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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 22:12

hebergement imagesTout petit, tout court: voilà ce que l'on se dit lorsqu'on prend en main "Randonnée de nuit", le dernier recueil de nouvelles de l'écrivain et traducteur fribourgeois Patrick Chambettaz. Réparties sur 93 pages bien aérées, ses quatorze nouvelles, qui sont autant de miniatures, dévoilent un talent rare de l'auteur: celui d'installer un monde en trois ou quatre pages. Sans compter l'art de structurer un recueil avec adresse et d'y intégrer des nouvelles assez diverses.

 

Le lecteur appréciera avant tout, dès les premières lignes, la langue de l'auteur d'une fluidité admirable, héritée peut-être du métier de la traduction. Cela pourrait paraître froid ou empesé; mais, dépourvue de lyrisme inutile, sobre, la langue de l'auteur privilégie le passé (toutes les nouvelles de "Randonnée de nuit" sont rédigées au passé) et donne à goûter le subjonctif imparfait, comme une coquetterie, une friandise au goût oublié.

 

Cette option très classique, un peu à l'ancienne, donne aux trois premières nouvelles du recueil la nostalgie qui leur revient. Il y est question d'enfances d'autrefois, du temps où l'on pouvait offrir un abécédaire, où la maîtresse d'école était sévère mais savait reconnaître ses erreurs.

 

C'est là, justement, qu'apparaissent la force et la spécificité de "Randonnée de nuit": cette enviable talent de magnifier les situations les plus ordinaires, les plus quotidiennes, les plus banales en somme: un voyage en transports publics, une partie de pétanque, le bilan d'une vie en demi-teinte... L'intrigue des nouvelles du recueil repose le plus souvent sur peu de chose; mais sur ce peu de chose, l'auteur sait construire, avec une grande économie de moyens, une ambiance, des humeurs, voire suggérer une époque. Les nouvelles les plus brèves de ce recueil sont donc autant d'instantanés finement construits. Pas besoin de chute: tout est dans la peinture des impressions.

 

Auteur de plusieurs ouvrages avant celui-ci, l'auteur est également un créateur d'intrigues adroit, et tient à le rappeler au gré d'une poignée de nouvelles à l'action plus développée. "Les rêves de Talisha Walsh" est ainsi une nouvelle noire comme on les aime; l'auteur touche même au fantastique avec "Le quatrième nom", qui met en scène un homme doté d'un talent étrange.

 

Parfois, c'est vrai, le lecteur aurait aimé en savoir plus sur les personnages mis en scène, sur leurs relations: souvent, ils se résument à un prénom, à un ou deux traits de caractère. Cela suffit cependant à les faire fonctionner l'espace de quelques pages. "Randonnée de nuit" laisse le souvenir précieux d'un ouvrage maîtrisé, qui parvient à rassembler adroitement des nouvelles à la fois diverses dans l'esprit et proches dans le style. Elles s'inscrivent dans une évolution précise dessinée par un regroupement en cinq chapitres dont les titres commencent tous par É, de manière étonnante, et suggèrent des aspects évolutifs de la vie humaine: Éveils, Épopées, Émois, Étrangetés, Épilogues. "Randonnée nocturne" est donc un recueil bref, parfait pour découvrir un nouvel écrivain qui en vaut la peine!

 

Patrick Chambettaz, Randonnée de nuit, Paris, Mon Petit Editeur, 2014.

Pour en savoir plus sur Patrick Chambettaz et vous procurer "Randonnée nocturne", cliquez ici.

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21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 20:38

hebergement d'imageDéfi Rentrée littéraire 2014.

 

Pratiquement en même temps que son recueil "Paquet surprise", la poétesse et écrivaine franco-suisse Catherine Gaillard-Sarron a publié un autre florilège de nouvelles, "La Fenêtre aux alouettes" - merci à elle pour l'envoi! Avec ce nouveau recueil, elle s'installe comme une auteure de nouvelles romande à l'indéniable personnalité. Préfacé par Jacqueline Thévoz, auréolé d'un Scribe d'argent décroché à Moudon, "La Fenêtre aux alouettes" rallie les thèmes de prédilection de Catherine Gaillard-Sarron, dans une optique psychologique - c'est une constante de ce recueil.

 

L'exploration des âmes est minutieuse et crédible dès la première nouvelle, "Impulsion": un moment de tension en familiale, un peu d'alcool, une situation qui dérape... à chaque péripétie, l'auteure analyse ce qui se passe dans la tête de deux personnages séparés par les circonstances. Et côté péripéties, les personnages sont servis, ce qui permet à l'auteur de les creuser jusqu'au bout. Ce qui les rend profondément humains.

 

Cette approche peut déboucher sur un rythme de narration assez lent, et laisser l'impression qu'il ne se passe pas grand-chose - ou alors que l'action est tout intérieure et que l'attention est invitée à se porter sur des détails d'importance. C'est le cas dans des nouvelles comme "Parfum de vie" ou "Amour éternel", que l'on savoure donc plus longuement.

 

Si certaines nouvelles sont donc plus longues, plus développées et approfondies, d'autres sont brèves et fulgurantes, à l'instar de "Comme une bougie dans le vent...", qui décline, en un clin d'oeil sympathique, la figure d'Elton John, ou "Humour noir!" qui, rédigée dans un style familier qui claque bien, revisite le genre du "bon tour" facétieux cher aux nouvellistes d'antan, à la manière la plus moderne qui soit: un peu de teinture bien placée suffit pour faire naître un sourire!

 

On retrouve enfin dans "La Fenêtre aux alouettes" certains éléments familiers à l'auteure. Les hommes ont souvent le mauvais rôle (mais les femmes sont-elles toujours meilleures?), et il arrive que certains drames soient accentués par la consommation déraisonnable et délétère d'alcool. Par ailleurs, comme dans "Paquet surprise", on trouvera des textes d'une certaine sensualité, où les sentiments et l'émotion ne sauraient manquer. Enfin, certains textes, tournant autour du motif du cristal, rappelle le thème du concours du Scribe d'Or 2013: "Noces de cristal".

 

Le lecteur fidèle de Catherine Gaillard-Sarron ne sera donc pas dépaysé par ce recueil. Il y trouvera cependant un fil rouge, celui de la psychologie et de l'exploration des zones sombres et claires des âmes (la rédemption est parfois au bout du chemin!), qui le distingue. Quant à la nouvelle éponyme, qui met en scène un personnage qui s'invente des histoires, elle s'avère tout un programme: "Décidément, la réalité ne valait pas ses fictions. Et sa fenêtre n'était qu'un miroir aux... alouettes."

 

Catherine Gaillard-Sarron, La Fenêtre aux alouettes, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2014.

Le site de Catherine Gaillard-Sarron, pour commander ce recueil.

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 21:10

hebergement d'imageUne fillette est morte. A coups de couteau. Elle aurait pu s'en sortir... ou pas: il suffit qu'une porte soit ouverte ou fermée. Après "Monsieur Quincampoix" et "La Ricarde", le troisième roman de Fred Bocquet, sobrement intitulé "La Porte", a des allures d'intrigue policière. Particularité: le lecteur fait le tour du sujet en écoutant parler, tour à tour, parfois à plusieurs reprises, les personnages qui entourent la gamine défunte.

 

Des personnages qui parlent d'eux-mêmes

"La Porte" se présente donc comme un roman aux chapitres courts, qui donnent la parole à l'un des personnages concernés. Peu de monde? On pourrait le croire: c'est une anonyme qui meurt. Mais l'auteure a le talent d'aller convoquer des figures inattendues et de leur donner la parole: le doudou de la fillette est là, lui aussi. Et sa parole est crédible, émouvante aussi. De manière plus attendue, il y a la presse, un photographe, un paysan, etc. L'auteure parvient même à placer un clin d'oeil au camping mis en scène dans son excellent "La Ricarde".

 

D'une manière générale, elle a compris qu'il suffisait de laisser parler tous ces personnages pour qu'ils se révèlent, dans leurs qualités et leurs zones d'ombre: un paysan qui défend ses cerisiers, un curé qui veut se faire de la pub pour refaire la toiture de l'église, etc. Et qu'en parlant tout seuls, ils mettront peu à peu en place, pièce après pièce, toutes les pièces du puzzle.

 

La porte comme élément structurant

"La Porte" est par ailleurs structuré par les interventions de la fillette morte, sur le ton de ce qu'elle serait devenue si elle avait vécu. L'auteure développe avec finesse le parcours de vie d'une femme d'aujourd'hui, photographe, mère un jour. L'utilisation de caractères italiques souligne le caractère irréel de ce contrepoint, par contraste avec les confessions des autres personnages. Cela, jusqu'à la dernière phrase du roman, qui sonne comme un implacable rappel au réel.

 

L'idée de porte est un autre élément structurant de l'architecture du roman "La Porte" - et le titre est, pour le coup, impeccable. Lieu du crime, souillé de sang, c'est aussi le lieu d'un salut hypothétique: qu'une porte soit ouverte ou fermée, et c'est une vie qui bascule, même si elle n'est pas tout à fait en règle puisqu'il y a de la maraude de cerises là-derrière. Peu de chose, au fond... On retient cette opposition entre les portes fermées, qui condamnent, et les portes ouvertes, qui peuvent libérer et sauver. Et la surprise qu'elles recèlent dès qu'elles s'ouvrent: un aspect qui apparaît chez Frédéric Dard ou chez Jacques Guyonnet, pour ne citer qu'eux. Et dans "La Porte", est-ce la métaphore d'un certain état d'esprit, d'une certaine vision du monde? Il est permis d'en débattre.

 

Loin de l'ironie ricanante de "La Ricarde", Fred Bocquet touche le lecteur là où il s'y attend le moins, avec un roman en puzzle qui, brodant sur une intrigue policière prétexte (peu importe le coupable, au fond!) autour d'une fillette morte, brosse le portrait précis d'une belle galerie d'êtres humains de notre temps - avec leurs splendeurs et leurs horreurs minuscules.

 

Fred Bocquet, La Porte, Genève, Cousu Mouche, 2014.

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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 15:14

hebergement d'imageDes nouvelles, encore! Poétesse et nouvelliste, l'écrivaine suisse Catherine Gaillard-Sarron propose, en cette fin d'année, tout un recueil plein de surprises. Certaines font du bien, certaines dérangent, d'autres interpellent. Au final, "Paquet surprise" est un recueil auto-édité à lire - à dévorer, même - en cette période de fêtes de fin d'année.

 

Les premiers textes de ce recueil sont des contes de Noël modernes. Le lecteur appréciera les bonnes vibrations qui en émanent, en particulier de la première, "Le Noël de Pietro et Rosa". Cumulant les hasards heureux autour d'un couple modeste, sans histoires mais non sans rêves, elle illustre à merveille l'idée du miracle de Noël et promet que la fête est porteuse de bonheur. Rebelote avec "Au dragon pétaradant", une nouvelle qui montre que certaines prédictions peuvent devenir réalité, pour le pire et pour le meilleur. L'auteure use d'un contraste maximal pour dépeindre deux hommes: l'un est un mufle odieux, l'autre une personnalité attentionnée et élégante. Le tout, dans un "restaurant chinois vaudois": entre plats foirés et tomates farcies, la catastrophe est programmée. L'auteure n'épargne rien, pas même la "boule de glace à la fraise couverte d'une macédoine de fruits en boîte et d'un pschit de chantilly en bombe". Rien à voir avec le "restaurant chinois" de Christophe Grau...

 

Le lecteur coutumier de Catherine Gaillard-Sarron sait que les personnages masculins de Catherine Gaillard-Sarron ne sont pas toujours des plus sympathiques: les travers tels que la muflerie et le machisme mal placés, parfois exacerbés par la dépendance à l'alcool, reviennent régulièrement dans ses textes. L'auteure réserve quelques personnages de ce tonneau dans "Paquet surprise", peints à grands traits vigoureux, jusqu'à la caricature. L'issue de ces nouvelles est le plus souvent attendue: l'homme finit puni par là où il a péché. On aurait apprécié, parfois, un virage inattendu! Reste la manière d'y arriver, qui s'avère astucieuse, par exemple, dans "La Liste": acrostiches, anagrammes, mots croisés et jeux de mots, le parcours est savoureux comme un bonbon de Noël.

 

Une brassée de lettres offre à l'auteur une nouvelle occasion de jouer avec les mots et de se glisser dans la peau de personnages incongrus: des wagons, la chèvre de Monsieur Seguin, etc. La signature fait ici figure de chute, donnant à ces lettres un vrai statut de nouvelle. Et l'on glisse, en fin de récit, vers des textes sensuels, voire érotiques - "La demande" rappelle que pour de grands moments, peu importe le décor... et "Aventure intra-sensorielle" permet à l'auteure de boucler son recueil sur un ultime orgasme. Quoi de mieux?

 

Préfacé par le philosophe François Gachoud, le recueil de nouvelles "Paquet surprise" porte bien son nom: il s'agit d'un florilège de textes divers, regroupés en fonction de thématiques qui rapprochent certains d'entre eux. Parfois prévisibles certes, ces nouvelles surprennent le plus souvent, font volontiers sourire, et savent émerveiller grâce à un optimisme certain.

 

Catherine Gaillard-Sarron, Paquet surprise, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2014. Préface de François Gachoud.

Le site de Catherine Gaillard-Sarron, pour commander ce recueil. Merci à elle pour l'envoi!

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 21:25

hebergement d'imageLe site de l'éditeur.

 

Qui devine ce qui se passe dans la tête d'un de ces gardes qui montent la garde devant les palais de certains pays, un peu folkloriques, séduisants pour les touristes? Pour son dixième roman, l'écrivain suisse Michaël Perruchoud a décidé de faire le voyage. Voyage presque immobile en un lieu impossible à cerner, où les mouvements sont conditionnés en un ballet strict et immuable: c'est "La Guérite", qui paraît ces jours-ci.

 

L'auteur choisit de faire parler son personnage à la première personne - et sa parole a le son de la pensée qui hante continûment l'esprit de chacun. Cela se traduit par de longs paragraphes bien carrés qui créent un "gris typographique" taillé au cordeau, comme les déplacements d'un garde en service. Ce choix installe aussi un rythme: il arrive que les paragraphes soient plus courts afin d'accélérer quand il le faut. Et l'auteur sait aussi jouer judicieusement avec la longueur des phrases (certaines sont à tiroirs, d'autres fort brèves) pour concourir à cette rythmique du texte - qui, à l'intérieur de son aspect carré, n'a plus rien d'une marche militaire, s'avère riche et bouillonnnant.

 

Celui qui s'exprime n'a pas de nom, pas même de matricule: image du soldat interchangeable, sans galons, peut-être pas tout à fait à sa place parmi d'autres gardes, dûment nommés ou, au moins, surnommés: Le Frimeur, Samuel, Piotr, etc. Le garde leur jette un regard critique ou amical - faussement: il y a celui qui travaille mal, celui qui se montre généreux et oblige. Surtout, l'amertume affleure dans le discours du garde. Amertume d'une vie sans issue, sans perspective.

 

L'auteur sait intriguer en amenant progressivement la question de la fêlure du garde mis en scène: le lecteur, curieux ou voyeur, indiscret sans doute, avance parce qu'il a envie de savoir. Il va découvrir un homme prisonnier de sa vie, littéralement, entravé par des liens innombrables: une épouse qui ne l'aime pas pour ce qu'il est (il lui fait honte), le salon à refaire, d'anciennes dettes de jeu, les dépendances liées au jeu, à l'alcool et aux tournées aux copains. Sans compter l'argent, qui manque toujours un peu, et les commissions: il manque toujours quelque chose. Bloqué dans sa guérite, le narrateur l'est aussi dans sa vie.

 

Face à cet univers confiné, déterminé par un passé ineffaçable de mauvais garçon, les bouffées d'air frais, dérisoires, sont les fantasmes et Rosa, la fille du narrateur. L'auteur a un procédé épatant pour dire la surprise que peut représenter une fille soudain devenue grande: il ne révèle son âge qu'en fin de roman, fichant une claque au narrateur et, simultanément, au lecteur: non, Rosa n'est pas un bébé. Tout pourrait exploser à la fin... et avant, il y a quelques autres surprises de ce genre.

 

Et de manière à ancrer son récit dans le concret, enfin, l'auteur laisse apparaître çà et là les trucs du métier de garde de palais, et en explore les difficultés et les servitudes: la sueur, les touristes énervants face auxquels il faut rester immobile et impassible, les tours de garde après des nuits bien arrosées, la synchronisation des mouvements. En définitive, le lecteur aura fait la connaissance d'un personnage à l'existence torturée, apparemment fichue avant terme, prisonnière de liens et contingences si quotidiens, mais qui usent...

 

Michaël Perruchoud, La Guérite, Fribourg, Faim de Siècle, 2014.

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 21:22

hebergement d'imageLu par Francis Richard.

Défi Premier roman.

 

Mourir en un ultime orgasme, après une vie sentimentale et sensuelle bien remplie. Le rêve, non? C'est en tout cas le destin de Marie, 97 ans. Isabelle prend soin d'elle au soir de sa vie - et recueille le récit de ses rencontres successives. Telle est la trame de l'"Abécédaire amoureux", premier roman de l'écrivaine veveysanne Denise Campiche.

 

Incomplétude et éducation(s) sentimentale(s)

Précisons-le d'emblée, l'abécédaire n'est pas complet puisqu'il s'arrête à la lettre O. Le nombre de chapitres lui-même est inférieur à 26. Projet avorté? Le lecteur attentif préférera y voir le goût d'inachevé de toute existence: on aimerait toujours faire mieux, plus complet, aller plus loin, aller au bout, toucher la perfection. Mais la mort, juge ultime, ne le permet pas toujours. L'auteur paraît dès lors suggérer qu'à l'instar de celle de Marie, toute vie n'est rien d'autre qu'un cycle incomplet.

 

Et quid de la teneur de cet abécédaire? Le lecteur est baladé d'expériences sensuelles en expériences sensuelles. Le fil rouge, ce sont les lettres de l'alphabet, manière classique mais tout à fait indiquée d'anonymiser, par pudeur, les personnes concernées. Il sera question de ménages non conformistes, éventuellement à trois, et d'amours lointaines, entre autres en Afrique et en Inde.

 

Une jeunesse comme un conte éthéré

L'auteur paraît peu soucieuse du temps qui passe: il n'en sera guère question qu'au moment de la ménopause (le virage est décrit en quelques mots encourageants), puis à l'heure des avant-dernières amours, décevantes, consommées à la suite d'un thé dansant. Il aurait été possible de dessiner tout un siècle de transgressions d'interdits, d'évolution de la notion de flirt (on pense à Fabienne Casta-Rosaz et à son "Histoire du flirt") et du statut de la femme, ici comme ailleurs. On peut même regretter que ce filon, fertile en tensions utiles à un roman, n'ait guère été exploité.

 

Le récit amoureux prend dès lors les allures éthérées, détachées, d'une éducation sentimentale éloignée des grands courants idéologiques et des pressions sociales qui ont traversé le vingtième siècle. L'auteure se rapproche dès lors des relations interpersonnelles de toujours, montrant ici un Indien incapable d'exprimer des sentiments alors que cela l'aurait libéré, là des personnages et des couples à la sexualité libre - mais vécue sans que le lecteur ne perçoive la moindre pression sociale négative. L'ambiance est donc davantage au conte, idéal et presque naïf, qu'à la fresque sociale.

 

Le vrai sujet...?

Les indicateurs temporels reviennent, je l'ai dit, dès lors qu'il est question d'amours entre aînés. Est-ce là le seul et vrai thème de ce roman? Les amours juvéniles ne sont-elles qu'un prétexte accrocheur? Le lecteur goûtera en tout cas les relations de plus en plus intimes qui relient Marie et Isabelle. Celles-ci vont jusqu'à susciter quelques jalousies, en une reconstruction originale du trio amoureux classique. Massages, vie des sens, gestes tendres réalisés avec de moins en moins de complexes: alors que la vie sentimentale de Marie est derrière elle, Isabelle voit s'ouvrir devant elle tout un univers - c'est le dernier moment! La découverte se construit en contrepoint dans les chapitres qui n'évoquent pas les amantes et les amants de Marie.

 

L'écriture de l'"Abécédaire amoureux" paraît sage, le plus souvent. C'est le gage d'une discrétion certaine, juste milieu entre le travers d'en dire trop et celui d'en dire trop peu: il est question, après tout, d'une vieille dame libre, qui se confie et n'a plus grand-chose à perdre en termes sociaux. Le récit est cependant vivifié par quelques jolis aspects pétillants, éclats de rire transcrits, cris et émois reproduits - gages d'une complicité qui s'installe pour ne plus jamais s'en aller.

 

Denise Campiche, Abécédaire amoureux, Sainte-Croix, Mon Village, 2014.

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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 20:47

partage photo gratuitLu par Francis Richard, Jean-Louis Kuffer.

Le blog de l'auteur.

 

Une femme, un quartier, un écrivain. Et plusieurs enfantements. Tels sont les ingrédients du roman "Notre Dame du Fort-Barreau" de Jean-Michel Olivier. Publié pour la première fois en 2008, ce roman en forme de portrait et d'hommage vient d'être réédité dans la collection "Poche Suisse".

 

Les enfantements d'un roman

Plusieurs enfantements... Les allusions au processus de mise au monde sont nombreuses, et paraissent d'autant plus denses qu'elles s'accumulent au début de ce court roman (cent pages). De la manière la plus générale, l'auteur fixe l'époque de sa narration aux années 1970, ainsi décrites: "Tandis que la France sommeille sous Giscard, un nouveau monde est en gésine."

 

De manière plus précise, l'auteur rapproche le ventre fécond de la femme et les murs de la pièce où il va écrire ses premiers ouvrages - la création prenant des allures de procréation. Dans une telle optique, Théa, qui a trouvé un logement à l'auteur, fait figure d'accoucheuse d'une oeuvre littéraire qui, soit dit en pasant, va mener Jean-Michel Olivier au prix Interallié.

 

Théa... il est intéressant de noter que Théa, que les médecins ont crue stérile, devient mère assez vite - alors que Jeanne, la propriétaire, n'a pas d'enfant, si ce n'est les locataires des deux immeubles qu'elle possède dans le quartier genevois des Grottes.

 

Un portrait saisissant...

Jeanne, justement... elle est le coeur de ce roman. L'auteur en dresse un portrait saisissant, tissé de paradoxes. Il y a les côtés pittoresques, les coups de sonnette donnés du bout du pied, les loyers modiques encaissés de la main à la main, les oeuvres d'art inestimables données ou perdues, la tenue vestimentaire misérable d'une dame excentrique, millionnaire aux allures de clocharde.

 

L'auteur évoque avec émotion ses relations avec cette dame, et se dévoile jusqu'au bout de son manque de courage, à l'occasion d'un passage dans une boulangerie. Sensible, il évoque de premiers ouvrages lus par elle. Mais ce n'est qu'après son décès qu'il découvre le secret étonnant qui relie Jeanne et l'oeuvre de l'écrivain.

 

La modestie, enfin, caractérise Jeanne, et l'auteur fait de ce trait de caractère une constante - qu'il attribue à une certaine culture protestante. Quelle profondeur dans ce portrait littéraire, construit à partir de souvenirs et d'éléments épars!

 

... un quartier et une histoire

L'auteur ancre son récit dans une époque et dans un lieu, conscient qu'ils sont indissociables de la personne de Jeanne. C'est que les immeubles dont elle est propriétaire ont été construits par le père de Jeanne, dans le but avoué d'abriter des personnes modestes.

 

Dès lors, l'auteur dépeint brièvement l'histoire d'un quartier populaire de Genève, menacé par des projets pharaoniques de développement, puis sauvé. Rapide et efficace, le romancier sait s'arrêter avant de devenir didactique en ces pages. Reste que le lecteur d'aujourd'hui, pour peu qu'il lise les choses dans le désordre, pensera sans doute au tout récent "33, rue des Grottes" de Lolvé Tillmanns, que ce soit en raison des lieux décrits ou, dans une certaine mesure, des personnages évoqués. A moins qu'avec le Léon Savary du "Cordon d'argent", il ne reconnaisse, au détour d'une page, la brasserie Landolt, où Lénine aurait eu ses habitudes jadis.

 

Ce bref ouvrage est donc l'hommage d'un écrivain à sa propriétaire, à celle qui lui a offert, à un prix modique, un ventre pour la gestation de se premiers romans. L'auteur n'hésite pas à présenter Jeanne comme la mère des artistes et autres personnes interlopes qui ont vécu dans ses deux immeubles. Dès lors, "Notre Dame du Fort Barreau" prend les allures émouvantes d'un hommage filial.

 

Jean-Michel Olivier, Notre Dame du Fort-Barreau, L'Age d'Homme/Poche Suisse, 2014.

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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 21:08

partage photo gratuitDéfi Vivent nos régions.

 

"Il y a, tu sais, dans l'Ecclésiaste, vers la fin, un très beau passage, qui dit à peu près ceci: ..."avant que se rompe le cordon d'argent, que se brise l'ampoule d'or...". Ce cordon d'argent, c'est la vie qui s'en va; mais c'est aussi l'amitié, notre amitié qui reste." Vers le milieu du roman, ces quelques mots tirés de l'Ancien Testament donnent tout son sens au superbe et mystérieux titre du roman "Le Cordon d'argent", auquel l'écrivain romand Léon Savary (1895-1968), journaliste et figure marquante de la littérature suisse d'expression française, a mis un point final à Berne en 1940.

 

L'auteur construit son ouvrage à la manière d'un opéra qui s'ouvre sur un choeur où tous les acteurs interviennent de concert en une belle scène d'exposition avant de se poursuivre sur des ensembles moins nombreux (les duos prenant la forme de dialogues, les grands airs étant représentés par des portraits littéraires aussi exacts que celui de Rouvet) et de s'achever sur une nouvelle prise de distance chorale: tout commence au sein de la société académique des Belles-Lettres, et tout s'y achève, dans un bel ensemble, d'abord total, puis fragmenté et lourd de tensions, et enfin reformé en une totalité plus saine.

 

Et si l'auteur excelle à dépeindre les événements de groupe, il est aussi habile à camper des lieux (on est à Genève, pas de doute possible, des lieux sont cités) et des personnages, voire des types, qui sauront fasciner. La figure du traître, évidemment, captive avant tout: le lettreux anarchiste Simon Rouvet est complexe, et l'auteur va jusqu'à creuser ses antécédents familiaux les plus concrets pour lui donner toute son épaisseur d'être manipulateur et odieux, mais qui cache une blessure, et amener le lecteur à y croire. Ses cheveux roux même le distinguent des autres...

 

Face à lui, Manou est la figure populaire par excellence, et l'auteur flirte avec la caricature en développant ce personnage paré de toutes les qualités. Prenant souvent la forme de dialogues aux répliques longues, les tensions s'installent aussi à l'occasion de vieux débats tels que l'opposition catholique/protestant - que l'auteur résout en un second temps en rapprochant, dans un esprit oecuménique, les deux amis qui aimaient à confronter leurs pratiques religieuses. Et si l'un prie pour l'autre dans la religion de l'autre, la réciproque est aussi vraie - et l'auteur ne manque pas de l'indiquer.

 

L'auteur offre donc un très beau roman sur l'amitié entre jeunes gens, rédigée dans un style classique qui, s'il n'a rien à faire avec une quelconque avant-garde romande, conserve toute son acuité. L'amitié se décline dans ses forces et ses vicissitudes, et l'auteur a l'habileté de planter dès le début, dans le premier chapitre, quelques fausses notes qui vont intriguer: René veut parler à tout prix à Manou, d'une manière peu naturelle entre amis, dès le début, mais on ne sait guère de quoi. Dissonance d'amitié qui installe un suspens accrocheur et rappelle les sonorités boiteuses du piano du local où se retrouvent les bellettriens. Et dissonance qu'on retrouve, d'un point de vue formel, dans l'apparition intempestive de verbes au présent dans un premier chapitre rédigé au passé.

 

Chapitre premier justement, sans doute le plus important: l'auteur en fait une scène d'exposition dans ce que cette expression peut avoir de plus fort, de plus canonique aussi. En dépeignant la tenue d'une réunion de la société des Belles-Lettres et son rituel, il fait oeuvre de poète. Il recourt volontiers au registre et au lexique de la liturgie catholique, qui lui est familier. Il n'en faut pas moins pour suggérer un ordonnancement; celui-ci s'oppose cependant au goût de la jeunesse pour un certain désordre. La tension entre ces deux pôles, extrême dans le premier chapitre du "Cordon d'argent", est pleinement assumée par l'auteur. Il s'en explique dans quelques paragraphes plus généraux sur la vénérable société d'étudiants.

 

C'est que de bout en bout, "Le Cordon d'argent" laisse au lecteur l'impression que l'auteur, en rédigeant un roman sur Belles-Lettres, rend également un hommage appuyé à cette société d'étudiants, à sa spécificité (notamment face à d'autres sociétés d'étudiants d'inspiration germanique, aux usages plus rigides) et à ses traditions - on pense aux rituels du sapin vert. Et c'est un ancien qui se montre le plus prolixe à ce sujet, comme si l'auteur avait voulu donner à un personnage qui a du recul le rôle de thuriféraire. Le portrait est saisissant et cordial; tout au plus aurait-on voulu que l'auteur développe davantage, de manière plus prégnante, l'idée que la société d'étudiants Belles-Lettres a contribué à la formation d'un certain esprit romand.

 

Lui-même ancien de la société des Belles-Lettres, Léon Savary offre ainsi un instantané d'une équipe de jeunes gens dont on sent qu'elle lui a été chère. On a pu lui reprocher d'avoir offert là un roman bavard (on pense à Pierre-Olivier Walzer, c'était dans le "Journal de Genève", le 14 avril 1979: "un roman bellettrien, rempli de vain bavardage", juge-t-il sévèrement). Alors certes, les personnages discutent beaucoup entre eux, et l'auteur use et abuse du dialogue pour faire passer des idées. Reste que ces dernières sont solidement étayées par des sources classiques ou modernes, et donnent à voir de jeunes gens cultivés, parfaitement au courant des débats d'idées du moment et désireux de "frotter et limer leur cervelle contre celle d'autrui".

 

Le lecteur d'aujourd'hui pourrait par ailleurs reprocher à l'auteur de n'offrir aux femmes que la portion congrue de son propos. On peut attribuer cette situation au fait que la société d'étudiants dépeinte est masculine au temps de l'écriture du "Cordon d'argent" (elle est mixte aujourd'hui, et présidée par Mme Joëlle Bettex pour 2014-2015). Reste que l'auteur est tout à fait en mesure de dépeindre de beaux personnages féminins, à l'instar de Clarisse, dite "Petit copain", la soeur de Manou: la qualité prend le pas sur la quantité, et l'auteur suggère, à travers quelques anecdotes, qu'en toute chose, il faut chercher la femme.

 

Le lecteur du "Cordon d'argent" goûte un roman solide, témoin d'une vision ambitieuse de l'amitié. L'auteur y partage aussi des souvenirs de jeunesse, tout n'étant pas dupe: âgé de 45 ans au moment où il achève "Le Cordon d'argent", il sait qu'il ne retrouvera jamais ce qui a fait la splendeur et l'éclat de ses vingt ans - ce que suggèrent les tout derniers paragraphes du roman, étonnamment gris et nostalgiques. L'amitié et la jeunesse étant des thèmes intemporels, comme l'est la langue de l'auteur, "Le Cordon d'argent" saura parler, à n'en pas douter, à tout un lectorat jeune ou moins jeune, à trois quarts de siècle de distance.

 

Léon Savary, Le Cordon d'argent, Lausanne, L'Age d'Homme, 1997. Première parution chez Victor Attinger, 1940.

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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 17:59

hebergement d'imageLu par Alain Bagnoud, Francis Richard, Inma Abbet, Jean-Louis Kuffer, Manoeuvres de diversion.

Le blog de l'auteur: http://jmolivier.blog.tdg.ch/
Le site de l'auteur: http://www.jmolivier.ch

 

"Barbare". Un mot qui traverse tout le dernier roman de Jean-Michel Olivier. Avec "L'Ami barbare", le romancier suisse, prix Interallié 2010, offre un bel hommage, vibrant et fouillé, à un certain Roman Dragomir... qui pourrait bien être, l'allusion est transparente, Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L'Age d'Homme, décédé en 2011.

 

Sept personnages se penchent sur le cercueil du fameux Roman Dragomir. Chacune évoque un aspect ou un temps de la vie du personnage défunt à l'occasion de ses funérailles. Derrière chacun de ces personnages rendant hommage, le lecteur devine des personnalités ayant réellement existé. Et de l'au-delà, Roman Dragomir paraît répondre: un dialogue en prosopopée...

 

Personne déplacée

Rappelons qu'étymologiquement, un barbare est une personne qui ne parle pas notre langue, vue comme supérieure. L'auteur met en scène un éditeur qui est un barbare... paradoxe! On peut le comprendre si l'on considère que Dragomir est une "personne déplacée" (pour reprendre le titre d'un ouvrage coécrit par Vladimir Dimitrijevic et Jean-Louis Kuffer), contrainte de s'approprier les langues et les moeurs des lieux où il a vécu: Belgrade, Trieste, la Suisse alémanique, puis la Suisse romande. En plaçant ce mot dans la bouche même de Roman Dragomir, l'auteur souligne ce que ce mot peut inclure d'acceptation de l'autre, voire d'autodérision.

 

"Personne déplacée"... ou exilée. Le thème de l'exil est omniprésent dans "L'Ami barbare". Au-delà des aspects géographiques et linguistiques, il y a la question religieuse, le personnage de Roman Dragomir étant un orthodoxe installé en terres athées, catholiques ou protestantes. Reste que ce personnage se sent partout chez lui, apparemment - et sait s'installer, disposant des icônes orthodoxes un peu partout autour de lui, dans sa légendaire fourgonnette ou dans les chambres d'hôtel où il est amené à loger.

 

Le succès, dans les livres et au football

Un éditeur qui a été champion de football? Voilà quelque chose d'atypique. Le football traverse pourtant "L'Ami barbare" comme un thème récurrent. Il est mis en avant de fort belle façon dans les pages où s'exprime Georges Halter. Est-ce l'écrivain Georges Haldas? Peu importe. Le lecteur goûtera surtout l'évocation magnifique de l'épisode du "Miracle de Berne", qui vit, en 1954 au Wankdorf, la victoire de l'Allemagne sur la Hongrie, supposée invicible, en finale de la Coupe du Monde de football.

 

Ces pages font écho aux évocations fortes du FC Granges (Soleure), club provincial s'il en est, qui fut cependant champion suisse en 1959... grâce à quelques immigrés en situation moyennement régulière. Lui-même amateur de football (on se souvient de "La Vie mécène", où le ballon rond roule aussi), l'auteur revisite avec gourmandise, sur le ton de l'épopée, les coulisses de quelques matches et saisons remarquables.

 

Tout cela renvoie, enfin, à une certaine philosophie du football. En lisant "L'Ami barbare", on retrouve des échos de la contribution de Vladimir Dimitrijevic au livre "Football", collectif publié par Faim de Siècle en 1998.

 

Les astuces d'un roman à clés

"Roman", éditeur de romans (entre autres, l'auteur s'amuse de l'homonymie), passeur comme un footballeur fait des passes... l'allusion est idéale. J'ai suggéré que "L'Ami barbare" est un roman à clés. Plus ou moins transparentes, celles-ci ont plusieurs profils. Chacun les reconnaîtra, et reconstruira ainsi l'univers du livre romand et européen.

 

Parmi les plus évidentes, citons naturellement un certain Bertil Romand, masque derrière lequel on reconnaît Bertil Galland. Le nom de Kuffer (Jean-Louis de son prénom, non cité) apparaît quelque part, pas même travesti.

 

Certains masques sont plus opaques, à l'instar d'Eva Porée, la critique littéraire qui snobe la maison d'édition - elle même renommée "La Maison", en écho à "Nash Dom" (notre maison), le nom qu'a pris "L'Âge d'homme" en serbe. Parfois, ce sont des silhouettes: il suffit à l'auteur de quelques traits physiques ou caractéristiques pour faire apparaître les figures de Jean d'Ormesson, de Noël Godin dit "L'Entarteur" (p. 271, parmi de nombreux autres, fort improbables éléments d'une vraie "éditorrhée") ou de quelques autres.

 

Mention spéciale, enfin, à l'utilisation des prénoms. Deux footballeurs se prénomment Valon et Xherdan. Certes, ce ne sont pas les vedettes de la sélection nationale suisse de football présente au Brésil l'été dernier, puisque le contexte n'est pas le même. Mais comment ne pas penser à Behrami et Shaqiri? Football, quand tu nous tiens...

 

Dans le même esprit, deux personnages sont nommés Slobodan et Marko - allusion fine aux frères Despot, deux collaborateurs des éditions L'Age d'Homme. Slobodan a essaimé: il a fondé sa maison, Xenia, et publié un roman intitulé "Le Miel". Tiens, le miel... encore un élément récurrent de "L'Ami barbare"! Miel, abeilles, camionnettes, et les ânes, aussi, surtout leur dos...: présents dès le début du roman, ce seront les ingrédients d'un cocktail tragique et mortel.

 

Le mauvais rôle

Sixième et avant-dernier personnage à se pencher sur le cercueil du défunt, Pierre Michel serait-il, dès lors, le double romanesque de Jean-Michel Olivier? Le lecteur non averti pourrait se dire que l'auteur se met en scène, dans un acte de narcissisme. Mais celui-ci a l'adresse de se donner le mauvais rôle, celui qui est chargé, après un récit épique et enthousiasmant, d'accrocher les bémols et de relever les zones d'ombres sans lesquelles un portrait ne serait pas honnête.

 

Ainsi reconnaît-on quelques éléments qu'on a dits sur le fondateur de L'Age d'Homme: ses positions tranchées sur les conflits en Yougoslavie (ces pages font écho à d'autres, trouvées dans "L'Ambassade du papillon" de Jean-Louis Kuffer), ou sa propension à publier trop (plus de 4000 titres, traductions ou ouvrages en français) et parfois mal - quitte à négliger la diffusion et la promotion (il refuse de jouer le jeu des prix parisiens - et quand il le fait, cela donne "L'Amour nègre", prix Interallié... savoureux passage!), voire à omettre de payer les droits d'auteur de ses poulains.

 

En se colletant ce mauvais rôle, l'écrivain suggère, en écho à Ben Vautier, que "L'art est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu'un le fasse"...

 

Voyage à travers le siècle

Non content de quadriller l'Europe, "L'Ami barbare" est le portrait d'un siècle, le vingtième, de son histoire et de ses excès. Il montre ce que l'époque peut avoir de fascinant, de complexe et de cruel. Il y aurait encore à dire sur les femmes qui traversent ce roman flamboyant, sommelières, hétaïres, collaboratrices ou compagnes de vie: "Il y a toujours une femme derrière un livre", dit Roman Dragomir. L'auteur ne manque pas de rendre hommage à certaines bonnes fées, souvent discrètes.

 

Au final, le lecteur aura découvert un univers considérable, celui d'un ogre éditorial sans qui l'édition francophone et romande ne serait pas tout à fait ce qu'elle est, celui aussi d'un barbare qui parle toutes les langues, y compris celle de la passion. Univers dérisoire aussi: il est permis de voir, dans le décès de Roman Dragomir alias Vladimir Dimitrijevic, la fin d'une époque. Du coup, comment ne pas lire, dans "La nuit va bientôt venir", dernière phrase prêtée au personnage de Pierre Michel, un écho à "Le vent du soir se lève" - dernière phrase de la trilogie "Le vent du soir" de Jean d'Ormesson?

 

Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare, Paris/Lausanne, De Fallois/L'Age d'Homme, 2014.

 

Ouvrages cités:

Vladimir Dimitrijevic, Personne déplacée, entretiens avec Jean-Louis Kuffer, Lausanne, L'Age d'Homme, 1986.

Jean d'Ormesson, Le bonheur à San Miniato, Paris, JC Lattès, 1987.

Collectif, Football, Fribourg, Faim de Siècle, 1998.

Jean-Louis Kuffer, L'Ambassade du papillon, Orbe, Bernard Campiche, 2000.

Jean-Michel Olivier, La vie mécène, Lausanne, L'Age d'Homme, 2007.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

 

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3 octobre 2014 5 03 /10 /octobre /2014 19:33

hebergement d'imageLu par Francis Richard,

Défi Premier roman.

Le site de l'éditeur, Olivier Morattel, et celui de l'auteur.

 

"Le corps déchiré", c'est celui de Rose, en tout cas dans un premier temps. Dans son premier roman, la journaliste et traductrice Fabienne Bogádi décrit la trajectoire d'une femme qui, choquée par ses parents (un père qui s'en va, une mère insupportable), cherche à tracer sa route: "Disparaître pour renaître", suggère Doris Jakubec, auteure de la postface? Sans doute. Et surtout, se réinventer sans cesse, au long d'un roman où la vie des sens que l'on piège a toute son importance. Ce que l'écriture, profondément et superbement poétique, souligne.

 

Une poésie de tous les instants

La poésie frappe d'emblée le lecteur. Au fil de l'ouvrage, elle se dévoile à coups d'images qui font sens, mais aussi, dans certains moments forts, par la vision d'objets étranges, insectes grouillants, etc.

 

L'onomastique concourt à la création d'images: les personnages sont souvent nommés par des noms d'animaux qui offrent au lecteur une image toute faite de ce à quoi ils pourraient ressembler. Quelques-uns sont désignés autrement, soit par un nom de pur esprit ("L'Ange"), soit par un vrai nom (Rose, Gabriel) - ce qui fait ressortir leur importance et les place à part. Les pseudonymes utilisés sur Internet, enfin, constituent un réseau onomastique suggestif à part.

 

La poésie se prolonge pour Rose grâce à l'utilisation d'une forme d'épithète homérique: souvent, le prénom du personnage principal est assorti d'un adjectif qui indique son état d'esprit du moment. La récurrence du procédé crée un rythme, une musique, un rituel que le lecteur attend au fil des pages.

 

Propreté et souillure

La vie que Rose mène avec sa mère dans un immeuble sans âme permet à l'auteur de préparer le terrain, mais c'est par un viol collectif, dont Rose est la victime, que tout commence. Il y a, dans les pages qui mettent en scène l'approche du futur violeur, un sens aigu de l'observation et une attention de tous les instants.

 

Cet acte originel va déterminer la suite - et dicter une certaine vision de l'homme, vu de façon presque caricaturale (certains traits rappellent les mecs des "Tribulations de Tiffany Trott" d'Isabel Wolff) comme un prédateur goujat et sans scrupule, voire comme un simple objet. Le personnage de Rose n'a rien de facile, et l'auteur lui donne une épaisseur indéniable à laquelle on croit. Du viol collectif, naît l'obsession de l'ordre et celle de la propreté, qui donne lieu à un rituel de la douche, qui, régulièrement rappelé, rythme le récit - l'image de l'effacement de la souillure du viol originel est transparente. L'aspiration à la propreté s'exprime aussi dans la profession qu'embrasse Rose (comptable, un métier de bureau bien carré) et même dans sa recherche de partenaires masculins en ligne - comme si le jeu de la séduction en ligne était moins salissant que l'approche non virtuelle.

 

Cette obsession fait face, tel un grand écart (ou l'image d'une déchirure...), à certains penchants peu propres de Rose, à commencer par le goût de la peinture, art plutôt salissant, qui amène le thème des couleurs dans "Le corps déchiré", dès les premières pages. On peut y voir une volonté d'aller vers autre chose, d'exprimer du bout du pinceau ce que Rose ne peut dire autrement. L'auteur ne manque pas de suggérer, d'ailleurs, l'aspect thérapeutique des peintures de Rose. Enfin, certaines rencontres masculines, marquées par une dynamique de domination, finissent dans des actes où il ne faut pas craindre de mettre les doigts dans le sang. Quitte, et ce n'est pas le moindre signe de la complexité de Rose, à le faire proprement...

 

Présence de l'actualité

Récit intemporel, "Le corps déchiré" fait quelques clins d'oeil à notre époque. On y lit sans peine une critique des rencontres en ligne, où se côtoient des gens bizarres: chacune des rencontres décrites entre Rose et un mec sera la confrontation entre deux étrangetés - Rose étant pilotée, à chaque fois, par son côté obscur, surnommé "L'Ombre". On sourira par ailleurs, un peu jaune peut-être, aux réactions des galeristes auxquels Rose propose es peintures: la suffisance de ces commerçants est bien caricaturée, et la description du milieu des arts fait intervenir des oeuvres réelles, tel ce cheval mort suspendu par des lanières.

 

On l'a compris, "Le corps déchiré" est un roman riche et sombre ("gothique", dit la quatrième de couverture), qui parle aux sens et ose un érotisme cruel et violent, tout en confrontation entre des êtres forts. Avec ce texte puissant et profond, qui alterne la caricature vigoureuse et la poésie fine, porté par un très beau personnage principal, Fabienne Bogádi entre en littérature de manière remarquable.

 

Fabienne Bogádi, Le corps déchiré, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel Editeur, 2014. Postface de Doris Jakubec.

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