Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
Ainsi donc, le prix Goncourt est revenu à l'Afghan Atiq Rahimi, et le prix
Renaudot au Guinéen Tierno Monénembo, pour des ouvrages qui, n'en doutons pas une seconde, les ont amplement mérités. Les noms des lauréats annoncent la couleur: les deux grands prix de
novembre sont allés à des voix venues de loin, donc supposées originales. Il faudra que le lise ces messieurs (je vois circuler le nom énigmatique du roman de M. Rahimi depuis la fin de l'été!)
afin de me faire une idée - une véritable bonne résolution d'automne, comme il y a des résolutions pour la nouvelle année.
Et c'est dans ce contexte que je tombe sur l'éditorial proposé en ce jour par la Tribune de Genève, sous la plume de Pascale Zimmermann. Il s'ouvre sur quelques questions que le milieu littéraire
pourrait se poser à l'occasion, en particulier en ce qui concerne l'origine de la véritable richesse des lettres francophones: issue de France ou d'ailleurs? Les noms de Yasmina Khadra, Tahar Ben
Jelloun, Amin Maalouf sont prononcés, et l'on imagine que l'éditorialiste en a mille autres en tête - à commencer, sans doute, par Jacques Chessex, prix Goncourt suisse. Venant de Genève, c'est
de bonne guerre.
Je suis l'éditorialiste dans son raisonnement, mais me refuse à adhérer à ses conclusions, ou du moins au titre de l'éditorial, fortement réducteur: "Un Goncourt qui s'éloigne du
parisianisme". Le dernier paragraphe du texte fait en effet référence au parisianisme de la production littéraire française, en lui prêtant comme trait de caractère principal "l'autofiction,
l'écriture qui tourne sans se lasser autour du nombril de l'auteur" - peu intéressant le plus souvent.
Tout cela appelle quelques précisions, à deux niveaux, voire trois. Le premier concerne le choix des sujets. Utiliser sa propre personne comme objet littéraire est un choix qui a une longue
tradition, y compris en Suisse (un domaine qui privilégiait l'introspection avant même qu'il en soit question à Saint-Germain-des-Prés, il n'est qu'à penser au journal d'Amiel). Nous sommes bien
conscients que la vie d'un écrivain présente rarement un intérêt plus poussé que celle des lecteurs. L'intérêt réside plutôt dans la manière d'en parler - l'emballage, l'apparence, me diront
certains; le "comment", me diront d'autres, et ils auront tous raison. Mais au fond, les tragédiens de l'époque classique ne faisaient-ils pas de même? Ils prenaient des sujets connus de tous
(donc peu intéressants en soi) et les accommodaient à leur propre manière - il y a tant de "Phèdre", par exemple, toujours la même histoire, et jamais la même grâce au style, à la manière, seuls
éléments qui comptent.
Le deuxième? Il me semble que le Prix Goncourt, justement, s'est régulièrement refusé à primer des ouvrages se limitant à une visite guidée du nombril de l'auteur - et je me souviens que François
Nourrissier, ancien de la maison Goncourt, rappelait justement qu'un ouvrage introspectif n'était guère goncourable. Une brève réflexion permet de sortir des titres d'ouvrages primés qui, au
contraire, regardent notre monde avec un regard réaliste. Ces dernières années ont été marquées par "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell; l'an passé, c'est une évocation de Francis Scott
Fitzgerald, "Alabama Song" de Gilles Leroy, qui a emporté le morceau. Mentionnons en outre "Ronge Brésil" de Jean-Christophe Rufin, "Le Chasseur Zéro" de Pascale Roze, ou "La Bataille" de
Patrick Rambaud, qui sont des romans de facture classique et solide, fondés sur l'histoire. A cette aune, François Weyergans, introspectif paraît-il, me paraît faire figure
d'exception avec "Trois jours chez ma mère".
Enfin, troisième élément, ramener le parisianisme à l'introspection ombilicale me semble singulièrement réducteur. Certes, le lecteur peut admettre que celle-ci est l'un des ressorts principaux
de la production littéraire germanopratine. Mais elle n'est de loin pas seule! Le roman historique, les récits de société façon Faïza Guène ou Stéphanie Janicot, les polars, les ouvrages
expérimentaux, les textes écrits par ceux qui se veulent des "témoins de leur époque", les romans grand public même, ne manquent pas. A ce régime, j'ai plutôt envie de dire que
Saint-Germain-des-Prés offre finalement tout ce dont un lecteur peut rêver, à sa manière, mais sans lacune.
L'éditorial est ici: http://www.tdg.ch/actu/culture/goncourt-eloigne-parisianisme-2008-11-10
Article lié: http://www.tdg.ch/actu/culture/atiq-rahimi-goncourt-afghan-2008-11-10
Photo, source: Flickr - apparemment quelques petits plats de chez Drouant. Appétissant,
non?