Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
Texte produit un peu au débotté sur une petite idée, proposé (sans succès) au dernier
concours "Un Endroit". Bonne lecture!
Bière
Comment est-ce qu’Il s’est retrouvé dans sa bière ? Le moment le plus crucial de sa scène capitale, il ne s’en souvient pas. De là où il est, en faisant travailler ses neurones exténués, lui revient en mémoire l’heure de son licenciement. Sa patronne, Madame Elle, l’a convoqué cet après-midi-là, un jeudi, dans son bureau. Puis les mots se sont succédé sans qu’il en comprenne le détail, juste le sens, juste l’essentiel : « Conjoncture difficile, restructuration, plus d’emplois… » Du déjà lu pour Il, qui a toujours pensé que les emplois supprimés, c’est pour les autres. Jusqu’à ce jour…
Blonde, brune ou rousse, la responsable de l’entreprise ? Il a oublié. Tout cela est devenu si vieux… Pour enterrer sa fonction en beauté, Il s’est rendu à l’estaminet, son dernier salaire en poche, bien décidé à le boire jusqu’au bout, en partageant autant que nécessaire si cela se présente. Mais Il ne se fait guère d’illusions : quand on est assis sur un fauteuil de bar, de l’amertume plein les yeux, les amis sont aux abonnés absents.
Son point de chute dispose d’une gamme de bières assez fournie. Méthodique jusque dans ses cuites autant qu’au travail, Il a donc décidé de commencer par une Adelscott. Ont suivi une Blanche de Bruges, une Cardinal, une Duvel… Après la Guinness, Il a perdu le fil de l’abécédaire. Le barman a accepté de le reprendre, et lui a apporté obligeamment une Hoegaarden, puis d’autres breuvages houblonnés, à intervalles réguliers et en bon ordre.
Le buste d’Il a longtemps tenu droit sur ses épaules. Certes, il y a eu quelques roulements au moment de la Mort Subite, et un peu de tangage au moment des Trois Pistoles. Tout cela aurait dû l’avertir que son oaristys avec l’ivresse tendait à dépasser les limites de la décence. Soudain, lors d’une gorgée avalée avec un peu trop de détermination, les cervicales d’Il ont choisi de faire grève, protestation désespérée contre une entreprise vouée au cataclysme. Il a basculé en arrière, percuté avec violence le marbre ocellé du bistrot, renversant la Warteck, qui s’est retrouvée, toute rosissante, à baigner le sol et les cheveux d’Il plutôt qu’à humecter son gosier trop sec. Autour de lui, comme surprises, les bières des compagnons de beuverie ont tressailli sur le comptoir de zinc.
A partir de ce moment, la déferlante continue d’informations arrivant à sa tête s’est interrompue. Il n’a jamais su qu’on l’a emporté bien loin d’ici, qu’on s’est occupé de son corps. Il n’a pas senti l’ambulance, Il n’a pas vu l’hôpital.
Tout au plus a-t-il à nouveau entendu, plus tard, loin au-dessus de la bière où Il gît pour l’éternité, une oraison funèbre poussée à pleins poumons par un prêtre plus rond que lui.
Le 29 octobre
2006
Photo: Flickr/roudou