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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 22:25

KempterJ'ai évoqué lundi "Barrages", le dernier ouvrage de l'écrivaine valaisanne Gwénaëlle Kempter (photo) - une belle lecture! C'est intentionnellement que je ne me suis pas approfondi sur la novella éponyme de ce recueil: par sa richesse, celle-ci méritait un billet à part. Le voici.

 

Le titre "Barrages" interpelle d'emblée. Certes, c'est un barrage, un vrai - peut-être celui de la Grande-Dixence - qui jouera en définitive le rôle clé de cette nouvelle, un rôle menaçant. Mais il y est surtout question des barrages que les humains se mettent entre eux, et qui les empêchent parfois de se rapprocher. On songe aux fiertés viriles qui s'affrontent, certes. Mais "Barrages" évoque aussi ce que l'accès à une société étrangère peut avoir de difficile: après tout, "Barrages", c'est l'histoire d'un gars qui est accueilli dans une communauté post-apocalyptique qui l'accueillera... à condition qu'il joue son jeu. L'ouvrage d'art, imposant mais fragile, fait donc figure de métaphore des barrages que les humains se mettent entre eux.

 

Barrage également lorsqu'il est question de la personne de Cassandre, cette fille pour ainsi dire adoptive que Cyriak a pris sous son aile. Elle parle soudain, après avoir été muette; c'est là un barrage qui saute, après une expérience extrême qui détermine un choix de vie: vivre avec Cyriak, celui qui l'a sauvée, ou avec Léanne, qui a tenté de créer un lien avec elle. Un lien un brin intéressé...

 

Léanne est un personnage intéressant, en effet: c'est la seule figure féminine marquante de cette novella, et elle joue un rôle ambivalent - est-elle celle qui voudrait faire barrage à Cyriak? Elle se donne à lui, elle s'occupe de Clarisse. Reste que l'auteure reconstruit avec adresse un dialogue du choix, où Léanne défend son envie de vivre avec un homme qui a sa fierté, quitte à exploiter le lien créé avec la fille. L'homme préfère la liberté - et en donnant la parole à Cassandre - une enfant! - précisément au moment de choisir, l'auteure insiste sur le caractère intéressé, possessif, pas du tout sincère de Léanne. Et sur la sincérité d'une enfant qui ne parle pas, et surtout pas pour mentir.

 

L'auteure suggère enfin le décor d'un certain Valais, héritier d'une vie qui fonctionne selon ses règles propres et se défie de l'extérieur - on retrouve cela dans "On dirait toi" de Sonia Baechler. Il y a évidemment le regard défiant face au loup domestique de Cyriak; mais de manière plus évidente, l'auteure utilise les mots du cru: les bisses, les mayens renvoient immédiatement à un imaginaire typiquement valaisan. Sans parler des barrages, justement...

 

"Barrages" est une nouvelle post-apocalyptique qui met en avant des conditions de vie particulières, opposant la race des "saigneurs" de la plaine et celle des habitants des montagnes, qui ont su trouver un certain confort matériel dont ils sont jaloux - et un brin esclaves. Peu importe dès lors le statut de l'étranger - réfugié, voyageur, nomade: s'il joue le jeu, il sera accepté. Comment ne pas penser aujourd'hui aux réponses que nous tentons de donner à la crise des migrants?

 

Cela dit, le loup de Cyriak nous met sur la piste, en imposant de prendre le point de vue du migrant ou de l'errant, d'une fierté totae. "Barrages" est en effet avant tout l'histoire d'un homme libre et sans concessions (voir ses confrontations avec Ilian, figure paradoxale d'un chamane lâche mais respecté) et refusant toute attache, comme peut l'être le loup dans "Le Loup et le Chien", fable de La Fontaine: comme ce loup, Cyriak refuse tout collier sur son cou. Et comme Jean de La Fontaine, on a envie de dire, au terme de la lecture de "Barrages": "Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor." Et Cyriak avec lui, sous la neige.

 

Gwénaëlle Kempter, Barrages, publié en autoédition. Pour passer commande, c'est sur Lulu.com que ça se passe.

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 19:00

hebergeur imageLu pour le défi Nouvelles.

 

Tout commence autour d'un caillou, et pas n'importe lequel: il s'agit de "La Pierre d'évêque", qui donne son titre à cette nouvelle de Gisèle Ansorge (1923-1993), parue dans le catalogue 1991 des éditions Bernard Campiche (auxquelles est empruntée la photo). En quelques pages, l'écrivaine suisse renoue avec la tradition des fabliaux et des nouvelles de la Renaissance, voire avec certaines péripéties du roman picaresque.

 

L'époque n'est certes jamais expressément indiquée. En bonne poétesse, l'auteure préfère la suggérer, en montrant les choses plutôt qu'en les disant. Léchée, soignée, la langue adopte des côtés archaïques. Archétypiques, les personnages fleurent bon le passé: aubergiste, servante ingénue qui écarte volontiers les jambes, évêque paillard, marchand juif aux ressources douteuses.

 

Et puis, il y a du Rabelais dans l'énonciation d'un menu dégusté par l'évêque dans une auberge, que ce soit dans la teneur des plats ou dans la longueur de la copieuse énumération de ceux-ci: "L'aubergiste s'empressa de le régaler, lui servant un pâté de faisan, une cordelette de becfigues poêlée, un cuissot de sanglier aux épices, des écrevisses cardinalisées, des cardons épineux aux truffes noires, un gâteau de foies blonds de poularde, un abattis de dindon aux marrons, des gaufres aux pistaches, des gimblettes au gros sucre, une fanchonnette au moka, des petits mirlitons aux avelines, des choux soufflés au cédrat, une meringue à la bigarade, tous les entremets étant décorés de guirlandes de sucre filé reliées de grosses roses en pâte d'amande et piquées de confits taillés en forme d'améthyste."

 

Améthyste, justement, ou pierre d'évêque... sertie dans une bague de vénération, cet objet fait ici figure de leitmotiv. L'auteur lui donne, dès les premiers paragraphes, toute son importance, pour ainsi dire en trois dimensions: elle est belle, objet de vénération, et sert depuis des lustres. Ce dernier argument, celui de la temporalité, est synonyme d'une plus-value importante. L'évêque va remplacer l'améthyste par un truc de verre; en le regardant moins souvent, il lui témoignera, en deuxième partie de la nouvelle, un attachement moindre qu'à l'original.

 

Au fil des phrases, on pourrait se dire que ce récit est la narration de la punition que subit un évêque à la chair trop faible. Ce serait une lecture trop facile, parce que l'auteur sait entretenir le doute. Si "La pierre d'évêque" n'est pas un conte fantastique, certains détours font penser à ce genre: lorsque l'évêque retrouve son améthyste, il devient malade, et l'on crie aux stigmates autour de lui. Reste que l'évêque, seul avec sa conscience, se montre incapable d'exiger la punition de celle avec laquelle il a fauté. La chair est faible, et lorsqu'elle est faible, l'autorité le devient aussi...

 

Et en fin de compte, qui baisera la fameuse bague où est sertie l'améthyste? Le doute fait reculer les fidèles...

 

En mettant en scène un évêque un peu trop attiré par les opulences et les sensualités de ce monde et en lui donnant une destinée tragique, on peut dire que cette nouvelle entre en résonance avec la "pauvreté de coeur" voulue par Saint François d'Assise et par le pape François, qui, aujourd'hui, s'en réclame. Cette modernité fait contraste avec le choix d'une narration finement et indubitablement tournée vers le passé. Elle suggère ainsi que le message chrétien, celui de la nouvelle traditionnelle et, in fine, celui de la littérature est intemporel. Et que c'est ainsi que cela doit être.

 

Gisèle Ansorge, La Pierre d'évêque, paru dans le catalogue général 1986-1991 des éditions Bernard Campiche. Yvonand, Bernard Campiche, 1991. Gisèle Ansorge est décédée il y a vingt ans. Ce billet lui rend hommage.

 

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 19:44

hebergeur image"Rue Sismondi sous mes semelles. Rue belle." Phrase obsédante, comme si l'auteur faisait rimer "Rue Sismondi" et "Rue belle": six mots, et une musique, déjà. Je me souviens d'avoir lu la nouvelle "Sismondi m'était conté" de l'écrivain genevoise Paule Mangeat (photo) dans son recueil "Côté rue" il y a quelques années, et d'avoir conservé cette association d'images dans ma mémoire. Et puis, j'ai eu envie de m'y replonger - rien de bien compliqué, puisque la nouvelle se trouve sur le site de l'éditeur Cousu mouche. Bien m'en a pris; j'ai donc envie de partager quelques impressions de lecture avec vous, amis lecteurs de ce blog.

 

hebergeur image

Concernant l'histoire, c'est simple: l'auteur met en scène un garçon qui attend d'être majeur pour aller aux filles dans la fameuse rue Sismondi, qui se trouve dans le quartier genevois des Pâquis. Il grandit, acquiert de l'expérience, se marie, s'installe. Son fils connaîtra-t-il la même trajectoire?

 

L'auteure montre une maîtrise consommée de l'art de la phrase sans verbe, quitte à en abuser. Le lecteur a dès lors l'impression d'entrer immédiatement dans des choses concrètes, dépeintes par des adjectifs et des substantifs. Le verbe "être" est régulièrement gommé; qu'importe, puisqu'au fond, il ne veut rien dire... Il en résulte une impression originale, à la fois pointilliste et minimaliste - dans le meilleur sens du terme, celui qui veut qu'il faut aller à l'essentiel, si minime qu'il soit.

 

Cela constitue le fondement d'une motorique maîtrisée, qui fonctionne au rythme des semelles qui battent un trottoir où l'on tapine. Là-dessus, vient se greffer un jeu serré de rimes, de récurrences et de sonorités qui s'interpellent. Il y a, de manière évidente, l'association d'un adjectif régulièrement différent au mot rue, adjectif considéré comme adapté à l'âge du narrateur et à son état d'esprit du moment: "rue théâtre", "rue botte de sept lieues",... Associé à une année, cette récurrence fait figure d'anaphore revisitée.

 

Plus largement, le regard porté sur la rue évolue à mesure que le narrateur prend de l'âge. L'interdit demeure une constante, certes, souligné par l'âge minimal qu'il faut avoir pour aller trouver une prostituée. Dès lors, le lecteur est baladé entre bravade, attente, épectase enfin. Et aussi, en fin de texte, la nostalgie, une nostalgie qui saisit un narrateur soudain âgé de 28 ans...

 

... c'est que le final s'avère particulièrement émouvant, avec la disparition de l'hôtel de passe où le narrateur a connu ses premiers émois amoureux, financés par un effort d'économies. Devenu majeur et quasi accompli, le narrateur s'installe à la rue Sismondi avec sa nouvelle compagne. L'auteur suggère un éternel recommencement, une vision cyclique des générations, en rappelant, en fin de nouvelle, des thèmes apparemment anodins évoqués au début - en particulier l'idée qu'on souffle sur une blessure due à une chute à vélo. L'auteure va même plus loin, en créant un effet miroir: si au début, c'est une femme qui souffle, à la fin, c'est un homme accompli qui agit de même sur le genou d'une femme qui deviendra la sienne. Pour boucler la boucle, les derniers mots de "Sismondi m'était contée" rappellent assez exactement les premiers - et l'on pourrait ajouter qu'au fond, la rue Sismondi dépeinte par l'auteure réunit les deux images couramment véhiculées de la femme, mère ou putain - cela, en évolution constante au gré des années.

 

Le lecteur ne peut que s'étonner, positivement, de la construction serrée et pertinente de cette nouvelle aux accents poétiques précis. Il se dira sans doute que la marche tout au long de la rue Sismondi, leitmotiv de "Sismondi m'était contée", n'est rien d'autre que la métaphore du temps qui passe et de la vie qui s'écoule, inexorablement. Et songera, au terme de sa lecture, que cette rue genevoise a désormais son hymne.

 

Paule Mangeat, Sismondi m'était contée.

Nouvelle parue dans Paule Mangeat, Côté Rue, Genève, Cousu mouche, 2007.

 

Lu dans le cadre du défi Nouvelles.

 

 

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 20:27

hebergeur imageLu par Antigone, Lily.

Lu dans le cadre du défi "Nouvelles".

Le site de l'auteur.

 

Jean-Louis Ruffel est un artiste-peintre et écrivain français. C'est à ce dernier titre qu'il a écrit et publié, en 2007, une nouvelle intitulée "Florence". Un texte court et sobre, qu'on lira en une petite demi-heure - mais aussi un texte qui intrigue: qui est Florence, au fond? Une prostituée... ou quelqu'un d'autre? Et qui est l'homme qui la suit jusqu'à l'hôtel?

 

L'intrigue est minimale, jusqu'à un final surprenant; elle est rendue par une prose très, très sobre, voire minimaliste, misérabiliste même. Des lieux, on ne sait pas grand-chose, si ce n'est quelques éléments de décor qui soulignent le caractère sordide d'une partie du récit. Des personnages, rien de plus que ce qui est indispensable. L'auteur esquisse donc l'essentiel du personnage de l'homme, notamment en exploitant la figure du flash-back afin d'expliquer qu'il n'est pas attiré par les prostituées. On n'en saura guère plus, pas même son nom.

 

En revanche, on connaît celui de la fille, Florence - et finalement peu de chose de plus. Peut-être une métaphore de l'éternel mystère féminin, face auquel l'homme ne pourrait que rêver et conjecturer? Dans "Florence", c'est un peu ce qui se passe, avec des nuances: le début baigne dans un enchantement qui est soudain brisé par la phrase qui tue: "C'est combien?" (p. 6).

 

La lecture qui suggère que Florence est une professionnelle ne convient pas, et l'auteur l'indique discrètement, entre les lignes ou en elles. Il y a un geste qui n'est pas forcément celui d'une prostituée: "Un court instant il la vit tendre la main et agripper la manche d'un homme qui passait". Et puis, l'homme est présenté comme peu attiré par les prostituées, avec lesquelles il a eu des expériences déprimantes; dès lors, pourquoi accepterait-t-il de lâcher cent euros pour une passe, plus vingt pour une chambre d'hôtel miteuse? D'autres signes encore, en fin de roman, suggéreront avec discrétion une autre réalité, par un retournement de situation quand même assez magistral.

 

Je ne dévoilerai pas ici le fin mot de l'affaire, cependant. Cette nouvelle est donc fort dépouillée dans son écriture, quitte à paraître un peu simple (l'auteur abuse un peu du "il" en début de phrase pour parler de l'homme). Là-derrière, cependant, se cache une véritable efficacité et une volonté de dépeindre certaines misères humaines, avec une rouerie certaine qui invite à réfléchir au-delà des apparences et à trouver l'histoire (vraie) derrière l'histoire (apparente).

 

Jean-Louis Ruffel, Florence, Toulouse, Filaplomb, 2007.

 

 

 

 

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 22:47

hebergeur imageLu par Mango.

 

Le lecteur qui ouvre le recueil de nouvelles "L'Exil et le royaume" d'Albert Camus est accueilli par un texte aux allures graves, intitulé d'une manière biblique "La Femme adultère". De la part d'un écrivain lambda, le lecteur eût attendu quelque histoire d'amour à trois, convenue, éventuellement campée dans un milieu bourgeois aux silences lourdement significatifs. Mais Albert Camus n'est pas un écrivain lambda... et il sait jouer avec les codes pour amener le lecteur à une conclusion inattendue. Je ne révèlerai pas cette dernière ici; mais le cheminement est captivant lui aussi, et c'est celui-ci que je vais évoquer.

 

J'ai déjà eu l'occasion de suggérer la thématique du sable qui sous-tend le recueil "L'Exil et le royaume" dans mon billet de l'autre jour, sur "Jonas". Ici, le sable est un élément concret avant tout. Dès les premières pages, cependant, l'auteur parvient à montrer une tempête de sable sans jamais prononcer le nom, préférant en dépeindre les effets d'une manière saisissante, en un exercice réussi de recréation. A partir de cette démonstration spectaculaire, l'auteur donne une certaine place au sable et à la poussière, dont il fait des éléments récurrents. Cette récurrence, évidente comme l'oeuf de Colomb, donne à penser au lecteur que le sable s'enfile partout dans l'Afrique du nord, comme il s'introduit partout dans la nouvelle. Le lecteur peut même aller jusqu'à penser qu'il y a un grain de sable dans le couple à travers lequel est vue l'action - minimale, soit dit en passant.

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Un couple, un homme et une femme donc. Et deux regards sur l'étranger, puisque les deux personnages sont des Français de France, installés en Algérie pour affaires, bien avant la décolonisation. Il est intéressant d'observer les regards de chaque personnage. L'homme, Marcel, a ainsi une approche strictement utilitariste et méprisante qui l'empêche, comme une paire d'oeillères rigides, de voir les éventuelles richesses des populations autochtones: au fond, pour lui, le bon Algérien est celui qui lui rapporte. Le lecteur peut avoir l'impression que la femme, Janine, voit plus loin; une impression confortée par l'observation approfondie des attitudes des personnages qui l'entourent. Cette impression est confortée aussi par le fait que, mise à l'écart des affaires, Janine se retrouve dans une situation propice à l'introspection, dont l'auteur fait son miel. Cet auteur place cependant dans la bouche de son personnage féminin quelques expressions qui ne trompent guère: si les raisons ne sont pas les mêmes, le sentiment à l'égard des populations indigènes ne diffère guère. Et si Janine voit plus large par moments, elle ne voit pas forcément plus loin.

 

Ainsi naît une vision ambivalente de l'exil, perçu comme quelque chose qui occupe et qui rapporte, mais aussi comme une source incessante de plaintes ("Quel pays!", laisse échapper Marcel, qui ne cache pas sa condescendance vis-à-vis du chauffeur du bus indigène du début). La présence de deux Français en Algérie peut aussi être lue comme la fable de deux personnages parfaitement insolubles dans leur nouvel environnement. Les aliments consommés en constituent une métaphore frappante: les Français mangent du porc et boivent du vin, aliments prohibés par les coutumes indigènes en Algérie. La réticence de Janine face à ces nourritures peut du reste être vue comme une image de sa proximité apparente avec les populations indigènes, par empathie; mais cela n'est qu'apparence, puisqu'elle en mange quand même. Le physique même de Janine fait contraste: elle est présentée comme bien en chair, face à des Algériens montrés dans toute leur maigreur. Enfin, seuls Janine et Marcel sont assez caractérisés pour qu'on se souvienne d'eux - ce sont des portraits nets peints sur un arrière-plan plus ou moins flou. Et si cette divergence de vues constituait un grain de sable dans leur relation? L'auteur ne le dit jamais expressément, mais le lecteur peut se poser la question.

 

On pourrait être tenté de se dire que la femme voit plus loin que l'homme, ou plutôt plus large; mais face aux populations indigènes, ni Janine ni Marcel ne parviennent à sortir de leurs schémas de pensée usuels de colonisateurs. C'est donc autrement que Janine va connaître l'adultère, en une fin de récit à la fois simple et éblouissante que seule Janine, certes imprégnée de préjugés mais capable de voir large plutôt que loin, est en mesure de mener. Sur un ton classique, l'auteur offre ici une ouverture épatante à un recueil de nouvelles qui ne l'est pas moins.

 

Tiré de Albert Camus, "L'exil et le royaume", Paris, Folio, 1981.

Lu dans le cadre des défis Albert Camus et Nouvelles.

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 00:01

hebergeur image"L'exil et le royaume", recueil de nouvelles d'Albert Camus, a occupé mes heures de lecture de cette fin de semaine. Plutôt que d'en faire une chronique synthétique qui sera forcément insuffisante, j'ai envie d'aborder de manière plus précise deux des six textes qui constituent cet ouvrage consacré au thème de l'exil. Le premier sera "Jonas ou l'artiste au travail". Nouvelle édifiante? Le titre le suggère, tant il paraît mettre en avant la valeur du travail, appuyée par le personnage de Jonas, homonyme d'un personnage de l'Ancien Testament - un verset du livre biblique de Jonas sert du reste d'exergue à la nouvelle.

 

Très vite, cependant, le lecteur se trouve plongé dans une démarche littéraire qui joue sur les antithèses et résonne d'une distanciation presque ironique, étonnante de la part de l'écrivain: on est loin de l'auteur de "La Peste" ou de "L'Etranger", et même du ton des autres nouvelles de "L'exil et le royaume". L'incipit annonce la couleur: "Gilbert Jonas, artiste peintre, croyait en son étoile." Peu de mots pour cerner le personnage et, surtout, l'enjeu de la nouvelle: Jonas construit son oeuvre sur ce qui lui vient, sans effort personnel, considérant ce qui lui advient comme bon, sans esprit critique. Autant dire, pour reprendre une image biblique, qu'il construit sur du sable plutôt que de croire en la solide valeur travail, qui fait le succès du personnage de Rateau - un nom antithétique, puisqu'il fait figure de personnage qui a travaillé et ne rate pas ("Rateau, qui réussissait, mais à la force du poignet..."), à défaut d'avoir connu un succès existentiel exceptionnellement brillant.

 

hebergeur imageBiblique, ai-je dit, suggérant un socle religieux à cette nouvelle. Le lecteur est autorisé à y penser, avec pertinence, surtout s'il songe à certaines dérives de la sainteté, et est conscient qu'il s'agit de dérives. On se laissera ainsi interpeller si l'on connaît la légende de Saint Nicolas de Flüe, qui vivait en ascète alors que sa famille pourvoyait à ses besoins, pour la plus grande gloire de Dieu. Cela, d'autant plus que Jonas, à l'instar de Nicolas de Flüe, s'est construit une soupente chez lui, pour se retirer des aléas du monde et se recentrer sur une passion qui confine à la manie. La figure de l'artiste est peut-être la métaphore de celle du saint; à ce régime, l'auteur demande à son lecteur quelle est la valeur d'une vocation, mystique ou artistique, si celle-ci perd de vue les réalités les plus concrètes, en l'espèce l'amour et le soutien dû à la famille. Pour appuyer ce trait, l'auteur n'hésite pas à faire de son artiste un homme volage et porté sur la boisson, surtout lorsqu'il est sur sa phase déclinante - lorsque l'édifice, construit sur le sable, menace ruine. Aveuglé par son art, qu'il proclame à sa façon et pratique finalement peu, n'a-t-il pas perdu de vue l'essentiel?

 

Reste que cette réaction extrême, chez l'auteur, peut être vue comme une réaction à un autre extrême, qui constitue un piège fatal pour l'artiste: celui de la distraction, du divertissement. Celui-ci prend la forme de tout un univers de sollicitateurs sans visage et sans nom, de toiles intrusives, exécutées par des zoïles, au sujet desquelles Jonas est obligé de se prononcer. L'auteur démontre le caractère insidieux de tout ce relationnel, forcément superficiel et fuyant (le sable! Celui qui vous glisse entre les doigts!). Plus: il met en scène un artiste qui, à force de répondre de manière creuse à des sollicitateurs sans talent, perd de vue son métier - à savoir l'essentiel, que ce soit à des fins alimentaires ou, par surcroît, pour conquérir la gloire de la postérité. Le fatras de son atelier-domicile, qui finit par envahir sa vie privée, fait ici figure d'encombrements empêchant Jonas de créer. Un empêchement contre lequel Jonas ne peut rien faire, prisonnier qu'il est de sa foi en sa bonne étoile. Une métaphore d'une religion castratrice? On peut y croire.

 

D'un strict point de vue narratif, l'auteur démontre avec sensibilité la montée d'un artiste qui flambe sans véritable raison et s'effondre parce qu'un jour, le masque est tombé. A ce titre, le fait de se planquer dans une soupente fait figure de dernier recours, de mort artistique qui précède le décès physique. Un décès dont l'ultime testament n'est rien d'autre qu'un tableau de Ben Vautier avant l'heure... ou qu'un génial "La société m'a tuer" griffonné sur une toile. Autant dire que si la nouvelle est édifiante, c'est par parfaite antithèse: au fond, on n'est pas artiste par l'étendue de son réseau, mais par la quantité et surtout la qualité de ce que l'on produit.

 

Tiré de Albert Camus, "L'exil et le royaume", Paris, Folio, 1981.

Lu dans le cadre des défis Albert Camus et Nouvelles.

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 20:05

hebergeur imageLu par Lunazione.

Lu dans le cadre du défi Nouvelles.

Les blogs de l'auteur: Je voulais enseigner, Tchoucky Eileen.

Le site de l'éditeur: La Planète des couleurs.

 

L'internet recèle plus d'une surprise. C'est donc au fil de mes errances que je suis arrivé sur les blogs de l'écrivaine Tchoucky Eileen. C'est une personnalité qui se raconte au fil des billets, et qui écrit depuis quelque temps. Dès lors, j'ai profité d'une offre de l'éditeur et de l'auteur pour télécharger "La Pilule", une nouvelle publiée uniquement en format numérique par la maison d'édition "La Planète des couleurs". Il s'agit d'une grosse nouvelles. Ses 49 pages sont écrites en un style aisé, et l'ouvrage se lit d'une traite, facilement et avec plaisir. 

 

De quoi s'agit-il? S'ouvrant et se terminant de manière cyclique par une lettre, "La Pilule" relate l'histoire d'un homme, illustrateur de son état, qui reçoit du Ministère de l'Intérieur une pilule mortelle. Suggestion: s'il se sent à bout de forces, qu'il n'hésite pas à l'utiliser pour se suicider et faire ainsi de la place à Pôle Emploi. Problème: l'illustrateur a des périodes d'activité intense et d'inactivité totale, ce qui est le cas de plus d'un freelance, et considère qu'il est victime d'une erreur. Cela va quand même pas mal l'ébranler...

 

Assez vite, l'auteur axe son propos sur son personnage principal. Ce personnage principal est le narrateur, placé au centre de l'action - mais non nommé. Paradoxe, omission involontaire? Il convient plutôt de considérer que cet anonymat suggère qu'il manque dès le départ quelque chose à ce narrateur pour assumer entièrement sa carrure d'être humain: l'anonymat peut être vu comme une faille dont la narration va faire son miel. La narration à la première personne est par ailleurs propice à l'introspection, finement dessinée dans ce récit ponctué par les réflexions d'un narrateur en détresse, contraint de se montrer compréhensif tout en ayant besoin de compréhension à son tour. A ce titre, ses "Je comprends" réguliers résonnent comme des signaux d'alarme qui rythment le récit, en particulier certains dialogues. 

 

Jusqu'à l'issue de ce texte, l'auteur ébauche avec pertinence quelques étapes du vide qui peut naître autour d'un personnage convaincu qu'il est victime d'une erreur, placé face à ce qui se présente comme une voie sans issue: les amis qui prennent leurs distances (le personnage de Lucie), la conjointe qui cherche à prendre le contrôle comme si son homme était malade ("donne-moi la pilule, ça vaudra mieux"), et l'impossibilité de convaincre un employeur susceptible d'octroyer un CDI à un narrateur qui prend tout à coeur. Le lecteur va cependant se demander, face à une telle histoire, si le narrateur n'aurait pas pu se montrer plus pugnace et trouver une autre sortie, moins abrupte ou plus tortueuse. Cela, même s'il est invité à se montrer lui aussi compréhensif face à une détresse: l'irruption de la pilule mortelle dans la vie du narrateur va le rendre inapte à exercer son métier d'illustrateur. Une perte de statut délétère aussi, déjà que l'intermittence inhérente au métier d'illustrateur place le narrateur dans une zone grise située entre activité professionnelle et chômage.

 

Le lecteur qui a fréquenté les blogs de Tchoucky Eileen peut aussi constater que l'auteur a réparti entre ses deux personnages deux facettes de son vécu: la compagne du narrateur est enseignante, et l'on retrouve, dans certaines de ses actions telles que la correction tardive de copies, des traits de l'existence passée de l'auteur. Ce qui fait écho à l'activité d'illustrateur du narrateur. L'auteur dessine aussi, en effet, et puise dans sa propre expérience de dessinatrice des éléments qui donnent une certaine épaisseur à l'activité professionnelle du narrateur: recherches d'expressivité, erreurs de perspective, souci d'émouvoir.

 

Face à tout cela, le lecteur peut se dire que 49 pages, c'est court, et qu'il est en présence de ce qui pourrait être l'embryon d'un vaste roman. Reste qu'il y a, avec "La Pilule", de quoi s'accrocher autour d'un sujet délicat: la perte de statut qui découle de la remise en question du métier d'un être humain. Et à l'heure où une personne s'immole par le feu devant une agence de Pôle Emploi, force est de relever que "La Pilule" est un texte qui interpelle.

 

Tchoucky Eileen, La Pilule, Paris, La Planète des Couleurs, 2012.

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 22:11

hebergeur imageLu dans le cadre du défi des nouvelles de Lune.

La nouvelle entière, signée Fred Bocquet, est ici.

 

Une vie humaine, c'est un certain nombre de virages importants, que vous ou moi négocions sur la base d'un destin qui nous dépasse. Et si cette vision était celle qui, par image, sous-tend la nouvelle "Le grappin m'a choisi" de Fred Bocquet? Au-delà d'une lecture littérale qui donne à ce texte une allure finalement acratopège, de nombreux indices laissent entendre que c'est à cette lumière métaphorique que cette nouvelle donne au lecteur sa pleine résonance.

 

Pour faire court, je rappelle la trame de ce court récit: celui-ci relate les vicissitudes d'une peluche à l'effigie de Ratatouille (le rat des studios Disney), depuis le moment où il est sorti d'un de ces automates de foire, dotés d'un grappin, pour attraper une peluche ou un joujou.

 

Le lecteur curieux sait que ce genre d'automate est déjà apparu dans "Les drapeaux sont éteints" (2004) d'Olivier Mathieu: dans son extrême misère, et en des pages très émouvantes (chapitre 18), le personnage de Robert Pioche, double de l'auteur, utilise son tout dernier euro pour y puiser une peluche pour sa fille, qu'il sait qu'il ne reverra plus. 

 

Sur le même motif, l'auteur de "Le grappin m'a choisi" joue une tout autre partition. Cette partition, c'est celle de la vie d'une peluche, métaphore d'une vie humaine. La construction du récit guide le lecteur dans cette direction: elle souligne les épisodes de la vie hors automate de la peluche comme des tranches aussi distinctes que les pages de certaines existences. L'animal appartient ainsi tour à tour à une tante, puis à une enfant, puis à un chien, comme un humain appartient en quelque sorte à ses indentités ou à ses employeurs successifs.

 

Il est possible de lire là une décadence dans la hiérarchie des référents (un adulte en pleine possession de ses moyens, puis un enfant qui ne parle et ne pense guère, puis un animal qui n'a pas grand-chose d'humain), écho du vieillissement de l'animal en peluche. Cela, d'autant plus que l'auteur cloisonne ces épisodes: d'une part, la peluche (qui parle et est donc dotée par l'auteur d'un certain sens de la réflexion) ne revient guère sur son passé. D'autre part, les parents de la fillette interdisent à celle-ci de toucher à la peluche à partir du moment où celle-ci échoit au chien Molosse, empêchant tout retour en arrière.

 

L'idée de la peluche de Ratatouille comme métaphore d'un destin humain est d'emblée suggérée par l'incipit et par le premier paragraphe de la nouvelle. La première phrase, "Avant, j'étais peinard.", renvoie à la relative tranquillité de l'embryon humain dans le ventre de sa mère. Impression renforcée par l'atmosphère rassurante qui règne autour de la peluche, laissée tranquille au milieu de ses semblables dans un automate qui la dépasse. Cet automate, et en particulier le grappin, fait donc figure d'image du destin, présenté comme une chiquenaude initiale à laquelle vous ne pouvez rien, qui décide de votre existence et de toutes ses vicissitudes: mise au placard, soumission à tel ou tel maître, heurs et malheurs.

 

Et puis, une vie humaine, c'est tout sauf une carrière de star de dessin animé! En mettant en scène une peluche à l'effigie d'une figure de cinéma en se proposant de la déglinguer, l'auteur sait ce qu'elle fait: détruire l'icône. Un geste d'autant plus fort que ladite icône émane de l'officine de Walt Disney, dont tous les personnages sont beaux, même le Bossu de Notre-Dame. Croirait-on encore à Ratatouille s'il avait dès le départ un oeil en moins, une queue qui se déglingue, une oreille qui ne tient qu'à un fil, comme cela apparaît en fin de nouvelle? Certes non (de même qu'on ne croirait pas à la beauté de Roméo s'il avait eu quatre incisives manquantes et un grand trou noir au milieu - à ce sujet, je vous renvoie à certaines pages magistrales de "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen). Et à ce titre, l'auteur finit le travai des studios de Walt Disney en le désenchantant. 

 

En écho, l'auteur place sous les pattes du chien une poupée Barbie en bout de course, Cendrillon fichue en l'air, pour que le chemin soit clairement balisé... Cette désacralisation systématique, en particulier celle de Ratatouille, n'est que l'image de la déchéance de n'importe quel être humain, attaqué par l'outrage irréparable et conjugué des ans et des influences extérieures. Et lorsque la gamine, ancienne propriétaire du doudou, veut jouer avec le Ratatouille dont le chien hérite et qu'on lui interdit de le faire parce que c'est sale, elle renvoie n'importe quel lecteur à son propre regard sur les vieilles choses et, plus grave, les personnes âgées: sont-elles vraiment justes bonnes pour les chiens?

 

Enfin, on pourrait gloser longuement sur l'idée qu'une existence humaine peut être illustrée par les vicissitudes d'une peluche représentant un rat de cinéma: sacrée leçon de modestie! 

 

"Le grappin m'a choisi" est donc une nouvelle qui paraîtra innocente au lecteur distrait, qui y trouvera, au mieux, un style parfaitement en phase avec le propos, recréant de manière cohérente, mine de rien, la voix et les états d'âme d'une peluche. Mais il suffit de trouver en cette nouvelle une métaphore des plus humaines pour en comprendre les plus terribles implications. Sous des airs discrets, presque enfantins, l'auteur de "Le grappin m'a choisi" s'avère donc être une fable terrible et implacable, capable de faire entrer en une incroyable résonance des éléments simples et innocents a priori.  

 

Fred Bocquet, Le grappin m'a choisi, à découvrir en ligne sur Cousu Mouche.

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 21:06

hebergeur imageNouvelle, lu par Goliath, Mag.

Lu dans le cadre du défi des nouvelles de Lune.

 

Dans "Sukuma et le boucher Armani", nouvelle de Barbara Souffir, le lecteur attentif relève sans peine que tout le ramène à l'oeil, à tous les étages. Cette nouvelle a été publiée par les défuntes éditions Filàplomb, et force est de constater que son auteur sait tenir un fil rouge, l'habiller et en tirer une histoire démentielle, vigoureuse mais - et c'est le principal - crédible, donc accrocheuse. Aussi est-il intéressant, pour approcher cette nouvelle qui se passe dans un bar de quartier, de considérer le thème de l'oeil comme un fil d'Ariane. 

 

Fonctionnement d'un fil rouge

Sur un texte aussi court (22 toutes petites pages), on comprend que tout se joue à l'incipit - précisément, ici, au premier paragraphe, qui fait trois petites lignes: "Il était là, le mec. J'en croyais pas mes yeux. Accoudé au comptoir, avec son costard trois pièces et sa petite mallette." La description, ici, est exclusivement visuelle. L'évocation des yeux du narrateur met déjà le lecteur sur la piste, indiquant que l'oeil, en tant qu'organe, va avoir un rôle prépondérant à jouer dans toute la nouvelle: il y en aura au moins un d'énucléé, et ça, ça suffit pour faire une nouvelle saignante et qui arrache, si j'ose ainsi dire.

 

Cela se précise avec la statuette ethnique "Sukuma", qui n'a qu'un seul oeil et est présentée comme moche. Son oeil unique peut laisser penser au lecteur francophone que l'objet a "le mauvais oeil"; suggérée de manière subliminale, l'expression n'apparaît jamais dans le texte; au lecteur d'y penser. Ce regard cyclopéen en préfigure au moins un autre, bien réel celui-ci.

 

Côté personnages, le bar est entre autres peuplé par Françoise, une vieille qui a la vue faible. L'auteur insiste sur ses lunettes à quadruple foyer, ce qui n'est pas rien. Ceux-ci cachent un regard; c'est lorsqu'il apparaît, à la faveur d'une chute desdits besicles, que tout se noue. Les lunettes de Françoise font écho à celles du Boucher Armani (ah, on arrive à ce personnage essentiel!). Celles-ci sont noires. Le lecteur comprend que ce personnage est le seul dont on ne voit vraiment pas les yeux, ce qui le désigne comme celui dont il faut se méfier: il regarde, mais on ne le voit pas regarder.

 

Les yeux et leur contexte

L'auteur ne se contente pas des lunettes pour désigner le Boucher Armani comme l'élément suspect du récit. Il y a aussi son look (donc son apparence visuelle): une mystérieuse mallette et un costume trois pièces, alors que tout le monde dans le bar porte des vêtements plus décontractés. Et puis, il doit être le seul à boire de l'eau minérale - les autres personnages étant plutôt copains avec l'alcool.

 

L'évocation de la télévision du bar elle-même est parfaitement visuelle, en ce sens que le son en est coupé. Abdel supplée à cette lacune par ses paroles, qui se réfèrent, une fois de plus, à quelque chose de visuel. Quelques dialogues viennent amener un élément auditif, quitte à ce que ça ne soit pas totalement raccord: le narrateur, par exemple, entend un murmure qui ne lui est pas adressé (le Boucher Armani parle à Françoise), alors que ça devrait être discret.

 

La nouvelle atteint un paroxysme lorsque la patronne débarque avec son fusil. Le visuel persiste, notamment avec l'insistance sur le fait que la patronne a l'oeil dans la lunette de visée; le lecteur ne comprendra qu'à la fin du récit ce qui fait bouger ladite patronne - une maîtresse femme, ce que l'auteur illustre très bien aussi. En complément, l'auteur amène d'autres éléments pour nourrir son sommet, en particulier l'urine (le narrateur se compisse de peur, ce qui suggère des images as très visuelles) et l'impossibilité, pour ledit narrateur, de prier sérieusement: manifestement, on a affaire à un athée qui a appris la religion dans sa jeunesse mais a tout oublié et se retrouve dépourvu au moment fatal. Au contraire d'Abdel, qui répète "Allah Ouakbar" sans relâche, de façon naturelle. 

 

Il y a donc plein de notations et d'effets de réel dans ce texte, et c'est ainsi que l'auteur crée un décor; mais elle sait aussi suivre un fil rouge précise, celui de l'oeil en l'occurrence, sans dévier. Cette nouvelle est parfaitement en phase avec une époque, la nôtre, où le visuel domine dans la vraie vie (nous regardons nos écrans, la télévision...). Au lecteur de retrouver cette constante visuelle tout au long d'un texte relativement dense, écrit dans un langage soigné dont le style est familier, et placé sous le patronage de Paul Valéry. Une nouvelle recommandable, à lire lorsqu'on prend les transports publics: la longueur est parfaite, le volume prend peu de place, le sujet est prenant et l'histoire est, on l'a compris, construite de manière optimale.

 

Barbara Souffir, Sukuma et le boucher Armani, Paris, Filàplomb, 2007.

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 21:24

hebergeur imageRecueil de nouvelles, lu par Anne-Sophie, Cathulu, Cécile, Clara, Kezako, Lectrice de prose, Lecturissime, Lili, L'Ogresse, Madmoizelle, Marc Villemain, Skriban, Sophie.

 

La première nouvelle d'un recueil est cruciale, dit-on: donner le ton, accrocher le lecteur, c'est là que tout se joue. Et force est de constater que pour moi, l'effet a été total avec "Ploucville", qui est la première nouvelle du recueil "quand nous serons heureux" de Carole Fives - que j'ai rencontrée pour de vrai, avec bonheur, à la Fête du Livre de Saint-Étienne, après mille rencontres virtuelles sur les blogs de Wrath et Leo Scheer.

 

Du bon usage du "vous"

Déjà, attaquer le lecteur sur la question des loyers, c'est lui parler de quelque chose qui le concerne forcément - donc, le placer d'emblée sur un terrain perçu comme familier. Ca, c'est la première phrase. Deuxième phrase de la nouvelle: pour achever de ferrer le lecteur, l'auteur utilise la deuxième personne du pluriel - un procédé qui, on le sait depuis "La Modification" de Michel Butor, interpelle et implique très fortement le lecteur qui s'y frotte.

 

L'auteur renouvelle le procédé en choisissant d'accorder tout ce qui doit l'être au féminin, suggérant que ce "vous" est une femme. Le lecteur homme (moi, par exemple...) se trouve placé devant un choix peu commun: soit il se dit "ce n'est pas pour moi, cette nouvelle exclut la moitié de l'humanité" et il ne poursuit pas, soit il joue le jeu et, l'espace de quatre pages, essaie de me mettre dans la peau d'une femme. Perdre une partie du lectorat, c'est un risque; mais l'auteur sait comment s'en prémunir.

 

... en effet, le féminin n'est pas qu'une simple astuce stylistique gratuite. Vers la fin de la nouvelle, en effet, des questions plus ou moins typiquement féminines se font jour: avoir un enfant dont on a seule la charge, être une femme battue. Cela, pour parachever l'idée de l'engluement dans un lieu déshérité qui, au début, avait l'air séduisant.

 

Séduction et répulsion: une mécanique du désenchantement

C'est que Ploucville est un lieu de vie charmant... tant qu'on n'y est pas au quotidien et qu'on a encore l'esprit et le regard embrumés par un certain romantisme enchanté - un enchantement du reste évoqué en début de nouvelle par le rappel du mythe des gens du nord, supposés accueillants. Mis à part le caractère très concret de la première phrase, la première page de la nouvelle baigne du reste dans une ambiance rêvée: rues bariolées qu'on croit séduisantes, idée de brassage culturel, etc. Le basculement se fait sur la phrase "Ploucville s'est chargée de vous remettre les idées en place" - phrase qui ouvre la porte à une implacable esthétique du désenchantement.

 

Dès lors, place au concret! Le point de vue se concentre sur les automobilistes qui se garent en double file, sur les ordures qu'on jette par la fenêtre, sur l'alcoolisme chronique, etc. A force d'accumuler de tels éléments, l'auteur dépeint le brutal désenchantement d'une personne qui s'installe à Ploucville. Une ville qui, du coup, prend des allures de drosera qui, bien que misérable, séduit l'insecte avant de le dévorer tout cru dans un ultime spasme gluant, à la fois attrait (pour le "vous" imaginé de l'auteur) et repoussoir (pour le "vous" perçu par le lecteur).

 

L'importance du choix des mots: deux exemples

Placer en tête d'un recueil de nouvelles un texte intitulé "Ploucville" n'a rien d'innocent... le mot est accrocheur, par son côté familier et fortement connoté dans le registre dépréciatif: "Ploucville" est un mot que tout un chacun a utilisé un jour ou l'autre pour désigner un trou perdu. Lecteur de la nouvelle, je me suis donc retrouvé à me demander ce que moi, je voyais lorsqu'on me parlait de "Ploucville" - et à y réfléchir. Pas sûr que j'aurais eu l'image pessimiste (celle d'une ville ratée, finalement) que l'auteur renvoie: j'aurais plutôt vu une commune résolument rurale et agricole, mais l'élément n'apparaît pas. A chacun sa "Ploucville", alors? L'auteur partage ici sa vision d'un tel lieu. 

 

Et pour parachever l'image pessimiste renvoyée, l'auteur n'hésite pas à enfoncer le clou en désignant la pluie par un mot régional, "drache" - typiquement belge, peut-être utilisé dans le nord de la France. Utilisé dans un texte qui recourt par ailleurs à un français standard, ce mot a quelque chose qui jure - ou qui interpelle, signalant au lecteur que sa présence et son sens ne doivent rien au hasard. Le seul choix de ce mot de "drache", finalement rare, donne une originalité et une force particulières à l'exploitation de l'effet littéraire classique du "bulletin météo".

 

Ainsi, deux mots frappants - c'est peu, mine de rien, et c'est beaucoup - contribuent au caractère d'une nouvelle de quatre pages.

 

Pas de victimisation

Le "vous" de la nouvelle se retrouve en proie à mille misères qui l'engluent à Ploucville. Est-on pour autant dans une démarche de victimisation? L'auteur ne tombe pas dans ce piège. Dès le début de la nouvelle, en effet, le lecteur comprend qu'il a affaire à une personne victime d'illusions et de clichés que la vie va se charger de corriger (ah, le désenchantement!). Le clou est définitivement enfoncé par la phrase "Qu'espériez-vous en venant vivre parmi eux?", interrogation rhétorique qui renvoie le personnage mis en scène (donc "vous") à ses propres chimères. Donc au fond, l'auteur n'appelle aucune pitié à son égard: ce "vous" sans nom (ni matricule, donc finalement pas même digne de ce qui caractérise le statut d'une personne) a bien cherché ce qui lui arrive.

 

Cela, d'autant plus qu'on est dans une dynamique de quête du bonheur, forcément volontaire mais non exempte d'errements. C'est ainsi que s'ouvre, sur les accords précis d'une nouvelle dont chaque coup porte, un recueil de nouvelles qui va relater, sous les angles les plus divers, des quêtes du bonheur ratées, mal ajustées, etc. Et rappeler au lecteur, au fil de textes qui prennent volontiers la forme de monologues au ton parfois cynique voire "plombant" (l'auteur assume ce qualificatif - confer, à l'autre extrémité du recueil, l'ironique nouvelle "Tes nouvelles"), que c'est à lui de viser juste dans sa propre vie. Quitte à le faire en compagnie l'auteur elle-même, qui associe son lecteur à son propos dès le titre du recueil: "quand nous serons heureux"...

 

Carole Fives, "Ploucville", in quand nous serons heureux, Paris, Le Passage, 2010.   

 

 

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