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L'anonymat sur le web est-il un droit intangible? La question mérite d'être posée, et elle
revient à présent avec beaucoup d'acuité, en particulier dans la blogosphère américaine, depuis qu'un certain Craig Mundie, stratège chez Microsoft, a proposé, dans le cadre du forum
économique de Davos, de créer un "permis de conduire" pour les blogueurs. Cette idée aux accents totalitaires a d'ores et déjà trouvé un vaste écho dans la blogosphère américaine, mais aussi dans
la presse: le New York Times en parle, de même que le Daily Telegraph, sous la plume de Gerald Warner.
Permis? Que diantre, il y a tellement de blogueurs qui agitent des idées certes bien fondées, mais politiquement si incorrectes, à l'exemple de la remise en question du réchauffement climatique -
exemple utilisé par Gerald Warner pour étayer son propos - un propos qui n'hésite pas à comparer une éventuelle police des blogs à la pratique de censure chinoise afin de mettre un frein à la
liberté d'expression qui règne sur la blogosphère.
L'approche n'est pas infondée, il faut le reconnaître: pour rendre publique une opinion, pour faire, pour ainsi dire, oeuvre de journaliste, ne faut-il pas être sensibilisé à ce métier? Des excès
prenant la forme de harcèlement réalisés sous le couvert d'une démarche citoyenne, ont déjà eu des conséquences désastreuses. Par ailleurs, celui qui émet un discours public,
potentiellement accessible à tout un chacun dans le monde, devrait réfléchir à ce qu'il balance en ligne: cela peut être repris, relayé, prescrit - il y a même des "blogs qui
comptent". D'autre part encore, on peut poser que le blogueur ou le commentateur assume son propos en le signant de son vrai nom, directement ou non. Cette exigence est du reste la
règle sur certains blogs "non-conformistes", tels Commentaires, où les commentateurs
sont explicitement priés de signer de leur vrai nom, comme l'auteur des billets. Enfin, la qualité d'une argumentation est meilleure si le blogueur, de même que le journaliste (qui a suivi une
formation) sait de quoi il parle.
... et là est justement la question: faut-il poser pour principe que le blogueur ne sait pas de quoi il parle lorsqu'il se montre critique face à des faits de société? Faut-il savoir qui se
cache derrière un pseudo, même si son discours fait autorité - ou poser que le discours d'un anonyme a moins de valeur que celui d'une personne qui signe de son nom? La blogosphère regorge de
petits malins méconnus tout à fait en mesure de signaler, par exemple, que Jean-Baptiste Botul, cité par
Bernard-Henri Lévi dans son livre du moment, est une mystification; ces mêmes petits malins ont par ailleurs un point de vue personnel sur l'actualité, loin des jeux de pouvoir qui
peuvent peser sur un journaliste travaillant pour un média ordinaire. L'anonymat leur procure, en outre, une liberté qui permet, à l'occasion, de poser les questions qui dérangent
l'establishment, qu'il soit de gauche ou de droite. Bien perçus, les blogs peuvent donc jouer un rôle complémentaire aux médias traditionnels - ceux-ci peuvent même y trouver leurs scoops de
demain, s'ils font leur travail de recherche, de prise de recul et de recoupement de l'information (qui, sous la pression, devient difficile).
Cela, sans compter qu'on peut se demander quel est, sur l'ensemble des blogs animés dans le monde entier, le pourcentage de blogs d'idées, politiques ou
autres, susceptibles d'émettre une idée subversive ou simplement de poser les questions qui fâchent. La blogosphère est aussi constituée d'acteurs faisant de la publicité pour leur
propre activité, aussi anondine que la tenue d'un bar, celle d'un journal de voyage, l'animation d'un club de lecture ou l'annonce des concerts d'une chorale. Cela, sans oublier les milliers
d'adolescents qui utilisent ce genre de support pour partager amicalement et simplement des photos d'eux, de leur petit copain, de leur famille, de leur cochon d'Inde ou de leur chien, etc. Ont-ils besoin d'un permis pour s'exprimer, pour publier leurs photos (pour
autant que cela ne viole pas d'autres lois - mais c'est une autre histoire)? Les blogs d'opinion, doivent-ils se procurer un "gage de bonne opinion"? Et où se trouve la limite? Il
existe plusieurs domaines que seul le poids de l'opinion dominante empêche de remettre en question - je vous laisse trouver les exemples vous-mêmes, en fonction de votre
sensibilité.
L'auteur de l'article du Telegraph signale aussi qu'en tirant sur les blogueurs, on détourne l'attention d'autres éléments délictueux non moins graves et courants sur Internet depuis toujours,
sous forme de sites: pédophilie, pornographie, activités criminelles (ne comptez pas sur moi pour mettre des liens...). Certes, ce genre d'acteur est fréquent sur le web; mais faut-il pour
autant suspendre une fois de plus une épée de Damoclès sur la tête des acteurs intègres - ceux qui réfléchissent, ceux qui argumentent, ceux qui remettent en question à juste titre? Sachant
que la contradiction est le meilleur moyen de faire avancer des théories (qui se construisent souvent "contre" la théorie précédente), l'introduction d'un "permis de bloguer" engendrerait un
appauvrissement du débat, tant est présent le risque que seules les idées agréées (par l'Union européenne, le gouvernement américain, les Nations Unies, Saint Google, etc.) aient droit de
cité.
Au feu, le permis de bloguer, donc! Et dehors l'attaque de l'anonymat, pour ceux qui le demandent! Ce qui n'empêche pas de mettre en oeuvre une sensibilisation aux conséquences de la publication
de faits et d'opinions; celle-ci peut par exemple passer par un mode d'emploi fourni par la plate-forme blog choisie par le blogueur, ou par une meilleure connaissance des lois en vigueur
dans son propre pays. Cela, nul permis de bloguer ne l'apportera à lui seul.
Photo: http://www.embruns.net.