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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 19:51

hebergeur imageLu par 319 signes, André Bonet, Blog 75, Francis Richard, La Plume, La Voix du Peuple, Thierry Savatier.

 

Ce qu'on aime retrouver, lorsqu'on ouvre un livre de Claude Hagège, c'est son immense érudition, assortie d'un engagement prononcé en faveur de la langue française en particulier, et de l'écologie linguistique en général. Une alchimie parfaitement réalisée dans "Halte à la mort des langues", ouvrage dominé par une tonalité scientifique. Avec "Contre la pensée unique", son dernier opus, paru en 2012, l'auteur, professeur au Collège de France, répond avec brio à ce qu'on attend de lui, dans une réflexion construite qui touche à la fois à l'histoire et à l'actualité des langues dans le monde, et prend des allures assumées de manifeste.

 

Le postulat qui fonde cet ouvrage relève, à mon humble avis, de l'évidence: une langue est le reflet de la vision du monde et de la culture, forcément riche à sa manière, de ceux qui la parlent. Il convient dès lors d'accepter qu'il existe au moins autant de pensées que de langues dans le monde - cela, sans parler des individus. Dès lors, l'auteur postule que la diversité linguistique, éventuellement cloisonnée, est une source de richesse et d'émulation.

 

Très vite, le lecteur est invité à rapprocher l'idée que la pensée unique est le fruit d'une langue unique - l'anglais. L'auteur aborde cet élément par un biais historique pour commencer, afin de concéder que l'anglais doit beaucoup - plus même que les quelques anglicismes dont le locuteur francophone actuel s'offusque au quotidien - au français et aux langues latines. C'est reculer pour mieux sauter, cependant: l'auteur affirme aussi que l'intégration non contrôlée de mots anglais à la langue française biaise le mode de pensée francophone actuel, depuis un certain nombre d'années - et influe sur de nombreuses cultures d'ici et d'ailleurs, même si des signes de résistance à un tel impérialisme linguistique se font jour dans le monde, ce que l'auteur se fait un plaisir de révéler.

 

Poussant son argumentation plus loin, Claude Hagège va jusqu'à opposer langue de culture et langue de service, simple "langue communicante" comme dirait Etienne Barilier, cette dernière étant une version utilitaire présentée comme appauvrie d'une langue donnée. Le lecteur qui a appris plusieurs langues comprendra facilement ce que l'auteur de "Contre la pensée unique" veut dire: la langue maternelle véhicule une culture dont le locuteur n'a pas forcément conscience mais dont il est fort, alors que la langue apprise se ressentira peut-être d'une culture essentiellement utilitariste, qui obligera en tout cas à réfléchir à ce que l'on veut vraiment dire. Reste que la langue de culture sera toujours la plus forte... et que si celle-ci est l'anglais, cette langue continuera à imposer au monde la vision qu'elle sous-tend - et que Claude Hagège décrit comme néolibérale, un point de vue qu'il développe du reste plus avant dans un autre de ses ouvrages, "Combat pour le français". Une vision certes séduisante a priori: une seule langue, c'est plus pratique que plusieurs, qu'il faut apprendre. L'auteur la rejette cependant, parce qu'elle conduit à un monde standardisé, uniforme et appauvri - bref, à une pensée unique.

 

On ne s'y trompera donc pas: ce n'est pas au nom d'une simple opposition entre anglais et français que l'auteur se bat, même si l'auteur donne à comprendre que les deux langues, certes parentes, sont un peu comme l'eau et l'huile. Au contraire, il s'engage en faveur d'un plurilinguisme bien compris, vecteur d'autant de modes de pensées et de visions du monde qu'il y a de langues. Et à l'heure où la Chine, l'Allemagne et l'Espagne développent tous azimuts leur offre mondiale de formation linguistique et culturelle, l'auteur somme le gouvernement français de jouer sa partition. Elle doit être celle d'un vecteur responsable d'une grande culture mondiale: à l'instar de l'anglais, rappelons-le avec Claude Hagège, le français est la seule langue à être parlée sur tous les continents. Nicolas Sarkozy était encore président de la République française, et à ce titre responsable, un tant soit peu, d'une langue parlée par plus de 200 millions de personnes dans le monde, lorsque "Contre la pensée unique" a paru. François Hollande, son successeur, a-t-il su rectifier le tir là où c'était nécessaire? Affaire à suivre... hors des livres, mais dans le monde réel.

 

Claude Hagège, Contre la pensée unique, Paris, Odile Jacob, 2012.

 

Autres ouvrages mentionnés:

Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Paris, Odile Jacob, 2000/2006.

Claude Hagège, Combat pour le français, Paris, Odile Jacob, 2006. 

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commentaires

Nicolas 06/08/2013 15:08

Intéressante réflexion mais le politique peut-il quelque chose ?

DF 06/08/2013 21:56

Claude Hagège suggère par exemple de ne pas réduire l'étendue du réseau des Alliances françaises dans le monde. Il y a aussi des attitudes à fuir, par exemple l'utilisation systématique de l'anglais par certains politiciens français, dans certaines instances supranationales telles que l'Union européenne. Dans un autre ouvrage, Claude Hagège critiquait par ailleurs le traité de Londres, qui assouplissait les obligations de traduction des brevets au sein de l'Union européenne - un assouplissement qui, il le craignait, ne profiterait qu'à la langue anglaise.

Et de manière plus large, la langue n'est qu'un élément d'une politique de promotion culturelle qui pourrait être plus ambitieuse: un certain Olivier Poivre d'Arvor appelait même de ses voeux un "New Deal" culturel (j'en parlais: http://fattorius.over-blog.com/article-et-si-la-culture-sauvait-la-france-96229533.html ), dont la langue française profiterait aussi: si la culture d'un pays paraît sympa (et l'"American way of life" l'est, assurément, pour plein de gens), il y aura des personnes pour en apprendre la langue.

Et pour répondre à ta question, on pourrait même aller jusqu'à dire que oui, le politique peut quelque chose, et que les Américains l'ont compris depuis longtemps...

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