés dans la bouche de certains de ses personnages. Faciles, les préjugés, comme peuvent l'être ceux que le Français moyen peut avoir à l'encontre des gens du voyage... la caricature, ici, est vigoureuse et fait mouche.

 

Si le début de "Lune captive dans un oeil mort" captive, ce roman a quelques lenteurs plus tard, gage de tension. Roman lent, "Lune captive dans un oeil mort" choisit de monter très graduellement en puissance et montre çà et là une folie inattendue, mais pourtant évidente, quand on y pense, lorsqu'il est question de vivre dans un lotissement qui n'est fait pour personne. Il est permis de penser ici à "Super-Cannes" de James Graham Ballard lorsqu'on lit "Lune captive dans un oeil mort", pour deux raisons au moins: d'une part, on réunit des personnages qui n'ont pas grand-chose à faire ensemble... et d'autre part, on s'attend à un clash en fin de roman. A cela, l'auteur de "Lune captive dans un oeil mort" ajoute une intimité non voulue, une proximité pas désirable , mais propice à toutes les tensions.

 

Pascal Garnier, Lune captive dans un oeil mort, Paris, Zulma, 2008.

18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 19:12

Geinoz ExilsDéfi Premier roman.

 

Exils intérieurs et extérieurs, remises en question au fil des ans: "Exils" est le premier roman d'Annick Geinoz. Riche de personnages profondément humains, il l'est aussi en raison des thèmes abordés, dans le contexte particulier de la paysannerie fribourgeoise au tournant du siècle. Et à sa parution aux éditions de L'Hèbe en 2009, ce livre proche de son lectorat a connu un succès certain.

 

Le monde agricole fribourgeois et suisse sert en effet de toile de fond à "Exils". Quitte à paraître didactique par moments, l'auteure n'hésite pas à décrire les enjeux liés à l'agriculture suisse à la fin des années 1990. Elle creuse profond, témoignant de la précarité de tout un monde qui, pourtant, se démène et connaît un désarroi certain. Cela va jusqu'à la description de manifestations paysannes ayant réellement eu lieu dans les années 1995 à la suite de la réduction du prix du lait. Teintée d'empathie, la précision du regard porté sur ce monde est rare dans le monde des lettres, ce qui, d'ores et déjà, fait d'"Exils" un roman important dans le monde littéraire romand.

 

Mais un tel sujet serait pauvre s'il n'y avait pas les humains pour le faire vivre et aller plus loin. La romancière fribourgeoise donne à voir des personnages bien dessinés. Le lecteur goûtera ainsi pleinement le caractère impulsif de Jacques Guérin, agriculteur dur à la tâche. Il fera aussi connaissance de son épouse, Sarah: son vécu n'est pas évident à porter (perte de jumeaux, stérilité avant l'âge en raison d'une hystérectomie). Cela débouche sur le dessin d'une personnalité complexe, cordiale et active certes, capable de créer de belles complicités, mais qui a ses zones d'ombre à gérer. Cela, face à Romane...

 

... qui va jouer un rôle clé dans "Exils". Ainsi, "Exils" n'est pas tant un roman sur deux paysans fribourgeois qui vont vivre au Canada parce que c'est mieux (même s'il y a de ça) que le récit de la reconstruction de Romane. En effet, lorsque cette jeune fille fait irruption dans le couple Guérin, c'est une jeune anorexique gâtée, fâchée avec tout le monde, qui a besoin d'être soutenue et de se reconstruire - ce que l'auteure montre avec délicatesse, en mettant en évidence un point de départ pas facile et en soulignant que créer du lien n'est pas toujours évident. Reste que la durée d'un roman, soit quelques années, suffira pour que Romane, bien entourée par un couple que l'adversité n'a pourtant jamais épargnée, devienne pleinement une femme. Une forme d'exil intérieur, de renonciation, qui fait écho au départ des Guérin de Sorens vers le Canada - ce qui ne va pas sans nostalgie ni regrets.

 

Si elle se laisse aller parfois à un brin d'ironie, l'écriture de la romancière s'avère sobre, sans recherche gratuite de style. Il est permis de se demander si l'amitié qui lie Romane et Sarah est aussi indéfectible que ce qui est annoncé en page 55, et d'où vient le pack de bière mentionné en page 131 et qui déclenche un virage crucial dans "Exils". Il est permis de tiquer; mais on préfèrera garder de ce premier roman le souvenir d'une histoire qui place les relations humaines en son centre, avec beaucoup de sensibilité, et fait - comme plus d'un agriculteur fribourgeois - le grand écart entre une Suisse romande devenue trop petite et un Canada un brin rêvé, aux grands espaces pleins de promesses pour celle ou celui qui veut travailler.

 

Annick Geinoz, Exils, Charmey, L'Hèbe, 2009.

17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Cette larme à votre oeil...

 

Oui, Madame, aujourd'hui je vous fixe

Comme un gosse aveuglé de soleil.

Et vos yeux vont me rendre prolixe;

Ils ont mis tout mon être en éveil...

 

Savez-vous qu'ils disent quelque chose

Qui subjugue et m'attire en plein ciel,

Doux pétale envolé d'une rose,

Où vibre un chant confidentiel...

 

Cette larme à votre oeil, émouvante,

Rappelant la rosée en satin,

M'éblouit et vous rend si charmant

Qu'elle entraîne ma plume au quatrain...

 

Claude Seydoux, dans "Renouveau", Petit-Lancy, Cercle romand de poésie classique, mai 2000.

Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 20:11

Zirem MerLu par Brahim Saci.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

La vie d'une femme, vue par un homme. Et on y croit. Youcef Zirem dessine, dans "La porte de la mer", la jeunesse d'une Algérienne, Amina. La vie ne l'épargne pas: inceste, études, prostitution, amours contrariées. L'auteur crée un personnage fort, capable de résister à l'adversité. Et celle-ci, en l'occurrence, prend la forme de l'histoire récente de l'Algérie.

 

Pour un romancier, se glisser dans la peau d'un personnage du sexe opposé n'a rien d'évident, a fortiori lorsque c'est le personnage principal. L'auteur de "La porte de la mer" y parvient cependant de manière crédible, voire brillante. Amina est présentée comme une jeune femme victime d'une société pilotée par la religion et ses réflexes, où l'égalité homme-femme est loin d'être réalisée, laissant la place aux rapports de force où chacun est supposé trouver son compte. Certes, l'auteur ne condamne personne; mais son personnage relève les difficultés de son parcours et, critique face au régime politique et à ses évolutions, suscite l'empathie. Et Amina, étudiante et diplômée, devient enseignante de français, passionnée, après avoir vendu son corps aux hommes pour faire vivre sa famille.

 

Ce parcours est marqué par un drame terrible, mentionné dès le premier chapitre comme il se doit pour les choses importantes: le père d'Amina, un islamiste comme on en connaît trop (la narratrice utilise le terme de "barbu" pour désigner ces extrémistes), engrosse sa fille. Elle mène sa grossesse à terme, dans un esprit de combat.

 

Marqué par une grossesse "de combat", pour ainsi dire, le parcours atypique d'Amina, une femme forte entre toutes, trouve place dans le contexte historique d'une Algérie qui, depuis son indépendance, n'a rien oublié mais a connu son lot de secousses. Quitte à paraître un peu long par moments, l'écrivain saisit chaque occasion de présenter les tenants et les aboutissants de ce qui se passe dans un pays à l'histoire mouvementée: régimes successifs, factions rivales, amnisties indues. Le lecteur pourra aussi découvrir quelques aspects méconnus de l'histoire d'Algérie, et d'Alger en particulier.

 

Et cette porte de la mer? Elle fait partie, justement de ces éléments algérois qu'Amina affectionne. Regard sur la Méditerranée, elle suggère une ouverture vers quelque chose d'autre, par exemple la possibilité d'une vie meilleure, loin de toute violence. Ce quelque chose d'autre peut être décevant, comme le suggère l'idylle avortée entre Amina et Michel, et l'auteur ne manque pas de montrer que la vie d'Amina épouse le long chemin du désenchantement. Mais il peut aussi être une fenêtre vers le rêve, incarné entre autres par la ville de Paris. Et l'auteur termine son roman à Alger, en laissant son personnage certes amer et désenchanté, mais aussi libre de toute attache, jeune encore et prêt à relever de nouveaux défis: c'est sur une page blanche, pour ainsi dire, que s'achève "La porte de la mer".

 

Youcef Zirem, La porte de la mer, Paris, Intervalles, 2016.

14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 21:09

Bounine MitiaLu par Denis, La Plume et la Page.

 

Amours malheureuses, personnages mal assortis: avec "L'Amour de Mitia", l'écrivain russe Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933, explore à fond le sentiment amoureux, en mettant en scène un personnage jaloux, Mitia, dans diverses situations, en ville comme à la campagne. Introspection il y aura donc, certes, mais aussi une superbe observation de ce qui entoure les personnages de ce court roman d'inspiration romantique.

 

Situations? Commençons par cela. Il est facile de constater que l'auteur a un souci constant du temps qui passe, et que celui-ci s'exprime par la description des saisons. Il ne les nomme pas, ce n'est pas nécessaire; simplement en montrant des situations typiques, ayant trait à la nature, l'auteur indique que l'on va de l'hiver à l'été. En écho à ce crescendo naturel, monte le désir de Mitia, et tourbillonnent ses sentiments. Et si tout commence en ville, à Moscou, tout continue à la campagne, où la nature règne.

 

Mitia? Difficile de s'attacher totalement à ce personnage, et pourtant difficile de ne pas s'y reconnaître peu ou prou. Mitia est un amoureux transi, obnubilé par Katia - deux prénoms qui riment, qu'on voudrait associer, mais ce serait trop facile. C'est avec les mots que l'auteur décrit le travers le plus frappant de Mitia, sa jalousie: le début du roman prend la forme d'une explication de texte, voire d'un art poétique, décodant avec une cruelle finesse ce qu'il peut y avoir derrière les mots d'une jolie fille.

 

Reste que Mitia a quand même l'air d'un bel empoté. Incapable de prendre l'initiative (si ce n'est pour prendre ses distances, sans la plaquer tout à fait), il s'accroche à une Katia qui se cherche et dont les sentiments semblent quand même incertains, et alors que rien n'est promis, il fait de la moindre incartade un cas de conscience impossible. Cela, au risque de tout perdre.

 

Il n'est pas évident non plus de s'attacher aux personnages féminins qui dominent "L'Amour de Mitia". On a dit le caractère difficile à cerner, complexe, pour ne pas dire double, de Katia; avec elle, Mitia s'attaque à une partition trop difficile, trop virtuose pour lui. L'auteur met entre les pattes du jeune homme une autre figure, Alionka, campagnarde vénale et pragmatique, qui représente l'extrême inverse. C'est avec elle qu'il aura sa première expérience sexuelle, mais l'auteur fait l'impasse sur toute description. Une telle ellipse a un sens: elle suggère que pour Alionka, c'est comme s'il ne s'était rien passé. Et pour Mitia également, coucher avec Alionka ne vaut rien. Pour le confirmer, à l'attention de ceux qui n'auraient pas compris, les premiers mots d'Alionka après l'acte résonnent de terrible manière: "[...] Paraît que le curé y vend des petits cochons pour pas cher. C'est vrai?".

 

Le romantisme s'exprime donc à plus d'un titre, dans l'expression de la nature comme dans celle de sentiments exacerbés, exaltés d'une manière morbide. Commençant par une jalousie de tous les instants, celle-ci va jusqu'à la tentation de la mort, présentée comme un soulagement face à ce qui s'annonce comme un néant sentimental. Par rapport au grand roman romantique traditionnel, cependant, l'auteur va plus loin: il donne avec "L'Amour de Mitia" un roman court, une belle oeuvre concentrée autour d'un petit nombre de personnages, écrit dans une langue dense est efficace où aucun mot n'est de trop. Et où le désespoir finit par tout submerger...

 

Ivan Bounine, L'Amour de Mitia, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2004, traduction du russe par Anne Coldefy-Faucard.

12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 19:23

Dilasser PierresUn jeune homme va se marier. Le jour fatidique, sa fiancée s'enfuit sans crier gare. Son promis part à sa recherche... Impossible de ne pas penser au mythe d'Orphée lorsqu'on lit "Dernières pierres", roman de Bernard Dilasser. Le cadre est moderne, certes, et parfaitement prosaïque: le lecteur oscille entre une église de campagne, une gare, un train et une préfecture de province, sans doute en Bretagne. Cadre prosaïque, un brin dégradé parce que désacralisé, qui concourt à ce qu'aujourd'hui, chacun accède à un mythe revisité.

 

Le mythe revisité...

La figure du personnage principal, Charles, met immédiatement la puce à l'oreille. Il se présente comme un ménestrel moderne, défenseur des traditions musicales bretonnes, allant jusqu'à porter des costumes traditionnels. Contrairement à Orphée, il n'a guère trouvé son public; mais il est encore jeune, c'est normal. L'auteur le voit disert, enfin: les dialogues laissent une large place à ses paroles, empreintes d'optimisme et d'une vision du monde chrétienne, héritée des années de pensionnat.

 

Il est évident de voir dans la disparition de Juliette, sa fiancée (et quel nom pour une fiancée, depuis William Shakespeare!), une version moderne d'Eurydice. L'auteur épice la relation entre les deux personnages en leur inventant des rituels, une tendre liturgie amoureuse à base de travestissements finalement bon enfant. Et pour que le lecteur soit séduit à son tour, il offre à Juliette de grands yeux noirs.

 

Et s'il fallait lever un dernier doute, c'est lorsque Charles va chercher sa promise, prenant un ascenseur vers les sous-sols d'une préfecture obscure, que se confirme la recréation du mythe. Le lecteur est sur des rails: il y aura une condition pour qu'elle se marie finalement avec Charles, Charles ne la tiendra pas, Julie fuira. Et Charles finira lapidé par des furies - un peu comme Orphée a été foudroyé par Zeus, selon la version de ce mythe relayée par Pausanias.

 

... et sa désacralisation

L'écrivain ramène le mythe sur Terre, si l'on peut dire, et le réduit à une dimension globalement humaine - tout au plus y a-t-il une once de mystère autour des locaux de la préfecture. Mais si ce lieu conserve un gardien au tempérament de Cerbère, celui-ci n'est rien d'autre qu'un fonctionnaire docile, chargé de faire barrage entre les visiteurs importuns et le préfet.

 

Bien de son temps (le nôtre, hein!), Charles se déplace en train, et paie son billet. L'auteur place sur la route de Charles un collègue d'école devenu agent de guichet SNCF, à la mentalité bien trempée. Le caractère expansif de Charles fait merveille face à ce personnage, ce qui permet au lecteur d'en savoir un peu plus sur la vie, les espoirs et les amours du jeune homme. Au guichet puis autour d'un café, leur conversation fait écho à celle mettant aux prises un adolescent aux yeux de grenouille, narquois face au christianisme, et un prêtre, en tout début de roman.

 

Enfin, la scène de lapidation qui termine le roman - introduite de manière abrupte - se déroule avec des harpies parfaitement humaines, qu'on imagine volontiers comme une bande de filles à la violence facile (ça existe aujourd'hui), peut-être vêtues de cuir. Méchantes? On n'a pas envie d'y croire totalement. Cela dit, c'est face à cette épreuve de vérité mortelle, qui donne enfin la clé du titre du roman, que le lecteur comprend à quel point Charles, alias l'Orphée moderne revisité gentil garçon, était épris de sa Juliette - dont l'auteur n'évoque plus le destin, à partir du moment où elle s'est évanouie dans la nature.

 

Certes, "Dernières pierres" est un roman court. Mais l'auteur se montre généreux. Il alterne les denses paragraphes où Charles s'observe et observe le monde et des dialogues où, parfois, les personnages s'installent dans la conversation pour de longues tirades. Sur la base d'un récit connu et revisité dans un cadre sans éclat, l'auteur réussit à offrir un récit coloré et frais, joyeux même par moments.

 

Bernard Dilasser, Dernières pierres, Paris, La Différence, 2009.

11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 19:32

Noel 1977Lu par François Bon.

 

Déconcertant roman que "Le 19 octobre 1977" de Bernard Noël! Et c'est un délice de se laisser dérouter par ce court ouvrage impossible à résumer: il ne recèle pas d'histoire au sens où l'on pourrait le concevoir aujourd'hui, alors que le roman traditionnel d'intrigues, néo-balzacien, règne en maître sur les lectures de celles et ceux qui suivent l'actualité littéraire de ce début de XXIe siècle.

 

Une manière de Nouveau roman

Dans "Le 19 octobre 1977", paru en 1979 dans sa première édition, en effet, l'auteur paraît se souvenir de certains éléments caractéristiques du Nouveau roman, entre autres dans son refus de toute circonstance exceptionnelle. Le titre lui-même est prosaïque, d'autant plus qu'il mentionne une date parfaitement ordinaire, peu susceptible de réveiller chez le lecteur un quelconque imaginaire "historique".

 

Dépourvu d'intrigue structurée, ce roman s'ouvre sur la vision d'un personnage qui achète un livre illustré dont une photo l'a accroché. Dès lors, le voyage prend le ton d'un "tropisme" à la manière de Nathalie Sarraute: ce peu de chose, un achat anodin a priori, devient tout. Cela se traduit par une approche quantitative (dimensions du livre, etc.) et qualitative, voire de finesse (échos dans le passé du personnage principal, avec des digressions sur son vécu actuel). On peut voir cela comme un "zoom avant", un regard très rapproché, mais aussi comme une manière, pour l'auteur, de faire languir son lecteur: celui-ci, tout au long de la première partie du roman, va se demander ce qu'est cette fameuse photo. La patience sera récompensée... vraiment?

 

Et enfin, s'il faut bien un personnage pour faire avancer le récit, celui-ci s'avère à peine prénommé, tout à fait ordinaire, loin des figures héroïques du roman traditionnel à la Balzac.

 

Rappel de Beaumarchais

L'aspect "tropisme" de ce roman va jusqu'à faire penser à une "folle journée" (autre titre du "Mariage de Figaro") de Beaumarchais revisitée - on se souvient qu'à sa manière, cette pièce de théâtre faisait apparaître certaines limites de la règle des trois unités. On retrouve cette interrogation dans "Le 19 octobre 1977".

 

L'action, on l'a dit, est difficile à résumer, entre achat d'un livre, violences mal expliques, dialogues philosophiques et interrogations littéraires, rencontres avec des femmes permettant à l'auteur de développer un érotisme sui generis. L'unité de lieu est en revanche respectée, au sens large: "Le 19 octobre 1977" se déroule à Paris. Quant à l'unité de temps, et c'est là qu'on s'approche le plus de l'ouvre de Beaumarchais, le lecteur a peine à croire que tout cela, toutes ces rencontres féminines ou masculines, alternant discussions, souvenirs, contacts et actes sexuels, se passe en une seule journée.

 

Le suc de la poésie surréaliste

Rien de sec cependant dans la démarche de l'auteur qui, en poète (au sens étymologique de "créateur"), illumine ses pages par un rythme de tous les instants et qui n'appartient qu'à lui. La ponctuation est malmenée à l'occasion, et les moments où le narrateur fait l'amour avec une femme sont écrits sans le "je", soulignant formellement à quel point il s'abandonne. L'oeil, image récurrente, devient métaphore du sexe féminin et invite au voyeurisme. Les blancs typographiques et les retours à la ligne savamment disséminés accélèrent la lecture, tout en lui donnant paradoxalement, sur la page imprimée, l'image d'un poème à savourer lentement. Cela, sans oublier des dialogues ébouriffants où le lecteur se perd, et qui ont des allures d'écriture automatique. Héritier du Nouveau roman, Bernard Noël le serait-il aussi des Surréalistes?

 

Au fil des pages, l'auteur s'interroge aussi sur l'art d'écrire, et surtout sur le piège des mots et de leur sens: "Il est vrai que me méfie des mots, de leur ruse, de leur relativité", lâche le narrateur, dès le début. Il est permis de penser que cette interrogation est personnelle, propre à l'écrivain lui-même autant qu'à son personnage. En effet, c'est sur le ton d'un témoignage que commence "Le 19 octobre 1977": "Comment dire: j'écris pour cesser d'écrire? A l'instant où j'entreprends ce livre..." Qui témoigne? On est prêt à croire que c'est Bernard Noël lui-même, mais rien ne le prouve indiscutablement.

 

A une date lambda, qu'on croirait choisie au hasard, l'auteur donne ainsi un caractère exceptionnel, autour d'un narrateur actif qui finit par allier Eros et Thanatos. En ce sens, Bernard Noël fait clairement oeuvre de poète, exigeant, en magnifiant un destin de son seul regard - que le lecteur est invité à partager, par connivence ou, de temps à autre, par effraction. Préfacé par un André Pieyre de Mandiargues qui joue ainsi le rôle de guide, "Le 19 octobre 1977" est un joyau littéraire aux couleurs intemporelles: il mérite d'être redécouvert et relu aujourd'hui encore.

 

Bernard Noël, Le 19 octobre 1977, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2006, préface d'André Pieyre de Mandiargues.

10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Le clavecin du musée

 

Le clavecin ce berceau des amours,

Rêve des doigts qui libéraient son âme,

Son chant joyeux baignait au long des jours

Les beaux salons enivrés de son charme.

 

Rythmes secrets qui savaient embellir

La solitude indolente des femmes

Dans les boudoirs peuplés de souvenirs...

Et qui séchaient bien souvent quelques larmes.

 

Temps oubliés! Comme tout a changé,

Ses sons n'ont plus cette saveur d'eau vive,

Dans sa vitrine il est un étranger.

 

Le clavecin brillant dans son décor

Trône au milieu des étoffes festives.

Fleur de musée... il est à demi mort.

 

Robert Parron (1925- ), dans Le Moniteur du Caveau stéphanois n° 35, Saint-Etienne, octobre 2014.

Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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