Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
A plus d'un titre, l'accroche du présent billet s'applique au roman "Le Cimetière de pianos", roman signé de l'écrivain portugais José
Luis Peixoto. Il s'agit en effet d'un ouvrage à la lecture difficile, lente, ardue comme un marathon. A ce régime, on s'attache au style plus qu'à l'histoire, et c'est tout bénéfice! Ceux qui
lisent le portugais seront donc bien inspirés de lire ce texte dans sa langue originale pour en savourer les plus fins éléments.
"Le Cimetière de pianos" est un roman déconcertant, découpé en cinq ou six parties, décliné à deux voix. A ma gauche, vous avez Francisco Lazaro, marathonien. A ma droite, son fils - qui sera
élevé par son oncle. Le fils est né, en effet, le jour même où son père s'éteint, au trentième kilomètre du marathon des Jeux Olympiques de 1912 à Stockholm. "Quand je suis tombé
malade, j'ai su que j'allais mourir", commence le récit. Et les toutes premières pages plantent le décor sur cette base, baignée d'un deuil qui ne quittera jamais l'ambiance du récit.
Dès le début, on se demande qui parle. L'auteur s'empresse de détromper les plus tordus des lecteurs: non, ce n'est pas un piano qui s'exprime, mais bien un être humain, couché dans un lit
d'hôpital, loin de sa famille qui suit son agonie par téléphone. L'auteur joue sur ce double aspect trompeur de la mort opposée à la naissance, avant de conclure en deux temps en page 18: d'abord
la naissance (alors que le lecteur attend un décès), puis, effectivement, le décès. En quelques pages, tout est dit - reste le développement, sans quoi le roman serait, admettez-le, un poil
court.
Celui qui s'embarque plus avant dans l'histoire va faire connaissance avec le style personnel de José Luis Peixoto, un style dont la caractéristique la plus évidente est la répétition,
à tous les niveaux. On vous a dit de l'éviter; lui s'est dit qu'il peut en faire son miel, et on ne peut que lui donner raison. Ses fonctions sont multiples. Avant tout, elles créent un ralenti
dans l'action, à la manière de certaines scènes d'un certain Brian de Palma, à l'exemple de la fin passionnée de la première partie du roman. Elles se veulent en outre un ancrage dans le concret,
comme si dire plusieurs fois la même chose permettait de lui donner un poids supplémentaire. Elles permettent également, enfin, un jeu d'échos d'un bout à l'autre du roman, par exemple entre
la fin de la première partie ("Je me tournai: le visage borne et sale de mon frère." et la fin de la seconde: "Et je vis le visage borne et sale de mon oncle." - deux visions distinctes du même
épisode, celui où le neveu consomme son amour avec Maria, dans le fameux... cimetière de pianos.
Ce cimetière, justement... il arrive relativement tard dans le récit, même si l'histoire des personnages qui le peuplent est marquée par la sonorité du piano. Au sens premier, le cimetière
de pianos est l'endroit où la famille d'ébénistes qui raconte cette histoire range des pianos hors d'usage, conservés afin d'en tirer des pièces, voire de les faire ressusciter - en tout ou en
partie - un espoir sans cesse déçu. Ces pianos morts (mais appelés à revivre en pièces détachées) font écho à ceux qu'on entend à la radio, vivants mais un peu en conserve; personne, dans la
famille, n'a pu devenir pianiste. L'aspect résurrection, mariage finalement impossible des deux (pour une fois qu'ils réparent un piano pour un Italien, le service n'est pas payé!), est souligné
par l'onomastique: vous savez à présent qu'il y a dans cette affaire une Maria et un Lazaro; mais il y a aussi une Marta.
Le cimetière de pianos est également un lieu secret, abri des amours de la jeune génération. C'est là que Marta vient lire des romans d'amour; c'est là aussi que le neveu amène sa fiancée pour y
concevoir son premier enfant, avant même son mariage, créant la scène apothéotique qui conclut le premier chapitre. On pourrait voir ici une forme d'endroit quasi sacré, où le réel est mis entre
parenthèses l'espace d'une lecture ou d'un coït.
Parenthèses? L'auteur crée un flou à tous les étages, en particulier en ce qui concerne la chronologie. Un seul truc est certain: la date du marathon des Jeux Olympiques de Stockholm, en 1912 -
c'est du reste le seul élément réel de ce roman, avec les circonstances du décès de Francisco Lazaro. On peine à situer les étapes, les périodes, le temps dans toute cette histoire, en dépit du
jeu rythmique qui martèle les chapitres pairs au gré des kilomètres (un à trente) du marathon - un rythme certes "kilométré", mais brouillé par un jeu littéraire où les paragraphes, plus ou moins
brefs, sont juxtaposés sans vraie suite, comme les pièces d'un puzzle qu'on a envie de reconstituer.
A lire, donc... mais soyez prévenus: ça se découvre à la vitesse d'un marathon. Bonne lecture: ça se mérite, mais c'est copieux et l'endurance sera de mise.
Note conclusive: cet ouvrage a été sélectionné pour le Prix de l'Inaperçu 2008.
Le Temps en parle: http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet=5855
Prix de l'Inaperçu: http://www.prixdelinapercu.fr/
José Luis Peixoto, Le Cimetière de pianos. Paris, Grasset, 2008.