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Dimanche soir, j'ai eu l'occasion heureuse d'évoquer "Fils unique", roman et exercice de style réussi signé Stéphane
Audeguy. Et en y repensant, j'ai l'impression d'avoir loupé, dans mon commentaire, un élément clé de ce roman: le point de vue que le personnage principal porte sur la peine de mort.
Les exécutions, sommaires ou ritualisées, constituent en effet l'un des éléments importants du roman de Stéphane Audeguy. Le lecteur se souvient par exemple de la narration de cette exécution
foireuse qui eut lieu en quelque ville de province: le condamné se retrouve libéré de ses liens par la force du feu qui doit le brûler vif. Cette scène permet à l'auteur de "Fils unique" de
présenter le goût que son personnage a pour les techniques: il le montre en train d'évoquer la chemise soufrée, progrès technique qui permet à ceux qui sont condamnés au bûcher de mourir par
étouffement avant même que les flammes ne les dévorent. Une manière d'adoucir leur sort, de le rendre plus humain, en quelque sorte. Le lecteur est également frappé par le récit de l'exécution
cruelle de Robert François Damiens.
Mais nous sommes dans un roman qui se passe au dix-huitième siècle, et ce siècle est celui de l'invention de la guillotine, dans le sillage de la Révolution française. Le récit de François
Rousseau en fait mention, en insistant fortement sur le fait qu'elle permet des exécutions plus nombreuses et moins distinctes, puisqu'à partir de là, on peut se permettre le luxe de dire que
"tout condamné à mort aura la tête coupée". Fortement ritualisées, événements publics d'importance, les exécutions deviennent, avec l'avènement de la veuve, des moments banalisés. Et cela
d'autant plus - et le narrateur ne manque pas de le souligner - que le caractère "efficace" de la guillotine offre aux juges la tentation de condamner à mort. Tentation à laquelle ils cèdent
souvent.
Ce qui conduit à une banalisation de cette peine, devenue soudain industrielle avant l'heure. Le narrateur le dit, nous l'avons déjà évoqué, et rappelle que la Révolution est propice à ce genre
d'usage. L'auteur, en homme astucieux, glisse alors là l'un des paradoxes les plus frappants de son ouvrage: alors que François Rousseau semble fort intéressé par les peines capitales, alors
qu'il assiste à quelques exécutions, l'auteur passe totalement sous silence les exécutions de Louis XVI et de Marie-Antoinette - alors qu'elles se trouvent pile poil dans la période évoquée. Vous
avez dit banalisation? Si même l'exécution d'un couple royal vaut moins qu'un fait divers, c'est qu'elle est bien avancée. L'on peut aussi voir ici la banalisation du couple royal lui-même,
relégué au rang d'une paire de condamnés de droit commun.
Banalisée, devenue ennuyeuse pour le public qui la trouve trop expéditive, la peine de mort deviendra un spectacle indéfendable en public - et sera réservée aux justiciables. Cette
relative discrétion lui vaudra la perte de son caractère exemplaire... et après la Seconde guerre mondiale et les épurations y afférentes, rares seront les fois où le couperet tombera. François
Mitterrand aura dès lors beau jeu d'abolir la peine de mort: geste symbolique fort, il ne fera, en grande partie, que normaliser ce qui est déjà presque une réalité dans les faits:
depuis plusieurs lustres déjà, il est fort rare qu'en France, quelqu'un prête son cou à la lame de la veuve.
Photo: Flickr/halfeast