Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
Voici le texte que j'avais écrit il y a quelque temps déjà pour l'un des concours "L'Iroli",
dont le thème était "les cinq sens". Elle a fini par trouver place dans un numéro de "La Plume Noire". Je vous le livrerai en deux portions, vu sa longueur; affaire à suivre, donc, dès demain
soir. Bien du plaisir!
Les cinq sens de la vie d'André
Un cri.
Une naissance.
Et dans la froideur de la salle d'accouchement, dix petits doigts avides qui bougent, qui veulent toucher l'air ambiant. De ses mains qui, déjà, pressentent tout ce qu'elles vont accomplir,
l'enfant attrape le sein de sa mère. Il ne sait pas encore qu'on l'appellera André. Mais déjà, une certitude se fait jour : dans les bras de cette maman qui le caresse tendrement après tant
d'heures d'effort et de souffrance, il se trouve à l'aise. En palpant de sa petite paume un rien fripée la douce chaleur de l'épiderme maternel, André devine qu'il lui faudra empoigner la vie
avec fermeté afin d'en extraire la quintessence. S'il avait pu parler à ce moment-là, André aurait dit que c'est la conquête de l'existence, à la force des doigts, du poignet, du corps entier
s'il le faut, qui serait le premier sens de sa vie.
Ce jeu des caresses, André en fait l'expérience quotidienne pendant de longues années. Ce sont d'abord ces moments familiers où Maman ou Papa change une paire de couches devenues sales. Ce sont
aussi des câlins prodigués à l'heure où passe le marchand de sable, ou le contact entre la peau et les draps un peu rêches du lit, d'abord si froids, puis empreints d'une douce tiédeur à mesure
que le corps d'André leur confère un peu de son énergie. C'est, enfin, cette propension à toucher à tout dans les supermarchés où André se rend, souvent, avec sa mère - l'occasion de découvrir
fugacement le velours d'une peluche ou la peau rêche d'un ananas.
Vient ensuite l'école, cette grosse machine un peu bonasse dont la mission ancestrale consiste à fabriquer des hommes. André y va chaque matin, un sac à dos en peau de vachette battant ses reins,
et y prend un certain goût à l'étude. Il aime le grain ligneux de la pointe du crayon avec lequel il trace ses premières lignes de « a », et la page lisse du cahier où elles s'inscrivent. A
l'occasion de quelque incartade, il fait également la découverte plus cuisante de la poigne inflexible du maître d'école, qui n'est pas homme à s'en laisser conter. Sèche, brûlante, rude, la
douleur devient une leçon.
Les années de lycée laissent à André un souvenir mêlé : il se sent soudain trop grand, comme encombré de lui-même. Dès l'année de ses quinze ans, ses joues deviennent râpeuses. Il s'efforce de
les polir chaque matin, d'une main de plus en plus sûre, à l'aide de rasoirs divers, comme s'il s'agissait déjà, pour lui, de renouer avec la caresse d'une enfance qui, déjà s'effiloche. La
nostalgie n'a cependant pas le temps de s'installer que déjà, André devine les bonheurs d'une jeunesse qui, de tout son être, appelle à davantage de maturité. Il découvre la fraîcheur des
premiers baisers d'Eve. Puis il connaît l'extasiante brûlure de son corps épanoui et offert, dans lequel il vient enfin, à la veille de ses vingt ans, les yeux clos.
Ces yeux, c'est Eve qui va les lui ouvrir, révélant à André le deuxième sens de sa vie, l'amour. Jamais André ne perdra Eve de vue et, chacun réglant ses pas sur ceux de l'autre, c'est devant
Monsieur l'Abbé qu'ils se retrouvent quelques années plus tard pour échanger, les yeux dans les yeux, leurs consentements. Quelles noces ! Les regards éblouis des convives oscillent entre les ors
scintillants de la petite église baroque du village et la blancheur resplendissante de la robe de la reine du jour. A l'heure des photographies, le soleil soumet les pupilles de tous à ses lois
implacables. Et ce n'est que bien plus tard, lorsque la nuit a repris ses droits sur le monde, qu'André se retrouve seul face à ces yeux qu'il chérit comme les siens, face à cette Eve qu'il couve
du regard et qu'il adore.
Les prunelles d'Eve et d'André se remplissent, pendant quelques années encore, de souvenirs émerveillés, glanés à Venise, à Paris ou à Bali, avant que l'amour ne leur offre le plus beau cadeau
qui soit, un petit André Junior dont tous deux surveillent, attentifs et aimants, les premiers pas et les premiers sourires. Combien de jours de sa vie Eve, promue fée du logis, a-t-elle
commencés en regardant ses deux hommes prendre le chemin, qui de l'école, qui du travail ?
Et André, un jour où l'appel du large et de la carrière l'appelle d'une voix plus impérieuse d'habitude, décrète qu'il est temps de quitter une existence qui manque soudain de pétillant. Il ne
s'en va pas tout de suite, certes, préférant écouter à nouveau, d'abord, les préceptes d'un professeur de gestion. Son esprit est accaparé par mille devoirs, par une kyrielle de leçons qu'il
écoute et interroge, comme au temps où il s'efforçait de suivre les paroles de son vieux maître. Les mots galopent dans sa tête : nouvelle vie, réorientation, responsabilités, satisfaction de la
clientèle. Une bonne âme lui suggère d'aller chercher plus loin ce que la terre du pays ne peut plus lui offrir : une carrière, un troisième sens, nouveau, pour son passage sur Terre. Le jour des
quarante ans d'André sonne alors. Il dit au revoir à sa famille, embrasse une fois encore Eve et André Junior, monte dans un avion aux couleurs bleu-blanc-rouge afin de rejoindre, sous d'autres
cieux, la direction d'une entreprise à la fois tentaculaire et sans âme. Le sifflement de l'appareil, le vrombissement de ses réacteurs résonnent longuement dans ses oreilles alors qu'il survole
l'Atlantique, tout comme résonne le son délicat des baisers de ceux qui l'aiment encore.
[à suivre!]
Photo: Flickr/Tripeleff