Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
... suite et fin de l'épisode
d'hier.
Mais le cœur d'André, lui, n'y est plus. A l'occasion d'un des rares retours de son mari
au pays, Eve finit par claquer la porte de l'appartement qui a vu fleurir leur amour, qui a entendu les premiers gazouillis de celui qui est devenu André II, futur avocat au barreau du
département. Quelques noms d'oiseaux sont échangés. Un juge de province tranche sentencieusement le litige, et André se retrouve libre à nouveau. Mais dans sa tête, dans son cœur, tout s'est tu.
L'hiver de la cinquantaine le frappe.
Mais qu'est-ce que la cinquantaine ? L'amorce d'un déclin ? André s'aperçoit qu'il est certes trop tard pour découvrir le goût de réaliser de grandes choses, mais qu'il est temps pour lui de se
familiariser avec les goûteux plaisirs qu'une existence de consommateur béat peut lui apporter. Tout commence lorsqu'un jour, peu après le soixantième anniversaire d'André, un ami vient le
trouver avec une vénérable bouteille de Bordeaux. Plutôt familier du thé glacé jusqu'à présent, ne serait-ce qu'en raison de son passage à Philadelphie, André connaît une révélation, celle du
bonheur des choses qui se dégustent. La nouvelle orientation de sa vie va donc flatter avant tout son palais. Un Bordeaux partagé avec un ami, ce sont des notes boisées et rustiques, avec un
je-ne-sais-quoi qui vient des sous-bois et appelle la chasse. La chasse ? Justement, son cher ami lui propose de partager avec lui un repas de venaison. Les cuisseaux succèdent aux selles de
chevreuil, aux râbles de lièvre et aux garnitures flatteuses : confiture, poire, marrons, champignons. André est décidé à mordre la vie à pleines dents, à en savourer un automne qui l'a tout
d'abord inquiété. Pour lui permettre de réaliser ce dessein, la retraite tombe à point nommé.
Il va jusqu'à s'amouracher de Chelsea, une ravissante jouvencelle américaine, fille dévergondée et sans scrupule de quelque diplomate. Du bout de ses lèvres gourmandes, il suce avec bonheur sa
transpiration aux arômes délicatement salés, allant jusqu'à boire, avide, les capiteuses humeurs de son sexe. L'ensorcelante créature se repaie en mangeant avec appétit une part non négligeable
de ses millions, avant de s'attaquer à sa santé... Car c'est en passant avec elle la nuit de ses quatre-vingts ans qu'André, pourtant une force de la nature, subit son premier infarctus.
André a suffisamment de nez pour reconnaître qu'il est temps de mettre un frein à l'épicurisme vorace qui l'a accompagné pendant vingt ans. Il congédie aimablement Chelsea afin de se consacrer,
dans la sérénité retrouvée, à son ultime raison de vivre : la mort, desséchement de toute chose et de tout être. Aiguisé par les dégustations, son flair lui permet de connaître jusqu'aux plus
subtils secrets de cette dernière amante aux relents douceâtres. André la sent aller et venir dans la petite bourgade où il a choisi de finir ses jours. Pour lui, elle est devenue comme une
voisine de palier qu'il reconnaît jusque dans l'odeur de l'encre du journal dont il lit chaque matin la rubrique nécrologique. A chaque fois, c'est comme si elle lui rappelait, douce mais
insistante, que le moment viendra. Mais la camarde doit encore visiter quelques foyers, faucher quelques vies d'un coup sec, répandre çà et là l'odeur de l'herbe coupée et le parfum amer des
pleurs de familles éplorées. Quant à André, son nez, ou quelque chose de plus subtil encore, le presse de régler ses dernières affaires sur Terre. Sentir une dernière fois l'odeur âcre des
cheveux d'une Eve qui, en dépit des mots, ne l'a jamais oublié. Respirer l'air confiné des tribunaux afin de découvrir André Junior en train de plaider, une fois au moins. Renifler un dernier
Bourgogne. Fumer un Cohiba, rien qu'un seul. Prendre congé de tout ce que la vie lui a donné. Et puis un beau jour, confortablement assis sur le fauteuil Voltaire que la Municipalité lui a offert
pour ses cent ans, André décrète, enfin apaisé :
- Je suis prêt.
La mort ne l'a pas oublié. Fidèle au rendez-vous, elle lui ferme délicatement les yeux.
Et pendant tout le temps que dure leur patient ouvrage, les petites mains des pompes funèbres auront l'impression que les narines d'André recherchent une ultime fragrance.
Celle de la vie, celle de la mort ?
Aucune importance.
Photo: Flickr/Jalimager.