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21 septembre 2015 1 21 /09 /septembre /2015 21:11

Seran JauneLu par Francis Richard, Stella Noverraz,

Les sites de l'auteur et de l'éditeur.

Défi Rentrée littéraire.

 

Sortir un livre à la rentrée littéraire, c'est bien. En sortir deux, c'est mieux? C'est en tout cas le tour de force qu'a réalisé Abigail Seran, en faisant paraître simultanément un recueil intitulé "Chroniques d'une maman ordinaire" et son deuxième roman "Une maison jaune", dont il sera question ici.

 

Tout se passe sur trois quarts du vingtième siècle, l'ouvrage utilisant une maison comme décor et comme prétexte pour raconter les destinées de ses habitants. Des habitants dont le statut social évolue au fil des ans: le lecteur découvre la voix de trois jeunes femmes, la première issue de la bourgeoisie ambitieuse des années folles, la deuxième provenant de la diaspora italienne du milieu du vingtième siècle, la troisième native d'une mère familière des squats des années 1990. Déchéance? L'auteure a su montrer que les palais d'hier sont parfois les taudis d'aujourd'hui, promis à la déconstruction, sans égards pour celles et ceux qui ont vécu là, y laissant un peu de leur âme. Et plus largement, la romancière esquisse, en arrière-plan, l'évolution du quartier où se trouve cette fameuse maison.

 

L'histoire rapproche, peu ou prou, les trois femmes qui prennent la parole dans ce roman, à trois générations d'intervalles. Mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui constitue véritablement leur point commun, c'est que l'auteure les saisit au moment crucial du passage de l'enfance à... quelque chose d'autre, qu'on pourrait nommer "l'état de femme". A chaque génération, en effet, sa manière de vivre ce passage et ses découvertes.

 

De la première femme, Léonie, l'auteure dessine le portrait d'une personne qui se fait ballotter par les circonstances (son mariage est l'exemple de la bonne grosse manip'!) et laisse l'impression de quelqu'un d'assez passif, et de finalement peu coloré: quelque chose entre le Frédéric Moreau et l'Emma Bovary de Gustave Flaubert, jouets de leur temps, chacun à sa manière. La figure de Pia s'avère plus complexe, et partant plus savoureuse: déracinée pour des réalités économiques, elle recherche ses marques dans son nouveau pays... et vit une sexualité qui n'est pas celle de tout le monde. De manière ponctuelle, l'auteure sait exploiter ce ressort pour ajouter du piquant au récit... et suggérer le poids des conventions sociales et familiales. Quant à Charlotte, la cadette des personnages principaux, elle évolue dans un monde proche du nôtre, libre mais non sans contraintes: à elle de trouver sa voie entre une mère divorcée et les malentendus des premières amourettes.

 

L'auteure réserve un rôle de choix à Charlotte, celui de recréer la mémoire de la maison dite "jaune". Le lecteur se retrouve ainsi face à une mini-enquête sur l'histoire du territoire. Un territoire difficile à localiser: est-il en Suisse, en France? Peu importe, en fait: l'essentiel, ici, est la richesse d'un regard rétrospectif sur un lieu donné.

 

Trois personnes, trois voix? Tel sera le bémol à accrocher à cet ouvrage, qui aurait gagné en contraste, donc en couleurs, à donner des voix plus différenciées, plus tranchées à des personnages que la société et les décennies éloignent. Cela, quitte à sacrifier à l'unité de ton! En particulier, le verbe de Charlotte paraît souvent bien sage, même si quelques relâchements langagiers transparaissent.

 

Enfin, le contexte de la grande histoire est lointain dans "Une maison jaune", et celle-ci a peu prise sur les lieux décrits. L'auteure saisit d'ailleurs ses personnages dans des périodes historiques relativement calmes, hors des temps de conflits en Europe occidentale. Ajouté à la sagesse du style, il en résulte, pour le lecteur, l'impression de découvrir en gros plan la micro-histoire de personnages et de lieux préservés, à certains égards, du temps qui passe. Sauf lorsqu'il est temps de déconstruire la fameuse maison... et qu'il est temps de lui donner une couleur qu'elle aurait toujours dû avoir.

 

Abigail Seran, Une maison jaune, Lausanne, Plaisir de lire, 2015.

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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 14:31

Urech Valets"Les Valets de nuit" a valu à Marie-Jeanne Urech le Prix Rambert 2013. Récompense méritée! Présent à sa remise organisée à Lausanne par la section locale de la société d'étudiants de Zofingue, j'avoue avoir été intimidé par la présentation érudite qui a été faite de ce roman. Il m'a fallu du temps pour oser enfin m'y plonger... et retrouver enfin, avec bonheur, les mondes nocturnes et oniriques chers à la romancière et cinéaste vaudoise. C'est que chacun de ses romans est un univers en soi, si bref qu'il soit.

 

Le lecteur des "Valets de nuit" sera séduit par un univers proche du sien. Proche, mais pas égal: l'auteure a le chic pour y introduire un décalage qui suffit à le rendre rêvé, plus séduisant que la réalité dans laquelle nous vivons. Ainsi, dans "Les Valets de nuit", le manteau de neige qui recouvre la ville où se tient l'action (et qui pourrait être Cleveland) lui donne-t-il une allure faussement rassurante.

 

Les apparences sont trompeuses, en effet. Baigné d'atmosphères nocturnes, "Les Valets de nuit" se construit sur des rapports de force. Il y a d'un côté des nantis sans visage dont le palais est un building éclairé artificiellement, et de l'autre des gens ordinaires, pris à la gorge, contraints de travailler 24 heures sur 24 pour faire face à des échéances financières de plus en plus problématiques. Le lecteur est en droit de penser à l'actualité: "Les Valets de nuit" a paru dans le sillage des crises qui se sont succédé depuis 2008, subprimes, crédit, etc.

 

Les personnages du roman sont attachants, quels qu'ils soient. Figure emblématique de ces "valets de nuit" qui finissent par vous réclamer les clés de votre logement, le commissionnaire devenu huissier puis commissaire-priseur constitue une belle construction littéraire. Sa bosse est constituée des centaines de documents que les débiteurs sont obligés de signer pour obtenir une paix pour le moins provisoire. Cette bosse augmente, jusqu'à ce que le bonhomme ne puisse plus la supporter. On peut voir là l'image d'une responsabilité qui devient trop lourde, inhumaine: celle d'annoncer sans relâche et sans merci les mauvaises nouvelles, de mettre les gens à la rue, etc.

 

Le lecteur relève aussi les figures familières de Zibeline et Yapaklou, les enfants. Leur rôle dans le récit est significatif, suggérant que les enfants sont la promesse d'un monde meilleur, ou en tout cas pas pire: ce sont eux qui parviennent à trouver une cachette pour leurs propres affaires, éventuellement ouverte à leur famille, dans le cadre d'un distributeur de frites. Jolie trouvaille que ce distributeur, d'apparence minuscule mais immense à l'intérieur, et tenu par un géant débonnaire et plutôt souple. A contrario, les enfants reproduisent à petite échelle ce que font les adultes, pour le plus difficile et le plus beau: la musique du violon de Zibeline fait écho au chant de Philanthropie, la cantatrice obèse et obsédante qui occupe le sofa du salon. Tout cela pour obtenir un sou, peut-être: c'est le début de l'asservissement par le travail.

 

La justice saura-t-elle naître dans le monde créé dans "Les Valets de nuit", caractérisé par la désindustrialisation, les inégalités et les rapports de force? Les Eglises sauront-elles manoeuvrer dans ce sens? S'il présente un monde impossible, onirique et un peu fou, le roman de Marie-Jeanne Urech pose des questions sur le monde tel qu'il va, en recourant volontiers au décalage, à la caricature fine ou vigoureuse. Volontiers visuel, riche en couleurs, "Les Valets de nuit" sait à la fois séduire et déranger.

 

Il était temps de lire "Les Valets de nuit", d'ailleurs. Dans le cadre de la rentrée littéraire suisse romande, Marie-Jeanne Urech publie ces jours-ci son prochain roman, "L'ordonnance respectueuse du vide", toujours aux éditions de L'Aire.

 

Marie-Jeanne Urech, Les Valets de nuit, Vevey, L'Aire, 2013. Préface de Pierre-Yves Lador.

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31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 23:15

Ansermoz AuroreDéfi Un mot, des titres.

Le site de l'auteur.

 

Une lecture rapide, agréable et moins légère qu'il n'y paraît, en dépit de sa brièveté. Voilà en quelques mots ce que l'on retient de "Aurore après l'amour", court et beau roman de l'écrivain suisse Jean-Pascal Ansermoz.

 

"Aurore après l'amour" met donc en scène un homme, Philippe, qui perd la voix alors qu'il observe des oiseaux. Cela, après qu'Aurore la quitté. Les pas de Philippe vont cependant la ramener vers elle, et lui permettre d'en savoir plus sur ce qu'elle a vécu depuis son départ. Jusqu'en Bretagne et au bout du monde (le Finistère), le déplacement de Philippe va s'apparenter à une quête constituée de rencontres: marginaux, figures particulières, chacune des personnes avec lesquelles Philippe entre en contact a quelque chose à lui dire, une pensée énigmatique.

 

Perdre la voix, qu'est-ce? On peut voir dans cet élément clé l'image de l'homme incomplet s'il n'est pas avec une compagne. On peut aussi y lire l'idée d'une nouvelle disponibilité: puisque Philippe ne peut guère parler, si ce n'est par le truchement malcommode de l'écrit, il va se mettre à l'écoute de personnes auxquelles il n'aurait jamais prêté attention autrement.

 

Et puis il y a le prologue, énigmatique et poétique, écrit dans un ton radicalement différent de la narration proprement dite de la destinée de Philippe. De quoi bloquer, de quoi intriguer? On suit volontiers l'auteur dans ce premier morceau aux airs un peu obscurs. La substance de celui-ci reviendra à la fin du roman, et celle-ci, éclairée par les pages lues, deviendra évidente.

 

On aurait certes pu s'attendre à ce que le chemin soit plus tortueux pour Philippe, à ce que certaines pages soient plus développées, plus creusées, et aient un peu moins l'air d'une belle esquisse. Mais le lecteur est toujours invité à repenser aux étapes de la quête de Philippe et, peut-être, à rechercher les résonances qu'elles peuvent susciter en lui et à leur donner toute leur place, à partir d'un texte fort dépouillé.

 

Jean-Pascal Ansermoz, Aurore après l'amour, Paris, Le Chat qui lit/Books on Demand, 2006/2012.

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26 août 2015 3 26 /08 /août /2015 21:00

Horn RougeLu par Francis Richard,

Défis rentrée littéraire 2015 et Thrillers et polars.

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi! Et le site de l'auteur.

 

Tout commence dans le monde reclus d'un hôpital psychiatrique situé vers Lausanne. Des personnes détenues à la suite de condamnations pénales y marinent. Quelques collaborateurs leur administrent leurs pastilles et lisent le journal, lucarne ouverte sur l'actualité. C'est pourtant dans le monde clos de l'hôpital, protégé a priori, que l'actualité va soudain déferler, suivie de la police. Neuf ans après "La Piqûre", premier roman remarqué, Marie-Christine Horn (qui signait alors Marie-Christine Buffat) confie une nouvelle mission à Charles Rouzier, son policier. Et force est de constater que "Tout ce qui est rouge" est un roman qui sonne vrai et ne prend pas de détours pour toucher à l'essentiel.

 

Certes longs, les deux premiers chapitres sont pour l'auteur le moment de planter le décor, patiemment et avec minutie. Le lecteur comprend comment fonctionne un lieu d'incarcération psychiatrique, mais découvre aussi ses contraintes et servitudes, y compris en matière de ressources humaines: les gens sont là, motivés, mais derrière, il y a une part de bricolage, budgets et contraintes organisationnelles obligent. Le lecteur peut avoir l'impression, par moments, qu'on se perd dans des détails; mais ceux-ci seront utiles plus tard. Et il faut relever qu'on ne s'ennuie pas. Cela, d'autant moins qu'on a envie de voir apparaître le fameux Charles Rouzier...

 

... c'est qu'à l'instar d'un Molière qui ne fait entrer en scène son très attendu Tartufe qu'à l'acte 3 de la pièce éponyme, l'auteure sait faire attendre les lecteurs qui connaissent le bonhomme - cet homme vieillissant, friand de barres de céréales et admirateur de sa secrétaire. Et dès lors qu'il est là (au chapitre 3, tiens!), l'enquête policière proprement dite commence... et le rythme de "Tout ce qui est rouge" s'accélère. Si les habitués de Marie-Christine Buffat retrouvent avec bonheur la figure de Charles Rouzier, les autres suivront avec tout autant de plaisir le personnage de Nicolas, jeune homme attachant au coeur d'artichaut, devenu chef un peu trop vite, et que tout accable: un suspect trop idéal pour qu'on le croie vraiment coupable... mais enfin, rien n'est exclu!

 

L'auteure choisit d'explorer le monde de l'art brut, ce qui confère à "Tout ce qui est rouge" son indéniable originalité. Le lecteur intéressé retrouvera au fil des pages certains artistes connus du genre; il sera invité à revisiter le Musée de l'art brut de Lausanne... et à voir quelques cadavres qui ressemblent aux oeuvres qui y sont exposées. C'est que l'écrivaine fribourgeoise construit un profil de coupable pour le moins singulier!

 

Il y a enfin, à chaque phrase, à chaque chapitre, une volonté d'aller rapidement au fond des choses, et à le faire sentir au lecteur. Cela passe par un style extrêmement direct, qui évite cependant l'écueil du voyeurisme ou de la vulgarité gratuite, et par des descriptions sans fard de ce qui se passe - quitte à bousculer, à choquer. D'une manière générale, du reste, l'auteure adopte une voix naturelle, cash et sans détour, qui s'avère accrocheuse: il est permis ici de dire "franc-parler".

 

On pourra certes reprocher à l'éditeur d'avoir laissé passer des coquilles et impropriétés, mais c'est secondaire pour qui - et ça ne manquera pas - se laisse prendre par l'histoire. En définitive, et c'est cela qui compte, "Tout ce qui est rouge" est un roman puissant, troublant comme une toile peinte au sang menstruel, solide et captivant comme tout polar classique, haletant, où le lecteur tient à tout prix à deviner qui est le coupable - et aime se faire balader d'un suspect à l'autre au fil des pistes plus ou moins fausses avant qu'on ne lui révèle enfin la vraie.

 

Marie-Christine Horn, Tout ce qui est rouge, Lausanne, L'Age d'Homme, 2015.

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 21:32

Vallotton JournalLu par Amandine Glévarec, Francis Richard.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur (merci pour l'envoi!).

 

"J'ai laissé quelque chose à Vienne, quelque chose de précieux qui m'avait été offert à Berlin." Un incipit qui est tout un programme, celui des pages qui composent le "Journal de la haine et autres douleurs". Un programme, pour ne pas dire un leitmotiv, puisque le huitième livre de Frédéric Vallotton partage avec son lectorat une blessure sentimentale et quelques fureurs et humeurs qui, rapidement, évoquent par moments le poète latin Horace: "Odi vulgum pecus et arceo". Ce "Journal" est suivi de "Musique dans la Karl Johan Strasse".

 

Misanthropie, misogynie? Ou simple dégoût des foules? Dans ce livre aux apparences de journal extime rédigé en 2008, l'auteur relève ce que la fréquentation de ses semblables, dans certaines circonstances, peut avoir d'odieux pour lui. Celui qui se définit comme un "auteur germanique de langue française" se sent certes à l'aise dans les villes de Berlin ou de Vienne, mais ne l'est guère du côté de Lausanne et de l'Arc lémanique.

 

S'il se livre à coeur ouvert, avec une cordiale sincérité, l'auteur ne manque pas de céder à une esthétique du leitmotiv à la Richard Wagner, pour mettre des mots, des éléments de phrase récurrents, sur la haine - et tourner autour d'elle comme l'on tourne à l'occasion d'une valse viennoise, d'une manière structurée, pour ainsi dire géométrique. Les références littéraires sont présentes aussi; et si Mauriac affleure, c'est surtout les auteurs germaniques, Thomas Mann en tête, qui occupent le terrain. On pourrait enfin rapprocher le souci d'esthétique littéraire de l'auteur d'un souci à maintes reprises évoqué de maintien du corps à travers les ans, assuré à coups de séances de fitness.

 

"Musique dans la Karl Johan Strasse" occupe la deuxième partie du livre. Débarrassé de ce système de leitmotiv, ce second journal, rédigé en 2014, apparaît plus souple et organique. Le titre fait référence à une oeuvre d'Edvard Munch, et s'avère programmatique: les jalons de cette séquence sont des expositions d'art visitées çà et là. Prolongeant les thèmes abordés dans le "Journal de la haine et autres douleurs", le diariste, en vagabond improbable ("Wanderer"), y explore différentes facettes de son identité, telle l'homosexualité, les sentiments perdus et retrouvés (figure de Cy.), mais aussi le mal de vivre, tiraillé entre des lieux chéris mais lointains. Et aussi le fait de n'être plus jeune, sans être franchement vieux: juste entre deux âges.

 

Les pages du huitième livre de Frédéric Vallotton mettent à nu une personnalité tourmentée, digne dans sa haine. Elle apparaît avec une franchise et une sincérité que le souci esthétique n'altère pas et qui, du coup, saura interpeller le lecteur, le faire sortir de sa zone de confort en l'interpellant, et ne saurait donc le laisser indifférent.

 

Frédéric Vallotton, Journal de la haine et autres douleurs, Lausanne/La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel Editeur, 2015.

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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 21:00

Dubath photo Dubath Geoles_zps4tzymvrv.jpgLu par Francis Richard.

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi!

 

L'écrivain suisse romand Jean-Yves Dubath semble être un habitué des thèmes littéraires très exclusifs. L'an passé, il a offert à un public cinéphile "La Causerie Fassbinder", un roman hermétique en forme de dialogue entre fanatiques du réalisateur d'"Effi Briest" et de "Lili Marleen". Paru chez Giuseppe Merrone, son dernier opus, "Des geôles", s'avère tout aussi exigeant envers son lectorat.

 

Quelques personnages dominent ce roman qui évoque l'univers carcéral, mais aussi le monde de la psychiatrie: il y a le médecin, Aeschlimann, le condamné, Wasser, et aussi Brigitte, infirmière, dont les hanches larges sont la source de plus d'un fantasme. Tout cela paraît fort grave; l'auteur a soin de placer dans sa narration la figure de Mlle Juliette, une perruche callopsite. Une manière de donner des ailes au récit!

 

L'auteur n'épargne rien à son lectorat, en effet. Scindée en trois chapitres (sur 128 pages!), "Des geôles" s'avère souvent lourd et étouffant comme une cellule de prison. L'aspect formel y contribue: l'auteur n'use guère du dialogue, et affectionne les phrases, voire les paragraphes longs. Avant même leur lecture, rien qu'à les regarder, les pages paraissent denses. L'écriture, quant à elle, va chercher loin ce qu'elle peut apporter au thème et à la problématique abordée, quitte à se perdre: on peut bien se demander ce que la figure d'Albéric Magnard, fort beau compositeur français au demeurant, vient faire dans un asile des Grisons.

 

Asile, prison? L'auteur pose pertinemment une question qui va traverser tout son roman, celle de la frontière entre criminalité et folie. Chacun, après tout, pourrait y être confronté, ne serait-ce que pour se défendre après un moment d'égarement qui a mal tourné. Alors certes, le condamné Wasser se met à rêver dès qu'on lui accorde une permission; mais c'est bien le médecin, supposément au-dessus de tout soupçon, qui va se retrouver coffré pour tentative de meurtre. Qui est le plus coupable? L'auteur ne répond pas.

 

Exigeante et très sérieuse en général, l'écriture laisse une petite place au rêve, et réserve au lecteur des univers flous et oniriques où émergent des constantes. On pense au monde des chorales, en particulier, ou à celui de la lutte suisse. Ces éléments composent un contrepoint à une action minimale et ancrent le récit dans une certaine Suisse où circulent les cars postaux. Et jusqu'au fantasme, l'auteur réussit à se glisser dans la peau de ses personnages principaux afin de leur donner toute leur épaisseur d'êtres humains. Quitte à se demander qui, du prisonnier, de la collaboratrice ou du médecin externe - sans parler de celui que la justice humaine a déclaré coupable - est vraiment le plus libre.

 

Jean-Yves Dubath, Des geôles, Lausanne, BSN Press, 2015.

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26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 20:23

Lador ChevauxLu par Francis Richard.

Le site de l'éditeur.

 

Qu'il est mystérieux et curieux, l'univers mythologique installé par Pierre Yves Lador pour son dernier recueil de nouvelles, "Les Chevaux sauveurs"! Dix nouvelles sont réunies ici, reliés par l'action de chevaux condamnés, pour leur rédemption, à sauver un millier d'humains. Un mythe, dix légendes...

 

Ce n'est pas un ouvrage répétitif, comme on pourrait le craindre. Certes, les chevaux sauveurs jouent leur rôle dans chaque récit. Mais c'est peu de chose: l'auteur montre vite que l'essentiel est ailleurs. Le lecteur va donc se retrouver face à dix textes d'une grande inventivité narrative, qui jouent avec le très ordinaire, le terre-à-terre (un alpiniste a perdu sa banane, dans "La sacoche perdue") ou flirtent avec la philosophie et ses éthers - le banal allant du reste souvent de pair avec l'exceptionnel. Superbe est par exemple l'évocation de Lausanne, archétype du vide, dans "Lausanne ville évidante".

 

Cela ne serait rien encore si l'auteur n'était d'une inventivité verbale hors pair, qui fait de lui une voix bien identifiée, unique, dans le milieu des lettres romandes. "Les Chevaux sauveurs" se caractérise par une opulence verbale rare. Il y a d'abord la richesse du vocabulaire. Celle-ci est encore démultipliée par le jeu des échos et sonorités qui naît naturellement entre les mots, et que l'auteur prend un malin plaisir à renforcer, quitte à surprendre, à intriguer. Et tant qu'à faire, il va jusqu'à utiliser le lexique du terroir: les helvétismes, voire les vaudoisismes, sont présents et s'intègrent sans complexe dans le riche tissu du langage de l'auteur.

 

Les tours typiquement romands ont du reste tout à fait leur place dans un récit qui assume son ancrage local. Les mystérieux chevaux viennent du Pays d'Enhaut et plus d'un lieu romand, voire vaudois, est évoqué - comme si l'activité de ces chevaux sauveurs se limitait à un terroir, malgré la possibilité offerte d'aller plus loin (les trous dans la roche, qui débouchent sur quelques contrées lointaines: "L'Aéroport inutile" se joue à Ifriqiya, "J'ai épousé une spirochète" évoque l'îlot polynésien de Tikopia). Oscillant entre l'ici et l'ailleurs,, l'auteur n'hésite pas à évoquer les Alpes, avec ce qu'elles peuvent receler d'inquiétant ("Vêle de nuit bénévole", où tout se noue dans une télécabine en panne).

 

Signant avec "Les Chevaux sauveurs" un recueil dont chaque texte a des allures de conte moderne, Pierre Yves Lador ne renie nullement sa fringale de jouer avec les mots afin d'en épuiser le sens, le suc et les sonorités. On reconnaît sa plume dans certaines phrases longues, aux longues énumérations. Une fois de plus, l'écrivain vaudois cherche à embrasser l'univers en une poignée de mots. L'auteur ne recherche pas les voix de ses personnages (sont-ils l'auteur, d'ailleurs?), et les dialogues sont presque absents de ce livre, mais qu'importe! Cela donne une écriture dense, juteuse, qu'on prend le temps de savourer avec bonheur et de sucer jusqu'à en goûter la quintessence.

 

Pierre Yves Lador, Les Chevaux sauveurs, Vevey, Hélice Hélas, 2015. Illustrations d'Adrien Chevalley, postface d'Alexandre Grandjean.

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 19:16

Cordonier BleuLa recherche de l'or bleu, quasi alchimique, est-elle soluble dans les relations d'un homme avec ses semblables? Et réciproquement? Jusqu'où la confiance doit-elle aller? L'écrivain valaisan signe avec "Le bleu de l'or" un roman solide et passionnant, lancé sur un ton sensuel et porté, sur la distance, par un certain suspens et une analyse fine et approfondie des âmes et de la psychologie.

 

Le ton est donné dès le premier paragraphe: la vie des sens, lieu d'extases, constitue une constante de "Le bleu de l'or". Tout commence avec les premiers émois du narrateur, adolescent, face à une page de calendrier. Pour bien ferrer son lecteur, l'auteur, astucieux, monte cette scène initiale de manière à ce que le lecteur ne comprenne que progressivement de quoi il retourne. A cela vient s'ajouter un parfum de culpabilité et de secret... De ce point de départ, l'auteur va dériver vers les érotismes classiques et ceux qui le sont moins, allant jusqu'à plonger dans le monde des donjons SM et des "dominae".

 

Tout cela ne serait rien si ce n'était sous-tendu par une fine observation des âmes, réalisée avec succès par un auteur lui-même psychologue. Les dialogues sonnent vrai, les personnages interagissent de façon crédible. Le choix d'une narration à la première personne, qui donne la parole à un joaillier genevois en perte de vitesse, est en outre propice à l'introspection: Thomas, puisque c'est de lui qu'il s'agit, ne manque jamais de s'interroger sur sa vie, sur ce qui va advenir, sur la vérité enfin: ce qui lui arrive, chantage, ruine, vol, deuil, a tout l'air d'un complot. Et si Thomas, en définitive, n'était la victime que... de lui-même?

 

Cela va très loin, quitte à flirter avec certains méandres méconnus des neurosciences, en particulier la neurothéologie, qui permet à l'auteur de faire dériver son roman vers un mysticisme débridé... mais parfaitement explicable d'un point de vue scientifique, certaines extases étant par exemple liées à des formes d'épilepsie. Cela fait écho aux théories de Carl Gustav Jung, qui irriguent ce roman. Complexe? Non: l'auteur, passionné de vulgarisation scientifique, excelle à amener ces aspects sans jamais se perdre ni jargonner. Et en fin de roman, il propose quelques explications sur ses fondements théoriques.

 

Quant aux lieux, la Suisse romande est le terrain de jeu des personnages. Genève se présente comme un port d'attache. Le Valais, où réside un vigneron, fait figure de pôle des plaisirs de bouche, alors que Fribourg apparaît comme un pôle spirituel, dans la mesure où c'est là que vit le frère de Thomas, prêtre à l'âme tourmentée. Les lieux sont décrits de manière plus ou moins précise, et ne quittent jamais un léger flou artistique: certes, l'auteur sait décrire des lieux connus comme le Pérolles, fameux restaurant de Fribourg qui existe vraiment, mais le couvent Saint-Antonin, dans la même ville, paraît être une invention.

 

Nourri d'un suspens qui n'a rien à envier à celui d'un thriller, "Le bleu de l'or" est, enfin, un beau roman sur la confiance en soi, pas toujours évidente à conserver face aux épreuves. Des épreuves qui naissent des nécessaires rencontres. Lesquelles sont hostiles, lesquelles sont bienveillantes? L'auteur organise un tourbillon captivant au coeur duquel Thomas, le joaillier, devra apprendre à mieux se connaître et retrouver ses marques, entre faux semblants, jeux de masques et d'apparences menés de main de maître.

 

Daniel Cordonier, Le bleu de l'or, Lausanne, Favre, 2015.

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 20:54

Seydoux SouriezUn septuagénaire se met dialoguer avec l'adolescent qu'il était. Qui n'aurait envie d'oser cette démarche, qui crée des résonances d'un bout à l'autre de la vie? L'écrivain José Seydoux, Fribourgeois de naissance, qui a fait carrière comme rédacteur spécialiste du monde hôtelier, a fait le pas. Il a retrouvé des écrits datant de son adolescence et, du haut de sa septantaine, a choisi de leur répondre. "Souriez... on vous ressuscite!" est donc un livre atypique que l'on peut voir comme un dialogue entre deux hommes qui n'en sont qu'un seul: José Seydoux à quinze ans et José Seydoux à septante ans.

 

Des idéaux bien sages

Dès les premières pages, le lecteur est frappé par une certaine maturité, dont a fait preuve l'auteur lorsqu'il avait quinze ans. Adolescent, il est tout à fait en mesure de développer une certaine vision du monde - preuves en sont les textes rédigés dans les années 1950, que l'auteur présente sans modifications. Il lui manque certes parfois la nuance, le vécu; certains chapitres se ressentent d'une généralisation facile qui peut choquer aujourd'hui. Mais au fil des pages, le rêve, les idéaux sont toujours présents.

 

Sont-ils exceptionnels? Force est de constater que les ambitions de l'auteur restent assez conventionnelles. "Suissaudes", a-t-on envie de dire, en utilisant un néologisme inventé par d'autres: si les révoltes exprimées par le petit jeune sont légitimes, elles s'inscrivent dans le cadre sage, pour ne pas dire conformiste, d'une Suisse épargnée par deux guerres. De ce point de vue, l'auteur est le produit de son époque, une époque aux apparences ouatées: s'il est certes évoqué, Mai 68 paraît bien lointain sous la plume de l'auteur - qu'il soit ado ou grand-père.

 

Raconte encore, grand-père!

Grand-père, justement... du haut de ses quelque septante ans, l'auteur se propose de répondre directement à l'adolescent qu'il était, et c'est là que réside l'aspect le plus original de "Souriez... on vous ressuscite!". Ce retour n'est pas exempt de critiques sur le passé, en particulier sur une école à l'ancienne dont l'auteur ne dit rien de bon. Le lecteur pourra aussi ressentir un malaise face à une certaine manière, outrancière, de mettre les femmes sur un piédestal en suggérant qu'elles sont supérieures à l'homme.

 

Mais ce n'est qu'un élément d'un dialogue plus vaste qui touche de nombreux aspects de la vie. L'auteur n'hésite pas se faire moraliste ou théoricien, quitte à interpeller le lecteur, voire à lui faire crier qu'il n'est pas d'accord: est-on vraiment conditionné trop vite, aujourd'hui, à prendre un métier et une situation? N'y a-t-il pas, au contraire, des possibilités inouïes pour en changer? Et surtout, l'adolescence ne tend-elle pas à se prolonger au-delà de la vingtaine? L'auteur ouvre cette porte, en utilisant le terme d'"adulescent", mais ne l'exploite guère: pour lui, les jeunes Suisses sont décidément aiguillés trop vite.

 

Etait-il dès lors indispensable de publier cet ouvrage? Celui-ci est le fruit d'une réflexion personnelle et d'une vision du monde qui n'appartient qu'à l'auteur. Il n'est certes pas sûr que le lecteur entre dans un jeu fort personnel. Mais c'est possible: en héritier de Jean d'Ormesson, conscient des question d'orientation clientèle comme peut l'être un homme dont la carrière a été proche de l'hôtellerie, l'auteur, du haut de ses septante ans, a choisi, et c'est heureux, d'adopter un ton léger où l'optimisme domine lorsqu'il choisit de dialoguer avec l'adolescent qu'il a été - et de se replonger dans sa propre jeunesse d'auteur et d'être humain. Au fond, "Souriez... on vous ressuscite!", ce sont des souvenirs personnels, parfois proches de ceux de tout un chacun, mis en forme de manière originale et forte.

 

José Seydoux, Souriez... on vous ressuscite!, Hauterive, Attinger, 2014.

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 20:54

Zufferey FilsLu par Francis Richard, Stella.

Le blog de Kirsty Dunbar.

Le site de l'éditeur.

 

Après "La Pupille de Sutherland", "Le Fils du Highlander" est le deuxième tome de la "Trilogie du Sutherland", lancée l'an dernier par l'écrivaine suisse Rachel Zufferey. Paru dans le sillage du dernier Salon du Livre de Genève, cet ample récit permet aux fidèles de retrouver un univers familier, celui des Highlands écossais à la fin du XVIe siècle. Autour de Kirsty et Hamish, hérauts du clan Ross, la vie continue. Et l'auteure n'a rien perdu de son chic à parsemer leur existence de péripéties et de drames parfois mortels, dans une société à la violence généreuse. Comme sait l'être aussi, d'ailleurs, sa solidarité.

 

S'il est parfaitement pertinent, "Le Fils du Highlander" dessine en creux de quoi il s'agit: le récit s'ouvre en effet sur la mort violente de Seumas, fils de Kirsty, bâtard que Hamish a élevé comme son propre fils. Une absence, une mort qui enclenche toute l'intrigue, fort massive: il y aura des voyages, des duels, des trahisons, de l'action enfin! Celle-ci est portée par un rythme alerte structuré en chapitres courts où alternent le point de vue de Kirsty et un regard plus général décliné à la troisième personne du singulier. Ce titre aurait pu être au pluriel, d'ailleurs: Kirsty et Hamish ont élevé ensemble sept enfants, dont plusieurs garçons, et l'auteur suit de près les destinées de chacun d'eux, en dessinant leurs personnalités respectives et en abordant, à l'occasion, la question des conflits générationnels.

 

En effet, le lecteur retrouve dans "Le Fils du Highlander" le côté "modernité en kilt" déjà présent dans "La Pupille du Sutherland", cette manière de faire agir des personnages d'une manière très actuelle alors qu'ils ont vécu il y a plusieurs siècles. Cet artifice permet à l'auteur d'aborder des thématiques modernes telles que la violence domestique ou l'homosexualité. Ce premier thème offre quelques pages douloureuses, mais dont le caractère choquant est un peu estompé par le contexte général du roman - où les menaces de mort sont monnaie courante entre personnages, et sont volontiers suivies d'action. La question des pulsions homosexuelles n'est que suggérée, à propos d'un personnage secondaire - également concerné, d'ailleurs, par la question de la violence domestique. Gageons qu'il en sera plus amplement question dans le tome 3 de la série!

 

Si "La Pupille du Sutherland" a fait la part belle à la romance, l'auteure choisit, dans "Le Fils du Highlander", d'appuyer davantage la sensualité - et elle glisse quelques pages fort tendres dans son roman. Si l'on peut regretter l'un ou l'autre tic de langage (l'expression "mettre fin au baiser"), force est de noter que l'auteure sait flatter les sens. Reste que grâce aux personnages d'Alasdair et Meilina, le côté "romance" n'est pas oublié. Et si le récit ne bascule jamais dans le fantastique, on relève que les surnoms de "Bean Sith" et de "Brownie", donnés à deux personnages féminins (Kirsty et Neilina, à la timidité appuyée) et désignant généralement des êtres surnaturels, suggèrent que les femmes de ce roman recèlent leur part de mystère.

 

Les lecteurs de la "Trilogie du Sutherland" débarquent donc en terrain connu avec "Le Fils du Highlander". C'est ce que suggèrent ses premières pages, déjà, qui relatent une rencontre dont l'ambiance tendue de confrontation n'est pas sans rappeler la scène d'ouverture de "La Pupille de Sutherland". Puis viennent les péripéties... et le lecteur attend à présent que l'auteure, passionnée de Highlands et d'Ecosse, raconte la suite des joies et des peines du clan Ross, en espérant qu'enfin, la vie de ses membres sera apaisée.

 

Rachel Zufferey, Le Fils du Highlander, Lausanne, Plaisir de lire, 2015.

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