Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
Mickael Korvin sait faire parler de lui: voilà que l'auteur du "Journal d'une cause perdue", chevalier de la suppression des
accents et de la ponctuation de la langue française donc grand pourfendeur de l'Immortel Erik Orsenna, fait paraître dans "L'Express" une lettre ouverte annonçant sa candidature
à l'Académie française, où il paraît vouloir tout révolutionner - dans le but, louable, de sauver la langue française. Question, dès lors, de la part du songe-creux à dix doigts que je
suis: les modalités de sa démarche sont-elles pertinentes? J'émets des doutes sérieux...
Des propositions mal venues...
L'essentiel de la réforme orthographique suggérée par Mickael Korvin consiste en effet à supprimer les accents, la ponctuation et les majuscules. Vaste tâche,mais qui ferait tache, comme qui dirait! A cet exemple, l'on constate que l'accentuation fait sens en français, à défaut d'infléchir la musique de la langue comme elle le ferait en espagnol. On pourrait me répondre que l'on finit par s'habituer; je reste sceptique. Il existe en effet des énoncés qui nécessitent le supplément de clarté que peut apporter l'accentuation; pas besoin de chercher bien loin pour en inventer. Et puis, n'oublions pas que l'énoncé écrit doit pouvoir servir à des lecteurs parfois très éloignés, qui ne peuvent pas demander de complément d'information à l'auteur du texte.
La question du sens se pose aussi pour la ponctuation, au-delà de la poésie liée à son rôle de respiration dans la phrase écrite. Qui ne s'est jamais cassé la tête pour savoir s'il faut une virgule ou pas avant un pronom relatif? La nuance sémantique est bien là: "la police a arrêté tous les Chinois qui sont des voleurs", ça ne veut pas dire la même chose que "la police a arrêté tous les Chinois, qui sont des voleurs". Suggérant que tous les Chinois sont des voleurs, la deuxième manière de ponctuer risque, suivant comment, de créer un incident diplomatique...
Enfin, il est intéressant de constater que M. Korvin souhaite supprimer les majuscules... apparemment pour mieux les faire revenir en lieu et place des doubles consonnes. Intéressant, en ce sens qu'en marquant l'ancienne double consonne en la remplaçant par une majuscule, il remplace une difficulté par une autre, identique: pour savoir s'il faut écrire "leTre" ou "lettre", il faut bien se souvenir qu'un jour ou l'autre, il y a eu une double consonne dans ce mot. Pourquoi réformer, si c'est pour rester aussi compliqué qu'avant? Je ne m'étendrai pas sur les qualités esthétique de cette invention typographique: après tout, des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Tout au plus lui rappellerai-je enfin, pour revenir à une approche sémantique, qu'un immortel n'est pas un Immortel.
... et inabouties
Au-delà de quelques incohérences, force est de constater le caractère timoré d'une telle réforme, sous ses apparences hardies...
La langue française s'écrit en effet avec l'alphabet latin, qui n'a pas été étudié, à l'origine, pour transcrire parfaitement tous ses phonèmes. Ainsi est-on obligé de transcrire ces derniers au moyen de groupes de lettres (an, en, on, in, un). Un réformateur vraiment révolutionnaire devrait au moins avoir le courage de proposer un nouvel alphabet, parfaitement adapté! Soyons fous, osons poser la question!
Plus sérieusement, le code actuel permet de rendre compte des différences de prononciation d'un lieu à l'autre de la francophonie. Il existe encore des gens qui prononcent différemment "brun" et "brin"; et le N de la transcription de certaines nasalisations rappelle que certains accents méridionaux ne nasalisent pas complètement ces sons (frannchemennt!?). Une écriture purement phonétique, au contraire, ne permettrait pas de rendre compte de ces différences, sauf à développer un nouveau code... avec de nouvelles complexités pour remplacer les complexités actuelles, dans lesquelles on se sent si bien.
Une génération d'analphabètes
Autre inconvénient d'une démarche aussi radicale: elle créerait une génération d'analphabètes. Que vaudrait, en effet, le système actuel, appris par des millions de gens, face à un remplaçant simplificateur? Plus rien, si ce n'est pour les philologues. L'histoire cite du reste des cas de peuples qui ont dû changer d'alphabet au cours de leur histoire, parfois sur des périodes très rapprochées, ce qui a dû impliquer quelques retours massifs sur les bancs d'école. Pas sûr que ce soit un exemple à suivre.
On me dira que le français est une langue compliquée. Je réponds: euh, ça dépend comment on voit les choses! Que dire du vietnamien, où chaque voyelle peut se prononcer d'une demi-douzaine de manières différentes, peu évidentes à distinguer? Ou du finnois, avec ses déclinaisons compliquées? Ou de l'anglais, dont la prononciation nécessite, pour l'allophone, un sérieux effort de désinhibition. Apprendre le français, c'est beaucoup d'efforts, comme l'apprentissage de toute langue, je l'accorde. Mais c'est aussi l'acquisition d'un système permettant d'exprimer le monde avec une grande finesse. Je ne suis pas convaincu qu'un système outrancièrement simplificateur puisse faire de même. Du coup, une simplification dévaloriserait la langue elle-même, rendue ainsi moins apte à dire le monde dans toutes ses finesses. Donc moins attrayante aux yeux d'étudiants potentiels...
Vers un français à deux vitesses?
En réponse, un lecteur propose d'élaborer un français écrit simplifié qui coexisterait avec le français que nous connaissons et pratiquons aujourd'hui. Pour étayer son propos, il cite le japonais - il existe d'autres langues qui ont deux ou plusieurs modes de fonctionnement. On pense par exemple à l'anglais et à son "simple english". Cela peut paraître séduisant.
Or, une telle démarche part d'une idée qui me paraît insultante: les allophones ne seraient pas capables d'apprendre le français tel qu'il est - ou ne sont pas assez motivés pour le faire. Non mais de quel droit ce commentateur considère-t-il ainsi les personnes qui souhaitent apprendre le français? S'il les prend pour des semi-débiles ou des velléitaires, qu'il le dise tout de suite!
Au-delà, c'est aussi un français à deux vitesses qui pourrait se dessiner pour les personnes de langue maternelle française elles-mêmes. Grande serait en effet la tentation d'enseigner un français simplifié dans les écoles et les classes réputées plus faibles, et de réserver le "beau langage" à une élite - méritocratique ou simplement mieux née. Alors que certains sociolinguistes considèrent déjà l'orthographe actuelle comme un marqueur social, j'ai un peu de mal à admettre qu'on en rajoute une couche.
De quel droit?
Enfin, il est permis de se demander si c'est bien le rôle d'un franc-tireur isolé, que semble gêner le fait de parler la même langue que Victor Hugo et Emile Zola, de venir donner des leçons d'orthographe au monde. La situation est en effet la suivante: il y a actuellement un peu plus de 200 millions de francophones dans le monde, la moitié vivant dans les pays industrialisés de l'hémisphère nord (vieillissants et à faible démographie), l'autre moitié dans des pays moins favorisés, mais où la natalité est forte. Il y a fort à parier que dans quelques dizaines d'années, c'est dans ces derniers pays que se trouveront les francophones les plus nombreux. Et que, peut-être, ce sera d'eux que viendront les leçons de français.
On peut dès lors se demander s'il ne vaudrait pas mieux intégrer des personnes issues des quatre coins de la francophonie aux réflexions sur l'avenir de l'orthographe, par exemple en agrandissant l'Académie française ou en lui adjoignant des correspondants (comme le font d'autres organes de régulation des langues comparables). Il y a fort à parier que ces nations, qui parfois conservent le français à la suite d'un choix mûrement pesé et réfléchi et, du coup, en connaissent la valeur, décident d'en préserver la subtile substance - ce qui ne va pas sans quelques complexités, sans doute acceptées.
Est-il donc réaliste de forcer, par une révolution orthographique mal pensée et venue d'on ne sait où, un usage déjà en évolution, lente mais constante? Pour paraphraser Erik Orsenna, gageons que les francophones de bonne volonté du monde entier ont compris que l'évolution de l'orthographe est une chanson douce.
Et pour vous, amis lectrices et lecteurs qui m'avez suivi jusque-là, quelle serait votre réforme?
Source de l'image: Opinion Personnelle.