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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 23:11

Scavo Pape"Les ennemis du Pape" commence sur une scène forte: François échappe de justesse à un attentat fomenté par des islamistes aux Philippines. En bon journaliste, Nello Scavo embarque ainsi son lecteur directement dans l'action. Ce vaticaniste italien propose, dans un ouvrage solidement construit, un aperçu de celles et ceux qui ont des raisons d'en vouloir au pape François, alias Jorge Maria Bergoglio.

 

Pour ce faire, l'auteur agence son propos de manière concentrique: il part de ce qui est apparemment loin du pape et s'en rapproche progressivement, au fil des chapitres. Il est piquant de constater, dès les premières pages, que la CIA et ses "007" observent le pape François de très près, et pas d'un oeil amène, avant même son élection à la tête de l'Eglise catholique. Révélant force documents, l'auteur montre l'acuité des services secrets américains.

 

Les Etats-Unis sont du reste une constante du livre "Les ennemis du Pape", et il est par exemple intéressant d'observer les volte-face du parti républicain: face à François, il oscille entre le nécessaire soutien à l'industrie des armements, opposée au Pape, et la popularité de ce dernier.

 

Plus généralement, le lecteur voit les Etats-Unis comme des maîtres du monde prêts à faire taire ce qui peut s'opposer à eux et, en particulier, à leur puissance militaire. Pape de la paix, en effet, François se positionne sans ambages contre la lucrative industrie des armements. Et ses propos sonnent comme des déclarations de guerre que l'auteur analyse de près, parfois mot par mot.

 

Le lecteur des "Ennemis du Pape" devra passer par des parties complexes où l'auteur dépeint les rapports de force géopolitiques. Le Pape semble bien loin; mais c'est pour mieux s'en rapprocher, à l'occasion de cas spécifiques tels que le rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba, où François a joué un rôle de facilitateur. L'auteur rappelle aussi le passage du Pape face au Parlement européen, émouvant, et en profite pour épingler les (rares) critiques de cette démarche, tel un certain Jean-Luc Mélenchon.

 

La parole du Pape porte, et comme François est parfois d'une inconscience assumée, il n'hésite pas à dénoncer des maux d'aujourd'hui. L'auteur analyse entre autres le versant écologiste du Pape qui, s'il s'articule assez naturellement avec le message du Christ, fait grincer quelques dents - aux Etats-Unis entre autres! Les multinationales telles que Monsanto sont ici citées comme adversaires de François, qui en dénonce les dérives qui répandent la misère pour le profit de quelques-uns.

 

Enfin, la dernière partie se concentre sur les ennemis proches du premier pape argentin. On se retrouve donc en Italie, où François ne s'est pas gêné pour excommunier des mafieux et ne s'est pas fait que des amis lorsqu'il a entrepris de faire le ménage dans les institutions bancaires du Vatican. Observant les coulisses de ce petit pays, l'auteur met en évidence un entourage ecclésiastique parfois bassement matériel (chipotant par exemple sur la taille d'un logement de fonction) ou accroché à des honneurs et prérogatives peu en phase avec le message de dépouillement de l'Eglise. Enfin, le journaliste n'oublie pas de citer les menées de l'ultra-gauche italienne, fort marrie de se faire doubler sur son propre terrain: la défense des pauvres. Mais dans cette démarche, l'ultra-gauche est-elle elle-même sincère?

 

Nourri d'informations émanant d'agents secrets anonymes dont les conversations allusives sont retranscrites, rehaussé de documents et de sources écrites italiennes ou américaines entre autres, Nello Scavo met en évidence un pape François politique, écouté et pris au sérieux, qui a compris que pour promouvoir la paix dans le monde, il faut savoir monter sur le ring et se battre. Impossible de ne pas repenser à "Le pape François, un combat pour la joie" de Jean-Louis de la Vaissière, qui dessinait le portrait d'un pape éminemment aimable. Nello Scavo dessine quant à lui un pape qui a le courage de déplaire - et pourtant, c'est la même personne: un homme qui aspire plus que tout à la paix et à la fin de la misère dans le monde, et qui est prêt à se battre jusqu'au bout pour ces causes.

 

Nello Scavo, Les ennemis du Pape, Paris, Bayard, 2016, traduction de Geneviève Lambert.

 

Merci à Babelio et aux Editions Bayard pour l'envoi.

tous les livres sur Babelio.com
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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais Nello Scavo
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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 21:28

Baden BadenLu par Gilles Pudlowski, Mina Merteuil.

 

Un guide de voyage littéraire? Chouette idée! C'est celle qu'ont eue les deux meneurs des éditions Andersen, Jean-Paul Klée et Olivier Larizza. Ambitionnant de proposer à leurs lecteurs des guides de voyage atypiques, ils ont commencé par évoquer Baden-Baden, station thermale allemande au passé prestigieux. Cela donne "Les charmes de Baden-Baden", un tout petit livre bien compact, facile à prendre en voyage, dans lequel s'invite un hôte de marque: Gérard de Nerval.

 

De lui, on ne dira rien, si ce n'est qu'il restitue la splendeur aujourd'hui insoupçonnée de la ville de Baden-Baden et de ses hôtes. Les pages citées, intitulées "Souvenirs de Baden", sont méconnues; elles convoquent les personnalités d'une époque qui fait rêver, tel le flambeur Fédor Dostoïevski, habitué du casino.

 

En résonance, arrive un bouquet d'évocations de Jean-Paul Klée, qui recrée à plus d'un siècle de distance ce que peut être aujourd'hui un voyage vers Baden-Baden, au départ de l'Alsace. Si l'on fait abstraction l'utilisation agaçante de l'esperluette, la prose du poète alsacien emmène agréablement le lecteur d'aujourd'hui vers ce qui l'attend. Cela, avec un certain sourire et un regard qui aime aller voir dans les chemins de traverse, voire se montrer imaginatif.

 

Ces deux interventions sont assorties de notes explicatives, volontiers instructives, en particulier en ce qui concerne Gérard de Nerval, qui évoque un monde qui n'est plus. Enfin, c'est Olivier Larizza qui assure les aspects les plus prosaïques du voyage, en indiquant ce que l'on peut découvrir dans la cité thermale, sur un ton amusé et parfois décalé.

 

La lecture a-t-elle été minutée? Je suis certain que ce livre de 90 pages écrites plutôt gros suffira pour une lecture tranquille et pétillante lors d'un voyage en train entre Strasbourg, siège d'une antenne de l'éditeur, et Baden-Baden - histoire de se mettre dans l'ambiance. Les auteurs promettent d'autres livres du même genre, plaçant en résonance un poète ancien et un écrivain actuel autour d'une destination de voyage. On se réjouit.

 

Gérard de Nerval, Jean-Paul Klée, Olivier Larizza, Les charmes de Baden-Baden, Paris/Strasbourg, Andersen, 2016.

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 20:39

Seydoux IncohérencesAh, cette Suisse qu'on adore taquiner! Son attitude de première de classe qui attire les critiques de toutes parts... des critiques parfois justifiées, mais qui méritent aussi des nuances. Après une carrière de rédacteur spécialisé dans l'hôtellerie, José Seydoux offre, avec "Incohérences", un essai qui jette un regard critique sur ce qu'il y a derrière la façade "propre en ordre" de la Suisse.

 

Sous-titré "La Suisse... paradis perdu?", "Incohérences" est construit en dix-huit chapitres qui, chacun, abordent des aspects qui font débat. Ces aspects sont d'une grande diversité: il est question de politique des transports, de paix des religions, de guerre des langues, d'abstentionnisme lors des scrutins, de tourisme et d'accueil, d'égalité homme/femme (je me suis senti visé par une remarque de l'auteur à ce sujet...) et même de grand âge. L'auteur aborde ces aspects de manière descriptive, avec une critique toute personnelle. Il partage ses impressions face aux évolutions d'aujourd'hui: l'anglais qui s'impose dans la publicité et la langue, le journalisme qui n'est plus ce qu'il était, la disparition des des bistrots de village et de leur rôle social.

 

Pour donner de la chair à un essai qui pourrait paraître sec sans cela, l'auteur a créé les personnages de Carine et Patrick, représentants du ménage suisse moyen, avec deux enfants. Certes, l'auteur aurait pu donner davantage encore de corps à ce tandem. Mais ses interventions, développées sous la forme de dialogues très synthétiques et pertinents, assaisonnés s'il le faut d'un brin de mauvaise foi, illustrent les incohérences et difficultés qui se font jour en Suisse.

 

Incohérences... le mot fait figure de leitmotiv dans le livre de José Seydoux. Celles-ci sont présentées comme le constat de l'auteur, qui offre donc un livre tout à fait personnel qui, par moments, expose des convictions personnelles autant que des faits objectifs. Face à ces choses vues et ressenties, le lecteur aurait aimé, parfois, avoir face à lui un peu plus d'analyse et d'enquête, des chiffres peut-être, ou alors les arguments d'interlocuteurs qui ne pensent pas comme l'auteur. Et qui, c'est certain, s'accommodent tout à fait, voire assument telle ou telle incohérence. C'est humain, après tout!

 

Il est possible de voir dans "Incohérences" un pendant au "Bienvenue au Paradis" de la journaliste française Marie Maurisse, que l'excellente blogueuse Kantu (de "Y'a pas le feu au lac") a évoqué de la belle manière. Si le regard de Marie Maurisse est celui, extérieur, d'une expatriée, celui de José Seydoux vient de l'intérieur. José Seydoux offre un essai intéressant, même si on l'aurait aimé parfois plus fouillé, ou - pourquoi pas - plus distant par rapport à des idées qu'on a beaucoup vues. Le lecteur aimera réfléchir avec ou contre l'auteur, cependant, en vue de se forger sa propre idée en fonction de ce qu'il a lui-même vécu ou connu. Rédigé d'une plume alerte dans la ligne de "Souriez... on vous ressuscite!", construit comme la vision à la fois argumentée et personnelle d'un Suisse sur la Suisse, "Incohérences" s'avère une séduisante invitation au dialogue.

 

José Seydoux, Incohérences, Hauterive, Nouvelles éditions, 2016.

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais
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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 20:12

Ferry TransLu par Mathesis Universalis.

 

Uberisation et transhumanisme: Luc Ferry s'empare de deux sujets d'actualité et les rapproche. Le résultat, c'est un livre réfléchi et pondéré intitulé "La révolution transhumaniste". Paru dernièrement chez Plon, cet essai tout à fait actuel développe la position du philosophe français face à des évolutions sociétales dont chacun a entendu parler.

 

"On pourra trouver curieux de trouver associées dans un même livre deux questions en apparence fort différentes: celle de l'avenir biologique et spirituel de l'identité humaine d'un côté et, de l'autre, celle d'une nouvelle donne économique qui, pour l'essentiel, consiste à établir des relations de particuliers à particuliers en court-circuitant les professionnels des professions.": l'auteur est conscient que les deux thèmes qu'il aborde dans son livre peuvent paraître fort distants. Une fois rappelée l'impréparation des politiques français à ces deux tendances, il répond à cette objection en citant quelques points communs: une infrastructure technologique largement commune, le passage de pans entiers de la vie d'un caractère fatal à un statut maîtrisable ("from chance to choice", pour le dire en anglais), la notion d'innovation destructrice et une remise en question de la société capitaliste actuelle. Cela, sans oublier la capacité qu'ont ces évolutions de changer la vie de chacun d'entre nous - et notre humanité même.

 

Sur cette base, l'auteur développe une synthèse claire et captivante des enjeux de ces deux aspects. Avec pertinence, il développe l'image du tragique à la façon d'Antigone pour illustrer les camps favorables et défavorables aux évolutions telles que le transhumanisme et la numérisation. Il reconnaît ainsi qu'à l'instar des personnages de la tragédie de Sophocle, tous les acteurs d'aujourd'hui ont de bons arguments à faire valoir, qu'ils soient favorables ou opposés à ces évolutions.

 

Cela ne l'empêche pas de considérer d'un oeil critique, parfois narquois, les positions des uns et des autres. Pour sa démonstration, il convoque par exemple, de manière attendue, Jeremy Rifkin, dont il partage les constats tout en se posant en désaccord sur ses conclusions. En particulier, il réfute l'hypothèse de la "fin du travail" développée par Jeremy Rifkin dans le livre qui porte ce titre, considérant plutôt que si l'évolution détruit des emplois dans des métiers devenus obsolètes, elle en crée aussi - c'est là qu'intervient la notion schumpeterienne de "destruction créatrice", portée par la nécessaire innovation. Côté uberisation, il pose les bonnes questions concernant le transfert de données privées, et démonte le mythe de la gratuité, à la suite, entre autres, de "La Tyrannie technologique", de Pièces et main d'oeuvre - tout en réfutant, à la différence de ce collectif, le caractère intrinsèquement néfaste de la technologie.

 

L'auteur définit aussi ce qu'est le transhumanisme, en lequel il voit entre autres l'idée d'une intervention sur l'humain qui, dépassant la traditionnelle manière thérapeutique, ambitionne d'améliorer l'homme. Il touche dès lors à des questions d'éthique attendues, notamment sur ce que peut encore être un humain amélioré par une intervention génétique ou mécanique, et sur le libre consentement de l'humain amené à vivre avec une "réalité augmentée". On le sent inquiet face à des technophiles convaincus tels qu'un Mark Zuckerberg ou à des dictateurs peu scrupuleux, mais également critique face à ceux qui refuseraient en bloc les avancées indiscutables promises par le transhumanisme, par exemple en matière de thérapie génique. Faut-il renoncer, au nom de la loi naturelle ou de principes religieux, à soigner un enfant à naître ou une personne atteinte du cancer? L'auteur répond par la négative, au terme de pages fort argumentées et réfléchies.

 

Dans sa captivante synthèse, le philosophe ne manque pas de signaler l'avance que les Etats-Unis ont sur la France et l'Europe en la matière, et ses sources sont souvent d'outre-Atlantique. En matière de politique, sa position s'avère pondérée. Il considère que face aux défis du transhumanisme et de la numérisation, une attitude saine consiste à les laisser être, puisqu'il est illusoire de vouloir s'y opposer par des interdits, tout en développant des normes empêchant les débordements prévisibles, le plus grave étant peut-être ces robots tueurs, susceptibles d'apprendre par eux-mêmes parce que leur "cerveau" sera capable de le faire, et donc de se défendre victorieusement face à l'humain. "La révolution transhumaniste" s'achève donc sur une note de prudence, et l'auteur a la modestie de donner le mot de la fin à Bill Gates, Stephen Hawking et Elon Musk, opposants aux robots tueurs et effarés que cela n'inquiète pas plus la société civile...

 

Luc Ferry, La révolution transhumaniste, Paris, Plon, 2016.

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais Luc Ferry
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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 23:03

Robertson PenangColossal ouvrage que celui-ci, fouillé, complet! Les éditions Intervalles ont eu l'heureuse initiative de publier "La Bataille de Penang", ouvrage signé John R. Robertson, en traduction française. Il y est question d'un épisode survenu au tout début de la Première Guerre mondiale, dans les mers qui bordent la Chine. Le coeur de l'épisode est vite résumé: le croiseur léger "Emden" coule deux navires de guerre, le Russe "Jemtchoug" et le Français "Mousquet", alors qu'ils sont au port. Les morts sont nombreux...

 

On l'a compris, l'essentiel, ici, ce sont les enjeux. L'auteur commence par quelques rappels historiques parfois oubliés, tels que la présence allemande en Chine avant-guerre, entre autres à Tsingtao (où ils ont fondé une brasserie qui existe encore), les rapports avec le Japon ou les forces et alliances en présence. Cela, sans oublier le souvenir des guerres de l'opium, opposant Anglais et Chinois, ni la situation fragile de l'empire chinois.

 

Peu à peu, la focale se resserre, en particulier sur le croiseur léger "Emden", qui fait vite figure de navire invincible, susceptible de surprendre tout le monde. Avant la bataille de Penang, il s'est emparé d'une vingtaine de navires commerciaux. Des prises importantes, comme le relève l'auteur: ce sont là des sources précieuses d'approvisionnement en charbon et en denrées diverses. L'auteur rappelle aussi que dans les mers d'Asie, on n'est pas forcément bien au courant de la guerre qui vient de commencer en Europe, les techniques de l'information ayant leurs faiblesses et lenteurs à l'époque. Tout le monde n'est donc pas sur ses gardes.

 

L'histoire telle qu'elle est narrée donne la part belle aux navires. L'auteur les décrit dans le détail. En militaire éclairé, il identifie à coup sûr les forces et faiblesses de chaque bâtiment, et rappelle aussi les stratégies qui font qu'ils sont là plutôt qu'ailleurs: à la veille de la Première Guerre mondiale, par exemple, la marine française avait disposé dans cette région ses bateaux de guerre les plus vétustes.

 

John R. Robertson analyse aussi en détail les causes d'une telle attaque de l'"Emden", qui paraît excessivement aisée au lecteur. Chaque détail est analysé: outre les qualités et handicaps des navires, il est aussi question de leur situation (navires immobilisés pour l'entretien - qui s'avère toujours lourd pour des bateaux à vapeur), voire de leur équipage. L'auteur promène son regard sur le personnel de bord avec respect et empathie, et évoque en détail le parcours et le caractère des cadres. Cela, sans oublier la figure du pasteur Cross, qui a commenté les événements sur place.

 

S'il se montre rigoureux dans la description, l'auteur sait aussi se faire critique lorsqu'il analyse les échos de cette bataille dans la presse et auprès des dirigeants politiques de l'époque. Il dénonce en particulier le fait que la presse anglo-saxonne, par commodité, a rejeté la responsabilité du désastre de Penang (pour les Alliés) sur la France, et démonte un à un les théories et arguments avancés. Précis, l'auteur s'efforce, avec succès, de rééquilibrer les responsabilités. Il rappelle aussi que l'histoire a su rendre justice à certains acteurs injustement tombés en disgrâce.

 

Quelques anecdotes émaillent le récit çà et là, mais l'auteur se concentre prioritairement sur un sujet qu'il aborde de manière factuelle. Son propos est illustré par de nombreuses citations, ainsi que par quelques cartes. Celles-ci sont succinctes, minimales; mais pour l'essentiel du récit et de l'exposition des enjeux de la bataille de Penang, elles sont suffisantes. Un choix complet de photos en couleurs vient rehausser "La Bataille de Penang": on y trouve les portraits des acteurs en présence, des vues de Penang, les navires et, avant tout, le monument édifié à la mémoire des morts du "Mousquet" à partir d'une ancre de ce navire de guerre, retrouvée bien après le naufrage. Enfin, une bibliographie imposante rend compte des nombreuses sources qui ont nourri le propos de l'auteur.

 

À noter aussi, de façon plus personnelle, que certains navires bien réels cités par John R. Robertson, tels l'Emden, le Scharnhorst ou le Gneisenau, apparaissent aussi dans "La Passagère de Stingray", roman de Gilles de Montmollin... chroniqué naguère ici.

 

John R. Robertson, La Bataille de Penang, Paris, Intervalles, 2016. Traduit de l'anglais par Olivier Colette.

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais
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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 21:48

LatriveA l'heure où l'artiste Anish Kapoor s'assure l'exclusivité de "l'ultra-noir" en en rachetant le brevet, on mesure toute l'actualité d'un petit livre signé Florent Latrive et intitulé "Du bon usage de la piraterie". Certes, ce livre a connu une première version en 2004, suivie d'une nouvelle édition parue aux éditions "La Découverte" en 2007. Mais même si certains aspects ont changé, le fond demeure instructif.

 

Il y est donc question des enjeux liés aux droits d'auteur et aux brevets, qui protègent les créations de l'esprit, artistiques ou non: un peu d'histoire, un peu de droit, les acteurs en présence, la synthèse est bonne et instructive. Et le point de départ de l'auteur résonne comme une alarme: la protection de ces oeuvres de l'esprit s'étend, déséquilibrant le rapport de force entre les utilisateurs, les créateurs et les intermédiaires, au profit de ceux-ci.

 

Certes, l'auteur considère que le système des brevets et droits d'auteur arrive à ses limites. Sa description est donc souvent à charge. Reste que les exemples choisis sont variés et pertinents: il sera question de chanson, de littérature, de Mickey Mouse (sa protection a été prolongés de vingt ans, ce qui est tout bénéf pour les ayants droit), mais aussi d'ingénierie et surtout de pharma. Un domaine dont l'auteur dénonce les travers à l'envi: médicaments brevetés trop chers pour les pays pauvres alors qu'ils pourraient y sauver des vies, surreprésentation des médicaments de confort dans les investissements du secteur pharmaceutique, au détriment d'autres types de médicaments moins lucratifs mais plus vitaux, etc.

 

Face à cela, l'auteur avance les avantages des systèmes de partage qui se développent sur Internet et dans le monde informatique (Creative Commons, les systèmes ouverts tels que Linux, etc.) et qui sont usuels dans le monde universitaire: selon l'auteur, les savoirs ne s'y construisent pas dans l'isolement. Ce faisant, il loue un système qui favorise la coopération plutôt que l'exclusivité jalouse. Il reprend l'image classique des nains qui montent sur les épaules des géants, et pose la question des droits des inspirateurs anciens d'oeuvres nouvelles. C'est que l'auteur sait provoquer à l'occasion...

 

... par exemple en suggérant que nous sommes tous pirates, dès le premier chapitre de "Du bon usage de la piraterie". Est-on dans la légalité si l'on chante un tube protégé par le droit d'auteur sous sa douche? Ou assis au bar, en compagnie d'autres pochtrons épicuriens? Reste-t-on encore dans les clous lorsqu'on partage des fichiers musicaux sur Internet? L'auteur rappelle le format MP3, Napster, Netflix... et de quelques procès retentissants autour de ces nouveautés. Deux manières de voir les choses sont confrontées, celle qui exclut et privatise contre celle qui diffuse et publie. Sans considérer que le système traditionnel des brevets et droits d'auteur soit intrinsèquement mauvais, l'auteur invite à le repenser, dans un souci d'ouverture plus grande, et invite à une évolution des mentalités - déjà en marche d'ailleurs.

 

D'ailleurs, l'auteur montre l'exemple: si son livre est vendu sur papier, il est également accessible gratuitement sur Internet. Aujourd'hui encore, on le trouve par exemple ici.

 

Florent Latrive, Du bon usage de la piraterie, Paris, La Découverte, 2007. Préface de Lawrence Lessig.

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 21:32

Maugarlone Vent"Plus sage est le vent"... et "Autant en emporte le Christ": entre le titre et le bandeau, le dialogue s'installe. Et l'auteur de ce petit livre, le très secret penseur François-George Maugarlone, colle ses papiers et interpelle son lectorat avec la naïveté dérangeante de l'agnostique. Se plaçant dans le domaine du doute philosophique, en effet, l'auteur secoue les certitudes tant de l'athée que du chrétien convaincu. Et peut-être, par analogie, de tout lecteur religieux.

 

"Plus sage est le vent" se présente comme un ensemble de textes épars réunis autour d'une thématique plus ou moins commune. Ceux-ci forment autant de chapitres. A l'intérieur de ces chapitres, l'écriture prend la forme de fragments. Immanquablement, on pense aux "Pensées" de Blaise Pascal en lisant ce qu'offre l'auteur. Mais alors que Pascal est l'homme de certitudes qui cherche à convaincre le sceptique, François-George Maugarlone se positionne comme l'homme qui doute, développe ses idées et émet ses objections. Et fait ainsi oeuvre de philosophe.

 

Cela ne va pas sans bienveillance face au croyant, ni sans dépassement du débat. D'emblée, l'auteur liquide le débat relatif à l'existence du Christ en lâchant: "Jésus-Christ a-t-il existé? Sans doute, mais de toute façon l'existence est presque-rien. Dans la mesure où il incarne la valeur, qui est non-être, son existence n'est pas assurée, et aussi bien est en un sens indiscutable. Il est de l'être même du Christ que son existence soit incertaine." Comment mieux résumer le défi de la foi? "Plus sage est le vent" est à l'avenant, constitué de fragments lapidaires ou développés qui invitent chacune et chacun à réfléchir, quelle que soit sa position face à la foi.

 

L'auteur de "Plus sage est le vent" laisse son esprit courir, dans une posture de (fausse) naïveté. Celle-ci peut être dérangeante: l'auteur sait chatouiller le croyant là où la foi est sensible. Cela, d'autant plus que la démarche de l'auteur est nourrie de la culture d'aujourd'hui (on croise Alfred Jarry et même Georges Brassens) et de celle des maîtres qui ont marqué l'auteur: Vladimir Jankélévitch, Guy Debord, René Girard, etc. Il leur rend un hommage ambigu en les interrogeant.

 

Dans des chapitres plus courts mais non moins denses, l'auteur introduit des thématiques telles que la liberté de l'esprit ("D'une cause orpheline") ou l'antisémitisme ("Réflexions sur la réponse antisémite", tout un programme...), vues d'une manière lapidaire qui va provoquer le lecteur et, idéalement, le faire réfléchir à partir de pensées qui, parfois, ont la brièveté et la densité pénétrante d'une phrase bien tournée. Enfin, "Qui bien connut ahan" explore certains aspects de la sexualité vue à travers le prisme religieux, à la manière du philosophe ou du joueur de mots qui aime les raccourcis: s'y entrechoquent, sur une double page, Herbert Marcuse, Jacques Casanova de Seingalt et Florence Montreynaud.

 

Fragment après fragment, l'auteur de "Plus sage est le vent" sait titiller son lecteur, le faire sortir de sa zone de confort en l'interrogeant, de manière parfois lapidaire ("Dieu tolère le mal. Auschwitz, sa maison de tolérance.", donne-t-il à méditer, en une ligne...), ou en développant à la manière d'esquisses des idées qu'il conviendra, peut-être, de contrer. Ouvrage d'un auteur qui s'interroge, "Plus sage est le vent" est un petit livre à la pensée multiple et qui, au fil de fragments divers, interpelle à son tour le lecteur: face au vent qui souffle, inlassable et muet, quelle est la sagesse des mots?

 

François-George Maugarlone, Plus sage est le vent, Paris, Grasset, 2007.

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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 21:54

Terzani GuerreLu par Yv, relayé par Cathy Garcia.

 

Certes, les "Lettres contre la guerre" du journaliste italien Tiziano Terzani ont été écrites le lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Certes, les éditions Intervalles, que je remercie pour l'envoi d'un exemplaire, n'ont pas souhaité que ce livre sorte précisément ce terrible 13 novembre 2015. Reste qu'au vu de l'actualité difficile de ces derniers jours à Paris et en France, ce petit livre pétri d'un fort idéal de paix trouve une résonance particulièrement troublante.

 

Les "Lettres contre la guerre" ont vu le jour après un accord entre le patron d'un journal et le journaliste Tiziano Terzani: celui-ci a pu obtenir un maximum de liberté pour rédiger des chroniques au ton résolument pacifiste. Leur thème? Tout ce qui s'est passé en Asie centrale à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Et le premier texte a paru le 14 septembre déjà.

 

L'auteur se montre extrêmement critique envers l'action de George W. Bush à la suite des attentats qui ont vu l'effondrement des Twin Towers. Sous sa plume, on croise Donald Rumsfeld, entre autres (auquel Andrew Cockburn a consacré une biographie accablante). La critique de Tiziano Terzani rejette la violence de l'action du gouvernement Bush, et toute autre: selon lui, toute violence est néfaste. A plus d'une reprise, il rappelle d'ailleurs les mânes de Gandhi, érigé en exemple de l'action politique non-violente qui fait des miracles.

 

Présent sur le terrain, le journaliste donne la parole aux gens qui vivent en Afghanistan, sous des bombardements incessants et perçus comme injustes. Il relève que les Etats-Unis ne se gênent guère pour viser à côté, quitte à faire des "victimes collatérales". C'est l'occasion de dresser un portrait de gens méconnus, mais présentés comme humains, avec leurs qualités (un sens aigu de l'accueil) et leurs faiblesses. Ainsi, certains témoins s'avouent déterminés pour s'engager dans des attentats suicides. A qui la faute? interroge l'auteur.

 

Tiziano Terzani va jusqu'à répondre point par point à "La Rage et l'orgueil", cri de colère retentissant d'Oriana Fallaci, paru au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Et force est de constater que sa réplique, pour être ferme, n'en est pas moins posée et réfléchie.

 

Cela dit, jusqu'où faut-il suivre l'auteur? Des Twin Towers au Bataclan, les attentats suscitent une révolte légitime, incitent même certains à la vengeance. Les solutions pacifistes de l'auteur paraissent très idéalistes, et limitées face à de tels événements: elles suffiront peut-être tout juste à donner bonne conscience à ceux qui les mettront en oeuvre. Elles paraissent d'autant plus faciles à énoncer qu'elles émanent d'un homme âgé, installé quelque part dans l'Himalaya, loin des rumeurs de la plaine, là où la vie est frugale et simple. Reste que si la lettre de ce petit livre paraît dérisoire, "Lettres contre la guerre" recèle une voix qu'on écoute volontiers parce qu'elle est porteuse d'espoir - et d'un regard juste... différent.

 

Tiziano Terzani, Lettres contre la guerre, Paris, Intervalles, 2015, traduction de l'italien par Fanchita Gonzalez Batlle, préface d'Armand de Saint Sauveur.

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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 22:27

Casati Colonialisme

Lu par Fondation littéraire Fleur de lys, Iresmo, Laurence Biava.

 

Toutes les actions de l'esprit humain doivent-elles migrer vers le numérique, simplement parce que c'est possible? Roberto Casati, philosophe italien, apporte dans "Contre le colonialisme numérique" une réponse nuancée à la question. En particulier, il refuse une accusation qu'on pourrait lui faire d'emblée: non, il n'est pas contre la technologie. Mais il est favorable à une utilisation ciblée et empreinte d'esprit critique, et rejette le "colonialisme numérique", soit l'intrusion irréfléchie et massive du numérique dans la plupart des domaines de notre vie. Son essai, accessible et percutant, se penche en particulier sur les questions de la lecture, de l'attention et de l'enseignement.

 

Roberto Casati n'hésite pas, cela dit, à aller chercher ses exemples ailleurs que dans la lecture numérique. L'hypothèse qu'il expose sur l'arrivée victorieuse du numérique dans le domaine de la photo est concluante: c'est grâce à un appareil polyvalent, smartphone ou téléphone portable, que la photo numérique a imposé une révolution dans l'art des prises de vue, celui-ci passant d'un acte rituel limité à certaines circonstances à une manière de prendre des notes, selfies, photos de petits plats, etc. au quotidien, sans même y penser. Les téléphones portables et smartphones incluent en effet un appareil photo numérique et se trouvent dans la poche de tout un chacun. Ce sont de véritables couteaux suisses, véhicules entre autres d'une fonction qui, accessoire a priori, a fini par s'imposer.

 

L'auteur se montre plus critique avec la lecture au format numérique, et ses arguments s'avèrent originaux. Il considère en effet que le livre papier est un objet parfait, centre d'un écosystème, et il le compare avec la liseuse, trop exclusive pour convaincre un lecteur de changer de support (l'appareil photo numérique n'y est pas parvenu selon l'auteur, la photo numérique s'est imposée grâce au téléphone portable) et la tablette, qu'il décrit comme la vitrine commerciale d'Apple, Google et consorts. Il la perçoit comme un danger pour l'attention que requiert un livre: une tablette a toujours un machin qui clignote pour détourner l'attention. Du coup, et cela fait l'objet d'un chapitre, un tel objet ne devrait pas avoir sa place dans une école, à moins que son utilisation ne soit strictement cadrée: selon l'auteur, l'école doit rester un lieu préservé où tout doit être mis en oeuvre pour optimiser l'acquisition du savoir. C'est avec vigueur que le philosophe taille en pièces certaines théories et statistiques qui lui paraissent mal étayées à ce sujet, ainsi que les scientifiques qui les portent, à l'instar de l'universitaire Paolo Ferri.

 

L'auteur démonte brillamment le mythe des "natifs numériques", simplement en réfléchissant à ce que l'on veut dire par là et à ce que cela implique. L'expression vient en effet de l'idée que le numérique serait une langue maternelle. Or, selon l'auteur, celle-ci serait d'une simplicité désarmante (cliquez sur j'aime, sélectionnez l'appli du bout du doigt) pour l'utilisateur - quelle indigence pour une "langue maternelle"! Le philosophe italien met par ailleurs en regard les "natifs numériques", qu'on voit volontiers jeunes, et les aînés qui sont vite très à l'aise avec les technologies numériques, au moins autant que leurs cadets. Le numérique est-il leur langue maternelle? Sans doute pas. 

 

On suivra volontiers le philosophe dans sa fine réflexion sur l'acte de voter, prélude à une critique en règle du vote électronique. Selon l'essayiste, ce dernier modifie certains aspects bien installés du vote traditionnel au moyen d'un bulletin sur papier: la garantie de voter dans l'isolement grâce à l'isoloir, l'assurance que le vote est bien arrivé (dans l'urne), qu'il est anonyme (pas d'interception d'informations entre l'isoloir et l'urne) et n'a pas pu être détourné. Son raisonnement trouvera un écho chez toute personne qui fait un sondage en ligne: quelle est la garantie réelle d'anonymat? Il est permis de se poser la question, d'autant plus qu'on se retrouve assez vite noyé de publicités par courriel, dont on ignore d'où elles viennent.

 

On sera en revanche plus nuancé face à l'enthousiasme que l'auteur porte au projet Wikipedia. Il est regrettable, en effet, qu'il ne tienne pas suffisamment compte des petits jeux de pouvoir qui se trament derrière cette encyclopédie en ligne, ni de la mauvaise foi régulièrement utilisée par les wikipédiens comme argument supplétif voire prioritaire aux critères d'admission d'un article - j'en ai été victime lorsque je rédigeais des articles là-dedans. La conclusion de Roberto Casati est cependant intéressante: la rédaction d'un article sur Wikipedia peut être un bel effort intellectuel, voire un sujet de devoir scolaire de haute volée, surtout s'il dépasse la simple compilation d'extraits copiés et collés sans réflexion (mash-up, etc.).

 

La conclusion de l'ouvrage est un parfait récapitulatif de tout ce qui a été exposé au préalable. Rappelant que chaque support doit trouver sa place sans s'imposer indûment, l'auteur se distancie une dernière fois de l'accusation de "luddisme" qu'on pourrait lui faire, et prend la mesure du parcours de son livre. Un livre qui renouvelle heureusement les arguments usuellement utilisés dans le débat numérique/papier et s'avère donc indispensable à celui-ci. Cela, d'autant plus que sa lecture est agréable, et même souriante par moments.

 

Roberto Casati, Contre le colonialisme numérique, Paris, Albin Michel, 2013. Édition traduite de l'italien par Pauline Colonna d'Istria et complétée par rapport à la version d'origine.

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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 21:26

Fontaine LeçonsLu par Jean-Claude Prieto, Parlons d'orthodoxie.

 

Recteur de la paroisse Saint-Alexandre-Nevsky à Liège, le prêtre orthodoxe Guy Fontaine propose un livre important. Se fondant sur la connaissance trop souvent superficielle qu'ont les sociétés occidentales de l'orthodoxie, il a décidé de leur dédier ses "Cinq leçons sur l'orthodoxie". Une belle manière d'approcher cette branche du christianisme, en cinq temps qui sont autant d'occasions de dépasser les clichés, et de très loin: l'ouvrage est certes court, mais il est dense aussi. Dans une volonté de vulgarisation, l'auteur rend accessible à toute personne intéressée une religion méconnue en Europe occidentale, entre autres.

 

Cinq leçons? Tout naturellement, l'auteur réserve une place de choix au chant sacré, chant des anges relayé par l'homme, et aux icônes. Ce sont en effet les aspects les plus visibles, les plus connus de ceux qui ne sont pas orthodoxes. Il dévoile toute la richesse de sens de l'iconographie et, surtout, met en évidence la démarche religieuse insoupçonnée qui préside à la création de toute icône - on "écrit" une icône, soit dit en passant. On rappellera qu'ici, l'artiste s'efface devant le canon, et qu'une icône bien faite est surtout le fruit d'une démarche religieuse lourde de sens et qui en fait toute la valeur. De manière synthétique, l'auteur lève ici un coin du voile sur ces "fenêtres sur l'absolu" (pour reprendre le mot de Michel Quenot) que sont les icônes.

 

L'histoire de l'orthodoxie est également abordée, dès le premier chapitre. Celui-ci pose de manière claire ce qu'est l'orthodoxie, et aussi ce que cette religion a de particulier par rapport, en particulier, au catholicisme - il ne sera pas question, dans "Cinq leçons sur l'orthodoxie", de protestantisme ou d'anglicanisme. De manière synthétique, le lecteur aura donc entendu parler de la querelle du filioque, de l'importance des conciles du premier millénaire de notre ère, ainsi que des enjeux liés aux iconoclastes. Un courant connu de ceux qui se sont intéressés un jour ou l'autre à Saint Grat d'Aoste...

 

Religion de toujours, l'orthodoxie tient aussi ses positions sur des aspects d'actualité, et l'auteur des "Cinq leçons sur l'orthodoxie" les approche. Il est en particulier question, dans tout un chapitre, de la femme dans l'église orthodoxe. Les Ecritures sont invoquées, bien sûr; mais l'auteur relève aussi la réticence des femmes à rechercher certaines responsabilités au sein de l'église orthodoxe, entre autres la prêtrise. Cela, quitte à en accepter ou à en rechercher d'autres! L'auteur inscrit du reste la question du rôle et du statut des femmes dans l'église orthodoxe dans une logique de temps long, qui prend le temps de la réflexion, plutôt que dans la dynamique du "tout tout de suite" qui est le lot de notre époque.

 

Enfin, et ce n'est pas un hasard, la Prière de Jésus, ou Prière du coeur, a droit à une place généreuse dans "Cinq leçons sur l'orthodoxie". L'auteur confère à cette courte prière, qu'on dit littéralement comme l'on respire, une importance majeure. C'est pour lui l'occasion de faire entrer le lecteur dans un monde riche de sens où le symbolisme est partout, de façon insoupçonnée (qui pense à ce qu'il exprime en faisant le signe de croix? et pourquoi la croix des orthodoxes est-elle ainsi dessinée?) et ouvre autant de portes sur le divin. En insistant sur le terme "coeur" dans l'expression "Prière du coeur" qui la désigne, l'auteur rappelle qu'elle n'a rien de mécanique, et qu'elle ne vaut rien si elle n'est qu'une performance ou une récitation creuse.

 

Les "Cinq leçons sur l'orthodoxie" sont complétées par un ample lexique - indispensable puisqu'il est question ici d'un univers particulier et assez hermétique, dont l'auteur veut ouvrir les portes. Il sera donc question de bases religieuses, d'usages et même de mentalité, dans tout ce que cela peut avoir de directif ou de souple. Et le lecteur saura prendre le terme de "leçons" du titre pour ce qu'il est: cinq moments d'enseignement clair et serein au sujet d'autant d'aspects clés de l'orthodoxie, dûment illustrés par des citations issues des textes historiques - évangiles canoniques ou apocryphes, liturgie, propos d'autorités religieuses, etc. - qui sauront nourrir la réflexion des personnes intéressées, au sens le plus large... et, pourquoi pas, les inviter à aller creuser plus loin.

 

Guy Fontaine, Cinq leçons sur l'orthodoxie, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais Guy Fontaine
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