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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 20:00

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuitLa phrase célébrissime de Rimbaud pourrait servir de sous-titre au roman "Eve de ses décombres", publié en 2006 par Ananda Devi. C'est en effet d'une adolescence mal dans sa peau, à la recherche de soi, vivant à Maurice comme elle pourrait vivre partout ailleurs dans le monde, que l'auteur mauricienne dépeint l'histoire, en un récit à quatre voix (voire cinq) qui a obtenu le Prix des Cinq continents de la Francophonie en 2006.

Recherche de soi, donc. Eve donne son titre au roman, et c'est à travers sa destinée que l'histoire est racontée: dès qu'elle sait que sa meilleure amie a été tuée, elle cherchera à se venger de celui qui a commis le meurtre. Femme vénale? On peut se poser la question. En tout état de cause, elle est le moteur du récit. Eve est une jeune femme libre en dépit des contingences de son existence, qui (se) donne pour obtenir ce dont elle a besoin. Ca commence en rythme: "un crayon, une bomme, une règle." (p. 18 ss.) Et toujours, elle revendique la maîtrise de son existence, se pose en jeune femme forte, dont la main ne tremble pas. Forte aussi parce que même si elle semble se donner, ce n'est jamais totalement.

Face à elle, se trouve Sadik, dit Sad - cruel ou triste, comme le relève l'auteur. Amoureux transi, c'est également le poète du récit - celui qui ambitionne de dire, de se dire. Bon élève, il lit Rimbaud, le fait même connaître à Eve, qui refuse qu'un homme se cache derrière les paroles d'un autre pour se dire. Il faudra bien qu'il utilise les siens propres s'il veut devenir poète... Et c'est ce qu'il ambitionne de manière enfin revendiquée, affirmée (p. 148, peu avant le dernier rapprochement avec Eve).

Et puis, il y a Clélio, le violent, celui que la police désigne comme le coupable avant même d'avoir enquêté, celui dont le frère Carlo vit en France, où il connaît un désarroi qu'il cache mal.

Troumaron, le théâtre de l'intrigue, est un lieu déshérité entre tous, terre d'exclus où sont relégués tous ceux qui ont tout perdu à la suite d'une catastrophe naturelle. Image des cités "sensibles" de France et d'ailleurs? On peut y penser, ce qui donne une certaine résonance, universelle, au récit - ce récit où tout le monde se tient les coudes face aux gendarmes, où chacun s'espionne également - et où les trois adolescents passent tous pour des suspects idéaux aux yeux de quelqu'un. La misère, la rareté des objets donc, permet à l'auteur de se concentrer sur ce que les personnages possèdent le plus sûrement: leur corps. La violence est donc là, donnée quand Clélio cogne, subie quand on pense à l'Eve fille battue par son père. Il y a aussi la sensualité, celle vécue entre Eve et sa meilleure amie Savita (qu'on entend parfois parler, qu'on devine le plus souvent à travers le regard porté sur elle par les autres, par Eve en particulier), toutes deux à la recherche d'elles-mêmes.

Et à travers tout le récit, enfin, intervient une voix dont les mots sont transcrits en italiques - la voix de l'auteur qui parle à ses personnages, explicitant ce qu'ils vivent, offrant un regard extérieur au discours très personnel, intime même, de chacun. Roman éminemment poétique, aux phrases parfois stupéfiantes, aux mots parfois ludiques ou dansants, "Eve de ses décombres" (décombres du corps et du mental humains, faisant écho aux décombre des cités mauriciennes détruites) présente certes "l'autre île Maurice du XXIe siècle, celle que n'ignorent pas seulement les dépliants touristiques", comme le dit le prière d'insérer. Mais aussi, mais surtout, son propos touche à l'universel, en rappelant au lecteur d'ici ou d'ailleurs que certains événements relatés, certaines sensations perçues sont de toujours et de partout.

Ananda Devi, Eve de ses décombres, Paris, Gallimard, 2006.

On en parle chez SibyllineEphémerveille, La Plume francophone et d'autres que je vous laisse trouver...

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commentaires

sybilline 14/11/2009 09:40


Auteur extraordinaire qui dépeint comme nulle autre la souffrance, le déchirement, la folie de qui a touché le fond. Tout cela dans une langue unique, suggestive, poétique et exigeante.
Il faudrait tout lire de Devi !


Daniel Fattore 14/11/2009 14:55


Beaucoup de personnalité dans sa prose - j'ai apprécié ce titre, du reste primé. Ananda Devi a du reste sorti un nouveau titre dans le cadre de cette rentrée; à garder sous le coude!


Cynthia 09/11/2009 20:47


" Face à elle, se trouve Sadik, dit Sad - cruel ou triste, comme le relève l'auteur. "

Un choix de nom qui ne verse tout de même pas dans la subtilité, sans compter celui de "Troumaron/Trou marron"...
J'hésite ;)


Daniel Fattore 09/11/2009 21:03


Je suis parti du principe que "Troumaron" est un quartier qui existe vraiment, même si son nom est, disons, hum-hum. Quant à Sadik dit Sad, c'est dans sa bouche qu'elle place ce jeu de mots - et
c'est justement lui qui se veut poète. Une manière de tracer le portrait du personnage par les mots...

A noter qu'Ananda Devi a à nouveau publié cet automne.


stephanie 08/11/2009 21:33


bonsoir daniel c'es t stéphanie comment allez vous je vous envoie bientot l'adresse de mon nouveau blog en espérant avoir de vos nouvelles


Daniel Fattore 08/11/2009 22:44


Ca roule! Tenez-moi au courant... et encore merci de votre passage!


liliba 08/11/2009 21:10


Pas persuadée d'accrocher...


Daniel Fattore 08/11/2009 22:46


Ce n'est pas un livre hyper-facile - mais il est porté par un style très personnel qui vaut la peine qu'on le découvre. En ce moment, l'auteur fait parler d'elle avec un autre titre, "Le Sari
vert".


Alex-Couassous 08/11/2009 18:13


Malgré ton billet, je ne crois pas que je le lirai. Un sujet trop "torturé", je trouve.


Daniel Fattore 08/11/2009 22:46


Torturé, en effet, mais splendide - c'est une très belle prose.


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