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Réformer l'orthographe française, que voilà un vieux marronnier, qui a de nouveau fleuri à l'occasion de la parution du dernier "Matin Dimanche". Reprenons les faits: le journal à
sensation lausannois relayait, il y a quelques jours, l'idée du linguiste André Chervel: simplifions l'orthographe! Interviewé, le bonhomme n'y allait pas de main morte: supprimer les h inutiles,
supprimer les doubles consones inutiles, etc. "*Analisons et *simplifions l'*ortografe", voudrait-il écrire. Ses arguments? Son point de départ est que le combat pour le maintien de
l'orthographe française actuelle est d'ores et déjà perdu, études à l'appui. La faute, selon lui, à la multiplication des disciplines scolaires, qui s'est faite au détriment, entre autres, du
français - et au corps enseignant, devenu plus tolérant face aux fautes. Face aux carences de certains, l'homme n'hésite même plus à parler de fracture sociale entre ceux qui savent et les
autres...
Là-dessus, "Le Matin" revient dimanche avec une enquête présentant des opinions plus nuancées, voire plus réalistes ou, tout simplement, d'une plus saine intransigeance. Il y a entre autres
l'approche de Marinette Matthey, sociolinguiste et chroniqueuse du journal orange, apparemment modérée puisque pour elle, il suffirait de supprimer les "aberrations" pour régler le problème.
Sans doute pense-t-elle à des éléments précis; sans doute sait-elle aussi que le Robert a en partie cédé à cette idée pour 2009 en relayant massivement certaines recommandations de 1991.
Bon, me suis-je dit, mais on va où, là? L'enseignement ne peut plus inverser la tendance à la baisse des performances en matière d'orthographe? Hum-hum. André Chervel se rend-il compte qu'il
insulte ici tous les professeurs de français, et déclare forfait alors qu'eux font leur métier? Peut-être considère-t-il que les élèves ne peuvent plus en apprendre autant qu'autrefois -
seraient-ils devenus plus idiots? Ou les pédagogues, méthodologues et didacticiens devraient-ils avouer leur impuissance à développer une méthode permettant d'enseigner avec
efficacité un code complexe mais merveilleux et précis? Enfin, pour résumer par une question qui me paraît démontrer l'absurdité d'une démarche réformiste radicale, devrait-on
simplifier les maths parce que personne n'y comprend rien et qu'elles servent, plus sûrement même que l'orthographe, d'outil de sélection vers les filières les plus cotées?
L'aspect "fracture sociale" suscité par l'orthographe me paraît un argument bien vide. Certes, un directeur des ressources humaines aura des réticences à engager une personne dont la lettre de
motivation est pleine de fautes. Mais que dirait le même DRH face à une lettre chiffonnée, sale, ou face à une personne qui, à l'entretien, se montre indolente? Une bonne orthographe est
accessible, même en français, et s'il le faut vraiment, on ouvre le dictionnaire ou on se fait relire. Je le fais personnellement tous les jours. Et sérieusement, il y a d'autres carences qui
sont plus difficiles à pallier qu'une orthographe capricieuse.
Interrogé le dimanche, Jean Romain garde, comme à son habitude, une pointe pour les méthodes d'enseignement, et verrait d'un bon oeil le retour à un certain goût de l'effort en la matière -
de même que Francis Klotz, organisateur de dictées, lui-même champion du monde d'orthographe. Jean Romain rappelle avec justesse que "la langue, la syntaxe et l'orthographe se
doivent d'être normatives" - ce que certains linguistes, attachés à décrire la langue sans jamais dire ce qui est juste ou faux, oublient parfois.
De mon point de vue, je considère que l'orthographe française est un système qu'il convient de respecter, et que toute évolution doit être entérinée avec prudence, comme l'Académie française
sait le faire depuis presque quatre siècles. Simplifier ici reviendrait bien souvent, par ailleurs, à compliquer ailleurs. L'article du "Matin Dimanche" conclut du reste avec fort peu
de pertinence en présentant brièvement l'exemple de la réforme de la manière d'écrire l'allemand. Naturellement, l'auteur de l'article oublie de mentionner que la simplification des règles de
virgule dans les subordonnées rend souvent les textes moins lisibles qu'avant, et qu'on voit apparaître des cas d'homonymie assez intéressants ("Rute" signifie désormais "itinéraire" ou "filet de
pêche"), quand il ne s'agit pas d'orthographes assez pittoresques (on peut écrire "Majonnese" pour notre bonne vieille mayo). Elle n'a pas été introduite sans heurts, du reste, certains
grands journaux faisant même la grève de la "neue Rechtschreibung".
Enfin, "Le Matin" rappelle que le lectorat, au travers des sondages express proposés par la version en ligne du journal et d'extraits de lettres consternées, exprime sans
ambages combien il goûte peu l'idée d'une réforme massive. D'apparence démagogique, une telle proposition semble donc condamnée d'emblée. Marinette Matthey se montre du reste
lucide: sans mouvement populaire de fond, selon elle, pas de réforme.
Finalement, le chercheur André Chervel ne représenterait-il que lui-même?
André Chervel, L'orthographe en crise à l'école. Et si l'histoire montrait le chemin?", Retz.
Les articles en question: http://www.lematin.ch/tendances/societe/lorthographe-dechaine-passions-74452
et http://www.lematin.ch/tendances/societe/andre-chervel-absolument-simplifier-lortografe-64674
Photo: Flickr/Mamluke