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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 22:20

PhotobucketRoman, lu par Cogito Rebello, Le Goût des livresLiratouva, Sylire 

 

Lundi 6 décembre 1954, Simone de Beauvoir se voit décerner le Prix Goncourt pour son roman "Les Mandarins". Telle est la journée que Mikaël Hirsch évoque dans son dernier roman, "Le Réprouvé", qui vient de paraître aux éditions L'Editeur. Pour ce faire, il se glisse dans la peau de Gérard Cohen, garçon de courses chez Gallimard. Et le lecteur comprendra que même si c'est de Gallimard qu'il est question, ce roman n'aurait pas pu paraître dans la célèbre collection blanche, tant il est vrai que pour vivre Gallimard, mieux vaut en sortir...

 

... le lecteur ne découvrira guère, ici, le vibrionnement qui suit la remise du prix littéraire le plus prestigieux et le plus décrié du domaine français. Seuls ses échos assourdis transparaissent, au gré d'un journal du soir furtivement feuilleté par Gérard, qui est le narrateur et s'exprime à la première personne. Ce choix permet à l'auteur de plonger dans les méandres introspectifs de son personnage principal: femmes d'autrefois (et éveil à la sexualité, de belles pages!) auxquelles on pense en faisant l'amour à une prostituée, souvenirs de la Seconde guerre mondiale.

 

Ce qui conduit à la question de la judéité de Gérard Cohen, ou de sa semi-judéité abondamment abordée, perçue comme une non-appartenance, comme un statut qui prédestine le garçon de courses à n'être accepté ni par ceux qui sont pleinement juifs, ni par ceux qui ne le sont pas du tout. Statut intermédiaire qui fait écho à sa situation chez Gallimard: garçon de courses engagé parce qu'il est pour ainsi dire né chez l'éditeur, Gérard Cohen ne sera jamais un botaniste fameux (malgré quelques études), ni un grand écrivain adoubé par ses pairs.

 

Ceux-ci apparaissent dans le roman: on croise ici les ombres de Roger Nimier, d'Albert Camus, de Paul Léautaud, de Jean-Paul Sartre bien sûr, ou des membres de l'Académie Goncourt. Mais c'est surtout la figure de Louis-Ferdinand Destouches dit Céline qui domine. Il n'y a guère d'antisémisme dans le discours du vieil homme aigri (il n'a pas de mots assez durs pour critiquer le milieu éditorial germanopratin, on pense un peu à Wrath en le lisant), mais un respect hautain des distances: Céline n'ouvre pas les lettres que lui apporte Cohen mais se permet de lui réclamer de l'argent, et lorsque le narrateur lui demande un sucre à mettre dans son café au lait, l'écrivain lui donne un morceau qu'il réservait pour ses chiens. Du coup, on peut se demander qui est le véritable réprouvé de ce roman: est-ce Céline, mis à l'écart en raison de ses positions pendant la guerre, ou Gérard, sorte de Janus bifrons rejeté de tous?

 

Reflet du métier de garçon de courses très mobile (tout le contraire de Gaston Lagaffe!), l'errance identitaire de Gérard Cohen recherche des points d'ancrage chez d'anciens collègues, en particulier Pierre, mais le dialogue est foncièrement biaisé par les divergences d'intérêts - des divergences que Gérard, peu sûr de lui alors que Pierre a choisi son camp (celui du jazz, entre autres), n'ose pas mettre au jour de manière franche.  

 

Ce roman épouse ainsi la pensée discursive de son narrateur. Elle se déploie en longs paragraphes où l'on va et vient dans le temps autant que dans l'espace. Les phrases savent être longues à l'occasion, et recèlent mille détails qui leur donnent le goût des choses vécues. Quelques détails sur le quotidien de la maison Gallimard ont par exemple la saveur d'anecdotes croustillantes, comme si le narrateur cherchait à égratigner le mythe en livrant quelques-uns de ses travers. Dense en dépit de sa brièveté, ce roman devrait plaire aux nostalgiques du Paris des années 1950, ville-lumière et décor de ce récit, dépeinte, dans les dernières pages de ce récit, à la manière d'un final éclatant.  

 

Mikaël Hirsch, Le réprouvé, Paris, L'Editeur, 2010.

Merci à Antoine et à L'Editeur pour l'envoi.

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commentaires

Cynthia 16/11/2010 10:34


Qui de Céline ou de Gérard Cohen serait le réprouvé? Je dirais les deux non? Tous les deux reviennent d'exil et rebondissent comme ils peuvent, chacun à leur manière...
Un très bon roman pour moi aussi ;)


Daniel Fattore 16/11/2010 20:32



Les deux, en effet! Tout en sachant que le titre est au singulier...



clara 14/11/2010 09:42


Les grands esprits se rencontrent.... je viens de poster à l'instant mon billet !


Daniel Fattore 14/11/2010 20:31



Coïncidence! :-)



Lili Galipette 14/11/2010 09:06


Rappelle-moi pourquoi il ne faudrait plus que je vienne sur ton blog... Ah oui... A chaque fois, mon libraire me voit arriver avec une liste longue comme le bras...
Chouette billet, encore un!
Bon dimanche.


Daniel Fattore 14/11/2010 20:32



Heuh... dois-je avouer que j'ai des actions chez tous les libraires de France et de Navarre? ;-)
Bon dimanche à toi, et surtout bonnes lectures, au pluriel!



mango 14/11/2010 08:02


C'est en effet un beau livre que j'ai beaucoup aimé.


Daniel Fattore 14/11/2010 20:31



Une révélation pour la saison! Et une belle découverte pour moi aussi.



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