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25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 20:42

Sandoz Croix"La posture un rien crâneuse de la traductrice décupla ma colère. - C'est mon histoire!" Un éclat de voix, une entrée en matière in medias res: voilà campée, dans une certaine mesure du moins, l'ambiance de "Croix de bois, croix de fer", dernier roman de l'écrivain suisse Thomas Sandoz. Cet opus tendu comme une corde à violon trouve sa place dans un hôtel un brin défraîchi dans les profondeurs des Alpes bernoises, où se tient un congrès de chrétiens compassés autour du défunt frère missionnaire d'un narrateur qui ne l'est nullement.

 

"Croix de bois, croix de fer" fait voler en éclats le cliché de la bonne entente, solide et infrangible, qui lierait deux frères. L'auteur adopte le point de vue du narrateur, un narrateur blessé par le livre de son frère, désireux sans doute de faire entendre sa voix, discordante, dans un congrès. Tout sépare les deux personnages, et la vie plus que tout: si le narrateur a pris ses distances avec la religion chrétienne d'inspiration réformée qui a baigné son enfance jusqu'à l'étouffer, le frère, devenu missionnaire, y a trouvé sa voie, quasiment jusqu'à s'y perdre.

 

Le cadre de l'hôtel a toutes les caractéristiques de ces lieux où, dans les romans anciens tels que l'"Heptaméron" de Marguerite de Navarre, une poignée de personnages sont coincés par les circonstances ou la météo et se racontent des histoires - une ressemblance accentuée par le double isolement de l'hôtel, placé à la campagne et battu par une tempête destructrice. Dans "Croix de bois, croix de fer", vu à travers un homme qui ne se sent jamais à sa place dans ces lieux, l'endroit s'avère rapidement étouffant, et l'auteur excelle à dégager cette atmosphère. Elle résulte de l'interaction entre des personnages confits dans une foi hypocrite et complaisante, une attitude qu'on retrouve d'une certaine manière dans les portraits de missionnaires, volontiers paternalistes ou monomaniaques, qui émaillent le récit.

 

Relatés de manière chronologique, les épisodes du passé familial du narrateur constituent une respiration dans le récit, une manière de voir autre chose que les Alpes divines et écrasantes. Mais l'auteur ne laisse pas le lecteur s'en tirer à si bon compte: l'ambiance familiale est également étouffante, et c'est dans la transgression vécue par le narrateur qu'enfin, par bouffées éparses, le lecteur respire: séances de cinéma où l'on visionne "Police Academy II", cigarettes fumées en cachette, émancipation, puis formation professionnelle éloignée de ce que les parents, eux-mêmes anciens missionnaires, avaient prévu. Cette narration d'un destin familial caractérisé par une fusion difficile (ce que l'auteur illustre par la difficulté à trouver une photo où toute la famille est réunie) est aussi celle de l'éloignement de deux êtres, deux frères, que le sang aurait pu rapprocher.

 

Après "Malenfance" et "Les temps ébréchés", romans à forte charge poétique, Thomas Sandoz étonne en proposant un roman bien ancré dans le réel, qui creuse l'ambiance d'un congrès où, soudain, s'est introduit un grain de sable: le narrateur. Complaisance ou franchise, quelle sera sa position en fin de récit, lorsqu'il sera invité à s'exprimer et à s'engager? La note finale s'avère ouverte, suggérant que le narrateur a choisi de tourner une page, même si l'acte a été douloureux: en somme, la vie peut commencer une fois tournée la dernière page du roman.

 

Thomas Sandoz, Croix de bois, croix de fer, Paris, Grasset, 2016.

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24 avril 2014 4 24 /04 /avril /2014 22:08

hebergeur imagePouce manque son train. Du coup, il vit d'innombrables aventures qui vont le faire mûrir, l'espace d'une nuit. Matière dense et captivante que celle-ci! L'écrivain suisse Thomas Sandoz en fait son miel dans son roman "Malenfance", odyssée littéraire qui vient de paraître aux éditions Grasset.

 

La quatrième de couverture annonce que ce roman est une sorte d'"Alice au pays des merveilles" au masculin. Il est possible d'en discuter: le lecteur découvre plutôt, au fil des pages, des péripéties juxtaposées qui n'ont rien de merveilleux. Pouce a tôt fait de vivre le désenchantement que le monde réel lui livre à pleines brassées. Loin des épisodes étranges et oniriques orchestrés par Lewis Carrol, ceux que "Malenfance" met en scène sont d'un réalisme indéniable: bagarres avec les "grands", voiture qui suit Pouce de façon suspecte, larcins destinés à nourrir le chaton...

 

Chaton? Oui, il y a un chaton dans "Malenfance". On pourrait certes dire, avec un sourire en coin, que l'auteur cède ici à un effet de mode. Cela dit, le rôle du chaton est à la fois permanent, discret et sporadique. En effet, l'auteur le place sous la responsabilité de Pouce qui, du haut de ses onze ans, devra gérer cette vie animale défaillante mais confiante. D'un point de vue littéraire, ce personnage n'est pas omniprésent; l'auteur lui donne une présence intermittente qui suffit à dire au lecteur que Pouce est un garçon responsable. Une expérience d'adulte? On peut le voir ainsi. Dès lors, le chaton fait partie des éléments concrets qui vont indiquer l'issue de ce roman: une sortie de l'enfance.

 

C'est que chaque épisode va contribuer au désenchantement de Pouce qui, subitement, va grandir en une seule nuit. L'auteur réserve au lecteur une surprise agréable: il s'arrange pour lui donner l'impression de découvrir les cadres successifs de l'action en même temps que Pouce. Ce procédé offre l'occasion de se mettre dans la peau de ce personnage, et de vivre les péripéties de Pouce "en étant lui".

 

Dans le contexte d'un basculement de l'enfance vers autre chose, l'auteur place aussi les jalons de la jeunesse. Ceux-ci prennent essentiellement la forme de marques et d'objets commerciaux (Mickey, mais aussi Matchbox, Scrabble, Monopoly, etc.). Ces objets sont le plus souvent perdus (la voiture Matchbox, par exemple, tombée dans le caniveau), disparus, ou présentés comme des souvenirs; à ce titre, ils sont l'image du passage de l'enfance à l'âge adulte, un passage qui s'accompagne de renonciations parfois difficiles.

 

Enfin, il y a une certaine suissitude dans "Malenfance". Certes, les lieux mentionnés sont imaginaires, mais certains traits tels que le bilinguisme local rappellent les lieux où l'auteur vit. Un auteur qui fait de son personnage principal son parfait contemporain... Si ces questions ne sont pas indispensables à la compréhension de ce roman, elles vont immanquablement créer un écho chez un lecteur lelvétique.

 

L'auteur faisait usage d'une ponctuation sans complications dans "Les temps ébréchés"; on retrouve cette manière d'écrire, envoûtante mine de rien, où dominent les points et les virgules, dans "Malenfance". L'auteur crée ainsi une ambiance simple et directe, qui laisse toute la place à la succession de péripéties de son roman, mais aussi aux références permanentes aux parents de Pouce. Peu aimables, protecteurs à l'excès, ceux-ci sont systématiquement présentés dans le cadre de flash-back qui, juxtaposés au récit sans annonce particulière, laissent entendre que le passé enfantin de Pouce, sa famille, sont aussi importants que ce que la vie lui réserve au présent.

 

"Malenfance" n'est pas long, c'est vrai. Les lecteurs adultes, auquel ce roman s'adresse, apprécieront de trouver ici un personnage pour ainsi dire enfantin qui aura le courage, un peu plus souvent qu'à son tour, de penser quelques vérités. Définitivement éjecté hors de l'enfance en fin de roman, Pouce conservera de celle-ci quelques références artistiques, entre Disney et la grande musique. Et l'expérience forte d'un voyage initiatique au sein du pays réel.

 

Thomas Sandoz, Malenfance, Paris, Grasset, 2014.

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 21:28

hebergeur imageLu par Bulles de livres, Lucie Renaud, Pampoune.

 

Blanche n'a plus que huit semaines à vivre. Victime d'une maladie dégénérative que l'auteur ne nomme pas, elle va se constituer sa propre collection de sons et de bruits. "Les temps ébréchés" de Thomas Sandoz est certes le récit d'une marche vers la mort; mais c'est aussi un magnifique roman sur la vie des sens en général, et de l'ouïe en particulier.

 

L'ambiance est d'emblée urbaine. Quoi de plus normal? Les villes sont certes bruyantes, mais de ce fait même, elles sont propices à la collecte des sons les plus divers. Bref, l'auteur a bien choisi son décor...

 

Progressivement, s'installe l'attention aux sons. Celle-ci est au coeur de ce roman, même si elle n'est pas d'emblée annoncée. L'auteur a en effet la délicatesse de ne pas l'imposer. Sa tactique est à la fois simple et géniale: l'évocation des sons s'intègre dans une trame narrative qui fait la part belle, plus généralement, à tout ce qui touche les cinq sens. L'auteur évite ainsi d'être bruyant, et ce, en toute discrétion: dans la trépidation de la vie urbaine, il n'est pas toujours évident d'entendre la sonnerie d'un téléphone portable, les sons de la technologie, voire certains silences.

 

Cela, sans parler de la musique. Elle s'avère omniprésente, débordante dans ce court roman de 159 pages. L'auteur convoque ici la musique d'ascenseur et les très grands classiques, donne une place importante au tango. L'auteur fait résonner la Clémence, qui est la plus grosse cloche de la cathédrale de Genève - ville qui sert de décor à ce roman, même si elle n'est jamais nommée. La musique occupe aussi les têtes de chapitre; ce n'est qu'en fin de roman que le lecteur comprend quelle mélodie peut être fredonnée s'il met bout à bout les notes qui servent de titre à chacun des chapitres. Enfin, un roman dont le personnage principal, Blanche, porte le nom d'une note de musique ne peut être que musical. Surtout si l'on sait qu'elle travaille dans une imprimerie: là, l'auteur, soucieux du détail, ne manque pas d'exploiter le double sens, typographique et musical, du mot "tierce"

 

Le lecteur sera étonné par la rapidité de ce court roman. Elle est le fruit d'une économie stricte de la ponctuation: l'auteur ne fait guère usage que de points et de virgules, et juxtapose ainsi, sans emboîtements ni détours, les éléments de la vie des sens de Blanche. Cette impression est encore accentuée par la diversité des sens convoqués, comme nous l'avons dit, afin de plonger d'emblée de jeu le lecteur dans une sorte de tourbillon qui, après tout, fait partie de la vie en ville. Cela, sans oublier l'évidente urgence d'une vie dont les jours sont comptés - rituellement: l'auteur ne se prive pas de faire résonner le compte à rebours à l'occasion.

 

Roman urbain, roman sonore et sensuel, "Les temps ébréchés" est aussi un roman social, mine de rien. L'auteur n'oublie pas, en effet, d'évoquer le regard porté par la société et les individus sur Blanche, cette femme qui trébuche parce qu'elle est malade, qui se voit isolée au travail, confinée à des travaux de deuxième, voire de troisième ordre.

 

Chaque page des "Temps ébréchés" s'écoute, donc, comme chaque page du "Parfum" de Patrick Süskind se sent. Se fondant sur le récit de l'évolution d'une maladie qu'on ne connaît pas, vécue par un personnage féminin tout à fait ordinaire, l'auteur crée, au gré des pages, une ode à la vie et, surtout, une véritable symphonie des sens, à découvrir sans modération.

 

Thomas Sandoz, Les temps ébréchés, Paris, Grasset, 2013.

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