Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 21:55

Dormond ParfumLu par Francis Richard.

 

Le titre a un parfum de déjà-lu, et pourtant il titille les narines du lecteur curieux. Pensez donc: un recueil de nouvelles, d'histoires courtes et bien montées, signées de l'auteure Sabine Dormond. "Le Parfum du soupçon" tient son lectorat en haleine en instillant, dans chacune de ses dix nouvelles rédigées de manière fluide, un fumet d'incertitude qui permet à l'écrivaine de mener chacune et chacun... par le bout du nez: les surprises sont au rendez-vous.

 

Le lecteur familier de l'auteure trouvera celle-ci fidèle à elle-même: tout au long du récit, on trouvera une tendresse face à certains groupes de population dont la vie n'est pas forcément évidente sous nos latitudes ou, d'une manière plus large, à ceux qu'on peut voir comme des victimes: prisonniers, migrants. Cela, quitte à, parfois réserver, d'une manière manichéenne, le mauvais rôle à "l'homme occidental blanc de nationalité suisse": fonctionnaire indélicat, maton obtus ou écrivain spoliateur (dans la nouvelle "Ruban rouge").

 

Reste que la rédemption est possible, et l'auteure sait flatter le lecteur en le prenant par les sentiments. On en donnera pour preuve la nouvelle "La gueule de l'emploi", qui met en scène un activiste de droite dure. Si le personnage principal, Michel, semble devenir fou, c'est la lecture qui va le sauver. Reste-t-il un activiste de droite à la fin de la nouvelle? C'est surtout devenu un lecteur, et peu importe qu'il soit fan d'Aragon ou de Brasillach. L'évolution est décrite en finesse, quitte à ce que le migrant - en l'espèce un médecin syrien réduit à l'exil et à la mendicité par la guerre - y joue, par un concours de circonstances, un rôle bénéfique. Tendresse, ai-je dit...

 

Le titre comprend le mot "soupçon", et c'est sans doute dans la nouvelle "Ensilencement" qu'il trouve sa meilleure expression. C'est une nouvelle écrite à la manière d'un petit roman éclaté - qui mériterait du reste d'en devenir un grand! L'écrivaine a le chic pour faire germer le soupçon, dans ce qu'il peut avoir d'insidieux, et surtout de le faire croître jusqu'à ce qu'il soit à deux doigts d'exploser. Autant dire qu'entre les personnages, à savoir un couple dont Monsieur est soupçonné d'adultère, la maîtresse présumée et la fille du couple, les tensions deviennent électriques. En centrant son récit autour d'une soirée de Noël, l'écrivaine crée une dramatisation maximale: alors que Noël devrait être la fête de la concorde, voilà qu'elle devient celle des non-dits pensants qui empêchent tout, même la décoration sereine du sapin de Noël. Cela, au fil d'un crescendo inexorable et captivant.

 

On aimerait aussi évoquer l'onomastique, que l'auteure utilise pour ancrer son livre dans le terroir vaudois (on s'appelle Diserens dans "Ensilencement") ou pour jouer sur le sens des noms ("Marc d'affection", titre d'une nouvelle mettant en scène une écrivaine et son conjoint, ou ce Zad qui fait figure de "zone à défendre" contre le cancer dans "Confitures maison", nouvelle qui tourne autour de la question des sols contaminés et de la folie immobilière en Suisse). On peut aussi évoquer le style, à la fois difficile et envoûtant, pour ne pas dire succulent, des premières lignes de "Ruban rouge".

 

Mais surtout, centré autour du thème du soupçon et de l'incertitude, tantôt grave tantôt presque comique (ah, le séjour en résidence surveillée de "Forcenée", un clin d'oeil à tous les cyclistes!), "Le parfum du soupçon" s'avère sans doute le recueil de nouvelles le plus cohérent, et donc le plus accrocheur et le plus mûr, de l'écrivaine vaudoise Sabine Dormond.

 

Sabine Dormond, Le parfum du soupçon, Sainte-Croix, Mon Village, 2016.

Repost 0
1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 22:03

Dormond CaseLu par Francis Richard.

Défi Rentrée littéraire.

 

Avec ce recueil de nouvelles, Sabine Dormond installe une voix personnelle, engagée du côté des faibles et des petits, et empreinte d'un humanisme indéniable. "Une case de travers", c'est à la fois une partie d'échecs vue par le fou, mais aussi la folie de la petite planète sur laquelle nous vivons. Et dont l'auteure dépeint les travers à sa manière, à la fois joueuse et grave.

 

Une ouverture qui interroge

Joueuse, l'auteure l'est dès les premières phrases de "Fondue enchaînée", la nouvelle qui ouvre le recueil. Il y est question d'un réfugié économique qui, arrivé en Suisse, est renvoyé dans son pays après un interminable délai. De la nouvelle, le lecteur retient la construction littéraire. Sa première partie s'avère euphorique, portée par une écriture qui aime les jeux de mots et de sonorités, empreinte d'un brin de folie rêveuse. Il est dommage que le virage vers le réel, dessiné sous la forme d'une prison, soit pesamment marqué; mais dès lors, le style devient sobre, prosaïque, épousant une intrigue qui paraît aboutir dans le couloir sombre de l'incarcération - mais qui sait...

 

Certes bien construite, la narration est desservie par un certain manichéisme, plaçant un peu rapidement les personnages noirs dans le camp des gentils, dont le seul tort est d'aspirer à un avenir meilleur en Europe, et les blancs dans le camp des méchants, condescendants ou racistes, en tout cas imperméables. Les personnages auraient gagné en épaisseur et en crédibilité s'ils avaient eu, de part et d'autre, des qualités et défauts mieux répartis: qu'il vienne de Suisse ou d'Afrique, personne n'est parfait.

 

Omniprésente publicité

Le lecteur peut cependant lire le recueil "Une case de travers" à plusieurs niveaux. Il est en droit de se demander de quelle case il s'agit: est-ce la case d'un Africain, migrant déjà évoqué par l'auteure dans "Trente-six chandelles", ou celle d'un jeu d'échecs? Dans la nouvelle éponyme, qui n'est pas sans rappeler le Gianni Rodari des "Favole al telefono", tombe la réponse - dans un affrontement entre des Noirs et des Blancs où la conscience trouve sa place.

 

L'auteure a le souci d'ancrer ses nouvelles dans l'actualité. Il y sera donc question des déviances induites par les réseaux sociaux ("On va sortir"), ainsi que des interrogations liées à l'environnement. La publicité s'installe cependant comme un fil rouge. A ce titre, "Convoit(ur)és" joue le rôle de pivot: c'est une nouvelle construite sur les injonctions liées à la publicité. Dans d'autres textes, celle-ci est intégrée, et va jusqu'à emprunter, de manière ludique, ce qui figure sur les affiches d'aujourd'hui: les trois petits vieux de l'Appenzeller dans "Fondue enchaînée", ou le slogan des CFF, "En route, comme chez soi", alias "En route comme à la maison" dans "Discour(s)-toisement".

 

Et si les intrigues ne sont pas massives, elles permettent à l'auteure d'esquisser ou de parachever le portrait de ses personnages, jusqu'à l'extrême - on pense au personnage narcissique de "Je moi-même... passionnément", poussé jusqu'à une mortelle caricature. Ou à quelques portraits de femmes atypiques, par exemple dans le cruel "Reine d'un soir".

 

Souvenirs de concours

Enfin, le lecteur attentif à ce qui se passe dans le monde des lettres romandes reconnaîtra, au fil des pages, les thèmes des concours de nouvelles organisés ces dernières années - on pense à Gruyères ou à Genève, entre autres. Il n'y a certes pas de nostalgie à avoir de n'avoir pas gagné: chaque concours incite les auteurs à exceller, en conscience, et les textes qui se retrouvent dans "Une case de travers", primés ou non, sont d'excellente facture.

 

Toujours campées dans ce début de XXIe siècle, les 21 nouvelles de "Une case de travers" sont autant de regards sur notre monde qui, devenu fou, paraît avoir "une case de travers". L'auteure donne sans ambages son regard inquiet sur celui-ci, sur les figures politiques qui le mènent (qui est Vladimir dans "L'Ame blanche"? Lénine ou Poutine?) et sur certains grands thèmes, environnement ou vie conjugale, voire défis liés au grand âge. Après "Full sentimental", Sabine Dormond offre à nouveau quelques points de vue humanistes sur le monde actuel et son tourbillon.

 

Sabine Dormond, Une case de travers, Sainte-Croix, Mon Village, 2015.

Repost 0
25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 19:24

hebergeur imageFrancis Richard l'a lu aussi.

Lu dans le cadre des défis Rentrée littéraire et Premier roman.

 

L'écrivain Sabine Dormond a un scoop: Don Quichotte revient! Il s'est réincarné! Il s'appelle Alonso Kessler, il traîne ses basques du côté de Lausanne, où il a même rencontré sa Dulcinée, une dame au physique "qu'il n'est pas donné à chacun d'apprécier", et dont le nom de famille n'est autre que Bolomey. Avec tout ça, si le court premier roman de Sabine Dormond, "Don Quichotte sur le retour", n'est pas prometteur...

 

... et force est de constater qu'il tient ses promesses, et que c'est un premier roman des plus agréables. Le lecteur est accueilli par un style très écrit, quasi soutenu, qui ne s'interdit pas de jouer avec les mots (c'est quoi, une salade?), ni de créer des néologismes qui tapent à l'oeil, et encore moins d'assumer sa part de suissitude: qui, parmi mes lectrices et lecteurs français, belges, québécois, enfin, non Suisses, sait ce qu'est un "tintébin"? Eh bien, qu'on se le dise, il y en a qui se baladent dans ce roman!

 

Le premier chapitre constitue une jolie trouvaille, qui place haut le statut de l'écrivain. L'auteur, en effet, met en scène Dieu himself ("what else?", comme qui dirait) dans son rôle de maître du monde, et utilise, pour ce faire, le champ lexical de l'écriture. Pour le lecteur, le résultat est évident: l'écrivain est un dieu pour ses personnages. Et il est important de comprendre ici que Dieu et la littérature sont associés. Dans "Don Quichotte sur le retour", en effet, cette dernière ne compte pas pour des prunes.

 

Dès lors, le coeur de l'intrigue réside dans une affaire de couple qui s'approche, se lasse, se perd, se cherche et se retrouve - de manière élastique, comme le suggère d'emblée le saut à l'élastique que Kessler-Quichotte offre à son épouse pour le premier anniversaire de son amour. Ce saut à l'élastique, préfiguration en positif d'un saut suicidaire décrit plus loin, n'est d'ailleurs rien d'autre qu'un avatar d'une constante de ce roman: l'irrésistible attraction vers le haut. Il faut monter pour sauter à l'élastique, le vélomoteur Rossinante (version moderne et évidente de l'équestre coursier imaginé par Cervantès) grimpe difficilement les pentes mais finit par en venir à bout. Même la déclaration de mariage intervient dans un restaurant des hauteurs, le Mirador Kempinski du Mont-Pèlerin (classe, non?).

 

Pour ce qui est de l'intrigue, elle fait allusion à certains contours de la geste de Don Quichotte de Cervantès: le lecteur découvrira Sancho Pahud et sa Harley, reconnaîtra dans les éoliennes les moulins à vent que Don Quichotte combattait. Il regrettera peut-être de ne pas savoir ce qu'il advient de l'arrivée, réelle ou imaginée, d'extraterrestres dans le canton de Vaud, et de se trouver face à quelque chose de flou concernant les amours de Sancho Pahud et de Pauline la bavarde.

 

De même, le lecteur se sentira désarçonné par l'accélération du temps du récit en fin de roman. Cette accélération est cependant délibérée: l'auteur l'utilise même pour surprendre son lecteur, en dévoilant brutalement, par des actes et des faits qui ont tout du coup de théâtre, l'âge réel de la fameuse Pauline. Le basculement vers le troisième âge et l'accélération du temps du récit ont de quoi sidérer... mais trouve son sens dans une impression, sans doute partagée par plus d'un lecteur, que plus la vie va, plus le temps paraît filer rapidement. Elle met en mots, et c'est génialement venu, ce que chacun ressent: un jour, brutalement, on se trouve vieux.

 

Enfin, "Don Quichotte sur le retour" peut se lire en fonction de cet adage qui veut que la lecture est un vice impuni: dans la mesure où Dulcinée cherche à dissuader son amant de lire afin qu'il remette un peu les pieds sur terre, on peut se dire que la lecture est un vice qui se soigne et se sanctionne. Mais l'auteur va plus loin, en mettant en scène un médecin - Dulcinée - qui, dans son plus grand secret d'écrivain, nourrit le vice...

 

Astucieusement troussé, riche en jolies trouvailles, "Don Quichotte sur le retour" devrait séduire pas mal de monde: les lecteurs qui se demandent s'ils sont drogués aux livres, entre autres; mais aussi les amoureux de Don Quichotte et de son univers, qui trouveront sans aucun doute quelques échos à leur passion littéraire dans ce premier roman.

 

Sabine Dormond, Don Quichotte sur le retour, Sainte-Croix, Mon Village, 2013.

Repost 0

Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.