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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Cette larme à votre oeil...

 

Oui, Madame, aujourd'hui je vous fixe

Comme un gosse aveuglé de soleil.

Et vos yeux vont me rendre prolixe;

Ils ont mis tout mon être en éveil...

 

Savez-vous qu'ils disent quelque chose

Qui subjugue et m'attire en plein ciel,

Doux pétale envolé d'une rose,

Où vibre un chant confidentiel...

 

Cette larme à votre oeil, émouvante,

Rappelant la rosée en satin,

M'éblouit et vous rend si charmant

Qu'elle entraîne ma plume au quatrain...

 

Claude Seydoux, dans "Renouveau", Petit-Lancy, Cercle romand de poésie classique, mai 2000.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 20:11

Zirem MerLu par Brahim Saci.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

La vie d'une femme, vue par un homme. Et on y croit. Youcef Zirem dessine, dans "La porte de la mer", la jeunesse d'une Algérienne, Amina. La vie ne l'épargne pas: inceste, études, prostitution, amours contrariées. L'auteur crée un personnage fort, capable de résister à l'adversité. Et celle-ci, en l'occurrence, prend la forme de l'histoire récente de l'Algérie.

 

Pour un romancier, se glisser dans la peau d'un personnage du sexe opposé n'a rien d'évident, a fortiori lorsque c'est le personnage principal. L'auteur de "La porte de la mer" y parvient cependant de manière crédible, voire brillante. Amina est présentée comme une jeune femme victime d'une société pilotée par la religion et ses réflexes, où l'égalité homme-femme est loin d'être réalisée, laissant la place aux rapports de force où chacun est supposé trouver son compte. Certes, l'auteur ne condamne personne; mais son personnage relève les difficultés de son parcours et, critique face au régime politique et à ses évolutions, suscite l'empathie. Et Amina, étudiante et diplômée, devient enseignante de français, passionnée, après avoir vendu son corps aux hommes pour faire vivre sa famille.

 

Ce parcours est marqué par un drame terrible, mentionné dès le premier chapitre comme il se doit pour les choses importantes: le père d'Amina, un islamiste comme on en connaît trop (la narratrice utilise le terme de "barbu" pour désigner ces extrémistes), engrosse sa fille. Elle mène sa grossesse à terme, dans un esprit de combat.

 

Marqué par une grossesse "de combat", pour ainsi dire, le parcours atypique d'Amina, une femme forte entre toutes, trouve place dans le contexte historique d'une Algérie qui, depuis son indépendance, n'a rien oublié mais a connu son lot de secousses. Quitte à paraître un peu long par moments, l'écrivain saisit chaque occasion de présenter les tenants et les aboutissants de ce qui se passe dans un pays à l'histoire mouvementée: régimes successifs, factions rivales, amnisties indues. Le lecteur pourra aussi découvrir quelques aspects méconnus de l'histoire d'Algérie, et d'Alger en particulier.

 

Et cette porte de la mer? Elle fait partie, justement de ces éléments algérois qu'Amina affectionne. Regard sur la Méditerranée, elle suggère une ouverture vers quelque chose d'autre, par exemple la possibilité d'une vie meilleure, loin de toute violence. Ce quelque chose d'autre peut être décevant, comme le suggère l'idylle avortée entre Amina et Michel, et l'auteur ne manque pas de montrer que la vie d'Amina épouse le long chemin du désenchantement. Mais il peut aussi être une fenêtre vers le rêve, incarné entre autres par la ville de Paris. Et l'auteur termine son roman à Alger, en laissant son personnage certes amer et désenchanté, mais aussi libre de toute attache, jeune encore et prêt à relever de nouveaux défis: c'est sur une page blanche, pour ainsi dire, que s'achève "La porte de la mer".

 

Youcef Zirem, La porte de la mer, Paris, Intervalles, 2016.

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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 21:09

Bounine MitiaLu par Denis, La Plume et la Page.

 

Amours malheureuses, personnages mal assortis: avec "L'Amour de Mitia", l'écrivain russe Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933, explore à fond le sentiment amoureux, en mettant en scène un personnage jaloux, Mitia, dans diverses situations, en ville comme à la campagne. Introspection il y aura donc, certes, mais aussi une superbe observation de ce qui entoure les personnages de ce court roman d'inspiration romantique.

 

Situations? Commençons par cela. Il est facile de constater que l'auteur a un souci constant du temps qui passe, et que celui-ci s'exprime par la description des saisons. Il ne les nomme pas, ce n'est pas nécessaire; simplement en montrant des situations typiques, ayant trait à la nature, l'auteur indique que l'on va de l'hiver à l'été. En écho à ce crescendo naturel, monte le désir de Mitia, et tourbillonnent ses sentiments. Et si tout commence en ville, à Moscou, tout continue à la campagne, où la nature règne.

 

Mitia? Difficile de s'attacher totalement à ce personnage, et pourtant difficile de ne pas s'y reconnaître peu ou prou. Mitia est un amoureux transi, obnubilé par Katia - deux prénoms qui riment, qu'on voudrait associer, mais ce serait trop facile. C'est avec les mots que l'auteur décrit le travers le plus frappant de Mitia, sa jalousie: le début du roman prend la forme d'une explication de texte, voire d'un art poétique, décodant avec une cruelle finesse ce qu'il peut y avoir derrière les mots d'une jolie fille.

 

Reste que Mitia a quand même l'air d'un bel empoté. Incapable de prendre l'initiative (si ce n'est pour prendre ses distances, sans la plaquer tout à fait), il s'accroche à une Katia qui se cherche et dont les sentiments semblent quand même incertains, et alors que rien n'est promis, il fait de la moindre incartade un cas de conscience impossible. Cela, au risque de tout perdre.

 

Il n'est pas évident non plus de s'attacher aux personnages féminins qui dominent "L'Amour de Mitia". On a dit le caractère difficile à cerner, complexe, pour ne pas dire double, de Katia; avec elle, Mitia s'attaque à une partition trop difficile, trop virtuose pour lui. L'auteur met entre les pattes du jeune homme une autre figure, Alionka, campagnarde vénale et pragmatique, qui représente l'extrême inverse. C'est avec elle qu'il aura sa première expérience sexuelle, mais l'auteur fait l'impasse sur toute description. Une telle ellipse a un sens: elle suggère que pour Alionka, c'est comme s'il ne s'était rien passé. Et pour Mitia également, coucher avec Alionka ne vaut rien. Pour le confirmer, à l'attention de ceux qui n'auraient pas compris, les premiers mots d'Alionka après l'acte résonnent de terrible manière: "[...] Paraît que le curé y vend des petits cochons pour pas cher. C'est vrai?".

 

Le romantisme s'exprime donc à plus d'un titre, dans l'expression de la nature comme dans celle de sentiments exacerbés, exaltés d'une manière morbide. Commençant par une jalousie de tous les instants, celle-ci va jusqu'à la tentation de la mort, présentée comme un soulagement face à ce qui s'annonce comme un néant sentimental. Par rapport au grand roman romantique traditionnel, cependant, l'auteur va plus loin: il donne avec "L'Amour de Mitia" un roman court, une belle oeuvre concentrée autour d'un petit nombre de personnages, écrit dans une langue dense est efficace où aucun mot n'est de trop. Et où le désespoir finit par tout submerger...

 

Ivan Bounine, L'Amour de Mitia, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2004, traduction du russe par Anne Coldefy-Faucard.

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 19:23

Dilasser PierresUn jeune homme va se marier. Le jour fatidique, sa fiancée s'enfuit sans crier gare. Son promis part à sa recherche... Impossible de ne pas penser au mythe d'Orphée lorsqu'on lit "Dernières pierres", roman de Bernard Dilasser. Le cadre est moderne, certes, et parfaitement prosaïque: le lecteur oscille entre une église de campagne, une gare, un train et une préfecture de province, sans doute en Bretagne. Cadre prosaïque, un brin dégradé parce que désacralisé, qui concourt à ce qu'aujourd'hui, chacun accède à un mythe revisité.

 

Le mythe revisité...

La figure du personnage principal, Charles, met immédiatement la puce à l'oreille. Il se présente comme un ménestrel moderne, défenseur des traditions musicales bretonnes, allant jusqu'à porter des costumes traditionnels. Contrairement à Orphée, il n'a guère trouvé son public; mais il est encore jeune, c'est normal. L'auteur le voit disert, enfin: les dialogues laissent une large place à ses paroles, empreintes d'optimisme et d'une vision du monde chrétienne, héritée des années de pensionnat.

 

Il est évident de voir dans la disparition de Juliette, sa fiancée (et quel nom pour une fiancée, depuis William Shakespeare!), une version moderne d'Eurydice. L'auteur épice la relation entre les deux personnages en leur inventant des rituels, une tendre liturgie amoureuse à base de travestissements finalement bon enfant. Et pour que le lecteur soit séduit à son tour, il offre à Juliette de grands yeux noirs.

 

Et s'il fallait lever un dernier doute, c'est lorsque Charles va chercher sa promise, prenant un ascenseur vers les sous-sols d'une préfecture obscure, que se confirme la recréation du mythe. Le lecteur est sur des rails: il y aura une condition pour qu'elle se marie finalement avec Charles, Charles ne la tiendra pas, Julie fuira. Et Charles finira lapidé par des furies - un peu comme Orphée a été foudroyé par Zeus, selon la version de ce mythe relayée par Pausanias.

 

... et sa désacralisation

L'écrivain ramène le mythe sur Terre, si l'on peut dire, et le réduit à une dimension globalement humaine - tout au plus y a-t-il une once de mystère autour des locaux de la préfecture. Mais si ce lieu conserve un gardien au tempérament de Cerbère, celui-ci n'est rien d'autre qu'un fonctionnaire docile, chargé de faire barrage entre les visiteurs importuns et le préfet.

 

Bien de son temps (le nôtre, hein!), Charles se déplace en train, et paie son billet. L'auteur place sur la route de Charles un collègue d'école devenu agent de guichet SNCF, à la mentalité bien trempée. Le caractère expansif de Charles fait merveille face à ce personnage, ce qui permet au lecteur d'en savoir un peu plus sur la vie, les espoirs et les amours du jeune homme. Au guichet puis autour d'un café, leur conversation fait écho à celle mettant aux prises un adolescent aux yeux de grenouille, narquois face au christianisme, et un prêtre, en tout début de roman.

 

Enfin, la scène de lapidation qui termine le roman - introduite de manière abrupte - se déroule avec des harpies parfaitement humaines, qu'on imagine volontiers comme une bande de filles à la violence facile (ça existe aujourd'hui), peut-être vêtues de cuir. Méchantes? On n'a pas envie d'y croire totalement. Cela dit, c'est face à cette épreuve de vérité mortelle, qui donne enfin la clé du titre du roman, que le lecteur comprend à quel point Charles, alias l'Orphée moderne revisité gentil garçon, était épris de sa Juliette - dont l'auteur n'évoque plus le destin, à partir du moment où elle s'est évanouie dans la nature.

 

Certes, "Dernières pierres" est un roman court. Mais l'auteur se montre généreux. Il alterne les denses paragraphes où Charles s'observe et observe le monde et des dialogues où, parfois, les personnages s'installent dans la conversation pour de longues tirades. Sur la base d'un récit connu et revisité dans un cadre sans éclat, l'auteur réussit à offrir un récit coloré et frais, joyeux même par moments.

 

Bernard Dilasser, Dernières pierres, Paris, La Différence, 2009.

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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 19:32

Noel 1977Lu par François Bon.

 

Déconcertant roman que "Le 19 octobre 1977" de Bernard Noël! Et c'est un délice de se laisser dérouter par ce court ouvrage impossible à résumer: il ne recèle pas d'histoire au sens où l'on pourrait le concevoir aujourd'hui, alors que le roman traditionnel d'intrigues, néo-balzacien, règne en maître sur les lectures de celles et ceux qui suivent l'actualité littéraire de ce début de XXIe siècle.

 

Une manière de Nouveau roman

Dans "Le 19 octobre 1977", paru en 1979 dans sa première édition, en effet, l'auteur paraît se souvenir de certains éléments caractéristiques du Nouveau roman, entre autres dans son refus de toute circonstance exceptionnelle. Le titre lui-même est prosaïque, d'autant plus qu'il mentionne une date parfaitement ordinaire, peu susceptible de réveiller chez le lecteur un quelconque imaginaire "historique".

 

Dépourvu d'intrigue structurée, ce roman s'ouvre sur la vision d'un personnage qui achète un livre illustré dont une photo l'a accroché. Dès lors, le voyage prend le ton d'un "tropisme" à la manière de Nathalie Sarraute: ce peu de chose, un achat anodin a priori, devient tout. Cela se traduit par une approche quantitative (dimensions du livre, etc.) et qualitative, voire de finesse (échos dans le passé du personnage principal, avec des digressions sur son vécu actuel). On peut voir cela comme un "zoom avant", un regard très rapproché, mais aussi comme une manière, pour l'auteur, de faire languir son lecteur: celui-ci, tout au long de la première partie du roman, va se demander ce qu'est cette fameuse photo. La patience sera récompensée... vraiment?

 

Et enfin, s'il faut bien un personnage pour faire avancer le récit, celui-ci s'avère à peine prénommé, tout à fait ordinaire, loin des figures héroïques du roman traditionnel à la Balzac.

 

Rappel de Beaumarchais

L'aspect "tropisme" de ce roman va jusqu'à faire penser à une "folle journée" (autre titre du "Mariage de Figaro") de Beaumarchais revisitée - on se souvient qu'à sa manière, cette pièce de théâtre faisait apparaître certaines limites de la règle des trois unités. On retrouve cette interrogation dans "Le 19 octobre 1977".

 

L'action, on l'a dit, est difficile à résumer, entre achat d'un livre, violences mal expliques, dialogues philosophiques et interrogations littéraires, rencontres avec des femmes permettant à l'auteur de développer un érotisme sui generis. L'unité de lieu est en revanche respectée, au sens large: "Le 19 octobre 1977" se déroule à Paris. Quant à l'unité de temps, et c'est là qu'on s'approche le plus de l'ouvre de Beaumarchais, le lecteur a peine à croire que tout cela, toutes ces rencontres féminines ou masculines, alternant discussions, souvenirs, contacts et actes sexuels, se passe en une seule journée.

 

Le suc de la poésie surréaliste

Rien de sec cependant dans la démarche de l'auteur qui, en poète (au sens étymologique de "créateur"), illumine ses pages par un rythme de tous les instants et qui n'appartient qu'à lui. La ponctuation est malmenée à l'occasion, et les moments où le narrateur fait l'amour avec une femme sont écrits sans le "je", soulignant formellement à quel point il s'abandonne. L'oeil, image récurrente, devient métaphore du sexe féminin et invite au voyeurisme. Les blancs typographiques et les retours à la ligne savamment disséminés accélèrent la lecture, tout en lui donnant paradoxalement, sur la page imprimée, l'image d'un poème à savourer lentement. Cela, sans oublier des dialogues ébouriffants où le lecteur se perd, et qui ont des allures d'écriture automatique. Héritier du Nouveau roman, Bernard Noël le serait-il aussi des Surréalistes?

 

Au fil des pages, l'auteur s'interroge aussi sur l'art d'écrire, et surtout sur le piège des mots et de leur sens: "Il est vrai que me méfie des mots, de leur ruse, de leur relativité", lâche le narrateur, dès le début. Il est permis de penser que cette interrogation est personnelle, propre à l'écrivain lui-même autant qu'à son personnage. En effet, c'est sur le ton d'un témoignage que commence "Le 19 octobre 1977": "Comment dire: j'écris pour cesser d'écrire? A l'instant où j'entreprends ce livre..." Qui témoigne? On est prêt à croire que c'est Bernard Noël lui-même, mais rien ne le prouve indiscutablement.

 

A une date lambda, qu'on croirait choisie au hasard, l'auteur donne ainsi un caractère exceptionnel, autour d'un narrateur actif qui finit par allier Eros et Thanatos. En ce sens, Bernard Noël fait clairement oeuvre de poète, exigeant, en magnifiant un destin de son seul regard - que le lecteur est invité à partager, par connivence ou, de temps à autre, par effraction. Préfacé par un André Pieyre de Mandiargues qui joue ainsi le rôle de guide, "Le 19 octobre 1977" est un joyau littéraire aux couleurs intemporelles: il mérite d'être redécouvert et relu aujourd'hui encore.

 

Bernard Noël, Le 19 octobre 1977, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2006, préface d'André Pieyre de Mandiargues.

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Le clavecin du musée

 

Le clavecin ce berceau des amours,

Rêve des doigts qui libéraient son âme,

Son chant joyeux baignait au long des jours

Les beaux salons enivrés de son charme.

 

Rythmes secrets qui savaient embellir

La solitude indolente des femmes

Dans les boudoirs peuplés de souvenirs...

Et qui séchaient bien souvent quelques larmes.

 

Temps oubliés! Comme tout a changé,

Ses sons n'ont plus cette saveur d'eau vive,

Dans sa vitrine il est un étranger.

 

Le clavecin brillant dans son décor

Trône au milieu des étoffes festives.

Fleur de musée... il est à demi mort.

 

Robert Parron (1925- ), dans Le Moniteur du Caveau stéphanois n° 35, Saint-Etienne, octobre 2014.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 19:25

Bied FiersLu par Antigone, Charybde 2, Clara, Tilly Bayard-Richard.

 

Quelle antiphrase que le titre "Nous sommes jeunes et fiers"! Avec son deuxième roman, Solange Bied-Charreton annonce la couleur: s'il sera question de jeunesse, la fierté va en prendre un coup. Surtout, la romancière, également journaliste, va creuser dans ce livre le sillon qu'elle a ouvert dans "Enjoy". Autant dire que les lecteurs qui la suivent vont se retrouver en pays connu: il sera question d'une radiographie d'une certaine jeunesse, parisienne sans doute, aisée mais dessillée et désabusée, pour ne pas dire nihiliste. Si un doute devait exister, l'auteure crée elle-même le lien entre son premier et son deuxième roman en y glissant le personnage désormais récurrent de Théodore R. Zami. Cela dit, l'écriture à la troisième personne ajoute un soupçon d'ironie par rapport à "Enjoy". Et là, on aime.

 

La romancière installe le couple formé d'Ivan et Noémie. Lui est mannequin, elle est enseignante. Tranquillement, le premier chapitre installe d'emblée l'idée que tout ne va pas pour le mieux, et la romancière en profite pour indiquer les limites d'un certain politiquement correct: une phrase peut briser l'ambiance d'une soirée et, plus largement, détruire une amitié. Au fil du roman, cette remise en question du politiquement correct prend également la forme du rejet d'un projet d'école imaginé par Noémie. Le lecteur comprend que si les idées nouvelles sont bienvenues, elles doivent rester dans les clous et ne pas pécher par un excès d'audace. Difficile, dès lors, de se positionner "contre l'époque": comme le dit l'auteure, en une excellente formule (p. 69), "certaines laisses étaient invisibles".

 

Ces "laisses", constitutives de la prison de l'humain actuel, naissent dans les racines de la civilisation européenne, dont l'évocation occupe le début de "Nous sommes jeunes et fiers". Ces racines sont un héritage perçu comme encombrant, fatigant, dont on ne sait pas forcément quoi faire aujourd'hui. Dès lors, le lecteur se trouve en présence de personnages qui peinent à dépasser l'idée d'avoir une sécurité professionnelle. L'enseignante Noémie l'a acquise, certes; cela, au contraire de son compagnon Ivan, dont le métier est sujet aux tracas de l'âge. C'est donc sur ce maillon faible que le roman va pivoter, éclairant son socle d'idées d'une manière nouvelle.

 

En effet, Ivan va subir un accident. L'auteure jette dès lors un nouveau regard sur ce personnage, désormais inapte à exercer son métier. Elle dessine dès lors un lien indiscutable, souligné par l'inévitable "Il voyagea. Il connut...", avec le Frédéric Moreau de "L'Education sentimentale" de Gustave Flaubert. Ivan est-il pour autant le pendant du personnage velléitaire, incapable d'entrer dans l'histoire, de Gustave Flaubert? Certes non, puisqu'il va chercher sa voie malgré l'adversité. Tout au plus pourrait-on dire qu'il "vit sa vie par procuration", faute de mieux, comme le dirait un certain Jean-Jacques Goldman.

 

Reste que l'idée voyageuse de Flaubert conduit les personnages à Penarak, une utopie lointaine avec tout ce qu'elle peut avoir d'étouffant, on le sait au moins depuis la Thélème de François Rabelais. Cela dit, c'est plutôt aux sectes et aux émissions de téléréalité contraignantes de type "Koh-Lanta" que l'on pense ici. Toute d'ironie, la romancière dégomme le mythe rebattu du bon sauvage, mais aussi ceux qui l'entretiennent aujourd'hui pour culpabiliser l'homme occidental blanc. Il est permis de se demander ici si l'auteure dénonce ici un certain racisme bienveillant... de la part de qui?

 

"Nous sommes jeunes et fiers" est un roman du dérisoire de notre époque, marquée par l'envie de festif. Publié en 2014, son actualité s'avère glaçante à l'heure où seule l'occupation militante des terrasses paraît une arme, une fierté même, contre le terrorisme tel qu'il a sévi le 13 novembre 2015 à Paris. Dans une société désarmée, largement sécularisée, que dire à ceux qui se heurtent à ses limites, à ceux qui, aspirant à mieux, visent une transcendance ou, au moins, une discipline? "Il ne se passerait rien"... telle est la terrible réponse qui tombe, comme un couperet, en fin de roman, suggérant qu'il n'existe aucune voie autre que celle que la société, consumériste et conformiste, assigne aux jeunes.

 

Solange Bied-Charreton, Nous sommes jeunes et fiers, Paris, Stock. 2014.

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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 20:13

Blondel NuitLu par Francis Richard, Itinéraires.

Défi Premier roman.

 

"Ce que révèle la nuit", c'est tout un programme. Comètes, étoiles, mais aussi tendresses échangées et temps des mystères vus au télescope. Sous ce titre, l'écrivaine et journaliste vaudoise Sylvie Blondel fait revivre la figure méconnue de Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux, astronome vaudois et européen du dix-huitième siècle, mort à l'âge du Christ après une vie illustre consacrée à l'étude des comètes.

 

L'auteure aurait pu se contenter d'offrir au lectorat une biographie de Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux. Elle va plus loin, en donnant résolument à son ouvrage la forme du roman. La vie de cet astronome est ainsi doublée par celle d'un bonhomme tout à fait actuel, Hector Lenoir, qui s'intéresse justement à l'astrologue d'antan. Est-ce un double masculin de l'écrivain? La question est posée. Mais "Ce que révèle la nuit" joue plutôt sur les parallélismes entre Hector Lenoir et Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux: vie sentimentale particulière (comme s'il en existait de banales, tiens! D'ailleurs, où est passée Justine, son amie?), obsession. Ainsi naissent des résonances! L'auteure s'offre le luxe d'organiser une mystérieuse rencontre entre Hector Lenoir et Jean-Philippe Loy¨s de Chesaux. Est-elle réelle ou rêvée? Pas de réponse...

 

Dès lors qu'il est sujet de comètes, il est évident de placer son roman sous le signe de la nuit. La romancière le fait, avec succès, explorant dans un esprit presque romantique ce que la nuit apporte, révèle même. Dans le canton de Vaud encore sous la tutelle bernoise, l'observation des astres se déroule de nuit, avec un télescope neuf que Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux a élaboré. Les amours et la découverte de leurs aspects les plus tendres sont également nocturnes, à plus d'un titre puisqu'elles ont un parfum de secret et d'interdit pour l'astronome. D'autres épisodes encore se déroulent sous les étoiles, une nuit qui enseigne, faisant de "Ce que révèle la nuit" une belle rhapsodie en bleu nuit.

 

L'auteure se concentre sur les derniers jours de vie, les dernières heures même de Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux. A partir de ce qu'on sait de l'astronome, elle reconstruit un personnage de roman disert, quitte à ce qu'il passe pour inutilement bavard lorsqu'il parle des remèdes de sa mère. On admettra toutefois que ses longues tirades, à ce sujet, constituent une vision de l'histoire d'une médecine en devenir. Autour de la figure de l'astronome, l'auteure construit un univers, dessine des personnages tels que Gaspard, devenu mercenaire. Tout cela existe-t-il? Le lecteur y croit, en tout cas.

 

"Ce que révèle la nuit" réussit le grand écart entre notre époque et le dix-huitième siècle, et s'offre le plaisir de quelques références musicales et littéraires, entre autres à Guillaume Apollinaire ou à Arthur Rimbaud. Un historien attentif pourra certes tiquer sur certaines approximations (par exemple l'idée de "romand" (p. 123, "plateau romand") n'existe pas encore en tant que telle au dix-huitième siècle). Le lecteur goûtera en revanche l'art de la recréation d'un personnage suisse un peu oublié mais qui, malgré son jeune âge, a su marquer l'histoire mondiale de l'astronomie et de la science, sans pour autant oublier qu'il y a un Dieu là-haut. On pourrait aller jusqu'à dire que la vie de Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux a eu la durée d'une de ces comètes qu'il aimait à observer.

 

Sylvie Blondel, Ce que révèle la nuit, Zurich, Pearlbooksedition, 2016, préface de Claire Réach.

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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 20:28

Pirzâd KakisLu par Christine Jeanney, Davveld, LittExpress, Martine Galati, Michel Goussu, Passion des livres, Sabeli.

 

"Le goût âpre des kakis" est un recueil de nouvelles signé Zoyâ Pirzâd. Venu tout droit d'Iran sous la forme d'une traduction intelligente de Christophe Balaÿ, il montre au lecteur un monde lointain, mais dont certains aspects surprennent par leur proximité avec le nôtre. Après tout, l'auteure dégage, en décrivant des personnages qui interagissent, s'approchent ou s'aiment, quelques pages belles et universelles sur les relations humaines. L'amour est là, oui, mais pas seulement. Et pas tout à fait comme on l'entend chez nous.

 

Cinq nouvelles, cinq univers: à chaque fois, l'auteure réinvente son art d'écrivain en fonction des circonstances, dans le souci constant d'avoir le rythme qu'elle veut, le ton qu'elle recherche. La nouvelle "Les Taches", en particulier, s'avère à la fois déroutante et géniale. Son caractère faussement léger naît de dialogues nombreux et bondissants, où les répliques paraissent décalées et donnent l'impression qu'on parle de tout à la fois. La question des taches émerge ainsi d'une sorte de magma où d'autres éléments sont présents, tels la vision d'un western à la télévision. Certaines scènes qui tachent ont presque des airs de publicité pour de la lessive. Ici, l'art de l'écrivaine consiste ici à faire d'un problème parfaitement quotidien un prétexte à montrer une plage de la vie en Iran.

 

Amours, relations hommes-femmes? Ces liens sont omniprésents dans "Le goût âpre des kakis", qui montre que dans la société décrite, le mariage est quelque chose d'essentiel, un moment clé de l'existence d'un homme et surtout d'une femme - pour des raisons différentes, on s'en doute: on trouve dans ce recueil des femmes jalouses d'une femme qui a marié un homme que tout le monde veut, des hommes dont le statut fait rêver à l'instar de l'écrivain de la nouvelle "Le Père Lachaise". Si elle décrit cette envie à plus d'une reprise, cependant, l'auteure sait aussi, mine de rien, montrer l'envers du décor, avec des personnages masculins un brin décevants pour celles qui vivent avec et s'en trouvent déstabilisées. L'éblouissement du mariage ne résiste pas toujours à la grisalle des jours...

 

De ce point de vue, "L'Appartement" est exemplaire, montrant un jeune homme parti étudier aux Etats-Unis alors qu'il est fiancé: le séjour loin du pays le transforme. Du coup, est-ce vraiment cet homme que sa fiancée veut avoir comme époux? L'Amérique est aussi un lieu de rêve ambigu dans "L'Harmonica", où tout tourne autour d'un restaurant: les spécialités culinaires iraniennes peuvent-elles avoir du succès chez l'Oncle Sam? D'une manière générale, en somme, le pays étranger est volontiers montré comme un lieu de rêve, un rêve qui n'est pas forcément exempt de nuages, à l'instar du Paris de la nouvelle "Le Père Lachaise".

 

Alors certes, on sourit à certaines péripéties, on observe des gens vivre, et l'auteure excelle dans la peinture des interactions humaines; ses dialogues sonnent juste, le rythme des récits est idéal. Mais même si l'auteure choisit de décrire sans juger, le sourire n'est jamais exempt d'amertume, dès lors qu'il est question de cultures étrangères, de traditions locales pesantes et d'une vie où il faut composer et se débrouiller, parfois avec fort peu. Le parfum de ces nouvelles est ainsi celui des kakis pas tout à fait mûrs - un parfum qui vient de la dernière nouvelle, celle qui donne son nom au recueil et l'éclaire tout entier.

 

Zoyâ Pirzâd, Le goût âpre des kakis, Paris, Zulma, 2009, traduction de Christophe Balaÿ.

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 19:27

Bressant BlancEn intitulant son recueil de nouvelles "Le fardeau de l'homme blanc", paru aux Editions de l'Aube, l'écrivain et haut fonctionnaire français Marc Bressant assume le double sens de ce titre emprunté à Rudyard Kipling. Il sera à la fois question de la charge civilisatrice que s'assignèrent les nations européennes, et de sa responsabilité supposée. Mais aussi du poids que l'homme blanc a fait peser, par ses errements et ses erreurs de colon sûr de lui, sur des civilisations et ethnies qui ne demandaient rien à personne.

 

Le lecteur du recueil "Le fardeau de l'homme blanc" aura le bonheur de voyager dans le temps et dans l'espace. Le temps? Les nouvelles du recueil trouvent leur cadre temporel dans des époques révolues - plus précisément celles où l'Européen sillonnait encore le monde, persuadé de sa mission messianique et civilisatrice. Et côté espace, il sera question de lieux presque familiers comme l'Afrique ou le Caucase, comme d'endroits si méconnus qu'on se demande si l'auteur ne les a pas inventés. De même que certains personnages, présentés comme historiques: qu'en est-il vraiment? Mais qu'on ne s'inquiète pas: si certaines nouvelles ont le parfum suranné des vieux récits de guerre, certains, ne serait-ce que par leur titre, trouvent un écho dans l'histoire plus récente, à l'instar de "La cuvette infernale". Celle de Diên Biên Phu, bien sûr, vue de façon inattendue...

 

Chaque nouvelle du recueil relate un choc entre civilisations. Cela, de manière parfois inattendue, violente ou tranquille. L'auteur annonce d'emblée la couleur en mettant en scène, dans la première nouvelle du livre, "Jusqu'à l'os", un militaire russe volontairement perdu dans le Caucase. L'écriture s'avère ici très classique, sobre et neutre, laissant voir la folie de tuer, bien installée chez l'un de ses personnages. Folie compréhensible: en tant que militaire, tuer l'ennemi jusqu'au dernier, n'est-ce pas ce qu'on lui demande?

 

Au fil des nouvelles, le lecteur a l'impression que l'auteur se lâche progressivement, en crescendo, laisse libre cours à une vision distancée propice à l'ironie, en particulier face à la religion - qui, on le sait, a accompagné la démarche coloniale. L'auteur soulève avec une ironie souriante l'homosexualité mal venue d'un missionnaire dans "Jésus et la fois de trop" (foi?), qui relate aussi l'apparition un brin iconoclaste, impossible à accepter en des temps où le colon blanc se sent supérieur, d'un Christ noir. Quant à la nouvelle "Les Dieux avec nous", elle dénonce avec le sourire la casuistique d'un pasteur qui justifie ses incartades par les Saintes écritures. Bel exemple de Tartufe protestant!

 

Et c'est dans la dernière nouvelle, "Patte d'éléphant", que le titre du recueil trouve son sens - perçu avec la distance nécessaire, puisqu'il est question de colons sûrs de la justesse de leur cause, qu'elle soit défendue sous pavillon français ou anglais - nous sommes en Inde, pour ce coup-ci, où vivent tigres et éléphants. En somme, l'auteur du "Fardeau de l'homme blanc" revisite les récits coloniaux. Il les subvertit en en soulignant les travers par l'ironie, gage de prise de conscience ou de rappel: les erreurs du passé sont connues, et il est encore et toujours temps d'y réfléchir. Avec ce recueil de nouvelles, Marc Bressant y contribue.

 

Marc Bressant, Le fardeau de l'homme blanc, Paris, Editions de l'Aube, 2011.

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