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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 21:36

Urech OrdonnanceLu par Antonin Moeri.

Le site de l'auteure.

 

Un ébéniste arrive dans une ville afin d'y vivre de son travail. Il y découvre un mode d'existence pour le moins singulier. Ses allures surréalistes cachent des vérités qui entrent en résonance avec une réalité que nous connaissons bien. "L'ordonnance respectueuse du vide" est le dernier roman de Marie-Jeanne Urech. L'écrivaine suisse invite une fois de plus ses lecteurs à se balader dans un univers bien cerné qui, sous des allures décalées, invite à réfléchir.

 

La ville de Z rappelle certaines localités suisses au statut fiscal attractif, opulentes à leur manière froidement financière. Il est permis, par exemple, de penser à Zoug, d'autant plus qu'il y a un lac, et que le nombre d'habitants concorde à peu près avec celui de la Z du roman. Les boîtes aux lettres deviennent par ailleurs un mystère récurrent de ce livre: qui les relève, qui reçoit du courrier? L'auteure donne ainsi une image concrète des "sociétés boîtes aux lettres", domiciliées là uniquement pour bénéficier d'une fiscalité clémente.

 

La figure de M. Island, riche promoteur immobilier et potentat, est omniprésente. Si les apparitions du personnage sont rares, les effets de ses actions sont omniprésents. L'auteure utilise des éléments simples pour montrer son caractère démagogue: alcool gratuit, du pain et des jeux (du cirque) à tous les étages. Il y a aussi les chantiers, omniprésents: les grues poussent mieux que les arbres à Z.

 

Et puis il y a une certaine méfiance face à l'autre. C'est que le menuisier, surnommé Modeste, fait figure d'immigré. Dès lors s'installe une relation ambivalente entre lui et les indigènes: certes, il bénéficie d'une certaine bienveillance globale de surface, mais certains de ses actes, inattendus, lui seront reprochés, à l'instar de l'utilisation des palissades de chantier pour fabriquer des meubles. Reste que Modeste s'intègre, puisqu'il finit par obtenir un nom local jusqu'à la caricature et par épouser Elytre. Serait-il, du coup, devenu "plus indigène que les indigènes"?

 

C'est que si le côté politique du roman paraît sérieux dans son fond, cette gravité est contrebalancée par les jeux amoureux de Modeste, d'abord avec la distributrice de bière et d'eau-de-vie, évoqués avec une pudeur parfaitement de mise, puis avec Elytre, la fille aux robes changeantes, transparente et muette jusqu'au chapitre I, étonnamment placé en fin de roman. Pour donner corps au rapprochement des êtres, l'auteure choisit de faire se rapprocher les lits séparés de Modeste et d'Elytre: lorsqu'ils se toucheront, Modeste fera sa demande en mariage. Ce côté "jeux d'enfants" donne à cette intrigue amoureuse une fraîcheur teintée d'agréable surprise.

 

Quelques trouvailles délicieuses ou surprenantes émaillent "L'ordonnance respectueuse du vide". Il y a par exemple la pléthore de meubles que Modeste fabrique, alors que les autochtones se contentent d'une commode qui leur sert de lit, de table et de lieu de rangement. Le lecteur familier de Marie-Jeanne Urech retrouvera par ailleurs avec plaisir Yapaklou et Zibeline, deux enfants qui tracent leur destin à travers les romans de l'auteure, qui s'offre le plaisir de rappeler le géant du distributeur de frites des "Valets de nuit".

 

Enfin, la description de quelques usages particuliers, autour par exemple des décès successifs des bonnes soeurs ou de la vie religieuse, finissent de convaincre le lecteur que l'auteure l'invite, avec un certain sourire pas tout à fait innocent, à visiter une autre planète. Une planète qui pourrait quand même bien se trouver en Suisse...

 

Marie-Jeanne Urech, L'ordonnance respectueuse du vide, Vevey, L'Aire, 2015.

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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 14:31

Urech Valets"Les Valets de nuit" a valu à Marie-Jeanne Urech le Prix Rambert 2013. Récompense méritée! Présent à sa remise organisée à Lausanne par la section locale de la société d'étudiants de Zofingue, j'avoue avoir été intimidé par la présentation érudite qui a été faite de ce roman. Il m'a fallu du temps pour oser enfin m'y plonger... et retrouver enfin, avec bonheur, les mondes nocturnes et oniriques chers à la romancière et cinéaste vaudoise. C'est que chacun de ses romans est un univers en soi, si bref qu'il soit.

 

Le lecteur des "Valets de nuit" sera séduit par un univers proche du sien. Proche, mais pas égal: l'auteure a le chic pour y introduire un décalage qui suffit à le rendre rêvé, plus séduisant que la réalité dans laquelle nous vivons. Ainsi, dans "Les Valets de nuit", le manteau de neige qui recouvre la ville où se tient l'action (et qui pourrait être Cleveland) lui donne-t-il une allure faussement rassurante.

 

Les apparences sont trompeuses, en effet. Baigné d'atmosphères nocturnes, "Les Valets de nuit" se construit sur des rapports de force. Il y a d'un côté des nantis sans visage dont le palais est un building éclairé artificiellement, et de l'autre des gens ordinaires, pris à la gorge, contraints de travailler 24 heures sur 24 pour faire face à des échéances financières de plus en plus problématiques. Le lecteur est en droit de penser à l'actualité: "Les Valets de nuit" a paru dans le sillage des crises qui se sont succédé depuis 2008, subprimes, crédit, etc.

 

Les personnages du roman sont attachants, quels qu'ils soient. Figure emblématique de ces "valets de nuit" qui finissent par vous réclamer les clés de votre logement, le commissionnaire devenu huissier puis commissaire-priseur constitue une belle construction littéraire. Sa bosse est constituée des centaines de documents que les débiteurs sont obligés de signer pour obtenir une paix pour le moins provisoire. Cette bosse augmente, jusqu'à ce que le bonhomme ne puisse plus la supporter. On peut voir là l'image d'une responsabilité qui devient trop lourde, inhumaine: celle d'annoncer sans relâche et sans merci les mauvaises nouvelles, de mettre les gens à la rue, etc.

 

Le lecteur relève aussi les figures familières de Zibeline et Yapaklou, les enfants. Leur rôle dans le récit est significatif, suggérant que les enfants sont la promesse d'un monde meilleur, ou en tout cas pas pire: ce sont eux qui parviennent à trouver une cachette pour leurs propres affaires, éventuellement ouverte à leur famille, dans le cadre d'un distributeur de frites. Jolie trouvaille que ce distributeur, d'apparence minuscule mais immense à l'intérieur, et tenu par un géant débonnaire et plutôt souple. A contrario, les enfants reproduisent à petite échelle ce que font les adultes, pour le plus difficile et le plus beau: la musique du violon de Zibeline fait écho au chant de Philanthropie, la cantatrice obèse et obsédante qui occupe le sofa du salon. Tout cela pour obtenir un sou, peut-être: c'est le début de l'asservissement par le travail.

 

La justice saura-t-elle naître dans le monde créé dans "Les Valets de nuit", caractérisé par la désindustrialisation, les inégalités et les rapports de force? Les Eglises sauront-elles manoeuvrer dans ce sens? S'il présente un monde impossible, onirique et un peu fou, le roman de Marie-Jeanne Urech pose des questions sur le monde tel qu'il va, en recourant volontiers au décalage, à la caricature fine ou vigoureuse. Volontiers visuel, riche en couleurs, "Les Valets de nuit" sait à la fois séduire et déranger.

 

Il était temps de lire "Les Valets de nuit", d'ailleurs. Dans le cadre de la rentrée littéraire suisse romande, Marie-Jeanne Urech publie ces jours-ci son prochain roman, "L'ordonnance respectueuse du vide", toujours aux éditions de L'Aire.

 

Marie-Jeanne Urech, Les Valets de nuit, Vevey, L'Aire, 2013. Préface de Pierre-Yves Lador.

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