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Il y a du rififi dans le monde des arts! C'est ce que semble dire l'homme de radio suisse Daniel Fazan
dans son roman "Morose foncé", publié en 2007 aux éditions Publi-Libris. L'argument peut être résumé rapidement: grisé par le succès, un artiste prend ses distances avec tout le monde, crée une
industrie de création de ses propres tableaux par des tiers... et cherche à se venger d'affronts subis dans ses débuts. Une trame assez classique donc, celle de l'artiste presque maudit, soudain
confronté à un succès dû davantage aux circonstances qu'au génie. L'affaire se déroule dans un pays qui pourrait être, qui est même la Suisse, même si elle n'est jamais nommée.
Dès le début, le suspens marche à fond, fondé sur le rythme lent d'une sorte de journal intime qui privilégie l'introspection et adopte le ton de la confession. Quels sont les personnages qui
parlent entre eux sur les trois premières pages du récit, écrites en italique? L'artiste et son collaborateur personnel, si l'on ose le nommer ainsi. Mais cela, l'auteur ne le dévoilera que petit
à petit. De même qu'il prendra tout son temps pour camper le décor et dire ce que fait le narrateur - le mot "atelier" met certes sur la piste en page 7, mais ce n'est que plus tard que le
lecteur saura sans ambages. Et à mesure que les réponses arrivent, les questions naissent.
L'auteur fait également preuve de lenteur et de précision pour présenter Mara, compagne des jours d'infortune de l'artiste, incarnation d'un jusqu'au-boutisme qui ne sera pas payé de retour: elle
finira par briser ses propres oeuvres, et sera délaissée par le narrateur, qui choisira de fréquenter quelque temps une "Marina", petite Mara insatisfaisante et dérisoire. Famille recomposée, le
couple Mara-Narrateur semble un objet recollé, qui ne peut que se briser tôt ou tard.
Le narrateur lui-même se considère comme un pur, au début; mais son succès vient quand il passe, comme dit l'auteur, "de la révolte à l'obéissance" (p. 14). Obéissance? Compromission, en tout
cas. Et c'est là que l'affaire commence vraiment, d'abord avec l'intervention de Jo, sorte de nègre à qui le narrateur confie la réalisation de toiles afin de répondre à une demande importante
qui promet d'être fort lucrative. Le succès rend naturellement le narrateur très "business", ce qu'il expose en pages 101 à 103. Trop indépendant, trop talentueux, Jo sera remplacé par des
salariés hongrois.
Mais le narrateur considère sa
compromission, sa trahison, comme quelque chose de normal, comme un juste retour des choses: "La trahison est l'arme ultime des victimes", dit-il - la phrase figure du reste en exergue du roman,
éclairant celui-ci dans son ensemble. "Pur, avant, j'en crevais. Aujourd'hui, j'en vis, avec aisance. Qui est cynique? Le système ou moi?", affirme par ailleurs le narrateur en page 107.
La prise de distance du narrateur est également progressive. Elle évolue lentement quand il s'agit de Mara; mais le ver est très tôt dans le fruit, puisque le couple d'artistes, déjà, se condamne
à vivre dans sa "Renardière", tanière de renard rusé meublée avec luxe, sans jamais recevoir qui que ce soit. Le narrateur refusera du reste de partager son succès avec qui que ce soit,
allant même jusqu'à exploiter puis à griller son ami Jean auprès de l'Office de la culture, chargé de distribuer les subventions, par des méthodes de faussaire. Au terme du récit, l'artiste se
trouve dans un hôtel de luxe, seul dans sa chambre comme il l'est dans son art, et donne à croire à tout le monde qu'il se trouve en voyage professionnel.
Autant dire que nous avons affaire ici à un roman bien fichu, dans lequel il faut toutefois faire l'effort d'entrer. L'auteur a en effet une manière bien à lui de glisser ses péripéties, de sorte
qu'on ne se rend pas forcément compte du moment où tout bascule - et s'il y a effectivement un tel moment. La tour d'ivoire se construit...
Site de l'éditeur: http://www.publi-libris.ch
Photo: galerie ABPI.