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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 19:54

PhotobucketRendre à une femme son visage d'avant, celui du temps des souvenirs. Telle est la gageure que s'est donné le docteur R. dans "Ton visage entre les ruines", premier roman de Laurence Biava, paru aux éditions In Octavo. Et lui rendre un visage, c'est lui rendre son humanité malmenée par l'amnésie qu'entraîne le syndrome de Korsakov, dans une démarche qui n'est pas exempte d'amour - à moins que ce ne soit de la fascination, ou un peu des deux.  

 

Une question d'autorité

C'est en effet à un masque indifférent que le docteur R. a affaire, à un visage inexpressif. Qu'y a-t-il derrière? Le docteur R. n'a, pour faire connaissance du personnage d'Evolène (c'est ainsi, d'après le nom d'un village valaisan, que la patiente est nommée), que trois séries de documents rédigés de sa main à différentes périodes de sa vie. Ceux-ci sont introduits selon la manière classique consistant à enchâsser le document dans une présentation qui les fait passer pour réels bien qu'étranges ("Voici le cas étrange d'une jeune femme admise dans mon service de gérontologie de la Salpêtrière à Paris.", dit l'incipit). Une réalité accentuée par des dates (1976/77 pour la rencontre, 1997 pour la relation du récit).

 

Alors qu'autrefois, l'écrivain pouvait passer pour une personne disposant de suffisamment d'autorité pour que le lecteur croie, ne serait-ce que par convention, à la véracité du récit, notre époque a besoin d'autres artifices que l'auteur convoque. La présentation du cas émane donc d'un médecin, autorité scientifique à laquelle on fait généralement confiance. L'auteur choisit de lui donner une voix certes poétique, mais aussi factuelle, clinique voire didactique - elle n'hésite pas à utiliser des mots parfois fort précis, médicaux, pour décrire des symptômes tels que la "palilalie" de la patiente.

 

Mémoire et dégradation

Le visage inexpressif est le reflet tangible de la dégradation de la mémoire d'Evolène. Une phrase revient à plusieurs reprises, c'est l'idée de "perdre les os" - une perte qui est celle de l'ossature du langage, copules, verbes, etc., jusqu'à ce qu'il ne se réduise qu'à quelques mots: Cuba, Ile de la Jeunesse, Evolène.

 

L'image d'une femme enceinte s'impose aux esprits, image également suggérée, d'une autre manière, par la constipation, voire l'occlusion intestinale de la patiente. Celle-ci suggère à son tour que quelque chose, un mal, doit sortir d'Evolène: ce symptôme intestinal est présenté comme une défense de son organisme, mais aussi comme une exigence de patience: "Ce qu'on attend de moi n'est pas encore terminé", lit-on (p. 126), en citation de Georg Groddeck.

 

La métaphore des ruines (de la mémoire), enfin, est évidente. Elle est affirmée au terme de l'introduction du docteur R., en début de récit déjà (p. 25), explicitant le titre.

 

Des carnets empreints de poésie

C'est à travers ses carnets qu'Evolène s'est exprimée, longuement. Ceux-ci sont empreints d'une poésie qui tranche avec le langage plutôt factuel du médecin. Leur précision (prémonitoire pour le premier, intitulé "La bataille d'Alzheimer") est troublante, et étonnante pour le deuxième ("Journal d'un fou du temps"), dans la mesure où le syndrome de Korsakov rendrait impossible la production de tels récits. Au relatif hermétisme de certains textes, où les images et métaphores abondent, répondent parfois les commentaires du docteur R., ainsi que la mention de l'illisibilité du carnet.

 

Ainsi est recréée, dans une manière qui fait penser à l'art brut, la production artistique d'une certaine démence. Ce dernier thème fait toucher au mystérieux, pour ne pas aller jusqu'au fantastique, dans une démarche romantique qui s'intéresse aux arcanes de l'âme et à la phrénologie. Ainsi se souvient-on, par ailleurs, que la poésie et le roman sont des genres de convention dont la mission première est de recréer le réel, de manière à ce que le lecteur y croie, en usant de tous les moyens à disposition.

 

Et pour son premier roman, Laurence Biava a réussi cette difficile mission en faisant la preuve de son talent.

 

Laurence Biava, Ton visage entre les ruines, La Celle-Saint-Cloud, In Octavo, 2010.

 

Merci à Laurence Biava pour l'envoi!

Lu dans le cadre des défis "% littéraire" (9/6).

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 07/11/2010 08:08


Un sujet qui me rappelle quelque chose, et l'auteure a l'air d'avoir des réflexions intéressantes.


Daniel Fattore 07/11/2010 22:20



Intéressantes, c'est le cas: le roman est petit, mais mine de rien, il est riche et maîtrisé.



clara 04/11/2010 07:59


Ton billet me donne très, très envie de le lire ...


Daniel Fattore 04/11/2010 21:04



C'est un petit livre de 135 pages; mais ça en vaut vraiment la peine. Je t'encourage donc vivement! Et d'ores et déjà, je t'en souhaite une excellente lecture.



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