Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
Agatha Christie est souvent présentée comme la reine du crime à l'anglaise, voire comme la reine du roman policier tout
court. Mille fois déclinée, sa méthode consistant à ne révéler qu'à la fin le nom du coupable a imprimé durablement sa marque au genre dans lequel elle s'est illustrée. Et pourtant, que de chemin
parcouru! J'en veux pour preuve ma lecture de "Cinq petits cochons", roman qui met en scène un peintre au tempérament d'artiste dans le rôle de la victime et, dans les rôles des suspects, une
belle brochette de cinq bonshommes et bonnes femmes aux intentions plus ou moins avouables. La recette habituelle...
... et si j'étais directeur de collection dans une maison d'édition spécialisée, je reconnaîtrais certes les qualités de l'ouvrage; mais il n'est pas certain que j'en recommanderais sans réserve
la publication à qui de droit. Dans le même sens, comme je l'ai déjà dit, la lecture de ce roman permet de mesurer le chemin parcouru depuis les années 1940 en matière de suspens et de
réalisme.
Le lecteur se trouve en effet plongé dans une structure extrêmement géométrique qui a tout d'un jardin à la francaise. "Cinq petits cochons" se décompose en effet en trois livres de dix, cinq et
cinq chapitres. Le premier livre commence par cinq entretiens avec des "administratifs", personnages qui n'ont pas un rôle direct dans le meurtre. Puis viennent cinq entretiens avec les suspects,
soit cinq chapitres, un par suspect, dans un certain ordre. Le livre deux reprend le même ordre des suspects pour présenter, in extenso, les témoignages écrits que Hercule Poirot leur a demandés
- et le livre trois reprend une fois encore le même ordre pour donner au détective belge la possibilité de poser une dernière question aux suspects (chapitre "Hercule Poirot pose cinq
questions"). Résultat: on se retrouve avec cinq fois (voire dix fois, si l'on considère qu'on la découvre par oral et par écrit) la même histoire, certes sous des angles différents;
mais un lecteur contemporain serait-il d'accord de s'entendre répéter cinq fois le même récit? L'auteur est exigeant.
Cette itération est voulue par la comptine des cinq petits cochons, qui sous-tend toute l'histoire. Celle-ci est mentionnée dans le livre un, mais n'est guère exploitée plus tard. Elle
impose son ordre, et l'auteur en est bien conscient: il écrit "C'était son insatiable passion pour la symétrie qui l'amenait là. Cinq personnes, cinq questions! Ca faisait plus ordonné. Ca
bouclait mieux la boucle". Reste que c'est au livre trois qu'on prend un peu ses distances avec cette raideur, et qu'éclate, peu à peu et en deux chapitres ("Reconstitution" et "Vérité", III/3 et
III/4), la virtuosité d'Hercule Poirot, donc d'Agatha Christie. Un peu loin, alors qu'aujourd'hui, mieux vaut être accrocheur dès le début. C'est aussi au livre III, dans le chapitre "Poirot pose
cinq questions", que l'on voit les personnages s'animer, quitter soudain leur carapace d'humains désireux d'oublier, sur la défensive face à l'enquêteur.
Chez Agatha Christie, le polar est, on le sait, un genre de conventions: on suppose qu'il y a un certain nombre de suspects, forcément limité et bien défini, et on les réunit à la fin
du livre pour démasquer, enfin, le coupable au terme d'un magistral exercice de virtuosité de la part de l'enquêteur. Ici, cette règle marche en plein. Personne ne part en douce, aucun suspect ne
cherche à organiser le silence face à un bonhomme qui, après tout, n'est en aucun cas légitimé à enquêter sur une affaire vieille de seize ans. Chaque chapitre se suffit à lui-même, en
une certaine manière: pas besoin de lire le suivant pour savoir de quoi il retourne; Agatha Christie renonce au procédé du "cliffhanger", consistant à relancer le suspens à la fin de chaque
chapitre par une accroche, un coup de théâtre, etc. Dans "Azazel", par exemple, Boris Akounine fonctionnera de manière rigoureusement inverse, relançant l'intérêt dans la dernière phrase de
ses chapitres. Chez Agatha Christie, seule l'envie de connaître le nom du coupable pousse le lecteur à avancer.
Les personnages du roman eux-mêmes semblent parfois un peu en carton: on ne sait pas forcément grand-chose de leur passé, ni de leur avenir, et seuls les éléments directement utiles à l'intrigue
sont dévoilés. Dans "Cinq petits cochons", même Hercule Poirot est considéré comme bien connu. Depuis, des auteurs de tous niveaux sont parvenus à donner davantage de chair à leurs personnages:
Marie-Christine Buffat en fait l'un des ressorts de "La Piqûre", Tess Gerritsen donne un passé à son enquêteur dans "L'Apprenti", etc., afin de susciter un attachement supplémentaire. Après tout,
pour citer un exemple encore, à quoi sert, du point de vue de l'intrigue, de savoir que San-Antonio adore sa mère, et qu'il dévore sa blanquette de veau? Cela permet juste au lecteur de se
sentir un peu plus proche de lui. Mais ça compte.
Pas évident, donc, de crier au génie en ce qui concerne ce roman d'Agatha Christie! Il fait passer un bon moment, mais si l'on veut vraiment être tenu en haleine, il existe sans doute,
aujourd'hui, des écrivains qui parlent davantage au lecteur de l'an 2008.
Agatha Christie, Cinq petits cochons, div. éditions.
Photo: la plume Montblanc "Agatha Christie".