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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 23:11

Scavo Pape"Les ennemis du Pape" commence sur une scène forte: François échappe de justesse à un attentat fomenté par des islamistes aux Philippines. En bon journaliste, Nello Scavo embarque ainsi son lecteur directement dans l'action. Ce vaticaniste italien propose, dans un ouvrage solidement construit, un aperçu de celles et ceux qui ont des raisons d'en vouloir au pape François, alias Jorge Maria Bergoglio.

 

Pour ce faire, l'auteur agence son propos de manière concentrique: il part de ce qui est apparemment loin du pape et s'en rapproche progressivement, au fil des chapitres. Il est piquant de constater, dès les premières pages, que la CIA et ses "007" observent le pape François de très près, et pas d'un oeil amène, avant même son élection à la tête de l'Eglise catholique. Révélant force documents, l'auteur montre l'acuité des services secrets américains.

 

Les Etats-Unis sont du reste une constante du livre "Les ennemis du Pape", et il est par exemple intéressant d'observer les volte-face du parti républicain: face à François, il oscille entre le nécessaire soutien à l'industrie des armements, opposée au Pape, et la popularité de ce dernier.

 

Plus généralement, le lecteur voit les Etats-Unis comme des maîtres du monde prêts à faire taire ce qui peut s'opposer à eux et, en particulier, à leur puissance militaire. Pape de la paix, en effet, François se positionne sans ambages contre la lucrative industrie des armements. Et ses propos sonnent comme des déclarations de guerre que l'auteur analyse de près, parfois mot par mot.

 

Le lecteur des "Ennemis du Pape" devra passer par des parties complexes où l'auteur dépeint les rapports de force géopolitiques. Le Pape semble bien loin; mais c'est pour mieux s'en rapprocher, à l'occasion de cas spécifiques tels que le rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba, où François a joué un rôle de facilitateur. L'auteur rappelle aussi le passage du Pape face au Parlement européen, émouvant, et en profite pour épingler les (rares) critiques de cette démarche, tel un certain Jean-Luc Mélenchon.

 

La parole du Pape porte, et comme François est parfois d'une inconscience assumée, il n'hésite pas à dénoncer des maux d'aujourd'hui. L'auteur analyse entre autres le versant écologiste du Pape qui, s'il s'articule assez naturellement avec le message du Christ, fait grincer quelques dents - aux Etats-Unis entre autres! Les multinationales telles que Monsanto sont ici citées comme adversaires de François, qui en dénonce les dérives qui répandent la misère pour le profit de quelques-uns.

 

Enfin, la dernière partie se concentre sur les ennemis proches du premier pape argentin. On se retrouve donc en Italie, où François ne s'est pas gêné pour excommunier des mafieux et ne s'est pas fait que des amis lorsqu'il a entrepris de faire le ménage dans les institutions bancaires du Vatican. Observant les coulisses de ce petit pays, l'auteur met en évidence un entourage ecclésiastique parfois bassement matériel (chipotant par exemple sur la taille d'un logement de fonction) ou accroché à des honneurs et prérogatives peu en phase avec le message de dépouillement de l'Eglise. Enfin, le journaliste n'oublie pas de citer les menées de l'ultra-gauche italienne, fort marrie de se faire doubler sur son propre terrain: la défense des pauvres. Mais dans cette démarche, l'ultra-gauche est-elle elle-même sincère?

 

Nourri d'informations émanant d'agents secrets anonymes dont les conversations allusives sont retranscrites, rehaussé de documents et de sources écrites italiennes ou américaines entre autres, Nello Scavo met en évidence un pape François politique, écouté et pris au sérieux, qui a compris que pour promouvoir la paix dans le monde, il faut savoir monter sur le ring et se battre. Impossible de ne pas repenser à "Le pape François, un combat pour la joie" de Jean-Louis de la Vaissière, qui dessinait le portrait d'un pape éminemment aimable. Nello Scavo dessine quant à lui un pape qui a le courage de déplaire - et pourtant, c'est la même personne: un homme qui aspire plus que tout à la paix et à la fin de la misère dans le monde, et qui est prêt à se battre jusqu'au bout pour ces causes.

 

Nello Scavo, Les ennemis du Pape, Paris, Bayard, 2016, traduction de Geneviève Lambert.

 

Merci à Babelio et aux Editions Bayard pour l'envoi.

tous les livres sur Babelio.com

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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 20:53

hebergement d'imageDeux blogueuses reviennent avec une brassée de belles participations au Défi Premier roman. Il s'agit de Sharon et de Virginie, de Bloguiblogas. Je vous invite chaleureusement à découvrir leurs billets:

 

Virginie:

- Sara Barnard, Un événement digne d'intérêt.

 

Sharon:

 

- Bruce DeSilva, Pyromanie.

- Christa Faust, Money Shot.

- Ayet Gundar Goshen, Une nuit Markovitch.

- Julia Heaberlin, Ainsi fleurit le mal.

- Dalila Heuse, La pudeur des sentiments.

 

Merci pour ces participations et à bientôt!

 

 

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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Musique au crépuscule

 

La ligne de ton cou se subtilise;

Tout baigne feutré dans la couleur grise,

Et voici qu'un jour bien cher agonise.

 

Oh! demain, l'absence et les heures creuses!

Sens-tu pas, nos âmes en sont peureuses;

sens-tu pas, nos âmes en sont frileuses;

 

Frileuses surtout à cause de l'heure;

Tu sais bien qu'au soir nos beaux rires meurent,

Et qu'ensemble un peu nos âmes pleurent,

 

Sans nulle souffrance et sans nulle peine,

Par cette faiblesse d'être trop pleines;

 

La ligne de ton cou se subtilise;

Blottissons-nous bien dans le fauteuil noir;

Tout baigne feutré dans la couleur grise,

Laissons sur nos coeurs si pareils pleuvoir

La triste douceur qui les prend le soir,

Chaque fois qu'un jour bien cher agonise.

 

Charles Vildrac (1882-1971), Livre d'amour, Paris, Seghers/Poésie d'abord, 2005.

 

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 21:55

Dormond ParfumLu par Francis Richard.

 

Le titre a un parfum de déjà-lu, et pourtant il titille les narines du lecteur curieux. Pensez donc: un recueil de nouvelles, d'histoires courtes et bien montées, signées de l'auteure Sabine Dormond. "Le Parfum du soupçon" tient son lectorat en haleine en instillant, dans chacune de ses dix nouvelles rédigées de manière fluide, un fumet d'incertitude qui permet à l'écrivaine de mener chacune et chacun... par le bout du nez: les surprises sont au rendez-vous.

 

Le lecteur familier de l'auteure trouvera celle-ci fidèle à elle-même: tout au long du récit, on trouvera une tendresse face à certains groupes de population dont la vie n'est pas forcément évidente sous nos latitudes ou, d'une manière plus large, à ceux qu'on peut voir comme des victimes: prisonniers, migrants. Cela, quitte à, parfois réserver, d'une manière manichéenne, le mauvais rôle à "l'homme occidental blanc de nationalité suisse": fonctionnaire indélicat, maton obtus ou écrivain spoliateur (dans la nouvelle "Ruban rouge").

 

Reste que la rédemption est possible, et l'auteure sait flatter le lecteur en le prenant par les sentiments. On en donnera pour preuve la nouvelle "La gueule de l'emploi", qui met en scène un activiste de droite dure. Si le personnage principal, Michel, semble devenir fou, c'est la lecture qui va le sauver. Reste-t-il un activiste de droite à la fin de la nouvelle? C'est surtout devenu un lecteur, et peu importe qu'il soit fan d'Aragon ou de Brasillach. L'évolution est décrite en finesse, quitte à ce que le migrant - en l'espèce un médecin syrien réduit à l'exil et à la mendicité par la guerre - y joue, par un concours de circonstances, un rôle bénéfique. Tendresse, ai-je dit...

 

Le titre comprend le mot "soupçon", et c'est sans doute dans la nouvelle "Ensilencement" qu'il trouve sa meilleure expression. C'est une nouvelle écrite à la manière d'un petit roman éclaté - qui mériterait du reste d'en devenir un grand! L'écrivaine a le chic pour faire germer le soupçon, dans ce qu'il peut avoir d'insidieux, et surtout de le faire croître jusqu'à ce qu'il soit à deux doigts d'exploser. Autant dire qu'entre les personnages, à savoir un couple dont Monsieur est soupçonné d'adultère, la maîtresse présumée et la fille du couple, les tensions deviennent électriques. En centrant son récit autour d'une soirée de Noël, l'écrivaine crée une dramatisation maximale: alors que Noël devrait être la fête de la concorde, voilà qu'elle devient celle des non-dits pensants qui empêchent tout, même la décoration sereine du sapin de Noël. Cela, au fil d'un crescendo inexorable et captivant.

 

On aimerait aussi évoquer l'onomastique, que l'auteure utilise pour ancrer son livre dans le terroir vaudois (on s'appelle Diserens dans "Ensilencement") ou pour jouer sur le sens des noms ("Marc d'affection", titre d'une nouvelle mettant en scène une écrivaine et son conjoint, ou ce Zad qui fait figure de "zone à défendre" contre le cancer dans "Confitures maison", nouvelle qui tourne autour de la question des sols contaminés et de la folie immobilière en Suisse). On peut aussi évoquer le style, à la fois difficile et envoûtant, pour ne pas dire succulent, des premières lignes de "Ruban rouge".

 

Mais surtout, centré autour du thème du soupçon et de l'incertitude, tantôt grave tantôt presque comique (ah, le séjour en résidence surveillée de "Forcenée", un clin d'oeil à tous les cyclistes!), "Le parfum du soupçon" s'avère sans doute le recueil de nouvelles le plus cohérent, et donc le plus accrocheur et le plus mûr, de l'écrivaine vaudoise Sabine Dormond.

 

Sabine Dormond, Le parfum du soupçon, Sainte-Croix, Mon Village, 2016.

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 21:39

Salamanca LuireDéfi Premier roman.

 

Brillant comme l'amour: l'écrivain genevois Ivan Salamanca signe avec "En état de luire" un premier roman travaillé, à trois voix, où se glisse la vie de personnages simples, dans un cadre quasi intemporel.

 

Trois voix, trois regards, un triptyque en un seul livre: on pourrait voir ici trois courts romans en un, tournant autour d'un seul amour. Il n'est certes pas évident de trouver immédiatement ses marques dans ce récit, dont le début privilégie l'allusion et le style plutôt que de mettre le lecteur à l'aise. La première partie a du reste les allures d'un puzzle désordonné, ce que suggèrent les numéros de chapitres, qui ne sont pas dans l'ordre; il y a même des bis, pour parachever un trouble qui rend l'oeuvre peu évidente à suivre.

 

On reconnaît plus distinctement les voix du Pépé, qui hante la deuxième partie "Les petits éboulements", et de la femme, celle qui joue du piano et a aussi aimé - justement la narratrice de la première partie. Ces deux parties, la première et la dernière, semblent se faire écho: elles brillent de plus d'un passage où les corps exultent, l'auteur exprimant avec justesse, dans une très belle écriture soucieuse du rythme - brièveté des chapitres, longueur des phrases - les moments d'intimité partagée. Et puis, des lettres permettent à d'autres voix encore d'émerger.

 

Ce n'est que progressivement que l'on découvre l'univers dans lequel évoluent les personnages mis en scène. Un univers non urbain, où les gens se livrent difficilement, ce que l'auteur souligne volontiers: la question du "nous contre eux", du campagnard face au citadin prié de s'intégrer, est posée - il est permis d'y voir, de loin, une allusion à l'immigration, thème d'une brûlante actualité. Progressivement, on observe les personnages masculins exercer leur métier de briquèterie et de tuilerie. Styliste exigeant avec lui-même, l'écrivain ménage des moments très concrets qui servent de repère au lecteur.

 

Et puis il y a Paul, qui se présente comme la figure dansante de ce roman. Surtout, c'est celui qui invente des mots, le jeune citadin qui - justement - doit trouver sa place dans un monde nouveau, bien réglé, où il a décidé de s'installer. Le lecteur ressent une tendresse particulière pour lui. Il s'éteint au terme de la première partie, mais son aura subsiste sur tout le roman, la troisième partie décrivant même, de manière délicate, ses funérailles vues par une femme émue.

 

On l'a compris, "En état de luire" est un roman qui se mérite, dont le style empreint de poésie s'avère difficile d'accès, un peu comme un chemin de montagne escarpé. Que le lecteur fasse l'effort de s'y plonger, cependant, et il y trouvera de quoi faire son bonheur tout au long d'une histoire d'amour éperdue et atypique.

 

Ivan Salamanca, En état de luire, Gollion, InFolio, 2016.

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 21:17

Cohen AnaLu par Comme dans un livre.

 

Dix nouvelles, dix univers et cependant une indéniable unité de ton: c'est ce que propose "Ana-Chroiniques de la nuit et du jour", recueil de nouvelles de l'écrivaine Françoise Cohen. La figure d'Ana, au prénom passe-partout, en constitue le fil rouge.

 

Ana? On n'est pas face à une personnalité forte, au contraire. A la manière d'un Balzac, l'auteure a le chic pour lui donner une place plus ou moins marquée dans ses nouvelles. Il lui arrive de jouer le premier rôle et même de se mettre à nu, par exemple dans "Ana et la statue", nouvelle qui ouvre le recueil. Et il lui arrive aussi de se montrer de manière fugace, pour ainsi dire plaquée dans une nouvelle dont l'essentiel du propos est ailleurs. Une constante, peut-être, ou un élément mémorable quand même: ses yeux.

 

Alors que l'auteure invite son lecteur à suivre Ana, elle le désarçonne en donnant un âge flou à son personnage. Plus: Ana agit dans le passé, dans le présent et même dans l'avenir ("2040", aux accents de science-fiction). Jeune, âgée, Ana a l'âge qu'on veut bien lui donner. Et on la situe où on le veut bien, entre Buenos Aires, Paris, Brooklyn ou ailleurs.

 

Le mystère de l'âge fait écho à des moments où la romancière flirte avec le fantastique à l'ancienne - par exemple dans "Le septième bouton du grenadier", où l'on s'oublie comme dans celle qu'on voit au début de "La peau de chagrin" d'Honoré de Balzac. La présence d'Ana y est allusive; le lecteur goûtera ici les boutiquières ironiques et allusives, ainsi que l'homme qui perd son temps - et combien! - en échange d'un vulgaire bouton d'uniforme. Il y a du fantastique également dans la nouvelle "Ultime feuille de glycine", remarquablement menée, qui montre la place prépondérante de l'art face au réel et aux superstitions.

 

Le temps éclate donc dans "Ana-Chroniques de la nuit et du jour", pour le plus grand bonheur d'un lecteur qui se promène, doucement, au fil de brèves nouvelles finement menées, étranges parfois, entre les heures tragiques de l'histoire argentine et des instants fastes parisiens. Cela, sur une musique où se côtoient, et c'est épatant, Giuseppe Verdi et Jacques Brel ("De n'avoir pu te rencontrer").

 

Françoise Cohen, Ana-Chroniques de la nuit et du jour, Paris, L'Harmattan, 2016.

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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Instant mêlé

 

Deux ou trois cacahouètes,

une gorgée de bière;

le ciel là-haut pavé de taches grises,

lentement, vers l'Est s'en va.

Quelques noix. N'est-ce pas

plutôt nous qui nous en allons?

Une gorgée de bière,

quelques cacahouètes,

deux ou trois noix.

C'est la faim, c'est la soif,

c'est le ciel et c'est nous:

avec son destin

on s'en va bras-dessus, bras-dessous.

 

Bertrand Baumann (1941- ), Avec mon destin bras-dessus, bras-dessous, Vevey, L'Aire, 2015.

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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 21:36

MoscouChemin de Moscou? C'est l'adresse du domaine viticole Gayda, à Brugayrolles (Aude, France), qui produit un vin du même nom. Le "Chemin de Moscou" est un bel assemblage du Pays d'Oc (IGP) que j'ai eu pour ma part le plaisir de découvrir il y a un an ou deux du côté de la rue Praire à Saint-Etienne, dans un restaurant nommé "Un chien dans un jeu de quilles". Et modestement, je recommande le restaurant autant que vin... ou l'inverse.

 

Voyons donc la bouteille de vin du millésime 2013: la calligraphie de l'étiquette suggère le temps du communisme, dans une esthétique qui sait rester sobre. "Chemin de Moscou" est un vin rouge qui se compose de syrah à 65%, de grenache à 30% et de cinsault à 5%. Alcool? 14%, c'est généreux. De quoi se faire des idées, s'imaginer un vin bien costaud, comme un gros soleil sur une Moscou qu'on imagine plutôt froide...

 

... et quand le vin est dans le verre, on n'est pas déçu. A l'oeil, c'est un beau vin rouge à la robe soutenue. Le bouquet? Il annonce de la chaleur, impose au nez ses notes épicées. On pense puissance, on pense noblesse: "les rois", pour ne pas dire "les tsars".

 

Côté goût, cela se confirme: la dégustation révèle d'abord des tonalités poivrées, évidentes. Côté fruits, on reconnaît les mûres, et l'on identifie même des accents de réglisse. Le "Chemin de Moscou" est un vin long en bouche aussi, qui garde longtemps les papilles en éveil. C'est un vin puissant, qui se montre aussi aisé et agréable à boire: de la puissance dans un manteau de velours.

 

On imagine sans peine qu'il peut aller avec des viandes rouges, pour une puissante symphonie en bouche, voire - c'est la saison - avec des plats de chasse. Civet de chevreuil, râble de lièvre, voire lièvre à la royale? Autant d'accords à essayer!

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 20:26

Lacroix 89On se souvient que l'écrivain, journaliste et critique d'art français Hugo Lacroix avait consacré dix-sept nouvelles à l'Italie. C'était en 2008, et j'en parlais ici. En 2010, il récidive en proposant à nouveau dix-sept nouvelles, portant cette fois sur ses compatriotes. Cela donne "Dix-sept histoires au pays de 89", un recueil tout à fait dans la lignée de son prédécesseur italien.

 

Le lecteur retrouve ainsi l'envie de l'auteur de se glisser dans la peau de ses personnages, qu'il fait parler à la première personne. Le style s'adapte, l'auteur recrée des voix, de manière fine et délicate. Et les personnages sont divers, comme la France sait l'être: une prostituée, un ami/amant, le fameux éleveur qui dit "Casse-toi, pauv' con" à un ancien président de la République (savoureux "Ce qu'il aurait dû répondre"), le client d'un dealer.

 

Ce n'est certes pas une constante absolue, mais force est de constater que de nombreuses nouvelles de ce recueil tournent autour de la vie sentimentale et sexuelle, semblant donner raison à l'idée que la France est le pays de l'amour. Cela, sous des formes diverses. La première nouvelle, "La chaumière d'une blonde", donne le ton en installant la relation trouble entre une blonde et un homme noir. Il arrive que cet aspect ait quelque chose d'apparemment gaulois, presque comique, par exemple lorsqu'une prostituée commande à un menuisier un lit pour le fourgon où elle exerce ("La putain et les menuisiers"). La discussion entre l'artisan qui connaît son métier et sa cliente, qui sait exactement ce qu'elle veut, montre également un certain goût de la confrontation verbale, qu'on prête volontiers aux Français.

 

Il est sans doute volontaire que l'auteur ait donné Paris pour cadre à un nombre important des nouvelles de ce recueil. L'auteur souligne ainsi le rayonnement de la capitale, sa place prépondérante dans l'imaginaire mondial; mais il indique aussi, ce faisant, le principe centralisateur qui prévaut en France. La Ville Lumière se fait capitale des arts et des élégances impitoyables dans "Les hasards de la vie", qui convoque un grand nombre d'artistes du passé et quelques vieilles dames disertes. Elle fait le lien avec la Corse et les milieux interlopes dans "Un patriote marginal", qui donne la parole à un Corse logé à Paris, qui aime acheter ses cigarettes à l'unité. Et hors de Paris, tout ce que l'on relie à l'imaginaire français est présent, peu ou prou: les fromages, les vins ("Complicité vinicole", où le vin s'associe aux sentiments, à la tendresse), etc.

 

Et 89? On imagine la Révolution française, bien sûr, mais celle-ci est curieusement absente du recueil, si ce n'est, peut-être, par l'image qui orne la couverture, signée Michel Quarez, et qui a servi d'affiche pour un 14 juillet à Aubervilliers. A moins qu'on ne considère chacun des textes de "Dix-sept histoires au pays de 89" comme autant de témoignages du mode de vie français, héritier d'une soif inextinguible de liberté, qu'elle soit de moeurs, de vie, d'expression, âprement défendue depuis la Révolution française.

 

Hugo Lacroix, Dix-sept histoires au pays de 89, Paris, La Différence, 2010.

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 21:28

Favre MythologiesLe site de l'éditeur.

 

Tout est dit dès le départ: deux amis se sont quittés, ont rompu, et le regret s'installe. "Sans mythologies" a les allures d'un cri de désarroi, parfois obscur et personnel, après l'éloignement, quand les souvenirs devenus précieux remontent à la surface. C'est court et haletant. Et surtout, le dernier livre de Guillaume Favre, également auteur du roman "Les choses qui sauvent", est atypique. C'est que toute amitié est unique!

 

Le travail formel surprend d'emblée. Prose ou poésie? Les renvois à la ligne constants font pencher pour la poésie, de même que le rythme très rapide qu'ils impulsent: parfois, un mot suffit, et se trouve ainsi mis en évidence. Le lecteur est invité à reprendre son souffle à chaque retour à la ligne, plutôt qu'à s'appuyer sur une ponctuation rare.

 

Les mots répétés finissent par constituer un leitmotiv obsédant. Ils peuvent l'être consécutivement, ou alors de loin en loin dans le texte. On pense à Philippe Jaccottet, qui apparaît de temps à autre, et donne même lieu au joli néologisme de "jaccotté" (p. 23). Les noms de poètes forment du reste une farandole de figures tutélaires disséminées dans le texte.

 

Un texte où l'on reconnaît un certain travail pour qu'il paraisse naturel, fluide, familier même: si la poésie est toujours quelque chose de différent de la parole courante, l'auteur intègre cette tonalité à son mode poétique. On trouvera donc plus d'un mot familier voire populaire dans le texte, des éclats de voix, des complicités sans doute. Cela va jusqu'à des éléments triviaux: les noms de footballeurs, les vignettes Panini côtoient Gustave Roud et l'inévitable La Boétie, archétype de l'ami.

 

Rédigé en deux journées à la Bibliothèque de Saint-Jean à Genève (17 et 18 octobre 2014), "Sans mythologies" s'adresse certainement à une personne qui existe, même s'il n'y a pas de dédicace pour le confirmer. Cela pourrait donc paraître un livre très personnel, dans lequel le lecteur tiers sera plongé presque malgré lui. Reste que rien qu'en utilisant la deuxième personne du singulier pour parler à son ami perdu, l'écrivain interpelle également à ses lecteurs, fussent-ils de parfaits inconnus, et les prend à partie. Ils peuvent prendre part à son regret.

 

Adresse à l'ami éloigné par la vie, "Sans mythologies" fait figure de cri d'amitié lancé comme une "suite de mots en cascade", parfois bouleversés, à tel point que la musique poétique elle-même suffit parfois, plus que le sens des mots eux-mêmes, à porter la lecture. Une lecture exclusive, étrange et envoûtante.

 

Guillaume Favre, Sans mythologies, Genève, Cousu Mouche, 2016.

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