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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 20:54

Malinconi Homme"La mondialisation défigure l'humain": c'est ainsi que débute le prière d'insérer de "Si ce n'est plus un homme", recueil de nouvelles de l'écrivaine belge Nicole Malinconi. Cet ouvrage aborde différents aspects de la déshumanisation de l'homme moderne, d'une manière large, plus généreuse mais pas moins exacte et cruelle que le glaçant mais excellent "Au bureau".

 

Défigurer l'humain, l'idée est évidemment développée au sens le plus littéral, déjà dans le préambule à ce petit livre, qui interpelle: est-ce qu'une atteinte physique rend quelqu'un moins humain? Pourquoi sommes-nous tentés de voir comme moins humaine une personne dont le visage est atteint, à l'instar des gueules cassées de la Première guerre mondiale? Quel regard portons-nous sur elles? Le mot de "gueules cassées" est du reste le titre d'une des nouvelles du recueil, évoquant ces migrants à peine connus, sans identités, qui meurent en silence d'accidents inhumains du côté de Calais. L'auteure suggère que chaque époque a ses gueules cassées, ses figures mutilées qu'on ne reconnaît plus.

 

Mais il est d'autres circonstances moins manifestes, mais vécues par ceux qui les subissent comme la perte d'une part de leur humanité. Elle est superbe, par exemple, cette nouvelle tout en finesse intitulée "Venant du coeur" où l'auteure fait parler, avec justesse, un personnage mis au chômage par la fin de l'industrie sidérurgique dans le nord de la France. Arrêté en milieu de parcours professionnel, son narrateur met en évidence ses collègues qui, ayant fait leur vie dans le travail de l'acier, s'associent à cette deuxième maison qu'est le haut-fourneau. On se souvient, en lisant cette nouvelle, que le métier qu'on exerce est un élément clé de notre personnalité. "Protocole de relance", autre nouvelle évoquant les disparitions d'emplois, lui fait écho: écrite à la deuxième personne du pluriel, elle interpelle directement le lecteur.

 

Si l'auteure montre certains personnages de près, elle a toujours soin de garder une certaine distance: les personnages sont rarement nommés, ou au mieux prénommés. Ils font souvent figure d'ombres, de types exemplaires qui, éventuellement, s'expriment - ou pas, à l'instar de cet enfant en bas âge qui, dans "Baby TV", ne dit rien (conformément à l'étymologie du mot latin "infans", "qui ne parle pas") et subit une chaîne de télévision aux programmes indigents, bâtie sur mesure pour lui - dit-on, du moins. A l'extrême inverse, certaines nouvelles ont l'allure de chroniques, à l'instar de "Mur sans issue", qui fait référence à un mur entre les riches et les pauvres de São Paulo. Le point de vue? Un hélicoptère... le mur, on le regrette donc. Mais de loin.

 

Morts anonymes, vies humaines sacrifiées car sans valeur apparente: l'auteure promène son regard dans le monde entier pour dire ce qu'il peut avoir d'inhumain pour ceux que la mondialisation oublie, dans nos pays de nantis ou dans des régions moins favorisées. Certaines nouvelles touchent à des débats récents, qui trouvent encore aujourd'hui un écho, à l'instar de la fermeture des magasins Carrefour en Belgique ou des humains figés par la technique de plastination de Günther von Hagens, évoqués dans "Si ce n'est plus un homme". Un titre qui donne son nom au recueil, et évoque l'ouvrage bien connu de Primo Levi; et qui fait le lien, de manière subtile mais indiscutable avec une autre temps historique, à travers l'idée d'un homme vu comme un spécimen: difficile, à la fin de la lecture de cette nouvelle, de ne pas penser au docteur Mengele. La leçon de cette terrible expérience historique a-t-elle été de nous rendre plus humains pour autant? Mettant en scène des personnages ordinaires à l'humanité ternie sans que personne ne s'en aperçoive, l'auteure pose cette difficile question.

 

Nicole Malinconi, Si ce n'est plus un homme, La Tour d'Aigues, L'Aube, 2010.

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