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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 21:46

hebergeur imageLu par Enivrez-Vous, Cherea, Le Déblocnot, Patrick, Regard Noir.

Lu dans le cadre du défi "Thriller" (pour les ambiances) et du "Défi des Mille"

 

Il paraît qu'Iceberg Slim est le proxénète le plus célèbre des Etats-Unis, et que c'est à son autobiographie "Pimp, mémoires d'un maquereau", parue en 1969 et livre de chevet de toute une génération de lecteurs, de rappeurs et d'écrivains (dont Sapphire, qui a signé la préface), qu'il le doit. Cet ouvrage relate vingt ans de la vie du personnage, une existence qui n'est pas de tout repos, et se pose en premier volume d'une "Trilogie du Ghetto" qui dépeint la vie de la pègre des Noirs, en gros de la Grande Dépression de 1929 aux années 1950/60. Paru en 1967 aux Etats-Unis, il ouvre aussi l'oeuvre littéraire d'Iceberg Slim.

 

"Pimp" est un témoignage qui a de quoi défriser le lecteur. Il dépeint une société raciste, sexiste, violente et vénale à travers le regard d'un personnage paradoxal, de très grande intelligence, étudiant contrarié par une nature qui le porte à l'argent facile et au proxénétisme, présenté comme une vocation et un métier, certes éprouvant, mais point sot. Vocation, ai-je dit: tout au long du roman, le lecteur a l'impression que le narrateur s'efforce de prouver qu'il est un bon mac et recherche les leçons des gens qui ont une plus grande expérience du métier que lui, tels que Sweet Jones, présenté comme un cador de la profession. Cela, sur la base de quelques règles simples, dont la principale: la prostituée doit avoir envie de coucher avec son maquereau, et celui-ci doit faire monter les enchères et rudoyer (les coups de pied dans le bas des reins ne sont pas rares) la fille pour la convaincre de faire le trottoir. 

 

Triple clivage

Tout fonctionne donc sur les rapports de force - le proxénète inversant à son profit celui qui prévaut entre la prostituée et son client. Le regard porté sur les femmes est pour le moins ambivalent, pour ne pas dire pis: uniquement désignée sous le nom de "pute", la prostituée (qui peut être volontaire - l'auteur évoque différents profils dans son récit) est ici condamnée à tapiner les deux tiers de la journée (c'est-à-dire environ 16 heures sur 24), et les objectifs financiers sont aussi chiffrés: pas moins de cent dollars par jour, à partager de façon à ce que la prostituée n'ait pas envie de changer de métier et que le maquereau puisse s'enrichir. En échange, ce dernier promet un soutien sans faille, par exemple en cas d'ennui avec la police. A noter, pour conclure, que le groupe de prostituées exploitées par le maquereau est désigné par le terme d'"écurie", qui ramène la femme au rang d'animal (pouliche?) de course.

 

Ce n'est là qu'un des clivages dépeints. Celui qui sépare le cave et l'affranchi en est un autre, le cave étant le gars normal, hors circuit criminel mais qui en profite, l'exemple étant le client. Celui-ci est vu comme une vache à lait, méprisable évidemment, et qu'il est possible d'escroquer au besoin - l'escroquerie étant cependant le domaine réservé du deuxième livre de la trilogie, "Trick Baby".

 

Enfin, la troisième grande séparation est celle qui passe entre les Blancs et les personnes de couleur: on est au temps de la ségrégation, qui n'empêche cependant pas des points de contact intéressés: le Blanc est détestable mais nanti, il faut donc s'en accommoder et en faire son miel. Les deux groupes paraissent, tout au long des pages, se regarder en chiens de faïence: le narrateur est conscient que le Blanc ne l'acceptera pas sans condition (idée des deux passeports: le passeport "couleur de peau" et le passeport "fric"); il comprend aussi qu'une passe avec un Blanc est plus lucrative, pour la fille, qu'une passe avec un Noir.

 

Une progression linéaire

En bon biographe, l'auteur relate aussi les moments marquants de son enfance mouvementée, faite de bonheurs et de traumatismes, y compris d'ordre sexuel. Le récit est linéaire; l'auteur s'y livre sans fard, relatant ses succès et ses revers. Ainsi sera-t-il question de cinq séjours en prison, tous différents les uns des autres; la scène d'évasion de l'une d'entre elles est relatée d'une manière romanesque particulièrement réussie, le suspens en prime. Quant à la peinture des lieux et du vécu, elle utilise quelques effets de réel bien placés pour partager l'horreur: cafards, odeurs de caca et de vomi, matons sadiques, etc.

 

Cela est contrebalancé par la représentation vie en liberté, plus alléchante. Le lecteur sera avant tout frappé par la citation constante des titres de chansons à la mode, qui suffisent à suggérer l'ambiance d'une époque. Et puis il y a la citation de marques: on voit certes passer une Longines sertie de diamants, mais surtout, l'auteur ne peut s'empêcher de nommer les modèles de ses voitures. Il suffit d'aller voir des photos en ligne de ces véhicules, de marques parfois disparues (Duesenberg, LaSalle) pour se sentir plonger dans une ambiance à la "Borsalino"... Enfin, il y a le fric, qui circule, va et vient, de manière dûment chiffrée, et qu'on a souvent en cash - le lecteur actuel pourra être frappé qu'on puisse conserver tant d'argent sur soi ou chez soi plutôt que de le confier à une banque. Mais la drogue (herbe, cocaïne, héroïne) se paie comptant aussi...

 

Ce récit d'un métier impitoyable, où l'on ne peut se fier à personne et où les trahisons sont monnaie courante, a certes ses longueurs; mais en fin de compte, le lecteur en ressort avec l'impression jouissive d'avoir découvert un monde en marge des lois (donc croustillant), présenté d'une manière violente et directe qui fait paraître douces les représentations que le cinéma peut offrir du milieu des truands américains. Cela, à travers le regard affûté d'un connaisseur qui se distingue par ailleurs par son bagout, connaît ascensions et chutes sociales avant de se ranger définitivement, après un séjour en prison qui l'a fait réfléchir.

 

Relevons enfin la qualité de la traduction de Jean-François Ménard, qui sait recréer le langage de la pègre sans forcer sur les artifices à la Michel Audiard, qui sonneraient de toutes façons faux dans un contexte américain. 

 

Iceberg Slim, Pimp, Paris, Editions de l'Olivier, 2013, traduction de Jean-François Ménard, préface de Sapphire.

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commentaires

Liliba 30/03/2013 18:45

Ton billet est passionnant, mais je n'ai pas du tout envie de lire ce truc !!!

Daniel Fattore 31/03/2013 19:35



Pas de souci!
J'espère que tu as passé une belle journée de Pâques; tous mes voeux!



Alice 28/03/2013 19:02

Très belle critique effectivement, riche en analyse !
ça fait un moment que ce livre me fait de l'oeil, je pense que je vais le faire remonter dans mes priorités.

Daniel Fattore 28/03/2013 22:58



Merci pour votre passage, Alice!
En effet, c'est un ouvrage qui vaut la peine d'être ouvert. Je suis en train de lire "Tricky Baby", qui est le deuxième roman de la trilogie (bravo aux éditions de l'Olivier d'avoir publié ces
trois romans sous une seule couverture), et je vais rédiger une chronique incessamment à son sujet. Je me réjouis de connaître votre avis au sujet des livres d'Iceberg Slim!



Marc Lefrançois 28/03/2013 08:28

Epaté par cette superbe critique littéraire! Voilà pourquoi je ne fais pas pareil... Bravo pour cette finesse d'analyse. Pour le livre, je vais attendre un peu car ma PAL est déjà complète!

Daniel Fattore 28/03/2013 23:06



... merci du compliment! J'essaie d'observer ce qui se passe dans ce roman et d'en rendre compte. Cela dit, je te conseille cette trilogie: les éditions de l'Olivier ont bien fait de la publier
en un seul volume, même s'il pèse 1003 pages. C'est vraiment un univers à part qui est dépeint ici.



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