Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
Encore un texte issu des fameux jeux d'écriture du forum "A vos plumes".
Celui-ci n'est pas tout neuf, et la première phrase était imposée. Elle était tirée de "Plop!", roman de Pierre Charras, qui confère à ce texte deux ou trois allusions.
Le nègre de
Dieu
Il y a quelqu'un qui parle dans la chambre. Antoine entend nettement une voix d'homme, enjouée. Mais la pièce lui paraît vide. Lumineuse, aussi. Il ne doit pas y être depuis bien longtemps : il
se souvient, comme si c'était il y a deux minutes, de son passage sous le métro. Des roues qui lui broient les os, une odeur de boucherie, puis d'excréments, un vague sentiment de honte, et c'est
la fin : éteignez les lumières, le dernier ferme à clé. Maintenant... Chambre, antichambre,... synchambre ? Tout ce qu'il voit ici, c'est un mobilier blanc, irradiant d'une douce lumière qu'il
ignore. Autrefois, Antoine préférait la blancheur maîtrisée, un peu verdelette, d'un verre de chablis, ou celle du carrelage du métro parisien, d'une clarté brillant sans éclat qui lui permettait
de se sentir chez lui dans ces boyaux urbains. C'est surtout la lumière qui lui pèse ici, comme au lendemain de nuits d'oisiveté trop facilement arrosées. Ou plutôt non : elle ne lui pèse pas,
elle l'intimide plutôt. Comme s'il ne la méritait pas, comme s'il devait rester cet être de l'ombre, écrivain confiné aux tâches de réécriture de mémoires de personnalités plus célèbres que lui.
Comme si son âme devait rester indéfiniment rivée aux traverses du métro.
La voix d'homme semble venir d'assez loin. Pourtant, Antoine est persuadé que l'on parle dans la chambre où il se trouve. Qu'on parle de lui, peut-être. Ses efforts pour essayer de comprendre ce
que dit la voix enjouée restent vains pour l'instant. Tout cela est trop loin, trop embrumé. Seul filtre le sourire que doit afficher le locuteur en ce moment. Son sourire, et l'émotion qui
l'accompagne.
Antoine décide d'observer son lumineux environnement. Il se déplace avec prudence, comme si son corps était une fragile mécanique. Son corps... lacéré par le métro : il ne devrait pas en rester
grand-chose et pourtant, il se sent vivant. Peut-être même l'est-il un peu plus qu'il ne veut bien se l'avouer. Suffisamment, en tout cas, pour constater qu'il se trouve confiné dans une chambre
toute blanche et lumineuse, dotée de quelques meubles simples en cuir immaculé ou en métal froid, avec un homme qui parle avec enthousiasme quelque part.
Quelque part ? Justement, Antoine constate que la voix se rapproche. Ce qui n'est qu'une impression au début devient soudain une réalité. Les phrases deviennent intelligibles. C'est bel et bien
de lui qu'on parle. Quelqu'un d'autre, qu'Antoine n'a pas encore entendu, répond par brèves interventions, ou par quelques rires cristallins. Une femme ! Sceptique, la femme. Mais l'homme fait
preuve d'une telle persuasion dans ses intonations que la femme paraît se laisser convaincre.
Finalement, Antoine a face à lui un homme barbu, d'imposante stature, porteur de lourdes clés de fer noirci. La femme qui l'accompagne revêt les traits de la défunte épouse d'Antoine, Jeanne. En
la revoyant ici après tant de visites au cimetière, Antoine est saisi d'une grande tristesse. Mais le grand barbu s'adresse à Antoine avec cordialité :
- Antoine, vous connaissez Jeanne. Quant à moi, je suis Saint Pierre, portier du Paradis. Nous allons vous accueillir ici. Jeanne m'a parlé de vos activités de rédacteur et de vos qualités de
plume. C'est pourquoi nous avons une mission à vous proposer : après avoir écrit mille récits pour mille idoles sur Terre, aimeriez-vous rédiger le Troisième Testament et, ce faisant, devenir le
nègre de Dieu ?
Le 3 janvier 2007
Photo: YIP2/Flickr.