27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 21:10

hebergeur imageUn roman court, un roman dense. Il suffit d'ouvrir l'oeil pour que les détails apparaissent, évidents, vertigineux, et que le lecteur soit accroché par le fil de l'histoire de "Petite Masque", ouvrage de l'écrivaine Françoise Roubaudi - dont ce blog a déjà évoqué le recueil de nouvelles "Un plaisir acide et méchant".

 

Un fil à l'histoire

Et si je parle de fil de l'histoire, ce n'est pas par hasard. L'image du fil est omniprésente dans "Petite Masque", tel un leitmotiv obsédant. Au sens le plus évident, c'est le fil de vies trop vite coupées - on pense aux Parques -, fausses couches ou avortements, décès prématurés ou survenant en temps et heure, ou le fil de la valise qui pourrait casser, comme un mariage - tiens, tiens...

 

L'image du fil est installée dès le début, par l'entremise de cette aïeule magnanarelle, "éducatrice de vers à soie". Les fils des vers à soie font écho à ceux, surnaturels, d'une araignée (p. 23). Enfin, apparaît en fin de récit l'image d'une mercière. Métier à fils, certes. Métier en voie de disparition aussi, comme les souvenirs qui s'effacent.

 

Le droit de vie et de mort

Effacement... l'auteure invite le lecteur à voir le monde à travers le regard de Jules, alias Rosine, dont elle relate la vie. Le regard de Jules se pose avec acuité sur les êtres, puisqu'elle devient peintre spécialisée en portraits, avec talent. Peindre de mémoire sa mère, lointaine puis défunte, lui est cependant impossible. L'auteure glisse ici une tache aveugle aux accents freudiens. Jules voudrait-elle refouler sa mère dans les tréfonds de son subconscient? Elle y est parvenue, du moins en partie.

 

C'est que le personnage de la mère, de la "matriarche" voudrait-on dire, présenté par l'auteure, s'avère étouffant. "Cette femme hait suffisamment la vie pour vouloir l'empêcher partout où elle se manifeste", lit-on: la mère paraît revendiquer, à l'instar du "pater familias" romain, le droit de vie et de mort sur sa descendance.

 

Fausses couches ou avortements? A un certain moment, l'horrible vérité est lâchée - et le père, détestable vecteur d'avortements "de confort", n'y est pas étranger, il faut le dire. Dès lors, comme pour reproduire un modèle, il faudrait "faire passer" l'enfant que Jules attend... Jules s'y refuse et, ce faisant, s'affirme. Pour rester freudien à deux francs, elle tue le père - ou, en l'occurrence, la mère. Et, dans la foulée, passe outre une manifestation en faveur de l'avortement, tenue à la sortie de son mariage.

 

La confusion des genres

Un père falot, pas du tout réactif face à la demande de divorce de sa femme, n'est-ce pas contraire à l'image du mec viril et responsable qu'on aimerait plus souvent voir? En face, l'auteure met en scène une femme qui, dans le ménage, porte la culotte. L'image de la virilité dominante et sûre d'elle en prend un coup...

 

Face à cette figure d'homme incomplète, actrice d'un "mariage raté", arrive un gars jeune et humble, le jardinier, dont le rôle est d'assumer sa responsabilité en mariant Jules, qu'il a engrossée. Ce qui ne l'empêche pas de verser une larme - dès lors, l'idée stéréotypée qu'un homme ne pleure jamais en prend un coup, à son tour...

 

... les genres se confondent d'emblée dans le nom de "Jules", qui est une fille nommée Rosalie pour l'état civil. La confusion des genres intervient aussi dans les mots, jusqu'au titre: "Petite Masque" sonne comme une faute de français, puisqu'un masque, c'est masculin. C'est déstabilisant; mais c'est aussi parfaitement expliqué et justifié.

 

Le goût du beau mot

"Le mot juste est magnanarelle. Joli mot. Local, vieilli, mais joli, précise la mère". Ce n'est qu'une phrase, mais elle indique l'attention que l'auteur porte aux mots, à leur beauté et à leurs strates de sens. On trouvera extraordinaire, par exemple, la merveilleuse série de synonymes de "rouge" figurant en page 17, porteuse d'une réelle opulence. Et puis, en d'autres lieux, il y a cette volonté d'"étouffer les mots tranchants"...

 

Cette attention va jusqu'au soin apporté à certaines répliques. Par la segmentation et par la ponctuation, l'auteure leur donne un rythme, disséquant chaque accent, chaque intonation. Il y a ainsi de la force dans certaines phrases, coupées par des points, des virgules, déconstruites pour mieux en révéler le sens profond.

 

Tout en finesse, "Petite Masque" conquiert le lecteur par une écriture fine, pesée au trébuchet, où chaque mot porte et frappe au coeur. On ne sort pas indifférent de la découverte de la destinée de Jules, telle que la dépeint ce court roman à la finesse de dentelle.

 

Françoise Roubaudi, Petite Masque, Genève, Encre Fraîche, 2011.

 

Le site de l'éditeur.

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 21:04

hebergeur imageLu par Allie, Blablablamia, Cornwall, Ghislaine Borie, Jacques Teissier, Hannibal Lecteur, Oncle Paul, Passion de lecteur, Pierre Faverolle, Sweetie.

Défi Thrillers et polars.

 

... les deux, mon colonel! Une coucherie de trop et l'on touche aux hautes sphères, où ça chauffe vite pour le matricule des anges, si j'ose ainsi m'exprimer. C'est ce que Fitz apprend à ses dépens dans le cadre du troisième roman qui le met en scène, "Mais je fais quoi du corps?", ouvrage signé du prolifique écrivain Olivier Gay. Sexe et politique: une association fréquente, que l'auteur revisite avec bonheur.

 

Pour ceux qui le connaissent, le titre fait penser à "Que veux-tu qu'on fasse du corps?" d'Antoine Geraci; mais si ces deux ouvrages mettent bel et bien en scène des morts suspectes débouchant sur une intrigue policière, la comparaison s'arrête là, tant le sens donné à ces phrases fort proches est différent d'un auteur à l'autre. Si Antoine Geraci exploite son titre comme élément d'implication d'un innocent au nom de l'amitié, Olivier Gay utilise le sien comme leitmotiv obsédant, dans une intrigue plutôt corrosive pour les amitiés de toujours.

 

Fitz est de retour!

Ah, le fameux Fitz... alias John-Fitzgerald Dumont! Le lecteur le retrouve avec plaisir: c'est un dealer à la petite semaine, on le sait. Dépourvu d'ambition autre que de pouvoir vivre de son petit métier, confortablement mais sans se forcer, c'est une figure d'antihéros. En le plongeant dans des situations improbables où il a régulièrement le dessous, l'auteur démontre, par contraste, que l'exploitation des ressources qu'on a en soi permet de se surpasser. Avec l'aide des amis, au besoin: le lecteur retrouve avec plaisir Deborah et Moussah, les amis indéfectibles (mais pour combien de temps?) de Fitz.

 

L'adultère est un thème littéraire de toujours. L'auteur le revisite en caricaturant de façon spectaculaire l'image du mari jaloux: on n'est plus à l'ère de la vendetta corse, et le cocu a les moyens de mettre le paquet. Après l'intrigant prologue, la scène d'ouverture est aussi classique et caricaturale à la fois: elle met en scène Fitz et Daniela au lit, un lendemain d'hier. On se souvient que certains films de James Bond commencent comme ça...

 

Bien de son époque

En revanche, le volet politique de ce roman ancre celui-ci dans notre époque, résolument - l'arrière-plan est celui des années 2012/2013, François Hollande est président de la république française et il est question de faire passer le mariage pour tous. L'auteur a la sagesse de ne pas prendre parti à ce sujet, mais de le présenter discrètement en arrière-plan, juste pour indiquer l'époque - et y adosser les personnages de Georges Venard et Jérôme Sultan. Je vous laisse découvrir comment...

 

Et qui dit époque contemporaine dit technologies modernes. "Mais je fais quoi du corps?" en est truffé; là, l'auteur interroge le lecteur sur la manière dont il vivrait sans téléphone portable, sans Internet accessible partout: son personnage va se trouver privé de ses ressources, et même contraint à devoir utiliser des cybercafés, et même des cabines téléphoniques (euh, comme moi, tiens!). Les problèmes deviennent vite très concrets...

 

Le style de l'auteur est celui qu'on lui connaît, alerte, drôle ou ironique de temps à autre, voire imbibé d'un soupçon de cynisme bien placé. Cela, surtout à l'encontre de Fitz, le narrateur, qui sait parler de lui-même de façon à se rendre attachant malgré un profil où les petits défauts pèsent leur poids.

 

Au final, "Mais je fais quoi du corps" ne dépare pas la trilogie des romans mettant en scène John-Fitzgerald Dumont: fondé sur quelques éléments éprouvés revus avec originalité, l'ouvrage est solide et bien ficelé. Quelques allusions précises aux deux autres romans devraient inciter le lecteur à s'y plonger. Perso, j'ai déjà lu "Les talons hauts rapprochent les filles du ciel"...

 

Olivier Gay, Mais je fais quoi du corps?, Paris, Editions du Masque, 2013.

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 20:51

hebergeur image... on redécouvre ce classique au gré de l'imposant billet que Lili Galipette leur consacre! Je vous invite à le découvrir ici:

 

Michel Zévaco, Les Pardaillan.

 

Une participation de 3900 pages, dix tomes, rien de moins... merci! Et bravo! Et je le rappelle: le Défi des Mille court toujours!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi des Mille
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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Aux abeilles

 

Voici du romarin, des graines de pavots,

Du trèfle, un plant de thym et des fleurs de pêcher

Et quelques raisins secs sur les pampres nouveaux.

Chères abeilles, c'est pour vous. Que vos travaux

Se poursuivent en paix sous un limpide ciel,

Que le fermier qui construisit votre rucher

Avec Pan, votre ami, savoure votre miel,

Et lorsqu'il saisira, entouré de fumées,

Vos beaux rayons, que sa main sage, ô bien-aimées,

Vous laisse avant l'hiver, pour prix de tant d'efforts,

Une petite part de vos propres trésors.

 

Zonas de Sardes (Ier siècles avant J.-C.). Dans Marguerite Yourcenar, La Couronne et la Lyre, Paris, Gallimard, 1979.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 23:01

hebergeur imageLe site de l'auteur.

Défi Rentrée littéraire 2014.

 

Il y a volontiers une part de voyage dans les romans de Mikaël Hirsch - voyage dans le temps avec "Le Réprouvé", voyage au Japon avec "Les Successions". La ville de Brest elle-même est bien observée dans "Avec les hommes". Mais l'auteur n'est jamais allé aussi loin dans l'exotisme qu'avec son cinquième roman, "Notre-Dame des Vents". Celui-ci transporte en effet son lectorat aux îles Kerguelen. Rien de moins! Cela commence comme une histoire d'amour et s'achève sur un trou noir... qui pourrait être le prélude à un voyage au centre de la Terre.

 

challenge rl jeunesse

Tout commence par une lettre mystérieuse, qui va accrocher le lecteur parce qu'elle pose plein de questions: de qui parle-t-on? Qui est Alexis? Qui est Philippe? Et qui est Joanne Apfel? En quelques pages de prologue, l'auteur présente son programme, dans un esprit d'exposition typique. Le geste du papier chiffonné dans la main de Joanne, montré en très gros plan, ouvre la porte à l'émotion: geste de dépit, de tristesse, de colère? Les réponses viendront en leur temps... mais l'impatience du lecteur suffit à lui faire tourner les pages.

 

L'auteur a-t-il fait le voyage aux Kerguelen? Le lecteur peut se le demander. La recréation des lieux paraît en effet crédible et réussie. Après avoir lu l'ouvrage d'Alexandra Marois, on retrouve certains emplacements devenus familiers, et l'on entend aussi parler les hommes, confinés sur l'île: le jargon tafien est présent dans "Notre-Dame des Vents", sans lourdeur: l'auteur lui ouvre l'accès à la littérature, avec un grand naturel.

 

Les relations entre les personnes venues de France, regroupées par activités, sont également dépeintes - avec l'intrusion d'un groupe de Chiliens errants, en situation irrégulière. Sont-ce des trouble-fête, des facilitateurs, des criminels? L'auteur les voit avant tout comme des êtres humains, nostalgiques d'un pays qu'ils ont quitté malgré eux, alors que les Français en mission à Kerguelen s'y trouvent par choix. Reste que pour tous, la vie à Kerguelen n'a rien d'évident, et l'auteur esquisse avec bonheur certains fragiles équilibres entre les humains.

 

L'auteur dépasse la simple description des lieux en donnant du sens à ceux qu'il décrit, et en particulier à l'église Notre-Dame des Vents, construite entre 1957 et 1958 à Port-aux-Français. Il lui trouve un rôle de frontière poreuse entre les territoires respectifs des groupes de population d'Alexis et de Joanne, des groupes qui ne se mélangent guère mais trouvent un point de contact dans les sentiments que ces deux personnages partagent. De même, l'église représente un point de contact problématique entre le monde terrestre des sciences, rationnel et athée s'il en est, et celui de la possibilité d'une spiritualité, d'un surnaturel - le point de contact étant concrétisé par les offices religieux, rituels faits avec les moyens du bord.

 

La deuxième partie du roman bascule cependant dans des lieux moins évidents, qui ouvrent la porte sur les coulisses de la recherche scientifique, pas toujours connues des chercheurs eux-mêmes, même s'ils sont en mission aux îles Kerguelen. Les allusions aux événements qui ont marqué la vie politique de l'année 1995 sont bien là, de même que les références au réchauffement climatique qui menace le délicat équilibre de la nature sur Kerguelen - l'auteur mentionne le chou de Kerguelen, mais évoque aussi la régulation de la population d'espèces importées par l'homme et retournées à l'état sauvage: rats, souris, bovins... Ils font écho aux pages d'un journal rédigé en 1975 et caché - avec cependant l'espoir réalisé d'une retrouvaille: cet objet fait figure de bouteille à la mer.

 

Ce journal, cette "bouteille de papier", fait écho à d'autres bouteilles à la mer, qui finissent par envahir le décor de manière quasi surréaliste. L'auteur place du reste une clôture de fil de fer barbelé entre le monde scientifique et rationnel de Port-aux-Français et cet univers étrange sur lequel son roman s'achève: des montagnes de bouteilles, et un grand trou noir. Et une disparition mystérieuse, annoncée dans le prologue.

 

Terre méconnue, peu courue par les écrivains, les îles Kerguelen deviennent ainsi le lieu de tous les possibles pour l'auteur qui s'y intéresse, de même qu'elles sont une terre vierge où beaucoup de choses restent à nommer et à découvrir. Sous la plume de l'auteur, elles peuvent aussi devenir, mine de rien, un espace où les puissances scientifiques du monde complotent ou s'affrontent. Autant dire que "Notre-Dame des Vents" est un roman d'une grande richesse, qui exploite toutes les possibilités que recèle le décor d'une île reculée. Voyageur, scientifique et fantastique, ce roman s'inscrit avec succès dans une tradition littéraire qui compte Jules Verne ou Edgar Allan Poe parmi ses représentants.

 

Mikaël Hirsch, Notre-Dame des Vents, Paris, Intervalles, 2014.

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 20:22

hebergeur imageLu par Audrey, Dorothée, La Walkyrie, Mélusine.

Défi Polars et thrillers

Le site de l'éditeur

 

"Historico-déconnant": le nom de la collection où a paru "Le père Denoël est-il une ordure?" est on ne peut plus pertinent. L'auteur de ce roman humoristique, Gordon Zola, revisite à sa manière - celle du "poilar", le polar poilant - l'un des mystères de l'histoire de l'édition parisienne: la mort par balle de Robert Denoël, connu pour avoir été le premier éditeur de Louis-Ferdinand Céline. Force est que de retrouver ce personnage dans un contexte burlesque après l'avoir croisé dans le grave "Sigmaringen" de Pierre Assouline, ça fait quelque chose...

 

Le rire et le sérieux

Alors certes, les deux auteurs explorent une période similaire, celle de la Seconde guerre mondiale, "Le père Denoël est-il une ordure?" trouvant son contexte juste après celui de "Sigmaringen". Chacun dans leur domaine, les auteurs de ces deux romans s'avèrent virtuoses, excellents même.

 

hebergeur image

Gordon Zola fait rire, certes, et là, il est dans son rôle; mais son ouvrage s'appuie sur une documentation sérieuse, l'auteur étant allé au bout de ce qu'il pouvait trouver dans des archives parfois interdites d'accès. Certains documents sont reproduits. Sont-ils vrais ou inventés? En parcourant ces coupures de presse, on pense volontiers à certaines pages de la série "Eraste Fandorine" de Boris Akounine. Dès lors, l'humour sert de support à la réflexion: "Quand ce qui prête à rire donne à penser", lit-on en page de garde. Sage avertissement.

 

Suivez le cheveu...

Pour un polar poilant, quoi de plus évident que d'écrire quelques pages sur les femmes collaboratrices tondues à la fin de la Seconde guerre mondiale, dans le cadre d'une justice expéditive? L'auteur admet le côté détestable d'une telle manière de procéder, relevant de façon claire que les résistants de la dernière heure ont été les plus ardents tondeurs.

 

Mais c'est quand même le cheveu qui constitue, si j'ose dire, le fil rouge de l'humour de ce roman. Cela commence de façon hénaurme avec la création d'une permanence téléphonique nommée "SOS femmes tondues", dont l'ambiance rappelle immanquablement un film fameux avec Anémone et Thierry Lhermitte. De manière plus fine, l'auteur exploite à fond les manettes le champ lexical du cheveu, de bout en bout du roman, quitte à oser l'à-peu-près afin de déborder un peu. Il y a même un coiffeur qui traîne par là - et qui raconte des histoires à la Montaigne.

 

Jeux de mots avant tout

C'est que le jeu de mots, éventuellement tiré par les cheveux, domine dans "Le père Denoël est-il une ordure?". Il se décline en logorrhées savoureuses qui s'étendent sur de longs paragraphes - le lecteur est servi, à tel point qu'il lui faudra peut-être relire plusieurs fois lesdits paragraphes, éventuellement à haute voix, afin d'en savourer à la fois le poivre et le sel.

 

Les jeux de mots concernent aussi les noms des personnages inventés, ce qui permet de les distinguer des personnages réels - même si ceux-ci, à leur tour, voient leurs patronymes déformés ou utilisés pour d'autres blagues. A ce titre, Gaston Gallimard en prend pour son grade, par l'entremise d'un personnage secondaire percutant nommé Hubert Guth. Enfin, les contrepèteries sont fort présentes; on en vient à les soupçonner un peu partout. Ainsi naît une musique à la San-Antonio, une poésie rythmée par le verbe que l'auteur tord jusqu'au bout en vue de faire rire, avec succès.

 

Rien d'une plaisanterie... quoique!

Telle qu'elle est construite, l'intrigue est finalement assez simple. L'auteur use commodément d'un policier pas très futé, Ducourthial, pour donner une marge de manoeuvre à son personnage principal, un avocat parisien bien versé dans la casuistique nommé Lucien Bonplaisir (tout un programme!). Elle laisse aussi toute la place disponible à un humour verbal désopilant, graveleux à l'occasion (ah, l'esprit gaulois!), que le lecteur attentif saura débusquer dans les moindres recoins.

 

Cela, sur une idée de départ qui n'a rien d'une plaisanterie: après tout, c'est de la mort violente d'un éditeur qu'il s'agit. L'auteur de "Le père Denoël est-il une ordure?" apporte ainsi sa contribution, imaginaire mais construite et jamais rasoir, à une affaire qui n'a jamais été vraiment élucidée et qui, apparemment, touche quelques personnalités importantes du monde politique de l'immédiat après-guerre. A lire, à rire, à réfléchir, voudrait-on dire. Et - oui - on peut, en se disant que le roman n'est qu'une manière parmi d'autres de montrer le réel, surtout s'il s'obstine à se cacher.

 

Gordon Zola, Le père Denoël est-il une ordure?, Paris, Le Léopard démasqué, 2013.

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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 16:06

hebergeur imageLu par Mimi.

Le blog de l'éditeur.

 

Constance est une quadragénaire, célibataire endurcie. Mais pas assez pour s'interdire de traîner sur Meetic. Un tel personnage est suffisamment riche pour que Véronique Fiszman, pianiste et romancière, s'en empare et décrive sa destinée. Cela, en revisitant avec intelligence, si ce n'est avec subtilité, les genres de la romance et de la comédie sentimentale à l'américaine.

 

A la romance, façon Harlequin, l'auteure emprunte le vieux procédé consistant à rendre une employée médicale subalterne (en l'occurrence une manipulatrice dans un cabinet de radiologie) amoureuse de son patron, radiologue, un vrai médecin, avec tous les diplômes et le statut social qui vont avec. Ici, le couple à construire s'appelle Constance et Marc. On le sent venir; dès lors, l'auteure emprunte à la comédie sentimentale le fait que si l'on sait où l'on va aller, l'intérêt réside dans la manière dont les deux amoureux vont tomber définitivement dans les bras l'un de l'autre. Un soupçon de marivaudage fait le reste.

 

L'auteure construit Constance avec une adresse qui laisse pantois, en choisissant la mise en situation. Relatant un premier rendez-vous, le premier chapitre de "L'Ivresse de la bascule" s'avère très bon: le lecteur y découvre une Constance qui se contrôle en permanence, héritière d'un certain atavisme, à mille lieues d'une spontanéité qui aurait été plus propice à la naissance de sentiments. Mine de rien, l'auteure installe aussi une ambiance sensuelle qui va parfumer tout le roman, en accordant une attention constante aux parties du corps de Constance, à ses vêtements et à ce qu'ils (dé)voilent. Piégé avec délices, le lecteur trouvera Constance appétissante... et se demandera dès lors pourquoi personne, dans l'environnement romanesque, ne pense pareil. Personne, sauf...

 

... le fameux Marc. L'auteure le construit de façon à ce qu'il ait l'air presque indésirable: certes, il a le statut social d'un médecin, mais il est marié et volage ("en manque de Constance", suggère l'auteure, consciente d'un double sens que seule une majuscule tranche), et aime montrer sa richesse. Ce que l'auteure souligne par un usage discret mais efficace du "namedropping": à plus d'une reprise, elle fait se confronter la Fiat de Constance et la Mercedes du médecin, affirmant ainsi des statuts sociaux différents.

 

Marc est par ailleurs affublé d'une épouse qui est une sacrée bonne femme - le lecteur pourra à raison la trouver excessive, caricaturale. Elle s'est approprié la bite de son mari: "Le soir de leur mariage, elle lui avait dit, froidement, alors qu'il allait la pénétrer: À partir d'aujourd'hui, cette queue m'appartient. J'en ai l'exclusivité. Si tu avais le malheur de la tremper ailleurs, il n'y aurait aucune possibilité de rattrapage." (p. 37) Femme entière jusqu'à l'excès, capable de sauver les apparences quand même (scène d'anniversaire, digne du meilleur des vaudevilles), elle réagira de façon extrême (mais y croit-on?) à l'idée de se séparer de Marc...

 

Ces outrances font partie d'un dispositif ironique que le lecteur capte dès les premières pages de "L'Ivresse de la bascule". D'emblée, on est en effet dans l'excès: excès de contrôle pour Constance, excès de femmes pour Marc, excès de cancans pour les collègues de Constance, qui constituent un choeur de commères savoureux emmené par Bernardine. Alors certes, le lecteur va devoir accepter quelques longueurs, en particulier celles qui relatent les vicissitudes managériales liées à la fusion de deux cabinets médicaux de province. Mais celles-ci seront vite surmontées: "L'Ivresse de la bascule" se lit rapidement, d'autant plus que le lecteur sait assez vite où il va. Et quels bras vont finir par définitivement s'étreindre.

 

Véronique Fiszman, L'Ivresse de la bascule, Paris, Leo Scheer, 2011.

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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

LIBÉRÉES

 

Un cri peut-être nous aurait libérées l'une de l'autre

de cet amoncellement contre nous

d'années sourdes

nous aurions pu nous attabler

autour de la souffrance des choses

nous réchauffer ensemble le pli des mains

évitant de faire déborder les phrases

sous le vieux soleil des vitres

nous aurions pu

 

reste son corps à l'angle du sommier

à peine une voix qui parle

dans l'absence éteinte des arbres

 

Claire Genoux (1971- ), Faire feu, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2011

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 20:42

hebergeur imageItzamna revient avec le premier roman d'un auteur bien connu, Pierre Lemaître, dont elle commente "Travail soigné". Perso, j'aime bien le titre... Je vous invite à découvrir son billet:

 

Pierre Lemaître, Travail soigné

 

Bonne découverte et bon dimanche!

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 19:59

hebergeur imageLu par Anniemots, Argali, Bernard Morlino, Bigmammy, Cathe, CathJack, Eric, Etats et empires, Eva Sherlev, FCardi, Fernando Couto e Santos, Jamais sans un livre, Jean-Michel Olivier, Libellus, Marie-Claude Jarrias, Nicole, Passion des livres, Pierre Maury, Serendipity, Trois Bouquins, Vendanges littéraires.

Le blog de l'auteur.

 

Il ne se passe pas grand-chose dans "Sigmaringen", le dernier roman de Pierre Assouline. Enfin, vraiment? En décrivant l'ambiance de fin de règne qui prévaut à Sigmaringen durant les huit mois où les personnalités du régime français de collaboration y ont vécu (1944-1945), l'auteur offre un regard perçant sur un petit monde qui vit en vas clos, et où la moindre des choses, dissension, vol de services, identité du chantre à la messe, etc. prend tout de suite des dimensions d'affaire d'Etat.

 

Engluée dans l'ennui, la non-action est observée par Julius Stein, le majordome du château de Sigmaringen, qui s'occupe de faire fonctionner les lieux. Cela l'amène à se mettre au service de Pétain, de son entourage et des invités (parmi lesquels un certain Louis-Ferdinand Céline), comme s'il était au service des Hohenzollern, occupants du château depuis toujours, évacués sans ménagement par un régime nazi crépusculaire. Julius Stein est-il réel, est-il inventé? L'auteur s'offre, avec lui, l'occasion d'un regard à la fois très proche et aussi peu impliqué que possible. La distance n'est cependant pas exagérée: Julius Stein est bien le narrateur, ce qui crée un soupçon de proximité avec le lecteur. Cela, d'autant plus que sa voix sonne vrai même si elle est propre et bien policée - on croit deviner l'uniforme impeccable rien qu'à l'entendre parler.

 

On sent que Julius Stein, bien que francophile, n'est pas tous les jours heureux de servir les occupants du château et n'a guère d'accointances avec le régime nazi; difficile, cependant, de savoir ce qu'il pense vraiment - l'auteur le rend fort discret à ce sujet, ce qui fait contraste avec les paroles pas toujours amènes qui échappent au personnel de maison. Enfin, à voir évoluer Julius Stein, on ne peut s'empêcher de penser au majordome impénétrable des "Vestiges du jour" de Kazuo Ishiguro. Une référence, parmi d'autres, que l'auteur assume pleinement.

 

L'auteur organise sa narration de façon rigoureusement chronologique. C'est classique; mais c'est sans doute aussi la meilleure manière de montrer le déclin progressif de la société mise en scène et la marche vers la fin du nazisme. Et aussi de donner l'impression qu'au rythme où les Alliés avancent, un piège se referme insensiblement sur ceux qui se sont engagés dans le régime de Vichy et y ont assumé des responsabilités avec ardeur.

 

Les petites affaires qui occupent le château de Sigmaringen prennent vite d'importantes dimensions, ai-je dit. C'est là que réside tout l'art romanesque de l'auteur, capable de captiver, voire de créer du suspens avec peu de chose. La plupart des personnages sont bien réels, et l'auteur ne manque pas d'en brosser le portrait littéraire, savoureux mine de rien, saisissant en tout cas, à mesure qu'ils arrivent au château. Progressivement, les rapports de force s'installent, le gouvernement réuni fait semblant d'oeuvrer - le journal "La France", diffusé au château, fait ici figure de dérisoire effort de propagande... à l'usage de qui? Romanesque également dans la répartition de certains rôles: il y a des espions dans ce livre, et aussi des traîtres, et même des amants.

 

Enfin, un certain humour, très discret mais indéniable, affleure régulièrement. Cela va de certains surnoms à l'une ou l'autre remarque. Cela, jusqu'à la finale, où résonne "Douce France", chanson de Charles Trenet interprétée par un Allemand lors d'une noce en France. Cela m'a paru ambivalent, sur le moment: est-ce un geste d'amitié entre les anciens peuples ennemis ou une improbable nostalgie de la France occupée? La fin du chapitre donne la réponse... Enfin, l'auteur serait-il en train de nous dire, à l'instar de Beaumarchais, qu'en France, tout, même les moments les plus sombres, finit par des chansons? A méditer...

 

Pierre Assouline, Sigmaringen, Paris, Gallimard, 2014.

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"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."

Marc BONNANT.

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Vers la gloire

Ils parlent de nous...

Lisabuzz.com parle de Fattorius :

"Tantôt drôles, tantôt émouvants, toujours enrichissants, les posts écrits par Daniel Fattore font du blog
Fattorius un grand espoir du web de demain. Il s agit, parait-il, du blog dont les lecteurs disposent du QI le plus élevé. Cela ne m'étonnerait pas. Pourvu que Daniel Fattore ne s'arrête jamais de nous régaler ! signé http://blog.lisabuzz.com"

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