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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 22:14

hebergeur imageUne éducation sentimentale moderne. Tel est le propos que Michael Chabon entend relater dans son roman "Les mystères de Pittsburgh", publié en 1988 dans une traduction de Marc Cholodenko et réédité en 2009 dans la collection Pavillons Poche Robert Laffont. Mission accomplie? Oui, mais d'une manière particulière et volontiers déconcertante, pour ne pas dire dérangeante. Et, disons-le sans ambages, dans une certaine mesure...

 

Quelques éléments de l'intrigue, pour commencer: Arthur Bechstein se fait draguer par un autre Arthur, d'origine française, et finit par répondre favorablement à ses avances. Cela ne l'empêche pas de se faire présenter à Phlox, catholique et bibliothécaire, et d'avoir une liaison avec elle. Homo, hétéro, bi? La question va se poser à travers tout le roman. Et même si Bechstein finit par choisir avec qui il souhaite vivre, la conclusion restera marquée par un certain doute, ou plutôt par la conscience de la renonciation à quelque chose de mieux.

 

Ainsi l'auteur parvient-il à conclure en finesse: le choix trop résolu de l'un ou de l'autre camp eût paru trop abrupt, trop facile - profondément moral voire puritain dans l'option hétérosexuelle (avec une catholique pratiquante, en plus!), provocatrice à trop bon compte dans l'autre cas. Cela, sans compter que la conscience des deux éléments, avec peut-être une ouverture sur l'option d'un penchant indifférent pour les deux sexes, est un signe que l'éducation sentimentale d'Arthur Bechstein est réussie.

 

Réussie, vraiment? Pour Bechstein, peut-être. Mais du point de vue littéraire, la faiblesse majeure de ce roman réside dans le fait qu'en appuyant un tantinet trop fortement sur les attirances sexuelles d'Arthur Bechstein (et ce, même si la question de l'orientation sexuelle a pris une importance certaine au cours du dernier tiers du vingtième siècle, voire avant déjà), l'auteur occulte la peinture du déploiement de sentiments profonds. Une impression accentuée encore par le milieu dans lequel évolue Arthur Bechstein: une jeunesse qui se saoûle, se drogue et vit d'expédients au sortir de ses études, donnant une image chronique d'immaturité, de superficialité même. Celle-ci est soulignée par les postures excentriques d'un certain Cleveland, élément neutre de l'histoire.

 

Superficialité également dans la forme retenue par l'auteur, celle, de pure convention, d'un personnage (Arthur Bechstein, donc) qui relate ses propres souvenirs - à sa manière: "Nul doute que tout ceci n'est pas une chronique fidèle, mais plutôt l'oeuvre destructrice de la nostalgie, qui oblitère le passé, et nul doute que, comme d'habitude, j'ai tout exagéré.", admet le narrateur en fin de roman. Forme de pure convention dans la mesure où les dialogues sont fidèlement transcrits, dans tout ce qu'ils peuvent avoir d'incompréhensible: que signifient ces "ah." et ces "oooh." qu'on trouve un peu partout? Et le narrateur s'en souvient-il vraiment aussi bien? Convention également dans le choix d'une narration qui relate des faits, sans trop y réfléchir, alors que la littérature du "je" ouvre un boulevard à la réflexion sur soi-même. Cela, sans oublier, enfin, la lettre de rupture de Phlox, fidèlement transcrite - mais qui a pas mal voyagé au cours du roman. Le narrateur l'a-t-il encore?

 

En adoptant la posture de l'écrivain faiseur plutôt que celle de l'homme sincère qui se souvient, Arthur Bechstein s'érige certes en exemple - exemple d'une éducation sentimentale vécue l'espace d'un été du vingtième siècle, dans la province interlope américaine - et s'efforce de recréer son vécu. Mais il échoue, ce faisant, à restituer toute la fraîcheur que peut avoir la découverte de premiers émois, quels qu'ils soient, à quelque personne qu'ils s'adressent - et ce, malgré un indéniable agrément et un zeste d'humour pince-sans-rire qui traverse tout l'ouvrage. Dommage: la restitution de cette fraîcheur eût été, pour le lecteur, beaucoup plus intéressante que le récit recréé, finalement anecdotique, des péripéties d'un obscur employé de librairie.

 

Michael Chabon, Les mystères de Pittsburgh, Paris, Pavillons Poche, 2009. Traduction de Marc Cholodenko.

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commentaires

Anne 28/01/2011 10:25


Très bon commentaire de ce livre que je connais pas mais le nom de l'auteur me dit quelque chose mais je n'arrive pas à même un autre titre de roman à cet écrivain ?!


Daniel Fattore 29/01/2011 08:55



Merci! :-)
L'auteur s'est taillé, apparemment, une certaine notoriété grâce à ce roman et à d'autres, abordant d'autres thématiques; mais je n'ai pas non plus de titre à citer, comme ça, au débotté.



Alex-Mot-à-Mots 28/01/2011 08:13


Tu attendais beaucoup plus de ce roma, visiblement.


Daniel Fattore 29/01/2011 08:57



Plus, et surtout autre chose... mais là, je me venge avec un roman très différent, italien et nettement plus ancien. Affaire à suivre!



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