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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 20:25

 

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Roman, lu par Alex, Armande, LiliSur les traces du chat.

 

Le moins qu'on puisse dire du roman "Des adhésifs dans le monde moderne", c'est qu'il porte un titre intrigant. Dernier opus de Marina Lewycka, paru ce mois-ci aux éditions des 2 terres dans une traduction française signée Sabine Porte, c'est un ouvrage d'une pertinence certaine qui, si l'on veut bien passer par-dessus quelques longueurs, saura littéralement scotcher son lectorat grâce à une démarche où l'originalité se trouve à tous les étages.

 

Exploiter, comme narratrice, une journaliste spécialisée dans les adhésifs, il fallait en effet y penser. Georgia rédige en freelance des articles sur toutes sortes d'adhésifs, papiers collants et autres céments. Il est d'ailleurs assez paradoxal de découvrir qu'une journaliste, dont on pourrait s'attendre à ce qu'elle dispose d'une certaine culture générale, se trouve aussi dépourvue qu'elle dès qu'il s'agit d'histoire ou de géographie. Est-ce le fruit du système anglais d'éducation des couches populaires, dont elle est issue? Peu crédible, on l'admettra. Heureusement, ce travers est compensé par d'autres éléments.

 

La colle comme métaphore des relations interpersonnelles

La colle peut évidemment être comprise au sens littéral du terme. Mais le lecteur est rapidement invité à comprendre qu'il y a autre chose, ce que suggère sans équivoque le titre original anglais, "We are all made of glue", plus parlant que sa traduction française de ce point de vue. Les adhésifs, dans ce livre, sont donc une vaste métaphore filée des relations humaines et interpersonnelles - sans compter la question qui tue: "est-ce que ça va coller avec le lecteur?". De ce point de vue, l'auteur place la barre très haut en mettant en scène, face à Georgia, la personnalité de Naomi Shapiro, vieille dame originale et puante aux moeurs de freegan, vivant avec ses sept chats immondes dans une maison déglinguée... un repoussoir? En creusant la personnalité de Naomi et en lui donnant une histoire solide et dramatique, l'auteur sait comment faire en sorte que l'adhésif finisse par fonctionner.

 

Ainsi naît un regard sur les relations de toutes sortes entre humains, présentés comme autant de collages. Georgia est en instance de séparation au début du roman; on a donc envie de se dire que là, l'adhésif n'était pas optimal. Il y a aussi les attraits malgré soi (avec la figure de Mark Diabello - une sorte de diable, ce que suggère son nom), et des pulsions de rejet - comme si deux matières ne pouvaient strictement pas être collées ensemble. Et naturellement les innombrables liens intergénérationnels: mère-ado, mais aussi quadra-troisième âge, etc. Seuls les jeunes enfants sont un peu tenus à distance.

 

Les ressorts du loufoque

Il y a une part de loufoque dans le côté audacieux du choix de cette métaphore filée. L'humour est du reste présent à tous les niveaux de ce roman, avec une préférence pour l'humour à répétition. Ainsi se retrouve-t-on à plusieurs reprises face à des noms mal compris (Bad Eel, Nightmare House), révélateurs de sens cachés qui enrichissent la manière orthodoxe de les dire et de les écrire. Il y a aussi le caca de chat récurrent, se trouvant régulièrement dans le hall d'entrée de la demeure de Naomi Shapiro. Dès lors, le lecteur se demande systématiquement si tel ou tel personnage va marcher dedans... et qui est le mystérieux crotteur. D'un goût douteux? Oui, mais le caca, à sa manière, est aussi un adhésif...

 

Le personnage de Georgia lui-même est source d'esprit, tant il est vrai que sa manière de s'enfiler dans des situations incongrues et ses réactions face à celles-ci rappellent une certaine Bridget Jones, facilement désemparée face aux situations inattendues du quotidien. Georgia est cependant placée face à des situations autrement complexes, par exemple la crise mystique de son fils adolescent, Ben.

 

L'esprit se développe aussi dans des parallélismes narratifs inattendus. Ainsi, alors que Georgia rêve de coller son mari sur la lunette des toilettes au moyen d'une super-glu au cyanoacrylate, c'est elle qui se retrouve attachée au lit par les simples velcros de rubans destinés à des pratiques sadomasochistes proposées par Mark Diabello (et acceptées de bon coeur, hé hé...).

 

Canaan House, une modélisation du conflit israélo-palestinien

Et puis, la maison de Naomi Shapiro, avec ses secrets et ses coins sombres, constitue un personnage à soi toute seule. Dès l'arrivée de Mr. Ali et de ses fils, tous artisans et as de la bricole et Palestiniens bon teint, on se demande ce que cela va donner avec Naomi Shapiro, Juive et mère d'un sioniste convaincu prénommé Chaïm (comme Chaïm Weitzmann, l'un des premiers chefs d'Etat d'Israël). 

 

La cohabitation semble envisageable, et l'auteur le suggère dans quelques pages qui, de prime abord, rappellent Anna Gavalda dans leur naïveté (fin de la cinquième partie, un peu "bisounours" dans son genre); mais ici, le propos est plus sérieux, et le personnage de Chaïm le rappelle dès son entrée en scène. La suspicion s'installe, pour ne pas parler du conflit ouvert, amorcé à coups d'argumentsassenés de part et d'autre; et les disputes autour de l'eau et de la répartition des pièces au sein de la maison font assez rapidement penser à certains enjeux qui caractérisent le véritable conflit israélo-palestinien.

 

Le nom même de la demeure londonienne de Naomi Shapiro, Canaan House, suggère qu'il s'agit d'une terre promise (celle évoquée par la Bible) - et donc fort convoitée. A ce titre, elle constitue une métaphore, un modèle réduit d'un conflit pour lequel il est difficile de trouver un adhésif adapté. On pourrait aller jusqu'à voir là, en filigrane, une observation des forces et limites du système de coexistence des cultures au sein de la population du Royaume-Uni.

 

Ce roman a donc ses longueurs, on l'admettra; mais il a aussi ses richesses, que constituent des personnages finement ciselés, dotés d'une profondeur suffisante pour que le lecteur s'y attache et s'en souvienne. Chaque lecteur sera par ailleurs sensible à un certain esprit, à quelques outrances savamment calculées pour faire naître des sourires au coin de telle ou telle page. Ce qui n'empêche pas la profondeur, pour rappeler que, comme le dit le titre original de ce roman, nous sommes tous faits de colle.

 

Marina Lewycka, Des adhésifs dans le monde moderne, Paris, Editions des 2 terres, 2011.

 

Article rédigé en partenariat avec Babelio et les Editions des 2 terres, que je remercie ici au passage pour l'envoi!

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commentaires

Luocine 11/07/2011 16:30


j'ai beaucoup aimé votre article (très complet) alors j'ai mis un lien vers votre site à la suite du mien
amicalement
Luocine


Daniel Fattore 11/07/2011 21:09



Merci beaucoup! Et merci de votre visite sur ce blog. J'irai découvrir le vôtre plus longuement incessamment.



dasola 20/04/2011 16:48


Bonjour, j'avais bien apprécié un roman précédent de Marina Lewycka, avec un titre peut-êtr moins intriguant mais peu porteur: Une brève histoire du tracteur en Ukraine. Je note ce nouveau roman
qui à lire ton billet me paraît très bien. Bonne après-midi.


Daniel Fattore 20/04/2011 20:54



Bonjour Dasola!
Cette histoire d'adhésif a certes ses longueurs, mais elle est aussi plus profonde qu'il n'y paraît. J'avais aussi repéré "Une brève histoire du tracteur en Ukraine", et j'ai envie de le
découvrir ce dernier titre à présent.



Alex-Mot-à-Mots 12/04/2011 16:02


Tout de même, l'auteure s'englue parfois dans ses comparaisons (sans mauvais jeu de mots, mais c'était trop facile.)


Daniel Fattore 12/04/2011 21:48



... d'où, quand même, pas mal de longueurs, même si, en définitive, les bonnes idées ont primé pour moi.



Marylène 12/04/2011 12:42


Joli billet, très complet ! Je suis d'accord avec ton point de vue, et j'ai en fait beaucoup aimé le côté loufoque du roman. Une belle surprise pour moi, je me suis bien amusée ! ;-)


Daniel Fattore 12/04/2011 21:51



Les moments loufoques furent agréables, en effet, et jamais vraiment absents, même dans les pages plus graves. On touche parfois à l'hénaurme...
Merci de ta visite!



argali 12/04/2011 11:55


Une idée pour ma LAL. Merci !


Daniel Fattore 12/04/2011 21:51



Bonne et originale - je pourrais avoir envie de goûter à autre chose de cet auteur. Mais j'ai déjà tant à lire! :-)



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