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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 20:47

Hallier Fou

"Ma mère est morte, c'est la fin du monde. Rien ne sera jamais plus comme avant. Pleure, Petit Prince." Entrée en matière programmatique que celle de "L'Evangile du fou" de Jean-Edern Hallier, roman paru en 1986 puis réédité en 2007. Incipit lourd de sens pour ce qui va suivre...

 

C'est que "L'Evangile du fou" est une biographie de Charles de Foucauld, certes, mais c'est aussi une promesse faite à sa mère. Promesse tenue de manière posthume, avec le sentiment d'une dette irréparable que l'auteur a faite à une femme qui n'est plus, et qu'il n'a pas su aimer comme il l'eût souhaité de son vivant.

 

Nous voilà au coeur de l'affaire: en parlant de Charles de Foucauld, Jean-Edern Hallier ne peut s'empêcher de parler de lui, généreusement, et de sa famille, et du monde qui l'entoure, dans une tentative désespérée d'embrasser l'absolu. L'écrivain se voit mourir à quatre ans, puis à 44 ans. Impossible de ne pas voir ici une perfection formelle: l'ouvrage recèle quatre grands chapitres, comme les quatre Evangiles...

 

Et puis, en écrivant "L'Evangile du fou" à 49 ans, soit cinq ans après l'année attendue de son décès, le romancier se considère comme un homme en sursis dans ce monde. Surtout, il tient à se montrer comme l'enfant qu'il dit être resté. Devenu un grand gosse, par exemple, l'auteur dit aussi se souvenir d'avoir inspiré, alors qu'il était encore petit, l'histoire du Petit Prince à Antoine de Saint-Exupéry. Tenez: c'est justement ce qu'annonçait l'incipit...

 

La vie familiale complexe de Jean-Edern Hallier, marquée par une hérédité religieuse lourde où le catholicisme, le protestantisme et même le judaïsme se fondent et en prennent pour leur grade, est un motif récurrent de "L'Evangile du fou". S'y dessine une certaine société, grand-bourgeoise voire aristocratique, cultivant l'entre-soi pétri de valeurs, "nos familles" comme l'auteur le dit par dérision. Le regard qu'il promène sur cette société aux allures fanées est féroce, sans quartier, en effet. L'auteur fait feu de tout bois, jouant avec les mots pour leur donner une puissance poétique considérable.

 

Ces mots entrent en résonance avec la biographie de Charles de Foucauld (on y vient quand même...). Il fallait que les deux vies, celles de Charles de Foucauld et celle de Jean-Edern Hallier, soient entremêlées dans le récit, puisqu'elles l'ont été dans le monde réel. Refusant de rédiger une hagiographie hiératique et convenue, l'auteur dessine un portrait iconoclaste, peut-être mythomane parfois, toujours flamboyante. C'est ainsi qu'il rappelle le fou de Dieu qui tente de convertir les bédouins, fonde des ordres monastiques, achète un nuage à un escroc...

 

Quel panache, quelle ampleur dans "L'Evangile du fou"! C'est toute une époque, tout un monde que l'auteur se plaît à retracer, avec une érudition de tous les instants, exacte et éclectique, sublimée par un style unique et envoûtant. Et si c'est de Charles de Foucauld que l'auteur entend parler, c'est en définitive d'un autre fou, de Jean-Edern Hallier donc, pitre génial, gamin insupportable et indispensable, écrivain de toutes les audaces, que l'on se souvient...

 

Jean-Edern Hallier, L'Evangile du fou, Paris, Albin Michel, 1986/2007.

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Au soir de cette vie

 

Quand le dernier soir de notre vie

ne sera que soupirs et tremblements

Seigneur,

au miroir de tes matins clairs

regarde nos humbles gestes passés:

ceux de nos bras ouverts

et de notre hospitalité

ceux de nos lèvres souriantes

et de notre pardon.

 

Dans ta mansuétude, oublie

Seigneur

l'ombre portée de nos manquements

et les échecs dans nos tentatives d'aimer.

 

Quand notre éclipse de vie

nous rendra à ta lumière

qu'il fera bon

Seigneur

d'accéder au mystère et à la vision

de ton éternel amour

 

En écoutant "le Largo" de G. F. Haendel.

 

Amalita Hess (1936- ), Au clair de ta joie, Fribourg, Editions du Cassetin, 2002.

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 21:49

Tillmanns Fils

Lu par Francis Richard,

Le site de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

"Les fils": c'est un titre qui est tout un programme, avec un double sens imposé par deux possibilités de prononciation. Précisément Lolvé Tillmanns propose aux lecteurs de son troisième roman deux pistes de lecture entrecroisées, en fonction du sens qu'ils voudront bien donner à son titre ambigu.

 

Fils de leur mère

C'est donc l'histoire de deux hommes dans la force de l'âge, que la vie a rapprochés de manière particulière: Cédric a été le souffre-douleur de Raphaël au temps de sa scolarité obligatoire, et la vie s'est chargée d'inverser les rôles: Cédric est devenu patron, et Raphaël pointe à l'assurance invalidité. Tous deux ont en commun un rapport problématique à leurs parents, ce qui ramène au sens "filial" du titre.

 

C'est cette filiation que l'auteure met en avant pour faire avancer son récit. Le lecteur se sent captivé par le récit de la vie de Raphaël, qui s'est suicidé alors qu'il était employé dans l'entreprise de Cédric. Ce récit, c'est la mère de Raphaël, Odile Cornuz (un nom qui est celui d'une autre écrivaine romande...), qui le livre. L'auteure dessine un personnage féminin à la dérive, essentiellement en l'observant vivre et agir: un rapport totalement décomplexé à l'alcool et une manière très personnelle de voir le monde la caractérisent. Cela, autant qu'un vécu chaotique.

 

Ce vécu renvoie à celui de Cédric, le patron. De ce côté-ci, ça a l'air lisse, et au début du roman, tout roule, même si l'automne commençant ("Le soleil ne peut plus faire illusion, les journées raccourcissent", lit-on en début de roman) annonce, comme une image, que la fin des jours sereins est proche. Mais c'est la soeur de Cédric, Nathalie, qui va jouer le rôle de révélateur. Elle fait remonter à la surface des souvenirs enfouis, autour d'une famille à principes bien catholique, qui fait écho aux ascendants darbystes de la mère de Raphaël. Victimes directes ou indirectes (pour éclairer ses personnages, l'auteure va jusqu'aux grands-parents) d'une éducation stricte et pesante, vue comme hypocrite, ces deux fils ne sont-ils pas frères, quelque part? Frères ennemis peut-être, soit, mais enfin...

 

... et l'une des répliques vengeresses suggère même que Cédric a fini par tuer Raphaël. Les mots peuvent-ils tuer? L'auteure le suggère, laissant entendre que le passage du statut de victime à celui de bourreau peut n'être qu'une question de circonstances. En somme, qui est Caïn, et qui est Abel?

 

Fils du mensonge

"L'inspecteur s'en va. Je regarde sa carte se détacher sur mon bureau en plexiglas. Et je ne comprends pas pourquoi je lui ai menti." Le mensonge régit le fonctionnement de Cédric, qui en commet deux énormes, coup sur coup, en début de roman: outre sa réplique fallacieuse à la police, il s'attire la confiance de la mère de Raphaël en se faisant passer pour un psychologue. Ces mensonges lient comme des fils solidement attachés (tout comme les fils éventuellement intrusifs d'une relation, d'ailleurs - la couverture le suggère à l'envi), et qu'il faut assumer.

 

Il y a aussi ces mensonges qu'on vit de manière naturelle, ordinaire, dans le cadre d'une vie où l'épouse, Tatiana, est partagée avec une amante loyale, Maria, et même une troisième fille, Caroline, secrétaire dans l'entreprise de Cédric, fugacement enivrée au champagne et baisée dans un hôtel genevois. L'auteure dévoile avec finesse les intermittences du désir de Cédric, soudain avivées par le suicide de Raphaël et ce qu'il a soulevé.

 

Couper ces fils: c'est là que sera le salut d'un Cédric que l'auteure montre toujours plus irascible, prompt à crier dans le cimetière où repose sa mère. Le dernier chapitre du roman a donc, jusqu'à un certain point, des allures de rédemption: suivi psychologique, médicaments, aveux aux femmes de sa vie (sauf à la secrétaire, que l'auteure éjecte un peu facilement par le biais d'un licenciement sec) et à la police - qui savait tout, bien sûr. L'auteure laisse cependant Cédric avec un dernier fil de mensonges à la patte...

 

Sans juger

Un titre extraordinaire donc, lourd de sens, pour un roman qui parlera à plus d'un lecteur qui s'est fait tabasser et humilier dans la cour de récré, ou pas. Les dialogues y sont ciselés afin de donner à entendre des voix authentiques, la psychologie des personnages y est approfondie; l'auteure donne ainsi à voir des personnages d'une belle épaisseur qui ne laissent pas indifférent: faut-il se montrer compréhensif envers Raphaël le jeune cogneur devenu cassos, ou s'attacher à Cédric, pour qui tout roule?

 

Loin d'imposer un jugement, et même si c'est le personnage de Cédric qui est le pivot du roman, l'auteure met en présence des humanités légitimes autour de lui, construites comme elles le peuvent face aux aléas de la vie, et laisse le lecteur réagir face au petit monde qu'elle installe, en fonction de son propre vécu et de son propre ressenti.

 

Lolvé Tillmanns, Les Fils, Genève, Cousu Mouche, 2016.

 

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 21:57

Muller Vitre

Lu par Au pouvoir des mots, Denis Arnoud, Francis Richard.

Le site de l'éditeur.

 

Avec Fabien Muller, l'éditeur Olivier Morattel a-t-il publié le plus parisien des écrivains romands? Ou le contraire? Peu importe au fond. Le fin mot de l'histoire, c'est que c'est en Suisse, par l'entremise de la journaliste Mélanie Croubalian, que l'écrivain français Fabien Muller a trouvé un éditeur pour son dernier roman, "La vitre". Il s'y met dans la peau d'une jeune femme dépressive et peu douée pour les contacts humains, qui traîne son existence amère entre des piges erratiques et un métier de bibliothécaire: "Depuis toujours Hélène a le sentiment de voir le monde à distance, de ne pas en faire partie", présente la quatrième page de couverture. Puis viennent un voisin et sa fille, et par là même la possibilité d'une affection...

 

Symboliques de la vitre

"La vitre", donc. Le titre est énigmatique, mais on devine que la vitre est l'image, parfois concrète, de cette mise à distance. Le motif de la vitre est récurrent dans ce roman. On pense à celle de la couveuse où Hélène passe une partie de ses premiers jours. On pense aussi, plus loin, au cadre photo fracassé par l'un des personnages. Ou encore aux Galeries Lafayette dont les vitres explosent lors d'un attentat.

 

Et puis, "la vitre", c'est aussi la fragilité, et là, c'est de la fragilité du personnage d'Hélène qu'il est question: on dirait d'elle que c'est une "femme à problèmes", mais c'est aussi une personne qui s'est cassé à peu près tous les os de son corps. Fragilité des relations humaines, aussi? Oui, mais là, tout d'un coup, il y aura un moteur, une résistance, qui permettra à Hélène de se battre, enfin, pour une fillette, Camille, à laquelle elle a fini par s'attacher.

 

Cela, après avoir créé une certaine transparence (de vitre!) sur la vie difficile de son père, Benoît, fragile aussi à sa manière, mort dans l'attentat mentionné plus haut...

 

(Faire) entendre des voix

Ecrire à la première personne, c'est recréer la voix de son personnage. C'est un art périlleux, et l'écrivain de "La vitre" se montre à la hauteur. On croit au personnage d'Hélène, cette femme un peu commune; on ne peut pas la détester tout à fait, mais il arrive qu'on la trouve énervante, qu'on ait envie de lui mettre quelques claques pour qu'elle se bouge, ne serait-ce que pour se trouver un mec. Bref, elle ne laisse pas indifférent...

 

Un tel sujet aurait par ailleurs pu verser dans l'introspection ennuyeuse d'une personne sans éclat. L'auteur évite toujours l'écueil à temps en relançant l'intérêt de son récit quand il faut - et en remotivant Hélène.

 

L'insertion d'éléments documentaires dans le récit y contribue aussi. Le lecteur a droit à quelques chroniques qu'Hélène a signées pour un magazine féminin, et l'auteur les place en résonance avec l'avis de leur premier lecteur: le rédacteur en chef dudit magazine. Et puis, l'on découvre les rapports des soeurs qui se sont occupées de Benoît et de sa grande soeur (Sophie, beau personnage de méchante ordinaire) dans leur enfance. Ce sont de nouvelle voix que l'auteur fait entendre dans son roman, de nouveaux rythmes, de nouvelles musiques.

 

"La Vitre" est un beau roman, porté par une voix qui sonne juste. C'est aussi un livre d'aujourd'hui, avec des personnages en apparence ordinaires, ballottés par l'existence, et qui finiront, peut-être, par trouver une voie moins rocailleuse pour continuer: fini de regarder le monde comme s'il apparaissait à travers une vitre? Sans doute...

 

Fabien Muller, La vitre, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel Editeur, 2016, préface de Mélanie Croubalian.

 

 

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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 21:27

Kenan Songes

Lu par Goliath.

Le site de l'éditeur.

 

"Détecteur de mes songes" est le dernier ouvrage de l'écrivain belgo-turc Kenan Gorgün. La construction de ce recueil de nouvelles reprend les quatre éléments traditionnels (air, terre, feu, eau), et quatre fois trois textes très divers, touchant de près ou de loin à ces éléments, viennent s'y rattacher.

 

Il y a souvent quelque chose de rêvé et de fantastique dans ces nouvelles, ce qu'annonce la première, qui donne son titre au recueil. Qu'est-ce donc que cet appareil VHS Hitachi que le narrateur achète dans une brocante? C'est avec bonheur que le lecteur oscille entre le rêve et la réalité, d'une manière si finement amenée que par moments, il ne sait plus où il se trouve. Quelques allusions au cinéma d'horreur, incluant la présence du réalisateur John Carpenter, viennent donner corps à cette première nouvelle et flatter les lecteurs cinéphiles.

 

L'auteur n'hésite pas à modifier la forme de ses textes afin d'y créer un rythme différent, de faire un zoom avant sur ses personnages en rédigeant les dialogues à la manière d'un théâtre. C'est ce que l'on apprécie dans "Pas vu, pas pris", nouvelle construite comme un petit roman avec des chapitres, hantée, peut-être, et habitée aussi par une indéniable sensualité.

 

Certaines nouvelles sont plus graves, et interrogent l'époque à laquelle nous vivons. Ces questions peuvent être la cohabitation entre peuples, avec "La vie en retard", ou "Hobo", métaphore ferroviaire de la misère que l'homme riche ne veut pas voir et qu'il faudrait cacher avec des rideaux aux fenêtres du train. Un peu courte, cette nouvelle: elle a des allures de point de départ pour quelque chose de plus développé. Et "Silencio!", enfin, offre la promesse d'un monde silencieux où vit le dernier homme. Rien que ça!

 

"La révolte des poissons" apparaît moins convaincante, malgré un côté souriant mais doux-amer, du fait de l'humanisation excessive du poisson qui raconte l'histoire - cela, même s'il a été un humain dans une vie précédente. Quant à "La botte secrète du Père Noël", certes émouvante comme il se doit pour un conte de Noël, elle semble un peu naïve dans sa volonté de mettre en évidence l'innocence des enfants, promesses d'un monde meilleur. On préfère se souvenir du côté absurde de "Toute mémoire abolie", qui fonctionne autour d'un Israélien et d'un Palestinien, ou de l'effacement social du "Mandarin des caniveaux", nouvelle cruelle autour des petits défauts de la société numérique.

 

Recueil de tous les contrastes, oscillant entre la fraîcheur et l'inquiétude, "Détecteur de mes songes" est porté par une écriture vive et moderne. Son auteur ose expérimenter afin de trouver la forme qui convient le mieux au propos. Il en résulte un livre rapide qui se lit avec aisance et plaisir.

 

Kenan Gorgün, Détecteur de mes songes, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2016.

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 21:27

Trump

Lu par Valérie Débieux.

Le site de l'éditeur.

 

Cela a tout l'air d'un canular. Qu'on en juge: l'éditeur prétend avoir reçu un manuscrit anonyme dans sa boîte aux lettres, avec un mot pressant pour qu'il soit publié. Ce manuscrit, c'est "La vérité sur Donald Trump". Il est signé Dick Joekers. Impossible de ne pas penser à Joël Dicker... ni de se demander qui se cache derrière ce pseudonyme. Il paraît que c'est un écrivain suisse romand! Il paraît... Et dans l'absolu, l'aurait-on publié?

 

L'ouvrage est court, et sa brièveté lui donne des allures de pochade plutôt réussie. Celle-ci, en effet, démontre que s'il faut retenir une qualité de Donald Trump, c'est qu'il a le format requis pour faire un excellent personnage de roman. Cela, même si l'intrigue de "La vérité sur Donald Trump" a déjà un peu vieilli: ce petit livre a paru au printemps 2016, loin des Etats-Unis mais près du Salon du livre de Genève, et saisit son sujet au moment des primaires du parti républicain, en vue des élections de novembre 2016. A un moment où personne n'y croyait sérieusement, en somme. 

 

Reste qu'en un peu moins de cent pages, le lecteur a droit à un portrait du milliardaire appelé à devenir le quarante-cinquième président des Etats-Unis. La caricature est là, certes. Elle fait de Donald Trump un bonhomme empreint d'égotisme, ramenant tout au fric et à sa personne, ce que soulignent les majuscules du récit et les amples citations de discours de campagne, qui ne laissent qu'à peine entendre les exclamations des supporters.

 

Il y a plus: l'auteur fait de Donald Trump une espèce de bulldozer, capable d'abattre tous les obstacles qui sont sur son chemin. Il est question de Hillary Clinton, certes; mais elle paraît fort lointaine, et les adversaires de Donald Trump, au moment où l'histoire les saisit, sont plutôt les hommes restant en lice pour la primaire du parti républicain américain. Le lecteur croisera donc des figures déjà presque oubliées, comme Ted Cruz ou John Kasich. L'auteur a l'habileté d'intégrer au discours de Donald Trump les surnoms dont il aime à affubler ses adversaires; il n'y manque que le fameux "Crooked Hillary"...

 

Ces quelques adversaires sont donc trop minables pour être crédibles, laissant l'impression que pour le candidat à l'investiture républicaine, tout est trop facile. Outre les apparatchiks, il y a entre autres cet assassin d'occasion, qui renonce à tuer le candidat après avoir épuisé ses économies. Et il y a aussi, mais cela ne va pas bien loin hélas, les jeux de pouvoir qui fonctionnent dans l'entourage de Donald Trump: un fils tiraillé entre diverses loyautés, une porte-parole amante du candidat, etc. Ces pages adverses sont, pour l'auteur, l'occasion de rappeler assez longuement le Second amendement de la Constitution américaine, fondateur du droit controversé, pour les Américains, à avoir une arme.

 

A travers les lignes, le lecteur découvre donc un personnage qui renverse tout sur son passage, ce que l'auteur de "La Vérité sur Donald Trump" ne semble guère aimer. L'écrivain réussit, en un roman adroit mais qui reste certes un peu mou pour faire une satire franchement vacharde, à renvoyer l'image instantanée qu'avait le candidat à la candidature du parti républicain, et aussi à esquisser les états d'âme de certains personnages comme Hope Hicks, directrice de la communication de Donald Trump, ou Katrina Pierson. De l'eau a coulé depuis sous le pont Verrazano; mais l'auteur, derrière le faux-nez de Dick Joekers, réussit à capter un instantané d'un homme qui, au moment où le livre a été écrit, n'était nullement un candidat sérieux à la présidence des Etats-Unis d'Amérique. Comme quoi, hein...

 

Dick Joekers, La vérité sur Donald Trump, Vevey, Hélice Hélas, 2016.

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

La Chanson de Maglia

 

Vous êtes bien belle et je suis bien laid.
A vous la splendeur de rayons baignée ;
A moi la poussière, à moi l'araignée.
Vous êtes bien belle et je suis bien laid ;
Soyez la fenêtre et moi le volet.

Nous réglerons tout dans notre réduit.
Je protégerai ta vitre qui tremble ;
Nous serons heureux, nous serons ensemble ;
Nous réglerons tout dans notre réduit ;
Tu feras le jour, je ferai la nuit.

 

Victor Hugo (1802-1885), Toute la lyre. Source: poésie.webnet.

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 22:04

Siaudeau saignant

Lu par Aifelle, Encres vagabondes, Jérôme, Jess, Le petit mouton, Le tour du nombril, Oihana, Yv.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

Le roman, pour le lecteur, c'est l'évasion parfois, la fuite de temps en temps. Pourquoi ne serait-ce pas pareil pour le personnage principal du livre lu? C'est ce qui se passe dans "Pas trop saignant", troisième roman de l'écrivain français Guillaume Siaudeau. Un ouvrage court, aux chapitres brefs qui vont à l'essentiel. Et l'essentiel, ici, c'est la poésie.

 

De la poésie? Cela n'a rien d'évident avec le sujet que l'auteur adopte. Il est question, en effet, de l'employé d'un abattoir qui décide, par un beau matin ("Le genre de jour qu'il faut escalader à la seule force des rêves, en fermant les paupières."), de partir son travail à bord d'un camion, avec dans son dos une demi-douzaine de vaches. Avant de se lancer en cavale, il ne manque pas de récupérer l'enfant dont il a la charge. Et les voilà partis à travers champs, au nez et à la barbe de policiers étrangement distraits...

 

Paradoxalement, la poésie est une évidence pour rendre un tel sujet intéressant. C'est que toute poésie est effraction, irruption de quelque chose de spécial dans une vie qui tourne trop rond, par la musique, par les images, par le rythme. Comme est effraction le fait de quitter son travail sans façons...

 

Concrètement, l'auteur fait montre d'un sens hors pair de l'image, qui apparaît pour ainsi dire dans chaque phrase: les métaphores et comparaisons sont partout. Il arrive aussi que l'auteur illustre son propos par des images concrètes qui naissent dans l'esprit de Joe, le personnage principal, par exemple lorsque se joue un match entre les "peut-être" et les "pas sûr", débat intérieur vu comme une partie de football.

 

Il arrive aussi que l'image devienne réalité, de façon poreuse: adoptant le point de vue du rapace pour illustrer par métaphore le parcours de ses personnages à vol d'oiseau, l'auteur choisit d'en montrer un. Et d'indiquer que la police court après l'équipée comme le rapace tournoie autour de sa proie. Et puis, de même que Joe pratique l'évasion, les chiffres de l'abattoir semblent vouloir s'évader aussi, si l'on n'y prend pas garde. Une résonance bien observée.

 

Placer un enfant dans une telle histoire, naturellement, c'est du pain bénit. L'auteur se crée ainsi de nombreuses occasions, judicieusement exploitées, d'offrir un regard neuf et frais sur le monde. En écho, Joe imagine avec beaucoup d'esprit des histoires qu'il raconte l'enfant; leurs conversations sont donc immanquablement de petits univers à elles toutes seules, pleins de complicité. Certains parents ont ce talent...

 

Enfin, il y a Joséphine, cette infirmière qui injecte des antidépresseurs à Joe. Ceux-ci sont multicolores, comme si une bonne injection pouvait redonner des couleurs à la vie. C'est une Arlésienne, Joséphine: Joe y pense tout le temps, mais elle ne joue aucun rôle réel dans le roman. Chaque pensée est donc - on y revient - une évasion.

 

Roman court, "Pas trop saignant" est une petite merveille offerte dans le sillage de la rentrée littéraire de l'automne 2016. Merveille de poésie, merveille d'évasion. Est-ce pareil? Peut-être, si l'évasion et la poésie sont l'occasion de découvrir un monde rêvé, plus vrai, plus simple et plus essentiel. Et plus souriant aussi, le temps d'une escapade.

 

Guillaume Siaudeau, Pas trop saignant, Paris, Alma, 2016.

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8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 21:55

Fioretti Caravage

Lu par Biblio, Goliath, Jasmine.

Le site de l'éditeur, HC Editions.

 

Après "Le livre secret de Dante", l'écrivain et professeur italien Francesco Fioretti continue d'explorer ce qu'il y a derrière les grandes personnalités du monde culturel italien. C'est cette fois avec Le Caravage, peintre génial et maître du clair-obscur, qu'il invite son lectorat à embarquer, avec un roman historique érudit intitulé "Dans le miroir du Caravage". Pour le coup, tout se passe au début du XVIIe siècle à Rome.

 

La Rome des temps anciens est recréée avec panache, avec ses rues dangereuses où l'on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise rencontre: factions rivales, milices privées, ennemis personnels, brigands. C'est aussi la Rome des papes, centre d'une religion catholique qui a certes sauvé les apparences après la Réforme, mais dont les personnalités continuent de s'adonner au vice tout en le condamnant chez les autres. C'est enfin un monde pressuré par une fiscalité prohibitive qui sert surtout à financer les puissants et à combler le gouffre sans fond d'un Etat dysfonctionnel. Tout cela, l'auteur l'établit avec force détails.

 

Du Caravage, l'écrivain retrace essentiellement les années de vie qui courent entre 1605 et 1610, date présumée de sa disparition. Le peintre est vu comme un génie, toujours en butte à des commanditaires soucieux de règles et de traditions devenues illisibles en raison de son souci du réalisme: les personnages peints sont à la ressemblance de leurs modèles, qui constituent un petit monde bariolé et vigoureux de prostituées et de poivrots. On les aime, on se bagarre avec, on boit des coups... et l'irréparable peut arriver, par exemple avec le décès d'Anna. L'auteur n'hésite pas à se montrer pittoresque s'il le faut pour décrire ces personnages; mais c'est aussi un roman à suspens qu'il installe autour d'eux: après tout, qui a tué Anna?

 

En donnant la parole au Caravage, l'auteur permet au lecteur d'entrer dans son intimité, de comprendre son action: l'artiste se confesse pour ainsi dire. Ces confessions sont aussi des guides de lecture des nombreuses oeuvres d'art, le plus souvent religieuses, citées au fil des pages. L'auteur a ici le chic pour attirer l'attention du lecteur sur tel ou tel élément, susceptible d'éclairer l'observation. Et l'éditeur a eu la sagesse de reproduire ces oeuvres, donnant à la lecture un tour concret.

 

Enfin, l'auteur choisit de donner une nouvelle fin de vie au Caravage, disparu dans des circonstances qui paraissent obscures si l'on s'en tient à la version officielle. C'est l'objet du dernier chapitre, où l'on se retrouve face à un autre grand artiste, espagnol celui-ci, nommé Diego Velasquez: ainsi s'effectue un passage de témoin, l'écrivain soulignant quelques parentés entre les deux créateurs et suggérant une filiation.

 

Si "Dans le miroir du Caravage" s'appuie sur un solide bagage historique, il demeure parfaitement accessible à tous, même à ceux qui ne connaissent guère l'oeuvre du Caravage. Au contraire, c'est là l'occasion d'une découverte fascinante, dans le cadre d'un beau roman qui captive.

 

Francesco Fioretti, Dans le miroir du Caravage, Paris, HC Editions, 2016, traduction de l'italien par Chantal Moiroud.

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 21:03

Sansonnens Ordres

Lu par Francis Richard.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

Tout commence lentement dans "Les ordres de grandeur", deuxième roman de Julien Sansonnens après "Jours adverses". Après avoir exploré le destin de personnes ordinaires, c'est au monde des médias et de la politique en Suisse romande qu'il s'intéresse, dans un roman de genre policier.

 

Lenteur en effet dès le premier chapitre, qui relate la séquestration et la terrible détention d'une jeune femme, victime de sévices sexuels insoutenables dans le secret d'une chambre hostile. Un choix habile de la part de l'écrivain, qui donne au lecteur l'impression d'être à la place de la femme, qui n'a qu'une hâte: que ça finisse - et qu'une impression: c'est que justement, ça ne finit jamais.

 

Et puis, l'auteur prend le temps de mettre les choses en place. De ce glaçant premier chapitre, on passe à la description d'Alexis Roch, journaliste de télévision populaire désireux de se lancer en politique. Propre sur lui, c'est un bonhomme charismatique, très à l'aise financièrement. Celui-ci va accompagner le lecteur durant tout le roman. Puis il sera question d'un patelin en France, et d'un homme qui y vit de manière apparemment sereine. Le lien entre ces trois situations n'est pas évident, laissant au lecteur l'impression initiale d'un récit qui erre sans but immédiatement clair. Patience...

 

Le parcours journalistique et politique d'Alexis Roch permet de découvrir un monde où les jalousies sont tenaces et où tous les coups sont permis. Avec Marco Camino, l'écrivain revisite le personnage de l'ami du héros... un ami plein de ressources mais peu recommandable. Le lecteur appréciera ce guide ambigu. Alexis Roch va-t-il accéder au gouvernement cantonal malgré l'adversité? Mais son pire adversaire n'est-il pas lui-même?

 

Ancré dans l'actualité (il y est fait allusion aux attentats de Charlie Hebdo), "Les ordres de grandeur" emprunte plusieurs éléments aux microcosmes journalistique et politique romands. Derrière les traits d'Alexis Roch, par exemple, on devinera les traits d'un Darius Rochebin et/ou d'un Fathi Derder. Pareil pour les péripéties: on songe par exemple à l'"affaire Resende" en parcourant l'épisode des images à caractère pédophile retrouvées sur l'ordinateur d'Alexis Roch.

 

Certaines scènes paraissent sous-exploitées, par exemple celle de l'agression sexuelle dans un salon de massage, ou celle des invectives racistes dans un restaurant, qui n'ont pas de suite, et c'est un peu dommage: elles paraissent plus illustratives qu'autre chose, alors qu'elles ne sont pas anodines. A cela près, "Les ordres de grandeur" promène un regard précis sur un univers où chacun devrait se méfier de chacun, et où les rapports de force sont parfois déjà présents depuis le temps des études, un temps qui a marqué des personnages comme ce jeune homme qui a fait sa vie dans le sud de la France en pensant pouvoir oublier des temps tragiques. S'il use parfois de paragraphes longs qui pèsent un peu sur le rythme, l'auteur sait aussi se montrer rapide quand il faut, faisant usage d'une écriture franche, pour ainsi dire virile, parfaitement en phase avec les bonshommes qu'il se plaît à mettre à nu.

 

Julien Sansonnens, Les ordres de grandeur, Vevey, L'Aire, 2016. 

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