31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 18:54

hebergeur imageFin juillet. Vous en avez marre du cagnard, du soleil qui cogne, des atmosphères moites. Vous aimez l'exotisme, le vrai, les climats difficiles, le vent, les amplitudes thermiques faibles (genre de -10°C à +16°C, gentil, hein...) et les destinations exclusives, difficilement accessibles. Alors sans doute aimerez-vous le petit voyage que l'ethnologue Alexandra Marois propose dans son étude "Les Iles Kerguelen, Un monde exotique sans indigène". Paru en 2003 aux éditions L'Harmattan, c'est un ouvrage bref, aux ambitions qu'on devine universitaires même si le contexte de sa rédaction (étude de commande, papier de recherche, mémoire de maîtrise, fondement d'une thèse de doctorat) n'est pas précisé. Il a ses limites, mais permet quand même au grand public d'avoir une première idée de ce qui se passe dans ces territoires reculés - qui appartiennent, rappelons-le, à la France.

 

Limites? L'auteure en est elle-même consciente, et l'annonce d'emblée dans sa préface: elle n'a pas pu se rendre aux îles Kerguelen pour constater de visu, dans le cadre d'un travail de terrain de quelques mois, la vie dans un contexte humain dont elle a su cerner toute la particularité. Cela a imposé une méthode de recherche fondée essentiellement sur les documents (en témoigne l'intéressante et abondante bibliographie) et les entretiens - on devine en particulier les personnalités de deux personnes passées par Kerguelen, Alexandre Céalis et et Patrick Polker. Reste que la préface souligne aussi l'importance d'une telle étude, reconnue par celles et ceux qui ont vécu aux Kerguelen l'espace d'une mission.

 

Environnement spécifique, sans indigènes? L'auteur cerne bien cette spécificité des lieux, peuplés d'habitants temporaires uniquement (pas plus de 16 mois) et s'efforce d'identifier ce que cela peut impliquer en termes d'organisation, d'émergence d'une culture commune et de modalités de vivre-ensemble.

 

La description de la population s'avère détaillée, et dessine les contours des clivages sociaux qui naissent dans l'archipel: même si la population est peu nombreuse, elle est suffisamment segmentée pour des cultures diverses se fassent jour et se frottent. Il y a là des militaires, des chercheurs présents par choix (hivernants et campagnards d'été, avec une hiérarchie), des Réunionnais venus pour nourrir leur famille malgré les conditions difficiles, des techniciens... Sans plonger aux racines du fait, renvoyant partiellement à ses sources théoriques (notion de "consensus formel", formulée par l'ethnologue Maurice Duval), l'auteure identifie et décrit ce qu'elle appelle "l'esprit de mission", qui est un sens de la mission indispensable lorsqu'on se trouve en des lieux très, très reculés. L'existence d'un humour spécifique est également évoquée par l'auteur; les documents utilisés et reproduits la confirment.

 

L'auteure met aussi en évidence tout ce qui permet de construire une identité commune, considérée comme un ciment nécessaire. Outre l'humour, il y a les rituels tels que la Mid Winter, carnaval qui a lieu aux environs du 21 juin, jour le plus court de l'année dans les terres australes. L'auteure note en revanche que Noël est à peine fêté, attribuant cette omission au fait qu'il ne vaut pas la peine de célébrer une fête familiale loin des siens.

 

Il y a aussi le développement d'un langage spécifique. Celui-ci relève certes du jargon professionnel, mais le dépasse aussi, allant jusqu'à désigner des choses du quotidien, ou à dévoyer des mots du français standard afin de les adapter aux réalités du terrain. Cela, non sans un certain humour: ainsi, le responsable administratif des lieux s'appelle le Disker (et non disquaire... responsable du district de Kerguelen); sa femme (ou la femme qui occupe cette fonction le cas échéant) sera tout naturellement la Diskette, et leur logement est volontiers surnommé la Discothèque. L'auteure pose aussi que l'inventivité verbale touche les surnoms donnés aux habitants de l'île, des surnoms fondés sur les caractéristiques des personnes - un peu comme le vulgo donné aux membres d'une société d'étudiants suisse. Le lecteur aurait aimé, sur cet aspect, avoir quelques exemples...

 

En quelques regards rapides qui sont autant de pistes de recherche, l'auteure donne un aperçu de ce que peut être la vie aux îles Kerguelen. Celui-ci passe aussi par l'évocation de l'histoire particulière des lieux. Quelques aspects sont brièvement effleurés, par exemple la gestion des conflits, qui passe par le "daubage" - variante locale de la langue de vipère... Pour une première approche du sujet, "Les îles Kerguelen, un monde exotique sans indigène" s'avère excellent, d'autant plus que pour un ouvrage universitaire, son écriture est simple et que la structure de l'ouvrage est clairement construite. Le propos est, enfin, complété par deux lexiques du langage "taafien" (des TAAF, Terres australes et antarctiques françaises), reflets de deux visions du monde des îles Kerguelen: si celui d'Alexandre Céalis est sérieux et factuel, celui de Patrick Polker accorde une belle place à l'humour et aux impressions personnelles face aux mots.

 

Alexandra Marois, Les îles Kerguelen, un monde exotique sans indigène, Paris, L'Harmattan, 2003.

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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 20:04

hebergeur imageJ'ai découvert l'écrivaine ligérienne Carole Dailly et ses écrits le 14 octobre 2011, très exactement. Je me souviens d'avoir assisté à une lecture qu'elle a donnée de ses oeuvres. C'était, si ma mémoire est bonne, à l'"Atelier du coin", galerie associative stéphanoise. En tout cas, cette lecture à l'ambiance familiale m'a permis de découvrir un nouvel auteur... parent, sans le savoir, d'une de mes nouvelles. Et aussi d'une nouvelle signée Danielle Akakpo. On devrait fonder un club...

 

Les nouvelles soeurs

... En effet, la première nouvelle de son recueil "Quelques-uns d'entre nous", que je vous conseille, amis visiteurs de ce blog, commence par la phrase "J'ai failli perdre mon sang-froid". C'est avec cette entame de récit que l'on reconnaît les participants à un concours organisé il y a de nombreuses années par les éditions Abribus - ce fut, pour ma part, mon premier concours.

 

J'ai imaginé, pour ma part, une partie de poker intitulée "Sang froid" - la deuxième nouvelle de mon livre "Le Noeud de l'intrigue". Sur la même base, Danielle Akakpo a construit le portrait d'"Aldo le Macho", à découvrir dans son recueil "Elles et eux" (éditions Ecriture et partage, 2006). Carole Dailly, quant à elle, relate toute une histoire autour de ce début imposé. Une histoire toute de délicatesse, présentant une personne âgée qui s'efforce, par tous les moyens, de faire en sorte que ses funérailles ne coûtent rien à sa descendance. Cette nouvelle recèle donc un peu de calcul dans un domaine auquel peu de gens osent s'attaquer; mais elle est surtout empreinte d'une tendresse mêlée de gravité.

 

Autour du grand âge

L'auteure de "Quelques-uns d'entre nous" met volontiers en scène des personnages de grand âge, et met en scène certaines spécificités de cette catégorie de population. Le syndrome de Korsakoff lui donne par exemple l'occasion de dresser le portrait d'un vieillard qui en est atteint, dans sa nouvelle "Un présent". Son tour de force? Mettre en scène la perte de mémoire, en créant un rythme à l'aide d'un bout de dialogue répété à plusieurs reprises, la répétition reflétant le caractère brutal de cette maladie qu'on ne peut guérir. Ce bout de dialogue concentre l'essentiel de la maladie, à savoir l'impression que tout va bien pour le patient, les trous de mémoire et l'espoir de s'en sortir - et de quitter la prise en charge assumée par un foyer. Mais aussi, en creux, le mensonge auquel l'entourage est contraint...

 

L'auteure excelle aussi à mettre en scène les petits plaisirs du grand âge, par exemple dans la nouvelle "Pierre" - empreinte à la fois d'une certaine résignation, liée à l'acceptation des contraintes de l'âge, mais aussi d'une manière inattendue d'aborder la vie et, tant qu'à faire ce qui vient après. L'intergénérationnel n'est pas loin, témoin la nouvelle "Le secret".

 

Quelques techniques récurrentes

"Un présent" représente sans doute la nouvelle qui illustre le mieux, dans ce recueil, l'utilisation habile de la répétition: le tronçon de dialogue récurrent compose un leitmotiv, un élément auquel on revient volontiers.

 

Cet usage des répétitions prend une autre forme, celle de l'anaphore, dans "Il a neigé". Anaphore qui fait évoluer le sens de la nouvelle, progressivement, rythmant un portrait dont le souvenir des Amérindiens constitue le contrepoint. Le lecteur goûtera ici l'attention portée aux flocons de neige et à leur fragilité.

 

De la résignation

Résignation, ai-je dit. Celle-ci apparaît dans toute son ambivalence dans la nouvelle "Passer l'éponge". Le lecteur découvre ici un texte ambivalent. Certes, il s'ouvre comme un hymne aux vertus du ménage, enthousiaste, presque exagéré, porté par le fil rouge d'une petite voix qui suggère d'aller encore plus loin dans le nettoyage. Pour le lecteur, la chute de la nouvelle sera rude; mais le personnage mis en scène, qui endosse le rôle de narratrice, paraît s'accommoder fort bien de son destin et de son engagement de ménagère. Dès lors, l'on s'interroge: la narratrice se passionne-t-elle pour les activités ménagères par engagement délibéré ou parce qu'il le faut bien, quitte à se motiver de façon artificielle?

 

Engagement également dans "La Source": l'auteure se met dans la peau d'une religieuse qui a ses petits plaisirs inavouables. Ceux-ci - et c'est le mérite de cette nouvelle - n'ont rien de scandaleux, mais la force qu'ils revêtent dans le cadre austère d'un monastère paraît immédiatement peccamineuse à la narratrice. Celle-ci convainc le lecteur lorsqu'elle expose les raisons qui l'ont amenée à devenir soeur: plus qu'un refus de la société, sa démarche se veut une manière d'apporter une dimension supplémentaire à celle-ci: celle de la prière.

 

Chaque nouvelle, enfin, adopte sa propre musique. Cela va jusqu'à la mise en scène d'un singe dans "Le Singe" - qui revêt pour le coup un verbe presque trop sage. Le souci de trouver le verbe de chacune et de chacun des personnages de ce recueil est à mettre à l'actif de celui-ci; il est garant d'une certaine diversité, et d'une musique sans cesse changeante au fil des pages. Le lecteur s'identifiera sans nul doute aux personnages fort quotidiens qui hantent les pages de ce recueil, souvent plus souriants que ce que suggère l'austère couverture de ce livre. Cela, comme son titre le promet: "Quelques-uns d'entre nous".

 

Carole Dailly, Quelques-uns d'entre nous, Veauche, Eastern Editions, 2011.

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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 19:29

hebergeur imageFidèle du Défi premier roman, Argali revient avec deux participations. L'une est consacrée à Valentin Musso, l'autre à Pierre Lemaître. Pour découvrir les billets, c'est là:

 

- Valentin Musso, La ronde des innocents

- Pierre Lemaître, Travail soigné

 

Merci pour ces deux participations!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 20:12

hebergeur imageLa fidèle blogolectrice Sharon propose pas moins de trois nouvelles participations au Défi Premier roman - merci pour cette générosité! Sur son blog, il est donc question des ouvrages suivants:

 

Sophie Van der Linden, La Fabrique du monde - "Un roman très touchant et très juste".

Arthur Loustalot, La Ruche.

Selva Almada, Après l'orage - "Une réussite".

 

Je vous invite à découvrir ces billets en cliquant sur les liens... et vous rappelle, surtout à l'avant-veille de la rentrée littéraire, que le Défi Premier roman est plus que jamais d'actualité!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 16:13

hebergeur imageGumières est un village aux confins du département de la Loire. Son histoire est fort longue déjà. Enfant du pays devenu Lyonnais d'adoption, l'auteur Alain Chassagneux a choisi d'en donner quelques aperçus. Le résultat s'intitule "Gumières, vent arrière et vent debout". Un ouvrage paru en 2011 aux éditions des Monts d'Auvergne.

 

Il s'agit d'un livre court, richement illustré en noir et blanc: l'auteur est allé chercher les photographies qui émaillent les pages de "Gumières, vent arrière et vent debout" dans différents fonds d'archives, ainsi que dans les affaires familiales. De nombreux portraits, souvent de personnes de la famille de l'auteur, donnent corps au récit, et lui donnent une dimension personnelle.

 

L'auteur adopte un style classique où les phrases longues ne sont pas rares. C'est une manière d'écrire exigeante pour le lecteur, verbeuse parfois. Soucieux encore une fois de personnaliser son propos, l'auteur glisse parfois un regard enfantin - on comprend assez rapidement que c'est le sien. A cela vient s'ajouter la personnalité d'un garde-chasse, vue par Constant Troyon (illustration en page 9).

 

Le voyage dans le temps s'avère volontiers pointilliste, l'auteur n'hésitant pas à avancer et à reculer à travers les décennies. Le lecteur pourra regretter qu'il ne soit pas davantage question de la Deuxième guerre mondiale, ni des périodes les plus actuelles: on n'aura pas de réponse à la question posée par la quatrième de couverture: "Gumières serait-il donc aujourd'hui rattrapé par le vent du progrès et condamné à son tour, à vivre résolument avec son temps?".

 

Cela dit, on retiendra les descriptions détaillées du temps de la Terreur (objets religieux cachés pour qu'ils échappent à la fonte - des épisodes qu'on retrouve dans d'autres localités de France), les épisodes de la Grande Guerre vécue par les villageois envoyés au front (des lettres sont abondamment citées), et même l'une des dernières anecdotes, portant sur l'éclipse totale de soleil du 15 février 1961. Enfin, l'auteur relève le rôle joué tout au long des ans par les acteurs religieux catholiques dans le village: foi, enseignement, mais aussi dissensions entre jansénistes, jésuites et catholiques ordinaires.

 

Au final, Alain Chassagneux offre un joli aperçu, un brin vagabond, parfois pittoresque, de l'histoire d'un village de France profonde. Cet aperçu est enrichi par un important travail de recherche et - c'est un clin d'oeil sympathique aux littéraires - par quelques citations d'écrivains d'ici et d'ailleurs, disséminées tout au long du texte.

 

Alain Chassagneux, Gumières, vent arrière et vent debout, Champetières, Editions des Monts d'Auvergne, 2011.

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Rire

 

Si vous dites que j'ai versé

Des pleurs de douce repentance,

Si vous dites que j'ai bercé

Mon coeur d'une prière intense,

 

Si vous dites que j'ai trahi

Les musiques de ma luxure

Bénie, et que j'ai...

Le vin de ma vendange impure,

 

Si vous dites que j'ai brisé

Mon orgueil au pied du Calvaire,

(O Maître) et que j'ai renié

L'oeillet de ma folie amère,

 

Si vous dites ces choses saintes!

Divins élans! sanglots divins!

Soupirs de femme ardente aussi,

Ha! si vous dites ces choses saintes!

 

Vous mentez, ô nid chaud de mes lèvres,

Vierges folles: ce soir d'été

Ah! nul frisson, ce soir funeste:

Rien qu'un rire égaré - dans le soir...

 

Zurich, juin 1918.

 

Edmond-Henri Crisinel (1897-1948), Oeuvres, Lausanne, Plaisir de lire, 1980.

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 19:50

hebergeur imageLu par Cali Rise, Cécile Lardière, Christine, Clara, Clarabel, Entre 2 eaux, Florinette, Georges Flipo, Keisha, Laura, Mandor, Marie-José Bertaux.

Défi Premier roman.

Le site de l'auteure.

 

La scène d'exposition de "Tu devrais voir quelqu'un" a de quoi troubler, voire choquer. En ce premier chapitre de son premier roman, court, efficace, Emmanuelle Urien met en scène son personnage principal, Sarah, et un homme particulièrement docile auquel elle donne des ordres abstrus avec une complaisance certaine, dans une ambiance qui rappelle un esclavage moderne. Mais au fond, qui est l'esclave? Les apparences sont-elles la réalité?

 

hebergeur imageConnue pour ses nouvelles, l'auteure propose ici un roman soucieux du détail et des petites choses observées. Dépeignant deux personnages féminins, elle leur donne une épaisseur par l'action, parfois décrite en quelques verbes successifs, séparés par des virgules. Ainsi découvre-t-on Fatiha, la mère parfaite, celle qui est capable de faire plusieurs choses en même temps tout en gardant le sourire et un indécrottable optimisme. Et Sarah, sa meilleure amie, qui fonctionne de manière fantasque. La sage et la folle, l'artiste et celle qui garde les pieds sur terre: c'est un tandem appelé à fonctionner du tonnerre. Le lecteur n'est pas déçu...

 

C'est à Sarah que se rapporte le titre du roman, cela apparaît de manière évidente au fil des pages. De façon évidente, il y a le spectre de la folie, qui donne à ce titre le sens sous-jacent de "voir un psy". Il y a aussi celui de l'absence d'homme dans la vie - absence que Fatiha cherche à pallier en présentant parfois un conjoint potentiel à Sarah. Et puis il y a le coeur de ce court roman: "voir quelqu'un". Sarah voit en effet quelqu'un, le fameux Janvier. Et elle est bien la seule. Du coup, "Tu devrais voir quelqu'un" bascule dans le genre fantastique.

 

Un genre mis ici au service d'une interrogation: de l'écrivain ou de son personnage, qui est vraiment le maître? Passé quelques gammes exécutées avec maestria par une Sarah qui se croit toute-puissante, l'auteure brouille très vite les pistes, allant jusqu'à dépeindre une scène de sexe très forte, où la "maîtresse" (dans tous les sens du terme) devient littéralement l'esclave d'un jeu dont elle a pourtant elle-même fixé les règles. On songe, bien sûr, au programme de "L'Apprenti sorcier" de Paul Dukas, lui-même inspiré de Goethe, mais aussi à ces écrivains qui déclarent être guidés, voire dépassés par leurs propres personnages.

 

Côté intrigue, tout se met en place comme un trio amoureux bien ficelé, puisqu'en plus de Janvier, il y a Julien. C'est aussi là que viennent se nicher quelques clichés - parfaitement maîtrisés d'ailleurs: l'auteure sait parfaitement ce qu'elle fait. Souvent, ceux-ci naissent dans l'esprit de Sarah. Se piquant d'écriture, titulaire d'un emploi terne à l'horizon pauvre, peut-être atteinte de bovarysme, Sarah finit par créer un personnage à sa pauvre image, ou à l'image de son amant intermittent: "Une petite cicatrice sur la tempe. Quelques rides d'expression, profondes, autour des yeux charbon et du nez en lame de couteau. Le visage buriné, Une peau de marin, c'est un homme d'âge mûr. Bien conservé. Séduisant, Pourquoi pas? [...]" (p. 97) L'idée des clichés qui "collent à la peau" de l'écrivain trouve d'ailleurs une réalisation bien concrète au terme du chapitre 6.

 

Les chapitres de "Tu devrais voir quelqu'un" sont courts, d'ailleurs, et s'achèvent souvent sur une phrase courte qui relance l'intérêt - ce que l'écrivain genevois Jacques Guyonnet appelle "punchline". La brièveté des chapitres et le goût de la relance font que "Tu devrais voir quelqu'un" se lit vite et aisément, à la manière d'un bon recueil de nouvelles - et Dieu sait qu'Emmanuelle Urien en a le secret. Cela dit, l'ambiance étrange qui naît de l'émergence fantastique d'un personnage suggère, avec raison, qu'il y a aussi de quoi réfléchir derrière l'apparente rapidité de ce roman.

 

Emmanuelle Urien, Tu devrais voir quelqu'un, Paris, Gallimard, 2009.

 

 

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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 19:30

hebergeur imageC'est du vécu. Ou pas. Mais est-ce une lecture de vacances, surtout si l'on décide de voyager en avion? A l'heure où les avions s'écrasent en Ukraine, en Afrique et ailleurs, on peut s'interroger. Cela dit, les tribulations relatées par l'écrivain Jonathan Miles dans "Dear American Airlines" peuvent aussi s'avérer rassurantes pour le vacancier obligé d'endurer un contretemps à l'enregistrement ou une demi-heure de retard. Pensez donc: l'idée de ce roman est venue à l'auteur alors qu'un de ses vols a accusé huit heures de retard, ce qui l'a coincé à l'aéroport de Chicago O'Hare en raison de conditions météorologiques. Sauf que le ciel était bleu, et le temps au beau fixe...

 

Comme il se doit dans la collection des "Affranchis" des éditions NiL, "Dear American Airlines" prend la forme d'une lettre. Une lettre de réclamations, en l'espèce. L'auteur donne ainsi quelques lettres de noblesse à ce genre, même si c'est d'une manière purement littéraire, conventionnelle pour ainsi dire. En effet, personne n'écrirait une lettre de réclamation aussi longue, ni aussi circonstanciée. Prenant à rebrousse-poil les habitudes du genre, l'auteur en profite pour baguenauder... quitte à se perdre un peu en chemin: même s'ils indiquent que le narrateur bouquine, il n'est pas évident de savoir vraiment à quoi servent les épisodes intercalaires relatifs au personnage de Walenty. Un rôle d'écho? Tout au plus...

 

Dans la lignée des écrivains fameux

L'auteur se réclame de Larry Brown, son mentor (j'abordais une de ses nouvelles ici). Il est vrai que dans un esprit qui lui est proche, il met en scène un certain Benjamin R. Ford, traducteur de son état, qui n'a pas été épargné par l'existence et présente l'art de se mettre dans des situations invraisemblables. D'une manière plus actuelle, on peut même penser à un personnage proche de ceux de Carl Hiaasen. Impression renforcée par le fait qu'un animal, en l'occurrence un opossum, joue ici un rôle crucial (dans "Mauvais coucheur" de Carl Hiaasen, c'était un singe, entre autres...).

 

C'est que pour raconter huit heures d'attente ennuyeuse dans un aéroport, il faut de la matière pour ne pas perdre son lecteur! Plutôt que de se plonger dans une observation réaliste et terne du vécu d'un gars largué en ces lieux, l'auteur choisit d'explorer son vécu. Celui-ci est riche, tant il est vrai que Benny est entouré, dans sa vie quotidienne, de personnes (et essentiellement de femmes) qui interrogent la notion de normalité: une mère qui a survécu à un AVC et s'en sort bien, une ex-femme névrotique, une fille qui va se marier avec une autre femme (justement, Benjamin R. Ford va à la noce...). Cette généalogie chargée est utilisée comme argument pour exiger le remboursement du prix du vol, soit 392,68 dollars.

 

Langue et poésie

Au-delà des vicissitudes d'un Américain moyen largué malgré lui dans un aéroport, cet ouvrage pose, de façon récurrente, quelques questions sur le statut des pros de l'écrit. C'est inévitable quand on met en scène un traducteur, figure sensible aux mots s'il en est - et cet aspect est bien exploité, dès les premières lignes: "... je vous écris pour solliciter un remboursement d'un montant de 392,68 dollars. Mais en fait, non, rayez cela. "Solliciter" est beaucoup trop minaudant et poli à mon goût... [...] Chers Americain Airlines, je suis plutôt en train d'exiger un remboursement d'un montant de 392,68 dollars." D'épanorthoses en épanorthoses, l'auteur dessine un narrateur soucieux des mots qu'il choisit.

 

Un souci d'autant plus important que le fameux narrateur se présente également comme un poète. La question du statut du poète est donc également récurrente dans "Dear Americain Airlines". Elle met en scène la question du tarissement de l'inspiration, signe d'échec plus ou moins bien accepté. Ici, la question de l'alcool est présente aussi, de façon connexe...

 

Quelques fausses notes

... l'écriture de "Dear American Airlines" s'avère alerte, mais n'évite pas certaines longueurs, en partie dues à la forme choisie (un seul chapitre de 270 pages, découpé en paragraphes parfois très longs), mais aussi à l'initiative de laisser baguenauder l'esprit du narrateur. Si le but de Benjamin R. Ford est de récupérer une certaine somme parce qu'à son avis, le service proposé n'a pas été fourni, il n'est pas certain que la narration d'une vie soit la meilleure méthode. Cela, d'autant plus qu'en fin de roman, le narrateur suggère qu'il n'en a rien à faire de la somme due: par rapport aux exigences fortement affirmées du début, cela sonne faux.

 

Dès lors, même si l'on s'amuse des improbables péripéties du narrateur et de son entourage, même si l'on se demande de façon récurrente quelle a été la réaction d'American Airlines à la parution de ce roman peu flatteur pour l'entreprise, on ne peut s'empêcher de se dire, en fin de lecture: "non mais, tout ça pour ça?" Ce qui exprime, on le comprend, la vague impression d'être resté sur sa faim.

 

Jonathan Miles, Dear American Airlines, Paris, NiL, 2012, traduction de Claire Debru.

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22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 19:51

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Lu par Delavareuse, Le Chat Bleu, Max Robin, Patrick Bittar, Potglob, The Glam Attitude.

Défi Pavé de l'été.

 

Libre, toujours. C'est ce que l'on se dit au terme de la lecture de "Wanderer", l'autobiographie de l'acteur de cinéma et navigateur américain Sterling Hayden. Un livre formidable où l'auteur offre un portrait de lui sans concession, fidèle jusque dans ses recoins les plus difficiles à avouer. Une autobiographie qui va jusqu'au bout, sans tricher... C'est aussi une lecture estivale parfaite: sur 670 pages, il est question de mer, de navigation, de cinéma hollywoodien et d'exotisme, des Etats-Unis à Tahiti au moins, ce qui n'est pas rien.

 

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"Wanderer", c'est un titre qui fait penser à un lied de Franz Schubert. Rien à voir, cependant, avec le compositeur viennois: "Wanderer" n'est rien d'autre que le nom du doris à bord duquel Sterling Hayden, pourchassé par les avocats, par son ex-femme et par ses créanciers, décide de s'embarquer pour les îles avec ses enfants et quelques déçus de la vie engagés à l'aide d'une petite annonce. Reste que pour un voilier, c'est un beau nom, qui suggère la randonnée ou le vagabondage.

 

Si le bateau donne son nom au livre, il occupe finalement assez peu d'espace dans ses pages. L'expédition du Wanderer, lancée en 1959 par Sterling Hayden, apparaît dès lors, pour l'auteur, comme le prétexte à se raconter et à se dévoiler. On découvre ainsi un personnage au parcours atypique, à la scolarité chaotique, très vite attiré par la mer et la navigation à voile. "Homme libre, toujours tu chériras la mer", pense-t-on immanquablement; ce vers de Charles Baudelaire semble taillé à la mesure de l'auteur, qui se montre comme un personnage à la soif inextinguible de liberté. Rien ne semble empêcher cette force de la nature qu'est le biographe d'accomplir ce qu'il souhaite: ni les contrats de travail abstrus, ni les plaies d'argent, ni la justice... Au contraire: c'est comme si les obstacles poussaient Sterling Hayden à aller plus loin.

 

Devenu acteur à la suite de circonstances judicieuses, Sterling Hayden partage sans complexe un certain dégoût pour le milieu du cinéma hollywoodien et pour le métier d'acteur, perçu comme foncièrement mensonger. Tout comme le monde de la navigation, celui du show-business est dépeint avec un sens consommé du détail. Du coup, le lecteur découvre les films tournés de manière quasi industrielle, le trac des répétitions et des sélections, les soucis d'argent qu'il faut calmer en tournant encore en encore, les agents qui conseillent, l'acteur qui se rebiffe, le succès mal vécu, l'oisiveté aussi, lorsque les engagements viennent à manquer.

 

C'est que l'auteur, qui aime réfléchir, a eu sa période communiste, fort brève - mais suffisante pour sentir peser sur lui les soupçons du maccarthysme et pour détourner de lui les producteurs les plus intéressants. Non content de se décrire, l'auteur tient à s'inscrire dans une histoire dont il capte l'importance: Deuxième guerre mondiale, guerre froide, crise de 1929 et des années qui suivent, etc. Tel qu'il le décrit, son engagement demeure toutefois paradoxal: volontaire, par exemple pour partir en guerre avec l'armée américaine sur le front européen, il reste souvent incomplet.

 

Un adieu à la jeunesse? C'est une lecture que suggère la quatrième de couverture de "Wanderer". En effet, cet ample ouvrage revêt les allures d'un bilan dressé en milieu d'existence. Le lecteur suit avec bonheur un jeune homme qui fonce dans tous les sens, impétueux, toujours avide de liberté, noyant son mal de vivre dans l'alcool, recherchant sans cesse sa place dans la société des hommes. Va-t-il la trouver plus tard? Le cinéma et la télévision lui conserveront toujours une place de choix après la parution de ce livre, sous la forme par exemple d'un rôle dans "Le Parrain". Pour le reste, le lecteur devra se contenter de cette première moitié de vie, narrée avec brio et traduite, pour la version française, dans un souci incontestable d'exactitude et de vivacité par Julien Guérif. C'est déjà beaucoup!

 

Sterling Hayden, Wanderer, Paris, Rivages, 2010, traduction de Julien Guérif, préface de James Ellroy.

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20 juillet 2014 7 20 /07 /juillet /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Le nouvel eldorado

 

Autour du maigre feu tiré de la tourbière

Bordant le lac de Bann, froid en toute saison,

Bryan soudain leur dit qu'il quittait la maison

Avant d'y vivre encor comme à l'âge de pierre.

 

Après rires et pleurs, un océan de bière

Bissac sciant l'épaule, il changea d'horizon,

Brûlant d'aller grossir l'humaine cargaison

Abandonnant d'Irlande à l'ajonc, la bruyère.

 

Combien de fois ensuite, arpentant le cargo,

Crut-il voir naître au loin, sur la mer indigo,

Des rivages issus d'un rêve chimérique...

 

Enfin ce fut New York, le trafic effarant

Du port, de la cité "porte de l'Amérique":

Ellis Island... l'espoir... accueillaient l'immigrant.

 

Gérard Laglenne (1928- ), dans Renouveau, revue du Cercle romand de poésie classique, novembre 1999.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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