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L'information fait son chemin: l'Union européenne a accepté, en janvier dernier, un projet de règlement visant à autoriser le mélange de vin rouge et de vin blanc sans indication
géographique pour obtenir du rosé. Une pratique interdite à ce jour, sauf pour le champagne rosé et quelques autres rarissimes exceptions. Les vingt-sept pays de l'Union ont accepté cette idée
saugrenue... dans le cadre d'un recueil d'avis informel. A présent, la France (en la personne de son ministre de l'Agriculture, Michel Barnier) se tâte, vu les réactions; la réponse
définitive tombera le 27 avril. Il est à noter que le règlement en question comprend d'autres éléments réglementant une "technologisation" du vin: utilisation des copeaux, alcoolisation (ou
désalcoolisation, je suppose), adjuvants.
On imagine sans peine les remous qu'a dû causer cette série de péripéties viticoles. Les adeptes du gros mélange avancent des arguments de compétitivité: il faudrait, selon eux, produire à bas
prix pour satisfaire un certain type de clientèle, donc rendre plus compétitif le marché européen du vin - un argument qui peut faire mouche en période de crise.
En face, on avance le savoir-faire spécifique à la production d'un rosé, et aussi (c'est lié) l'aspect profondément trompeur que recèle l'autorisation du coupage: le rosé se produit
d'une manière précise, et le client est supposé le savoir. Même pour vendre plus (et donc gagner plus), on ne s'abaissera pas à trahir un savoir-faire ancestral, et ça se comprend. "Frais, léger
et fruité, le rosé n’est ni un vin blanc, ni un vin rouge, mais un vin à part entière.", résume le blog "Find A
Wine", qui relaie ainsi la fureur
des producteurs de rosé de Provence. Emilie, la sommelière qui anime l'intéressant blog "Labivin", va jusqu'à dire qu'ouvrir la porte à la production de rosé sous
forme de mélange serait une "régression", sous couvert de combattre à armes égales avec d'autres producteurs.
Tout au plus pourrait-on imaginer un nom spécifique pour le nouveau produit - qui existe déjà en Espagne sous le nom de "Mescla", mais est interdit à l'exportation. Mais l'amalgame serait vite
fait entre deux produits d'apparence similaire... et pourtant de production fort diverse, tant il est vrai qu'un rosé traditionnel est un vin produit à partir de cépages rouges uniquement, dont
on laisse macérer les peaux dans le jus pendant plusieurs heures.
On imagine sans peine de quel bord je me situe: celui de l'authentique - donc opposé au mélange en la matière. Face aux diverses menaces qui planent sur la civilisation européenne du vin, il
convient de se défendre. Le savoir-faire lié au vignoble européen est encadré par des règlements, appellations d'origine et classements pas forcément parfaits (parfois usurpés même, pour faire
flamber les prix, je veux bien l'admettre), mais qui placent un seuil d'exigence qui est, pour de nombreux clients, synonyme d'une assurance qualité. Une spécificité du Vieux Continent: les
vignerons du Nouveau monde, eux, ont des démarches foncièrement différentes, rendues possibles par une géographie différente. Un affrontement entre vin de "terroir" et vin "technologique",
généralisé dans le Nouveau monde, est certes défavorable au premier; à celui-ci de démontrer qu'il a d'autres qualités qui justifient largement son prix: spécificité du terroir, prestige et
tradition, travail d'artisan, équilibre du goût, voire plaisir d'attendre qu'une bouteille de vin de garde arrive à maturité. Ce sont ces cartes-là que le Vieux continent, Union européenne
ou non, doit jouer en matière de vins, plutôt que de singer les grands producteurs australiens ou californiens...