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Mercredi 16 juillet 2008

Voilà que j'ai mis en pratique le beau précepte que j'ai énoncé il y a quelques jours: lire les sorties du printemps avant qu'elles ne sombrent dans l'oubli des vacances et de la rentrée. Cela m'a conduit à ouvrir "L'archer du pont de l'Alma", roman de Hervé Algalarrondo - journaliste au Nouvel Observateur en plus d'être un romancier doté d'une plume classique, mais efficace et accrocheuse.

Qu'est-ce que l'auteur offre là? A 35 ans, son personnage principal se retrouve dans une situation peu confortable: son corps ne lui obéit plus. Et ce, dès les premières lignes du roman: pas de psychanalyse gommeuse du bonhomme, ou d'explications interminables sur son enfance comme je le craignais. Lâchons le morceau: pour commencer, notre gaillard se surprend à sucer son pouce, sans qu'il l'ait jamais voulu. Son fils s'en moque, son épouse ne veut pas de ça chez elle...

35 ans: on dirait que l'auteur veut mettre en scène la renaissance, voire la naissance tout court, du corps de son personnage principal et narrateur. Sucer son pouce, c'est un geste de bébé; plus loin (chapitre 2), on passe à une sorte d'adolescence où le personnage principal connaît des pulsions sexuelles non maîtrisées qui le poussent dans des situations peu agréables (draguer un motard, par exemple, ou tromper sa femme). Là-derrière, cependant, se dessine une mission, ou ce qui semble en être une: tuer l'homme de main de la Juventus, venu débaucher à Paris l'avant-centre du PSG. Une histoire de foot, tiens!

Mais personne ne joue au foot dans cette histoire, ou si peu: c'est à Gibraltar que le narrateur acquiert le niveau nécessaire pour tuer sa cible au tir à l'arc. Une victime choisie au hasard, une sorte de crime parfait donc. Ce qui rend cela possible, c'est l'évolution toute naturelle du narrateur face au changement: d'abord, il le refuse, combattant sa première manie en portant une écharpe autour de sa main; puis il l'accepte, rompant avec sa famille et son travail pour suivre son corps. Enfin, il s'en fait le promoteur enthousiaste, s'investissant dans son homicide dans l'espoir que son corps s'assagira.

Le meurtre a lieu en milieu de roman (chapitre 9, intitulé très psychologiquement "passage à l'acte"), créant une coupure. Après cela, le narrateur va toujours douter de son corps: est-il redevenu obéissant, ou est-il toujours rétif? Le fait est qu'à partir de là, il vit en harmonie avec son corps, s'adonnant même au tir à l'arc avec le commissaire qui mène l'enquête sur son meurtre - sans jamais atteindre le niveau nécessaire pour tuer, ce qui l'éloigne de tout soupçon.

Qu'est-ce que l'auteur propose donc là? "Vous resterez dans l'Histoire comme un précurseur: les corps s'émancipent.", dit la dernière phrase du roman. Au-delà d'une histoire de meurtre et de pathologie particulière, sans doute l'auteur veut-il rappeler qu'être bien dans son corps, c'est être mieux dans sa vie. Au début, le narrateur est présenté comme un homme maigrichon qui n'a jamais brillé par son attrait pour l'activité sportive; tout au plus suit-il les matches du PSG avec son fils Jérôme. Sa vie de famille est tranquille, ce qui fait qu'une absence prolongée (il part pour faire le point, jusqu'à Gibraltar, après un crochet par Le Vigan) peut être recevable et crédible. A son retour, le voilà bronzé, en bonne condition physique, faisant même l'amour autrement qu'avant avec son épouse, qui finira par quitter son amant. Sans doute a-t-il fallu cette catharsis, cette révolte (c'est un peu comme cela que l'action du corps du narrateur est présentée) pour faire du narrateur un homme véritablement accompli.

Coûteux, mais nécessaire...

Hervé Algalarrondo, L'archer du pont de l'Alma, Paris, Grasset, mai 2008.  

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Lundi 14 juillet 2008

Les ressources humaines et le monde de l'entreprise en roman, cela n'a rien de neuf: qu'on pense, comme exemple d'avatar récent, à "Blandine-Marcel 2" de Florentine Rey ou, dans une veine plus descriptive et plus sombre, au "Tête de Turc" de Günter Wallraff. C'est pourtant de ce reportage qu'on pourrait rapprocher "Le petit grain de café argenté", petit roman pétillant et néanmoins original signé Guillaume Tavard. Au travers de 250 pages qui sentent légèrement le vécu, en effet, l'auteur fait découvrir à son lecteur les grosses ficelles des ressources humaines pour faire croire que telle entreprise est un truc formidable alors que c'est un piège comme les autres pour ceux qui peinent à savoir ce qu'ils veulent faire de leur vie.

Piège? Le mot n'est pas venu par hasard. Avec son "Petit grain de café argenté", en effet, Guillaume Tavard propose un nouvel avatar du "piège gluant", qu'on peut percevoir comme un lieu commun, au moins depuis la nymphe Calypso chère à Homère, sans oublier "Le Salaire de la peur" de Georges Arnaud ou, plus près de nous, "
Rade Terminus" d'un certain Nicolas Fargues - autant d'ouvrages qui mettent en scène un lieu dont tout le monde aimerait partir... mais que personne ne parvient à quitter. N'est-ce pas le lot de toutes ces entreprises qui font l'impossible pour fidéliser leurs collaborateurs, tapant allégrement sous la ceinture pour faire croire à l'esprit de famille propre au métier, proposant des promotions bidon ("on peut comencer tout en bas et arriver tout en haut", dit la publicité de recrutement... on sait ce qu'il en est!) au moment où vous vous dites qu'il est temps de partir? Guillaume Tavard l'a mis en phrases pour vous.

A quoi ressemble le piège, en l'espèce? L'auteur propose à son lecteur de suivre un personnage éponyme dans sa "carrière" d'un an chez Fresh, entreprise de restauration rapide spécialisée dans les sandwiches et les cafés. Vu de l'extérieur, c'est une boîte formidable. Vu de l'intérieur, tout le monde a envie de partir à la course... Guillaume, puisque tel est le prénom du narrateur, vise quant à lui le "petit grain de café argenté", distinction qui décore les baristas les mieux rompus à la préparation de cafés - un exercice de haute voltige et de grande précision qui se fonde sur des directives très strictes.

Le narrateur est présenté comme un jeune qui n'a pas beaucoup d'ambitions (22 ans, et sa plus grande ambition, s'il avait de l'argent, serait d'acheter un chalet en montagne, et d'avoir une famille - quoi de plus normal et légitime?) mais quand même un peu. Il se retrouve lâché dans l'univers de personnages encore plus désillusionnés que lui; cela donne l'occasion de visiter toute une jeunesse qui se cherche, et que l'entreprise, présentée comme un monstre sans visage mais pas sans dents, a déjà trouvée - un portrait de petites gens qui n'est pas sans rappeler un certain Ken Loach par instants. Habile, l'écrivain met en scène un personnage qui porte le même prénom que lui; il situe son histoire à Londres, où il a précisément vécu. Une manière de faire proustienne, puisque Proust ne mentionne que son prénom dans "A la Recherche du temps perdu", entretenant ainsi le doute sur le caractère autobiographique de l'oeuvre de sa vie. Mais Guillaume a les madeleines qu'il mérite...

Pour ce qui est de brocarder les ressources humaines, enfin, Guillaume Tavard fait fort, et c'est là la principale originalité de ce roman. Sur 253 pages, on trouve de tout: des formations continues foireuses données par des professeurs qui prétendent que leur employeur, Fresh, leur a sauvé la vie (p. 182), des progressions hiérarchiques en carton-pâte (du sandwich au café, mais pas franchement davantage de responsabilités, et un salaire à peine augmenté!), les fringe benefits douteux (en l'espèce un bar pour soi tout seul le vendredi soir, et de l'alcool gratuit ou pas cher; là,voyons le bon côté des choses, aucun Etat ne viendra vous imposer sur les bières que vous buvez!), et naturellement le mensonge de la grande famille, cliché de nombreuses entreprises réelles - certaines, dans la vraie vie, se targuent même de donner des responsabilités à des jeunes, et j'ai été étonné dene pas retrouver cela dans "Le petit grain de café argenté". Je crois savoir que McDonald's s'en sert; l'armée suisse, elle, y recourt sans vergogne pour pousser ses recrues et simples soldats à prendre du galon.

Un galon qui prend ici la forme d'un grain de café, dérisoire ornement, Légion d'Honneur du pauvre. Un pauvre qui parle de manière naturelle dans ce récit; mais l'auteur a su y mettre beaucoup d'art. Ses dialogues tiennent beaucoup de place, et fonctionnent très bien; d'une manière générale, le langage sonne juste et (c'est tout l'art de l'écrivain) plus profond qu'il n'en a l'air. Léger, le roman, alors? On dirait. Mais sous l'apparent batifolage, cocasse à l'occasion, un drame d'un an se noue.

Guillaume Tavard, Le petit grain de café argenté, Paris, Pocket, 2005, 253 pages.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Samedi 12 juillet 2008

"Pretties", vous connaissez? C'est le genre de roman dont on dira un jour "Je vous parle d'un livre que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître"... Roman jeunesse donc, mais qui m'a finalement laissé perplexe.

Replaçons le contexte. "Pretties" est donc un roman d'anticipation signé Scott Westerfeld, romancier américain spécialisé dans la science-fiction et les romans destinés à la jeunesse. Là, on a un mélange des deux: Tally, le personnage principal, se retrouve embarquée dans des aventures auxquelles elle n'est pas préparée du fait de son statut de Pretty, une caste dont le but principal est de faire la fête et de récupérer de la gueule de bois de la veille.

Quelle analyse tirer d'un tel ouvrage, de 385 pages qui plus est, traduit très correctement mais sans éclat de l'anglais méricain? Quel ressenti partager? J'ai été surpris par toute la première partie, qui m'a fichu un drôle de malaise. L'ouvrage, je l'ai dit, s'adresse à la jeunesse. Or, que voit-on? Une équipe de post-adolescents âgés de seize à dix-huit ans en train de faire la foire et de boire des verres. Bel exemple! Bon, comme l'ouvrage est américain, on ne picole pas avant seize ans - quel bel exemple de politiquement correct. Jeunesse et révolte oui, mais on reste dans le politiquement correct... Un lectorat plus jeune que le public cible risque d'être très troublé, et un lectorat plus âgé de ne plus trouver cela de son âge.

Bon, poursuivons. Plus loin, Tally se retrouve dépositaire d'un secret qui lui permettra de sortir de son statut de Pretty, c'est-à-dire de "sois belle et tais-toi". A quel prix? C'est là, après la page cent, que commence réellement le côté aventureux du récit. Un peu tard, quand on sait qu'il vaut mieux être génial dès le départ pour ne pas lâcher son lecteur dans les premières pages. L'auteur se lance alors dans la description d'un univers technologique et totalitaire. Technologique parce qu'on est envahi de plances magnétiques qui font penser à de super planches de surf; totalitaire parce qu'on est en présence d'un Etat mal cerné mais dont les agents sont partout et contrôlent tout. Un classique en matière de science-fiction, me direz-vous; vous avez raison, vous répondrai-je.

L'auteur aborde également la visite du sauvage, qui vit dans une réserve surveillée par des anthropologues. L'occasion pour Tally de mesurer la distance qui sépare sa civilisation technologique de celle d'humains présentés comme très, très nature... au point qu'ils ne sentent pas bon. Cela permet à l'auteur de placer un couplet sur les civilisations manipulées à leur insu par d'autres civilisations. Est-ce notre cas? La question est posée; reste à se demander si c'est la première fois. L'auteur ose même toucher à la transcendance, au divin.

Bref, je ne suis pas rentré dans cet ouvrage, quand bien même je l'ai lu jusqu'au bout, pour les raisons évoquées ci-dessus. Il y en a une autre encore, dont l'auteur n'est pas vraiment responsable: j'ai choisi de commencer ma découverte de son petit monde par le tome 2 de sa tétralogie. Résultat: sans doute me manquait-il plusieurs éléments et données me permettant de mieux comprendre les enjeux de l'affaire. Hum-hum...


Scott Westerfeld, Pretties, Paris, Pocket Jeunesse, 2007.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Lundi 7 juillet 2008

Il est des lectures qui s'imposent, vu l'air du temps... Après quelques échanges avec une hôtesse régulière de ce blog (qui se reconnaîtra), "Ainsi va l'hattéria", de l'écrivain béninois Arnold Sènou, est de ceux-ci. Je viens d'en terminer la lecture, avec un sentiment d'agréable surprise face à une prose qui sort franchement de l'ordinaire.

Quelques mots, d'abord, sur l'objet: "Ainsi va l'hattéria" est un roman dont le manuscrit a été envoyé par la poste aux éditions Gallimard, qui l'ont publié dans leur collection "Continents noirs" consacrée aux auteurs du sud de la Méditerranée et au-delà. L'ouvrage est écrit de manière compacte, et tient sur 162 pages qui, en dépit de longs paragraphes, sait accrocher le lecteur en lui montrant certaines facettes de la vie africaine.

"Ainsi va l'hattéria" se construit en deux livres et un épilogue. Le premier livre relate la destinée d'un enfant "pas bien né", prénommé Boulou, dont les lourdes ascendances (il est handicapé physique) vont plomber toute son enfance. Il est en effet mal vu partout: on se moque de lui à l'école, on l'exclut des jeux, on ne l'aide pas quand il s'agit d'aller chercher de l'eau. Sa mère n'est pas épargnée: vilipendée, on chante d'affreuses chansons à son propos. Tout cela se déroule dans un village pour ainsi dire anonyme (son nom n'apparaît qu'une couple de fois dans tout le roman, et peu importe!), à une époque mal déterminée. Ce qu'on sait, c'est que ça se passe en Afrique noire, dans un coin particulièrement pauvre et déshérité, où même l'école, lieu de prédilection de ce "tu" qui constitue le personnage principal, n'a rien d'évident. Ce flou délibéré des lieux et ce temps étiré, donnent au tout le goût d'un conte. Un conte où, déjà, perce l'omniprésence de la nature. Le sol se rebiffe, le baobab se met à parler et à répondre à ceux qui l'invoquent, et se veut le relais des arbres morts au nom des constructions humaines. Là encore, le personnage principal, ce "tu" est un acteur.

La deuxième partie fonctionne différemment. On voit d'abord le personnage principal et sa mère traverser la forêt, afin de se rendre dans "la grande ville". Pour "tu", cette traversée a tout d'une épreuve initiatique à l'ancienne, incluant un combat avec l'"hommanimal", être mi-homme, mi-bête qui terrorise la brousse. Une fois les personnages en ville, le récit change de paradigme. D'acteur qu'il était, "tu" devient alors spectateur, voyant les filles courtisant l'Occidental au cybercafé, évoquant le destin d'un jeune footballeur, celui d'une jeune fille partie avec un escroc, etc. Le jeu des apparences prend tout son sens dans cette ville où un homme joue le riche afin d'être apprécié de ses semblables, en particulier de sexe féminin, alors que tout semblait vrai au village. "Tu" acquiert ici une double vue qui lui permet de découvrir les coulisses de l'existence de personnages qu'il ne connaît pas, devenant ainsi une sorte de "narrateur omniscient revisité". Le jeu de la deuxième personne donne ainsi au lecteur l'impression de tout savoir de ce qu'il y a dans les coulisses du récit.

Double fonction du "tu", donc... le lecteur se sent immédiatement concerné. Au début, "tu" est en mesure de savoir ce que l'auteur met en travers de son chemin. Dans le livre deux, ce n'est plus le cas: la ville est trop grande pour qu'on en connaisse tout. D'acteur, "tu" passe donc au statut de spectateur, un rôle passif qu'on colle au lecteur. Passif? Certes. Mais cela permet à l'auteur de raconter d'autres histoires, de se libérer du cadre strict de ce que "tu" est censé savoir.

L'épilogue est optimiste; il reprend une dernière fois un portrait de la nature, avant de faire de "tu" un brave fonctionnaire, enfin arrivé à quelque chose alors qu'il est parti de rien et même de moins que ça. Le tout, à la manière de ce reptile fossile, étonnamment conservé à travers les âges, qu'on appelle l'hattéria.

Arnold Sènou, Ainsi va l'hattéria, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2005.
Interview de l'auteur (excellente et recommandable):
http://www.afrik.com/article8025.html

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Samedi 5 juillet 2008

Je viens de terminer, finalement avec bonheur, le roman "Sire" de Jean Raspail, une vieille chose publiée en 1991, au temps où les personnages n'avaient ni Internet ni téléphone portable pour faire avancer leurs desseins. Cela n'a l'air de rien, mais qu'est-ce que la donne a changé depuis!

Ces détails ont leur importance. Jean Raspail livre ici, en effet, un roman d'anticipation puisque son propos se déroule en 1999 - un 1999 imaginé sans tous ces outils, avec un Président de la république sans visage auquel est subordonné un Premier ministre qui va connaître une intéressante évolution. Laquelle? De républicain convaincu, il va être progressivement convaincu de l'évidence de la monarchie en France... et ce, à partir du 21 janvier 1999. Soit très exactement 206 ans après que Louis XVI a été décapité.

Quel est le propos de Jean Raspail dans ce roman? L'auteur imagine un certain Philippe Pharamond, et le peint en héritier du trône. Et le fait parcourir tout un jeu de piste qui le conduira à devenir roi. Roi de France, roi de son jardin, peu importe, l'essentiel étant qu'il soit dûment investi de la mission qui, organiquement, intimement lui revient. Au fond, c'est une affaire entre Dieu et le monarque consacré, ou du moins Jean Raspail la présente-t-il comme telle, certain que seule la monarchie de droit divin est digne de ce nom, tout le reste n'étant que dictature et despotisme.

Jean Raspail recrée ainsi tout un jeu de piste, à telle enseigne que l'on pense parfois au "Da Vinci Code" de Dan Brown. Mais si ce dernier livre un roman efficace reposant sur une énorme documentation, Raspail amène ici un roman certes plus exigeant, mais aussi empreint d'une culture historique immense qui colle à la peau de l'auteur comme une seconde nature, et surtout d'une immense sincérité. Le jeu de piste conduira le lecteur à Reims, à Saint-Denis, à Paris, et le fera se souvenir de Pully, en Suisse; il partira à la poursuite de la Sainte Ampoule et de Joyeuse, l'épée de Charlemagne. Enfin, Jean Raspail fait un clin d'oeil à ses bons vieux Pikkendorff.

Certes, la magie des romans qui viendront plus tard (en particulier le formidable "Les Royaumes de Borée") n'intervient pas d'entrée de jeu, ce qui peut induire une certaine déception - je l'ai ressentie. Quelle magie peut-il y avoir, en effet, dans les dialogues entre un Premier ministre, Rotz, et son âme damnée, Racado, derrière les fenêtres de la Place Beauvau? Mais il faut faire confiance à Jean Raspail: il ne vous laissera pas en plan en matière de fantastique.

Qui est Pharamond, en effet? Il s'agit du premier roi de France, bien avant Clovis II, à la différence près que Pharamond est un personnage de légende. Dans le roman, son homonyme, âgé de 18 ans, apparaît comme un "pur". Pur, sans péché? Ce serait beaucoup dire: comme tous les jeunes gens brillants, il se joue des épreuves à l'école sans trop travailler, et fait figure de rebelle. Rien d'un Christ moderne! Il est en revanche certain que ce jeune homme dispose d'un charisme extrême. Sans cela, comment se ferait-il que toutes les portes, même les plus hermétiquement closes, s'ouvrent devant lui? Quelques signes ne trompent pas, à l'instar de cette couronne de fleurs de lys déposée sur la Place de la Concorde, sans qu'on sache qui a fait ce geste. Plus loin dans le récit, Jean Raspail use avec virtuosité de ficelles éprouvées du genre, par exemple en situant des événements dans un brouillard si dense et si localisé qu'on se demande s'ils sont réellement survenus, ou en faisant essentiellement progresser son action au plus profond de la nuit, quand tout le monde dort.

Le fantastique et le surnaturel sont du reste indispensables à un récit mettant en scène la royauté française. Une histoire de roi, en acte ou en devenir, fait en effet nécessairement référence à des contes d'enfance. L'étrange survient également dans la relation des événements historiques qui ont mené à la situation actuelle. Qu'on pense au destin de la Sainte Ampoule, objet indispensable à tout sacre, brisée, récupérée, perdue, retrouvée comme par miracle, ou à la présence mystérieuse de témoins un peu plus concernés que d'autres lorsqu'un a vidé les tombeaux des rois pendant la Révolution française. Cela, naturellement, sans compter le coup de pouce de Dieu lui-même qui, avec la complicité de milliers d'anges gardiens, organise une panne de courant sur toute la région parisienne (Paris inclus) pour signaler l'imminence du couronnement à toutes les personnes concernées. Le signe choisi? Seules les maisons qui resteront éclairées sont concernées. Au terme d'un cheminement personnel, même Rotz est acquis à la cause, et se retrouve nuitamment à la basilique Saint-Denis, livrée aux vandales... une basilique gardée par Rose, Antillaise de 120 kilos qui parle tous les jours à Louis XVI, par-delà la tombe. Face à la puissance de ces événements dont on ne saura jamais s'ils sont vrais, l'ultime résistant, Racado, semblera bien dérisoire; il finit par se jeter dans la Seine, de toutes façons...

Comment, enfin, Jean Raspail parvient-il à rendre la monarchie sympathique? Comment arrive-t-il à intéresser son lectorat à un bonhomme appelé à devenir, finalement, le roi de son jardin? La ficelle est fort classique, grosse même, mais elle fonctionne à 200% dans ce récit. L'équipe qui entoure le jeune roi Pharamond est en effet constituée de jeunes gens, à commencer par sa soeur jumelle. Leurs équipées nocturnes à cheval ont quelque chose d'héroïque. L'auteur parvient même à rendre le petit entourage de Pharamond représentatif de la société française, noblesse, clergé, tiers état. Tous ces jeunes gens sont portés par la certitude qu'il leur faut accomplir leur destin. Face à eux, se trouve le Premier ministre, forcément âgé, forcément un fusible - l'image même de la fonction éphémère, surtout dans le système français. Rotz finira du reste par être persuadé du côté dérisoire du système dont il est un rouage. Ces aînés sont des personnages arrivés, qui n'ont plus rien à prouver, ni même de marge de progression. Les hommes de main de Rotz et de Racado sont eux aussi interchangeables: qu'on pense aux inspecteurs A. et B. - alors que tous les personnages de l'entourage de Pharamond sont dûment nommés.

Avec tout ça, on deviendrait presque royaliste... j'exagère; mais Jean Raspail produit ici un ouvrage finalement convaincant, magnifique, empreint de nostalgie certes, mais aussi de tout l'esprit très beau qui empreint la monarchie telle que la France l'a connue.

Jean Raspail, Sire, Paris, De Fallois, 1991.

Lectures complémentaires:
Pour en savoir plus sur le royalisme: Yves-Marie Adeline, Le royalisme en questions, L'Age d'Homme/Editions de Paris, 2003.
Pour ceux qui aiment les jeux de piste: Dan Brown, Da Vinci Code, Pocket. 2005.
Pour ceux, enfin, qui préfèrent retrouver le Davyn Chicode: Florentine Rey, Blandine-Marcel, Michalon, 2006.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Dimanche 29 juin 2008

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler de péché, de stupre, de fornication... mais aussi de diplomatie, d'amitié, de religion et des valeurs qui fondent la bonne société d'aujourd'hui. Et cela, au terme de la lecture d'un roman très actuel: "L'amour du prochain", signé par l'essayiste Pascal Bruckner. Son propos? Peindre la descente aux enfers de Sébastien, énarque et diplomate prometteur qui, le jour de ses trente ans, choisit de changer de vie.

Qui est Sébastien? Au début, c'est le "chouchou" de ses parents, présentés comme des gauchistes forcenés. Il côtoie une bande d'amis qui est parvenue à se construire, bien souvent en dépit d'une enfance difficile qui a laissé des traces, à l'exemple de Julien, avocat de premier ordre, qui a été battu par son père. Le jour de ses trente ans, l'univers petit-bourgeois de ses amis paraît soudain bien étriqué à Sébastien. Trente ans, c'est une arrivée, un premier bilan. "Et après?", semble-t-il demander. Invité à faire un discours lors de sa fête d'anniversaire, Sébastien a l'impression de passer à côté de quelque chose de la vie, de passer son temps à cultiver des amitiés avec des rebelles sans cause. Et au terme du chapitre 1, il choisit sa cause: offrir de l'amour. Tarifé.

Le chapitre 2 joue le rôle de révélation, s'articulant sur le constat d'insatisfaction du chapitre 1. Une révélation double, même: d'un point de vue sentimental, le fidèle Sébastien (il n'a même pas accepté de consommer l'acte avec Fanny, qui fait partie de son proche cercle d'amis) fornique avec Florence, une Florence qui parvient à ouvrir la porte à un nouveau schéma sentimental, alors que Fanny Nguyen, l'amie de toujours, trace sans cesse les mêmes ornières. Cela se double d'une évolution sociale: Sébastien prend ses distances avec son cercle d'amis - intitulé "Ta zôa trekhei", "les animaux courent". une prise de distance couronnée par un simulacre de procès stalinien organisé à la Rue des Martyrs, à Paris. Ce n'est pas un hasard...

L'ouverture d'un claque fait justement basculer l'existence de Sébastien. Tout va bien pendant trois ans - soit à peu près la durée de la vie publique de Jésus, qui a justement commencé à l'âge de trente ans... et c'est là qu'on entre aussi dans l'aspect mystique de ce roman. Sébastien se justifie en effet en prétendant dispenser le bien à une "ronde des anges" constituée de sa clientèle de rombières. Le vocabulaire choisi renvoie systématiquement à l'univers religieux; et chez Jésus comme chez Bruckner ou chez Beigbeder, "l'amour dure trois ans".

Cela peut paraître un mouvement de révolte, comme une regimbade adolescente tardive. "Je cicatrisais peu à peu de la banalité", déclare même le narrateur (à savoir Sébastien) à la fin du chapitre III. Vraiment? On a plutôt l'impression que Sébastien sort ici d'une banalité pour en rejoindre une autre: celle de la fidélité plan-plan pour celle de l'adultère, d'abord piquant, puis simplement industriel, prolétaire même - la prostitution elle-même, même masculine, est quelque chose de banal de nos jours. Dans une telle perspective, l'évolution de Sébastien a quelque chose de Folantin, ce petit fonctionnaire créé par Huysmans, qui cherche à améliorer son ordinaire alimentaire en variant les gargotes sans parvenir à y trouver quoi que ce soit de mieux.

Dora, personnage énigmatique et grain de sable annoncé, mi-Noire, mi-Juive écartelée entre ces deux origines si dissemblables, jouera dans cette affaire un rôle de catalyseur en titillant le côté mystique présent chez Sébastien. L'affaire va vite glisser: Sébastien se retrouve à faire l'amour à des personnes affreuses, dans n'importe quelles conditions, parfois même gratuitement, sans aucun état d'âme. Les deux disparitions de Dora vont constituer des virages dans la carrière de Sébastien; mais la présence de Dora, Mère Teresa du sexe, prostituée par apostolat et par amour pour Sébastien, poussera son amant à jouer les martyres, à boire le calice jusqu'à la lie. Maîtresse de Sébastien, Dora l'est à plus d'un titre.  

Le martyre, Sébastien le souffrira jusqu'au bout, allant jusqu'à devenir le jouet sexuel de trois reprises de justice qui le branleront méthodiquement toutes les heures jusqu'à lui ruiner son outil de travail (pardonnez la crudité de mon langage...). Réduit à l'état d'objet pur, libéré par la disparition des trois Gorgones et de ses ravisseurs (car il a été enlevé), Sébastien peut rejoindre le monde des humains et commencer sa rédemption. Pour ce faire, il réclamera l'aide de Julien qui, apparemment miséricordieux, la lui accordera, de même que le groupe de ses amis de toujours. Devenu quadragénaire entre-temps, Sébastien comprendra cependant rapidement que ce n'est plus tout à fait comme avant: lui seul a gâché dix ans de sa vie dans le stupre, sacrifiant famille et carrière, alors que son entourage a continué à oeuvrer à sa réussite.

Mais c'est justement Fanny qui, par-delà son décès par suicide, révélera à Sébastien le fin mot de l'affaire, et le libérera de ce que Sébastien a finalement toujours considéré comme un paquet de chaînes. Comment? Je ne vais pas vous le dire... vous me connaissez! Je me contenterai de vous dire que c'est superbement écrit, avec un choix de vocabulaire d'une précision éprouvée. Un livre qui marche, à fond.

Pascal Bruckner, L'Amour du prochain, Paris, Grasset, 2004.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Jeudi 26 juin 2008

Pour créer une esthétique du flou, il faut être très précis... c'est le défi que s'est lancé Laurent Trousselle en écrivant "Marche, arrêt, point mort", un roman qui, outre sa trame de thriller, constitue un tour de force linguistique et littéraire. Pourquoi? Vous le comprendrez en le lisant jusqu'au bout, je ne déflorerai pas le fin mot de l'affaire. Simplement, sachez que ce court roman, écrit par un auteur belge installé près de Zurich, est original, très travaillé mine de rien, et recommandable en fin de compte.

Je commence par rappeler brièvement le récit, narré à la première personne par une personne qui habite en Suisse et se mue en terroriste autonome après un grave accident d'alpinisme. Vengeance personnelle? Revanche sur un monde qui lui semble inique? Le personnage principal a, il faut le dire, quelques motivations libertaires bien ancrées derrière la tête. Sa démonstration de l'inexistence de Dieu n'est guère convaincante (on peut bien prouver cela et son contraire, mais en définitive, c'est une question de foi, non de preuve), mais on sent là quelqu'un qui pense, qui a même un coeur, en dépit de ses habitudes soudain homicides.

Et c'est là qu'intervient le flou. Car ce personnage principal, le lecteur va le découvrir tout au long du roman, littéralement de bout en bout. Laurent Trousselle lance son propos comme un murmure: "Qui suis-je?" Cela lance le lecteur dans quelques pages très introspectives, qu'on a pu dire rebutantes mais qui fonctionnent sur un lecteur ouvert à une forme un peu alternative de thriller. Ainsi apprend-t-on que le narrateur vit à Zurich, dispose de beaucoup d'argent, parle très peu et n'a pas d'amis - personne, donc, pour lui renvoyer sa propre image. C'est dans cette première partie que l'auteur glisse plusieurs encadrés présentant certains aspects liés aux explosifs, rédigés de manière très professionnelle. Comme une idée qui passerait par la tête de la voix qui raconte...

... on voit soudain le personnage principal entrer en action. Les encadrés cessent alors, comme si, de la théorie, on passait littéralement à la pratique, qui se passe de manuel. Le personnage, lui, continue de cultiver ses zones d'ombre. Victime d'un grave accident d'alpinisme, il se rééduque en secret, tout en présentant au monde l'image d'une personne accidentée qui a besoin d'une canne pour se déplacer. L'envie de maîtriser son image (ou le flou qui entoure cette image) se traduit également dans la manière dont il achète le matériel nécessaire à la construction de bombes artisanales: certes, le personnage se procure 25 kilos de désherbant, mais il achète aussi du matériel de jardinage pour que ça fasse plus naturel. La préparation de bombes est du reste une alchimie pour le personnage principal.

Un personnage principal qui n'a pas de nom. Les figures qui évoluent autour de lui n'ont guère de visage non plus, et semblent des marionnettes de carton auxquelles l'auteur donne le plus souvent, en lieu et place de noms, les appellations conférées par le narrateur: Flicart Natel, Kiné, etc. - autant de sobriquets nés des caractéristiques qu'ont les membres de l'entourage du personnage principal. Souvent, le narrateur lance "J'exagère" - encore ce goût de la mise en scène, de la volonté de se cacher, derrière des fanfaronnades cette fois.

L'action elle-même vise à brouiller les pistes. Disciple avoué du mathématicien et terroriste Unabomber, le narrateur place ses bombes un peu partout: une fois dans un train, une fois dans une école, mais toujours dans ce havre de paix qu'on appelle la Suisse. Résultat: les soupçons se perdent entre les terroristes islamistes, les extrémistes de droite, etc. Cela, avant que l'étau ne se resserre.

L'ouvrage recèle, enfin, quelques astuces linguistiques qui ne sont pas dépourvues de sens. Le seul helvétisme manifeste est par exemple le mot "Natel", qui désigne le téléphone portable en Suisse. A ce mot original, l'auteur confère un sens nouveau: "Cet appareil permet de pister les gens comme moi, de les localiser, [...]. Vivement pour lui, qu'on se le fasse tous greffer!" (p. 150). Autre astuce importante: Ivon Trousselle prête sa signature aux rapports de police reproduits dans l'ouvrage (et en est dûment remercié), tout comme Charly Veuthey (l'éditeur, qui apparaît comme officier de la police judiciaire).

Laurent Trousselle, Marche, arrêt. Point mort, Fribourg/Genève, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2007

Photo: Laurent Trousselle; mot-clef-net.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Mardi 24 juin 2008

On associe peu volontiers le monde des gros lecteurs et celui des férus de mathématiques et de sciences. Désireux d'épouser le monde dans toute sa complexité, les lettreux peuvent regimber face à l'option de modélisation privilégiée par les scientifiques. Et pourtant, le mariage des deux peut donner des fruits plus que savoureux. On le sait depuis Blaise Pascal, redoutable parieur et inventeur de la pascaline... mais le sait-on vraiment?

Ayant moi-même été parfaitement réfractaire aux mathématiques, j'apprécie cependant beaucoup ces romans qui vous font approcher ce domaine par un autre bout de la lorgnette, et vous apportent, l'air de rien, un bout de culture générale. Le dernier en date que j'aie lu s'intitule "Requiem pour une puce", et est signé Gérard Ramstein. Il a été publié chez Seuil, dans la même collection que le "Monde de Sophie", célèbre ouvrage de Jostein Gaarder. Et de quoi Ramstein parle-t-il? De la création d'ordinateurs. Naturellement, loin de lui l'idée de nous conduire dans un monde étrange peuplé de geeks porteurs de T-shirts cradingues, buveurs de bière et amateurs de blagues à deux balles! Son roman se passe dans l'université fort respectable de Cambridge, où surviennent des crimes à l'heure du thé, en plein mois de décembre 1929 - soit bien avant l'arrivée des ordinateurs sur le marché.

J'ai moi-même été dérouté par cette approche: le titre laissait imaginer un univers peuplé de micro-ordinateurs Vaio, Dell, Gateway ou autres! Et me voilà dans un univers de belles boiseries et de vieux murs... Reste que, même par procuration, Gérard Ramstein sait recréer l'ambiance effervescente des pionniers de l'informatique, de la logique et d'autres branches annexes - y compris la linguistique. Ses personnages principaux portent tous les noms de personnages liés à l'histoire des ordinateurs (Alan Turing, Konrad Zuse, Arthur Eddington, etc.), et de nombreuses allusions font référence au monde actuel du traitement individuel des données. Cela dit, rien n'est réel dans l'intrigue, et l'auteur se permet d'importantes distorsions par rapport à l'histoire... et prévient d'emblée: "Même si certains héros portent des noms célèbres en hommage aux pionniers de l'informatique, tous les personnages de ce récit sont purement fictifs."

Et qu'en est-il du roman proprement dit? "Requiem pour une puce", c'est un peu "Le Monde de Sophie" à la sauce scientifique, avec des savants qui veulent construire un ordinateur mais sont décimés par un ou plusieurs mystérieux assassins. De chapitre en chapitre, le lecteur découvre les paradoxes et phénomènes sympas des mathématiques: tours de Hanoï, fractales, code binaire pour les nuls (un policier joue justement ce rôle, et fait figure de bon élève...), jeu d'échecs et déplacement de cavaliers (tiens, comme dans "La vie mode d'emploi" de Georges Perec), etc. Le tout est largement expliqué dans les dialogues ou dans les réflexions des personnages, tous des scientifiques ou des étudiants, à l'exception d'une certaine Alice... voilà: Lewis Carrol lui-même n'est pas loin.

Tout ce récit est saupoudré d'une bonne dose d'humour, et son fonctionnement n'est pas sans rappeler les polars d'Agatha Christie, où tout n'est élucidé qu'à la fin du récit. "Requiem pour une puce" constitue donc un excellent roman... et une approche sympathique de votre ordinateur. Même si vous considérez l'informatique comme un mal nécessaire, foncez: vous allez vous amuser.

Gérard Ramstein, Requiem pour une puce, Paris, Seuil, 2001.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Jeudi 19 juin 2008

Eurydice revisitée? Un délire savamment orchestré? Je dois avouer qu'il m'a fallu un peu de temps avant d'entrer dans "Vie et mort de la jeune fille blonde" de Philippe Jaenada, et d'y trouver un sens profond. Le lecteur se retrouve face à une équipe de personnages dont l'onomastique doit beaucoup à l'industrie des cigarettes (comme si l'humain était destiné à partir en fumée... pas faux!) et dont les allures ont quelque chose d'animal - là, rien de neuf depuis le Roman de Renart. Et naturellement, Philippe Jaenada, c'est le jeu des parenthèses, des excursus, des histoires labyrinthiques qui viennent se greffer au récit comme des parasites, comme le lierre au chêne. Et pourtant... Philippe Jaenada est un auteur qui sait aller au-delà de l'astuce formelle, même si celle-ci est un peu une marque de fabrique.

Tout commence chez les Muratti, un lieu protégé des lois et des influences d'un extérieur présenté comme dangereux - il n'est qu'à penser, ici, à l'accident de voiture qui empêche le personnage d'Eudeline d'arriver à la soirée qui se tient en lever de rideau (chapitres 1 à 6). Ce milieu protégé permet à une équipe de personnes qui ne se connaît pas vraiment de faire montre d'une familiarité factice, à commencer par les Muratti, qui invitent des gens non pour avoir leurs amis près d'eux, mais pour casser l'ennui. Effet sans doute partiellement raté, puisque leurs soirées suivent un rituel immuable, empreint d'un formalisme qui se passe des strass et du toc. La décontraction, ici, sonne plutôt faux entre des personnes qui n'ont pas grand-chose à faire ensemble.

Six chapitres sur une soirée: pourquoi si long? A croire que l'auteur recourt à un procédé déceptif pour capter l'attention de son lectorat: très vite, il annonce que la vie du narrateur (je) va basculer ce soir-là... mais ce n'est que beaucoup plus tard, après que le lecteur s'est posé dix mille fois la question, qu'on saura comment. Déceptif également dans la mesure où de nombreux événements auraient pu engendrer ce basculement: un coup de fil (mais c'est Eudelinde), l'issue d'un jeu (on joue à la cuisse de fer et à la baffe la plus forte), l'affaire du bouquet de fleurs, ou tout autre chose. Ce n'est qu'en 6 que le basculement intervient, quand Muratti raconte le destin de sa fille Céline, toxicomane en bout de rouleau, avec laquelle le narrateur a fait l'amour... peut-être. Le chapitre 6 se termine ainsi sur un flou artistique, souligné par l'alcoolisme aigu de la plupart des invités, y compris du narrateur.

A partir du chapitre 7, tout devient donc ouvert. Céline est-elle bien la femme de treize ans, fort expérimentée déjà, qui a déniaisé le narrateur, qui en avait seize? Jeune, le narrateur devait avoir l'impression que l'acte sexuel avait quelque chose de gluant. Une première tentative finit dans la grenadine; et quand il évoque son union avec Céline, le narrateur rappelle les oscillations qu'il perçoit entre l'envie de se sentir un peu plus homme et les hésitations, le désarroi même, que suscite en lui une femme qui va de l'avant (chapitre 8, scène capitale pour le narrateur). Cela renvoie aux impossibilités qu'a connues le narrateur dans sa vie amoureuse: le premier acte a tourné court pour des raisons physiques, et pour la seconde occasion, il lui a fallu surmonter plusieurs réticences d'ordre psychique. Il est paradoxal, en effet, de constater que la jeune fille semble plus expérimentée et plus usée, mais que c'est superficiel (elle a tout connu, mais semble revenue de tout, trop jeune), et que le jeune homme, bien que plus âgé qu'elle, a une expérience minimale... mais apprend vite et en profondeur. 

Dès lors, le roman va se résumer à la question suivante: peut-on re-tourner la page? Peut-on ressusciter un souvenir, un cadavre, une fleur dans un herbier? Le narrateur voyage, choisit même de voyager en première classe pour se déplacer de la manière la plus digne possible, comme si en avoir le coeur net avec cette Céline relevait d'une mission sacrée. Il apprendra à ses dépens que c'est impossible. Il découvrira que la fameuse Céline en question, junkie sans gloire, n'a rien à voir avec celle qu'il a aimée, et qu'elle ne portait peut-être même pas ce prénom. La jeune fille que le narrateur a connue n'a sans doute jamais vécu, et on ne sait pas si elle est morte. Faute de pouvoir aller plus loin, Eurydice rejoindra donc l'enfer, la fleur séchée rejoindra l'herbier. Et le narrateur vivra de souvenirs...  

Philippe Jaenada, Vie et mort de la jeune fille blonde, Paris, Le Livre de Poche, 2006.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Dimanche 15 juin 2008

Il y a du rififi dans le monde des arts! C'est ce que semble dire l'homme de radio suisse Daniel Fazan dans son roman "Morose foncé", publié en 2007 aux éditions Publi-Libris. L'argument peut être résumé rapidement: grisé par le succès, un artiste prend ses distances avec tout le monde, crée une industrie de création de ses propres tableaux par des tiers... et cherche à se venger d'affronts subis dans ses débuts. Une trame assez classique donc, celle de l'artiste presque maudit, soudain confronté à un succès dû davantage aux circonstances qu'au génie. L'affaire se déroule dans un pays qui pourrait être, qui est même la Suisse, même si elle n'est jamais nommée.

Dès le début, le suspens marche à fond, fondé sur le rythme lent d'une sorte de journal intime qui privilégie l'introspection et adopte le ton de la confession. Quels sont les personnages qui parlent entre eux sur les trois premières pages du récit, écrites en italique? L'artiste et son collaborateur personnel, si l'on ose le nommer ainsi. Mais cela, l'auteur ne le dévoilera que petit à petit. De même qu'il prendra tout son temps pour camper le décor et dire ce que fait le narrateur - le mot "atelier" met certes sur la piste en page 7, mais ce n'est que plus tard que le lecteur saura sans ambages. Et à mesure que les réponses arrivent, les questions naissent.

L'auteur fait également preuve de lenteur et de précision pour présenter Mara, compagne des jours d'infortune de l'artiste, incarnation d'un jusqu'au-boutisme qui ne sera pas payé de retour: elle finira par briser ses propres oeuvres, et sera délaissée par le narrateur, qui choisira de fréquenter quelque temps une "Marina", petite Mara insatisfaisante et dérisoire. Famille recomposée, le couple Mara-Narrateur semble un objet recollé, qui ne peut que se briser tôt ou tard.

Le narrateur lui-même se considère comme un pur, au début; mais son succès vient quand il passe, comme dit l'auteur, "de la révolte à l'obéissance" (p. 14). Obéissance? Compromission, en tout cas. Et c'est là que l'affaire commence vraiment, d'abord avec l'intervention de Jo, sorte de nègre à qui le narrateur confie la réalisation de toiles afin de répondre à une demande importante qui promet d'être fort lucrative. Le succès rend naturellement le narrateur très "business", ce qu'il expose en pages 101 à 103. Trop indépendant, trop talentueux, Jo sera remplacé par des salariés hongrois.

Mais le narrateur considère sa compromission, sa trahison, comme quelque chose de normal, comme un juste retour des choses: "La trahison est l'arme ultime des victimes", dit-il - la phrase figure du reste en exergue du roman, éclairant celui-ci dans son ensemble. "Pur, avant, j'en crevais. Aujourd'hui, j'en vis, avec aisance. Qui est cynique? Le système ou moi?", affirme par ailleurs le narrateur en page 107.

La prise de distance du narrateur est également progressive. Elle évolue lentement quand il s'agit de Mara; mais le ver est très tôt dans le fruit, puisque le couple d'artistes, déjà, se condamne à vivre dans sa "Renardière", tanière de renard rusé meublée avec luxe, sans jamais recevoir qui que ce soit. Le narrateur refusera du reste de partager son succès avec qui que ce soit, allant même jusqu'à exploiter puis à griller son ami Jean auprès de l'Office de la culture, chargé de distribuer les subventions, par des méthodes de faussaire. Au terme du récit, l'artiste se trouve dans un hôtel de luxe, seul dans sa chambre comme il l'est dans son art, et donne à croire à tout le monde qu'il se trouve en voyage professionnel.

Autant dire que nous avons affaire ici à un roman bien fichu, dans lequel il faut toutefois faire l'effort d'entrer. L'auteur a en effet une manière bien à lui de glisser ses péripéties, de sorte qu'on ne se rend pas forcément compte du moment où tout bascule - et s'il y a effectivement un tel moment. La tour d'ivoire se construit...


Site de l'éditeur: http://www.publi-libris.ch
Photo: galerie ABPI.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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