Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 21:20

Jaquet PlacardDéfi Premier roman.

 

On dirait que le thème des immigrés et saisonniers italiens du milieu du vingtième siècle inspire les écrivains romands ces temps-ci! Le thème est présent dans "Dans l'ombre de l'absente" d'Olivier Pitteloud. On le trouve aussi dans "Une maison jaune" d'Abigaïl Seran, et Joseph Incardona lui donne toute sa place, avec un regard intérieur travaillé, dans "Permis C".

 

"L'Enfant du placard", premier roman de l'écrivaine vaudoise Tiffany Jaquet, aborde aussi cette période particulière de l'histoire suisse, où se croisent l'intérêt d'Italiens venus travailler et chercher une vie meilleure en Suisse et un pays qui a besoin de main-d'oeuvre étrangère mais se trouve tiraillé entre intérêt bien compris et xénophobie - avec, comme passage obligé, l'initiative Schwarzenbach de 1970.

 

L'auteure de "L'Enfant du placard" choisit une approche à double point de vue, effectuant des allers et retours entre l'époque actuelle, vue à travers les yeux de Claire Dumaurier (un nom qui rappelle celui de Daphné du Maurier, sans que le lien soit évident), et les années 1965-1970, vécues par un couple de saisonniers italiens venus travailler en Suisse. Du côté de Claire Dumaurier, on comprend vite qu'il y a un souci: tout commence par un cauchemar, montrant au lecteur que quelque chose ne tourne pas rond. C'est de là que démarre une quête, celle des origines. Selon la formule consacrée, la surprise sera considérable...

 

La raison plutôt que le romanesque

La quête des origines se double d'une tentative de romance. Claire est en effet divorcée, mère de deux filles jumelles, désireuse de refaire sa vie avec un homme qui ne soit pas comme le précédent. La romancière en place deux sur son chemin, Daniel l'avocat et Martin le bibliothécaire. On regrette que Daniel, l'avocat, soit trop rapidement expédié. D'une part, il s'avère trop caricatural pour être vraiment crédible, parvenant en deux répliques à dire que la culpabilité est une chose complexe puis à traiter facilement les immigrants de coupables par principe. N'a-t-il vraiment que des défauts? Est-il possible de se contredire de la sorte?

 

Ce qui ouvre un boulevard au personnage de Martin, intéressant au demeurant, mais un peu trop pétri de qualités, et finalement bien sage. Certes, ne recherche-t-on pas tous une stabilité dans la vie, fût-elle prosaïque? L'auteure a choisi cette voie réaliste et prosaïque, plutôt que de céder à l'audace du romanesque, ce qui est cohérent avec le personnage de Claire, qui sort d'un divorce avec un Patrick plutôt artiste et immature. Cela dit, le lecteur sent trop vite venir entre quels bras Claire va gentiment finir le roman, alors qu'une valse-hésitation émue et prolongée ("entre les deux mon coeur balance") aurait apporté un surcroît de piment au récit.

 

Lecture des années James Schwarzenbach

Je l'ai dit, il n'est pas possible d'aborder la question de l'immigration italienne en Suisse sans évoquer l'initiative Schwarzenbach de 1970 et le statut des saisonniers. La romancière a l'intelligence de ne pas peindre totalement en noir ce statut, en dessinant de façon équilibrée une existence certes difficile, parfois ubuesque, mais allégée voire illuminée par certaines circonstances: des patrons qui respectent l'immigré, voire le soutiennent - on pense au personnage de Marie Gerbault, patronne d'auberge.

 

L'auteure rappelle la montée de la xénophobie en Suisse, à la fin des années 1960, en mettant par exemple en scène un douanier qui sort de son devoir de réserve pour insulter les saisonniers que la romancière met en scène. Elle dessine aussi le mode de vie des immigrés saisonniers, vivant entre eux dans des hébergements aux allures de provisoire qui dure, dans des situations qui ne favorisent pas l'intégration. Un statut délicat: qu'un enfant naisse et tout est à revoir, la question du regroupement familial n'étant pas à l'ordre du jour.

 

Certes, "L'Enfant du placard" n'évoque pas suffisamment les arguments en faveur de l'initiative Schwarzenbach, les réduisant à une xénophobie inacceptable - alors qu'ils ont rallié une très forte minorité de votants - ce qui donne à ce regard un côté manichéen un peu facile: si les effets de la xénophobie ambiante sont bien décrits, le lecteur de "L'Enfant du placard" ne sait pas ce qui l'a fait émerger.

 

A cette réserve près, la peinture des années 1960/1970 apparaît crédible, avec ses coups de traître, ses aspects insoupçonnés ("L'Enfant du placard", comme son titre l'indique, approche le destin atypique d'un enfant né de parents saisonniers) et ses soutiens inattendus.

 

Le jeu des noms

La romancière joue volontiers avec les noms, et c'est pour le lecteur un joli jeu de piste. Il lui sera par exemple facile de rapprocher Marie Gerbault et Maria, la fille du couple d'immigrants - cette quasi-homonymie crée une parenté de fait entre ces deux personnages. Du coup, le fait même qu'un personnage s'appelle Mario suggère qu'il sera utile à l'intrigue. Cette parenté entre prénoms fait écho à celle installée entre Claire, nouveau prénom de Maria (par une péripétie que je ne dévoilerai pas ici), et sa version française, Soeur Clara: ce personnage joue aussi son rôle dans le récit...

 

On trouve un autre parallélisme dans les noms de lieux. Ainsi, Armadio, lieu d'origine des parents de Maria, semble un village italien imaginaire près de Pérouse; ce nom, signifiant "Armoire" en italien, rappelle forcément le titre du roman, "L'Enfant du placard", et fait écho à l'enfance clandestine de Maria. Toujours dans le domaine des noms de localités, on admettra que le choix d'écrire constamment le nom de Brigue à l'allemande (Brig) reflète le regard de migrants peu coutumiers du fait de traduire les noms de localités suisses.

 

Le lecteur pourra être surpris, enfin, par la description finalement brève de la scène de naissance de Marie, qui en affaiblit le caractère d'exception, ainsi que par la relative rapidité avec laquelle Claire digère ce qu'elle a appris au terme d'une quête qui la balade entre Lausanne et Pérouse: il y a quand même de quoi changer le regard qu'elle porte sur sa vie! Reste que l'auteure sait ménager des moments d'émotion, discrètement: ceux-ci naissent par des larmes ou des rires, ou par la description de complicités - on pense à celle qui croît entre Claire et Martin, et à laquelle la romancière attache, on le sent, une importance particulière.

 

Et en définitive, le lecteur appréciera dans "L'Enfant du placard" la peinture de quelques vies ordinaires, sans paroxysmes mais non sans surprises, rendue par une écriture soignée et fluide, où quelques agréables clins d'oeil au genre de la romance apparaissent, trahissant l'envie qu'a l'auteure de s'amuser, malgré la gravité, bien rendue au demeurant, d'un sujet générationnel.

 

Tiffany Jaquet, L'Enfant du placard, Lausanne, Plaisir de lire, 2016.

Partager cet article
Repost0
22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 22:36

Gaillard Chemins"Chemins de traverse": le titre de ce recueil de contes et de nouvelles peut paraître convenu. Catherine Gaillard-Sarron, son auteur, lui donne tout son sens. Avec ce nouveau livre, l'écrivaine choisit d'explorer de nouvelles possibilités offertes par le genre de la nouvelle, après avoir offert plus d'un recueil, d'inspiration fantastique ou quotidienne.

 

Chemins, donc. Ceux-ci sont une constante dans ce recueil, au sens propre comme au sens figuré, l'un n'allant le plus souvent pas sans l'autre. Ce thème classique est annoncé dès la première nouvelle, "Le chemin", qui a des allures de prose poétique, décrivant les beautés d'un paysage. De manière évidente, il adopte une forme cyclique, annoncée dès ses premières phrases: "Il n'a pas de début et pas de fin non plus" - une idée reprise à la fin: "Car mon chemin n'a pas de début et pas de fin non plus." Phrase reprise, à peine modifiée - une modification qui porte tout le sens de l'enrichissement du chemin parcouru, même si les points de départ et d'arrivée se confondent.

 

Le ton est ainsi donné: plutôt que de l'action, il y aura de la réflexion et de la poésie dans les pages de "Chemins de traverse". Plus d'une nouvelle utilise les versions modernes du chemin que les humains parcourent comme prétexte à des moments de réflexion, la pensée cheminant au fil du parcours. Cela peut être un parcours en voiture ("Musicomane"), une randonnée où l'on cause ("Les marcheurs") ou même un voyage attendu mais jamais effectué ("Terminus...", beau moment de réflexion immobile de la part d'un homme mangé par son travail).

 

L'auteure partage au fil des pages une vision du monde personnelle et aborde des questions que tout un chacun se pose: la mort qui peut frapper un couple, et alors, vaut-il mieux partir le premier? ("Les marcheurs"), les distractions du quotidien qui éloignent de l'essentiel qui se trouve au fond de chacun de nous ("Le visiteur", avec son personnage d'ado bloqué dans une chambre avec l'interdiction de bouger à la suite d'un accident). Si les sujets sont graves et touchent à l'essentiel, ils n'excluent pas un certain sourire, ni les clins d'oeil au lecteur astucieux: si le nom de Crassote, sage du socratique "Dialogue sur la solitude", prête à sourire, on se souviendra qu'il rappelle aussi le mot russe qui signifie beauté (красота).

 

Ces nouvelles invitent chacune et chacun à réfléchir en douceur aux grandes questions de la vie. Le lecteur pourra dès lors être surpris par le côté péremptoire de "Le Grand Rêve", long dialogue entre une grand-mère et sa petite-fille autour des hommes et des femmes, marqué par un secret aux allures de complot féminin et installant un manichéisme primaire entre les hommes, présentés comme dominateurs et égoïstes (même s'ils ne le sont pas en apparence), et les femmes, sensibles et pleines d'amour, et en définitive supérieures aux hommes. L'auteure oppose ici l'image d'un spermatozoïde, viril et conquérant, et celle d'un ovule, aimable et rond. Ce texte détonne ici: une vision aussi clivée a-t-elle sa place ici?

 

"Le Grand Rêve" suggère, cela dit, l'idée païenne de la possibilité d'un dieu femme. C'est que l'auteure tourne autour de l'idée de la divinité au fil des pages, acceptant volontiers, de manière presque évidente, la possibilité d'une transcendance. Dieu des chrétiens ou autre chose? La question est ouverte; l'auteure va jusqu'à intituler une de ses nouvelles "Le Grand Horloger", ce qui est la traduction d'une certaine vision d'un principe qui dépasse l'humain et organise l'univers dans ses rouages. Cela, sans exclure que c'est peut-être en nous que se trouve ce principe transcendant - une sorte de "δαίμων" socratique. Socrate, encore lui...

 

Provocants ou méditatifs, les textes de "Chemins de traverse" s'avèrent de bons points de départ pour des réflexions personnelles, tournant autour de thèmes qui concernent chaque lecteur. L'auteure offre ses pistes de réflexion, ses éléments de réponse, dans une écriture abordable qui ne perd pas le contact avec le concret, puisqu'il met à chaque fois en scène des personnages humains ordinaires comme point de départ. Cela, au gré d'un recueil bien construit: si la dernière nouvelle s'intitule "Le bout du chemin" et suggère la fin de vie, ce n'est pas tout à fait un hasard...

.

Catherine Gaillard-Sarron, Chemins de traverse, Chambon, Catherine Gaillard-Sarron, 2016.

Partager cet article
Repost0
20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 20:05

Pitteloud AbsenteLu par Alain Bagnoud, Amandine Glévarec, Francis Richard.

Défi Premier roman.

 

Il y a de ces écritures qui savent s'entourer, dès le départ, d'une aura de mystère. De ces romans où le lecteur, curieux, attend, tout en se délectant d'un style léché et obsédant, qu'advienne l'action. C'est ce que l'on peut ressentir en tournant les premières pages de "Dans l'ombre de l'absente", premier roman de l'écrivain valaisan Olivier Pitteloud, actuellement enseignant à Fribourg. L'argument est vite dit: il y a une poignée de lustres, une jeune fille, Marysa, se fait violer lors d'une fête de jeunesse organisée sur l'alpage - "la dernière" - puis elle disparaît. Et trois hommes concernés se souviennent.

 

L'auteur ne manque pas d'évoquer les thèmes les plus évidents, à fond. Il y a en particulier cette jeunesse qui déborde, qui fête et se monte du col, ces adolescents qui ne savent pas, qui se la jouent dans les bals en apprenant l'abécédaire des sentiments et de la drague. Ceux qui y étaient reconnaîtront sans doute l'un ou l'autre aspect: les filles, l'alcool, la musique, les garçons qui se croient modernes parce qu'ils portent une chemise à carreaux, le caractère indécrottablement rural de tels événements, opposé à "la ville" - mais laquelle? N'est-elle pas simplement un lieu moins rural que le village de montagne où se noue le drame?

 

Trois regards donc. Certes, le premier n'est pas le plus aisé à saisir: c'est celui d'un jeune homme qui n'ose pas. L'auteur l'aborde d'ailleurs de manière détournée, en ouvrant son roman par l'évocation d'une "vieille femme [qui] fend une bûche sur un billot.". Approche qui désarçonne, mais montre aussi la voix du gars timide qui n'ose pas aborder les choses directement. L'écrivain invite donc son lecteur à approcher le sujet par la bande, le basculement intervenant presque sans qu'on n'y prenne garde, sur quelques mots: "Marysa.", puis "Il la revoit." (p. 13). La première citation du prénom de Marysa, personnage clé du roman, occupe d'ailleurs toute une phrase. C'est dire l'importance que l'auteur lui confère, et qu'il entend bien communiquer au lecteur.

 

Si le romancier propose à son lectorat un texte très littéraire, comme on dit, riche mais pas forcément facile à approcher, il sait donner à chacun des hommes qui considèrent les événements du passé un regard clairement personnel. Le premier observateur offre un portrait de cette Marysa fille d'immigrés italiens, jamais tout à fait à sa place dans les montagnes. Ferdi, dont le regard occupe la deuxième partie du roman, s'avère actif et dominateur, stratège même en la matière. Violeur impuni mais porteur de ce lourd secret, c'est son corps qui le culpabilise sans relâche: cauchemars, acouphènes, obsessions. Une obsession que l'auteur retranscrit, par exemple, en faisant résonner le "non" multiple, défensif ou résigné, de Marysa. Quant au regard du père de Marysa, Italien venu construire un barrage comme tant d'autres, il s'ouvre sur le pays où il vit en déraciné, confirmant le décor valaisan de ce roman.

 

Même disparue, Marysa hante les pages de "Dans l'ombre de l'absente". Sa disparition et les secrets qui l'entourent suscitent cris et chuchotements, dans le cadre d'un roman exigeant, dense et envoûtant qui, par flash-back, révèle la part d'ombre tragique d'une certaine jeunesse.

 

Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absente, Lausanne, L'Age d'Homme, 2016.

Partager cet article
Repost0
17 juin 2016 5 17 /06 /juin /2016 20:23

Timmermans JeanneDéfi Premier roman.

 

Une jeune femme qui aime un prêtre: quel départ d'intrigue prometteur pour un premier roman! C'est celui de "Jeanne", premier roman de Véronique Timmermans, dernièrement paru aux éditions Plaisir de lire. Le propos couvre deux générations: l'auteure place en regard le vécu de la mère, Jeanne, rédigé en italique, et celui de la fille, et celui de Catherine. Et prend soin de les faire communiquer.

 

Le temps de Jeanne, c'est celui de l'immédiat après-guerre, où l'on vit modestement. C'est aussi le temps des familles où un paterfamilias tyrannique règne sans partage. C'est aussi celui des sentiments interdits par la société, sous peine d'opprobre. Quitte à ce que l'écriture paraisse un peu terne parfois, la romancière choisit de ne pas en rajouter dans le registre sulfureux, tentant dès lors qu'on raconte des amours interdites avec un prêtre catholique. Elle préfère peindre avec délicatesse les moments d'ambiances lourdes en famille, évoquer ces choix impossibles qu'on fait cependant avec la sûreté de soi que l'on peut avoir à vingt ans. Au fil des pages, se noue un destin en demi-teinte, qui a son lot de difficultés.

 

C'est tout naturellement que le point de vue de Catherine, la fille, entre en résonance avec celui de Jeanne. Femme d'aujourd'hui, Catherine mène une quête, celle de ses origines. Là aussi, elle se heurte au silence de sa mère, une artiste devenue âgée, dont les absences sont de plus en plus nombreuses. L'auteure sait disséminer de nombreux indices sur le chemin de Catherine: un journal, des lettres, des gens qui ont côtoyé Jeanne dans sa jeunesse. La bonne idée a été de mettre en scène le moment où l'on vide la maison de l'oncle maternel de Catherine, récemment décédé. Moment propice aux déballages: ceux des objets font écho à ceux des secrets.

 

Pour son entrée en littérature, Véronique Timmermans revisite à sa manière le thème porteur des secrets de famille. Elle offre un roman sage, pétri d'ambiances plutôt que d'éclats. Il s'achève d'une manière ouverte qui laisse l'impression que pour Catherine, quelque chose peut commencer après la dernière phrase.

 

Véronique Timmermans, Jeanne, Lausanne, Plaisir de lire, 2016.

Partager cet article
Repost0
14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 19:59

Chapuis NageLu par Francis Richard, Ivana, Marie-Sophie Péclard.

 

Il paraît qu'il existe des gens qui aspirent à vivre comme des chiens. Gageons que le syndrome de Balthasar, inventé par l'écrivain Olivier Chapuis, président de l'Association vaudoise des écrivains, leur irait comme un gant! Cela dit, le personnage principal de "Nage libre" n'est pas de ceux-là: jeune homme tout à fait ordinaire, voilà qu'on lui diagnostique une maladie improbable qui le fait devenir un animal, un chien en l'occurrence. Ce qui ne lui plaît guère...

 

Deuxième roman de l'écrivain après le réussi "Le Parc", "Nage libre" interroge la frontière entre animalité et humanité, voire la notion d'identité. Et aussi, c'est évident, il approche la question des maladies orphelines, trop rares pour être solidement définies. Que le lecteur se rassure: l'auteur a le chic, et c'est sa force, de faire passer ces thématiques graves avec un bel humour.

 

Le syndrome de Balthasar est-il réel? Une recherche sur Google permettra de répondre aisément à cette question. Mais pour donner une illusion de réalité à son récit, l'auteur revient à un procédé que n'auraient pas reniés les romanciers du XVIIIe siècle: son livre prétend transcrire le journal d'un malade, retrouvé dans le cadre d'une piscine découverte qu'on imagine au bord du Léman. Journal présenté comme véridique, suffisamment sérieux pour intéresser la police. Bel argument d'autorité!

 

Et ce syndrome de Balthasar? L'auteur intrigue son lectorat en mettant en scène, dès le début, la scène étonnante d'un personnage, le narrateur, qui lape le lait répandu d'une bouteille cassée, dans un supermarché. Etonnamment, autour de lui, peu de monde s'en étonne. L'auteur présente ce syndrome comme une évolution intérieure de l'homme vers l'animal, le patient conservant son enveloppe humaine. On peut imaginer que certains vont se laisser aller sans même s'en rendre compte à leurs instincts animaux, à l'instar de ce personnage, également atteint, qui meurt d'une chute parce qu'il croyait pouvoir voler comme un cygne. Chez le personnage mis en scène par l'écrivain, cependant, l'humain entend bien dominer. Il en découle une manière de vivre très planifiée: le narrateur s'installe à la piscine, écrit un journal et décide de se suicider après trente jours de maladie, avant que l'animalité ne prenne irrémédiablement pas sur l'humanité. Le syndrome s'avère épisodique, et s'exprime par crises. Du coup, l'auteur n'épargne pas au lecteurs certains comportements attendus, comme le pipi contre l'arbre, patte levée...

 

La piscine est un lieu privilégié d'observation, et l'auteur se délecte de la mise en scène des corps nus, des personnages qui se laissent enfermer dans la piscine pour des pique-nique et des bains de minuit interlopes. Désireux de paternité, par ailleurs, le narrateur s'avère piètre et attendrissant dragueur. Ce qui ne l'empêche pas de développer avec justesse une relation originale, rocailleuse, avec une autre habituée de la piscine. Qui n'est pas une beauté classique, c'est le moins qu'on puisse dire: les fantasmes, ça va un moment.

 

Derrière le recul et l'ironie, derrière les dialogues un brin décalés qui font sourire, l'écrivain vaudois s'avère réfléchi, profond même face à des thèmes graves. C'est avec justesse qu'il met en scène un personnage atteint d'un mal incurable et méconnu (on ignore même si c'est contagieux) et sa lutte, nécessairement personnelle. La forme du journal, prétendu authentique, et la rédaction à la première personne sont des procédés qui suscitent l'empathie du lecteur. Un lecteur qui va immanquablement s'interroger, au fil des pages, sur sa propre part d'animalité.

 

Olivier Chapuis, Nage libre, Genève, Encre fraîche, 2016.

Partager cet article
Repost0
13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 21:36

FarleyAprès l'ouvrage bilingue et philosophique "La Bête", l'écrivain américain Jon Ferguson propose un roman au sens strict, qui met en scène un professeur de métaphysique surprenant, Farley - à peine nommé par ce surnom. Le titre? "Les bijoux de Farley".

 

Le lecteur va avant tout se délecter face aux personnages mis en scène. Farley laisse l'impression d'un bonhomme un brin immature. Certes, il est enseignant, et il est même apprécié semble-t-il: les élèves répondent à ses questions, l'interrogent, interagissent. Reste que Farley a pris un congé sabbatique pour se pencher sur la philosophie de Heidegger, avant de finalement préférer quelque chose de parfaitement anecdotique, pas même philosophique. Velléitaire? C'est aussi l'impression qu'il laisse lorsqu'il dragouille sans conviction une de ses étudiantes. Cela n'aboutit à pas grand-chose... Et là-dessus, quand même, son épouse l'expulse de son domicile, avec le chien Freda.

 

Epatant personnage que celui de l'épouse: l'auteur excelle à dessiner sa jalousie maladive, au gré de dialogues qui claquent. Par contraste, le lecteur va prendre Farley en pitié et s'attacher à lui: la jalousie de l'épouse ne s'exerce jamais à bon escient. Elle permet cependant des rebondissements et des répliques bien acides.

 

Et un élément fait basculer le récit: on diagnostique la maladie d'Alzheimer chez la mère de Farley. Avec sagesse, l'auteur ouvre donc une deuxième partie, aux ambiances différentes de la première. En particulier, un échange de correspondance très personnel et intime s'installe entre Farley et sa femme, signalant un rapprochement autour de la mère démente. Surtout, l'auteur montre, sans fard, avec justesse, l'évolution de la pénible maladie.

 

La patte du philosophe transparaît derrière l'action, notamment dans la retranscription parfois assez longue des leçons pointues de philosophie de Farley. Savoureux, ce roman l'est avant tout grâce à des personnages hauts en couleur et à la description exacte que l'auteur en fait, tant comme personnes qu'en mouvement.

 

Jon Ferguson, Les joyaux de Farley, Lausanne, Olivier Morattel Editeur, 2016, traduction par Valérie Debieux.

Partager cet article
Repost0
29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 18:38

BabaAvec "Baba au rhum", publié dernièrement chez Cousu Mouche, l'écrivain romand Philippe Lamon promet une belle tranche de rigolade autour de la musique des années 1980, en mettant en scène un écrivain chargé par un éditeur de rédiger, en qualité de ghostwriter, la biographie de Veronica Lippi, célébrité à la suite d'un seul succès justement intitulé... "Baba au rhum".

 

Ce roman, le deuxième de l'écrivain, ancre une bonne partie de son humour dans les situations mises en scène et sur des personnages qui, pour certains d'entre eux ont quelque chose des caractéristiques improbables des figures d'un Carl Hiaasen. Belle construction, en particulier, que cette Veronica Lippi! L'auteur la présente comme une cougar lubrique et fantasque. Elle vit à Verbier avec son python royal, qu'elle aime par-dessus tout, et les cendres de sa mère, regroupées dans un pot de Nutella. Le ton est donné...

 

L'écrivain n'hésite pas à emprunter certains éléments à l'actualité pour les remettre dans des contextes tout différents, qui leur donnent une nouvelle résonance. De manière presque attendue, le python royal va faire un saut dans les égouts de Verbier avant de finir dans les toilettes de James Blunt. Plus surprenant, on devine derrière tel artiste mis en scène l'image du peintre jet-setteur Jérôme Rudin. De tels emprunts au réel sont nombreux, et chacun se délectera à les décrypter.

 

Naturellement, l'auteur s'amuse à parachuter des noms de stars d'hier et d'aujourd'hui, qui font contraste avec quelques anonymes. Cela suffit à donner de Verbier l'image d'une localité où les célébrités vivent. Plus important, l'auteur redonne vie aux vedettes des années 1980 et suivantes, suggérant que les stars, par exemple Johnny Hallyday, ont des faces cachées embarrassantes ou sulfureuses: pas de vedettes sans potins, si possible diffusés par une Veronica Lippi suspecte de mythomanie.

 

Le narrateur est donc un écrivain, Damien Dumas. Son nom de famille suggère immanquablement celui d'Alexandre Dumas, qui fit aussi écrire d'autres plumitifs à sa place. L'auteur a la sagesse de transcrire dans son roman les pages que Damien Dumas écrit sur Veronica Lippi, ce qui crée un contrepoint et une manière bien trouvée de revenir sur le passé de la chanteuse à succès. Habilement, l'auteur va jusqu'à montrer les progrès du rédacteur Damien Dumas et sa manière de se conformer progressivement aux attentes de son éditeur - encore un portrait de figure véreuse, aussi attachante qu'un anthropopithèque (1).

 

"Baba au rhum" est une friandise qui saura amuser les nostalgiques de la musique des années 1980 et les amateurs de vedettes sur le retour. L'auteur offre un ouvrage un peu barré, plein d'idées décalées voire délirantes propres à faire rire ou à rappeler quelques vieux souvenirs insolites.

 

Philippe Lamon, Baba au rhum, Genève, Cousu Mouche, 2016.

 

(1) Les lecteurs de "Baba au rhum" comprendront l'allusion! Et puisque j'ai pu caser ce mot, ai-je aussi droit à une bouteille de bordeaux?

Partager cet article
Repost0
25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 20:42

Sandoz Croix"La posture un rien crâneuse de la traductrice décupla ma colère. - C'est mon histoire!" Un éclat de voix, une entrée en matière in medias res: voilà campée, dans une certaine mesure du moins, l'ambiance de "Croix de bois, croix de fer", dernier roman de l'écrivain suisse Thomas Sandoz. Cet opus tendu comme une corde à violon trouve sa place dans un hôtel un brin défraîchi dans les profondeurs des Alpes bernoises, où se tient un congrès de chrétiens compassés autour du défunt frère missionnaire d'un narrateur qui ne l'est nullement.

 

"Croix de bois, croix de fer" fait voler en éclats le cliché de la bonne entente, solide et infrangible, qui lierait deux frères. L'auteur adopte le point de vue du narrateur, un narrateur blessé par le livre de son frère, désireux sans doute de faire entendre sa voix, discordante, dans un congrès. Tout sépare les deux personnages, et la vie plus que tout: si le narrateur a pris ses distances avec la religion chrétienne d'inspiration réformée qui a baigné son enfance jusqu'à l'étouffer, le frère, devenu missionnaire, y a trouvé sa voie, quasiment jusqu'à s'y perdre.

 

Le cadre de l'hôtel a toutes les caractéristiques de ces lieux où, dans les romans anciens tels que l'"Heptaméron" de Marguerite de Navarre, une poignée de personnages sont coincés par les circonstances ou la météo et se racontent des histoires - une ressemblance accentuée par le double isolement de l'hôtel, placé à la campagne et battu par une tempête destructrice. Dans "Croix de bois, croix de fer", vu à travers un homme qui ne se sent jamais à sa place dans ces lieux, l'endroit s'avère rapidement étouffant, et l'auteur excelle à dégager cette atmosphère. Elle résulte de l'interaction entre des personnages confits dans une foi hypocrite et complaisante, une attitude qu'on retrouve d'une certaine manière dans les portraits de missionnaires, volontiers paternalistes ou monomaniaques, qui émaillent le récit.

 

Relatés de manière chronologique, les épisodes du passé familial du narrateur constituent une respiration dans le récit, une manière de voir autre chose que les Alpes divines et écrasantes. Mais l'auteur ne laisse pas le lecteur s'en tirer à si bon compte: l'ambiance familiale est également étouffante, et c'est dans la transgression vécue par le narrateur qu'enfin, par bouffées éparses, le lecteur respire: séances de cinéma où l'on visionne "Police Academy II", cigarettes fumées en cachette, émancipation, puis formation professionnelle éloignée de ce que les parents, eux-mêmes anciens missionnaires, avaient prévu. Cette narration d'un destin familial caractérisé par une fusion difficile (ce que l'auteur illustre par la difficulté à trouver une photo où toute la famille est réunie) est aussi celle de l'éloignement de deux êtres, deux frères, que le sang aurait pu rapprocher.

 

Après "Malenfance" et "Les temps ébréchés", romans à forte charge poétique, Thomas Sandoz étonne en proposant un roman bien ancré dans le réel, qui creuse l'ambiance d'un congrès où, soudain, s'est introduit un grain de sable: le narrateur. Complaisance ou franchise, quelle sera sa position en fin de récit, lorsqu'il sera invité à s'exprimer et à s'engager? La note finale s'avère ouverte, suggérant que le narrateur a choisi de tourner une page, même si l'acte a été douloureux: en somme, la vie peut commencer une fois tournée la dernière page du roman.

 

Thomas Sandoz, Croix de bois, croix de fer, Paris, Grasset, 2016.

Partager cet article
Repost0
22 mai 2016 7 22 /05 /mai /2016 19:56

Vallotton EscalesLu par Francis Richard, Inma Abbet,

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

Le lecteur qui se plonge dans "Escales" après avoir goûté le sensible et esthétisant récit "Journal de la haine et autres douleurs" va se retrouver en terrain connu. En effet, l'écrivain romand Frédéric Vallotton creuse à nouveau son propre personnage. "Escales" est un récit; c'est aussi la collection de chroniques courtes notées en voyage à l'aide d'un stylo-plume polonais dans un carnet Moleskine, gage d'esthétisme.

 

Esthétisme? Indéniablement, on retrouve dans "Escales" un narrateur esthète, attaché aux objets qui ont un parcours de vie aussi sinueux que possible. Le narrateur ne recule par exemple dans devant l'achat d'un souvenir fabriqué en Chine et vendu en Europe du nord: dans son esprit, l'idée d'imaginer le voyage d'un objet - une tasse à thé, par exemple - entre plusieurs continents, avant d'arriver dans son méconnu canton de Vaud, suffit à lui donner une attachante valeur sentimentale.

 

Si les objets voyagent, l'auteur n'en fait pas moins - donnant à "Escales" l'impression d'une mobilité tous azimuts. Articulé en deux parties, ce livre relate de manière lâche deux croisières, l'une dans le nord de l'Europe, l'autre en Méditerranée. On se souvient qu'à l'issue du livre "Journal de la haine et autres douleurs", il était aisé de penser au "Odio profanum pecus et arceo" d'Horace. "Escales" va un peu plus loin. Certes, ce n'est pas forcément à sa propre initiative que l'auteur est parti en croisière: c'est plutôt Cy., son compagnon, qui joue le rôle de moteur. Mais force est de constater que le narrateur joue parfaitement le jeu. La narration pointe certaines surprises du voyage et offre une réflexion sur cette manière particulière, strictement cadrée et confinée, de voir le monde. Mais, et c'est important aussi, l'écrivain assume parfaitement le fait d'être l'un de ces "blaireaux de luxe" qui voyagent de port en port en bateau pour découvrir quelques merveilles du monde.

 

Et si le narrateur embarque sur les chemins balisés des croisières commerciales, son esprit ne peut s'empêcher de voyager plus loin encore, en particulier dans les souvenirs. Il sera donc aussi question d'une expédition homérique en bus Greyhound vers les chutes du Niagara, ou, tant qu'à faire, vers New York et la statue de la Liberté. Cela, sans oublier quelques notes acerbes sur la construction problématique de l'aéroport de Berlin Schoenefeld. Berlin, élément pivot de la vie et des livres de Frédéric Vallotton...

 

Avec "Escales", l'auteur romand Frédéric Vallotton montre un talent d'écrivain voyageur. Certes ancré dans son terroir morgien (l'auteur y est actif en politique), "Escales" emprunte les sentiers hyper-balisés de deux croisières et s'offre ce prétexte pour faire errer les esprits des lecteurs. Une pointe de misanthropie, attendue certes, affleure au détour de certaines phrases. Mais cela n'empêche pas de s'embarquer dans "Escales", qui se rèvèle une suite à "Journal de haine et autres douleurs", narrée dans une écriture certes travaillée, mais moins esthétisante et donc plus flatteuse pour tout lecteur.

 

Frédéric Vallotton, Escales, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel Editeur, 2016.

Partager cet article
Repost0
16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 19:21

Cebius VieDéfi Premier roman.

 

Drôle d'expérience, quand on a quelque connaissance en médecine, de se retrouver à son tour sur le billard pour un problème cardiaque! C'est ce qui arrive à Toubib, narrateur principal du premier roman d'Alain Cébius, "La vie est trop courte pour la partager", paru tout dernièrement chez Hélice Hélas. L'occasion de faire le bilan en forme d'anamnèse d'un bout de vie... et de réinventer un contact avec son fils, Miguel, atteint du syndrome d'Asperger, qui ne s'exprime qu'à travers son journal.

 

Deux voix pour un roman, donc. L'auteur ne nomme certes jamais le syndrome dont Miguel est atteint. Plutôt que de dire, en effet, il montre, et de manière crédible. On découvre donc un enfant mutique, qui observe le monde à sa manière, maniaque (ah, ce souci des horaires, et cette habitude de manger seul), globalement détachée, et volontiers cérébrale. Ce journal constitue le contrepoint à la voix de Toubib. Celle-ci est libre, facilement familière, et dévoile un homme qui a déjà un vécu. Les intermittences de son muscle cardiaque semblent faire écho à celles de ses sentiments.

 

Tout se passe autour du moment particulier où Miguel s'évade du foyer où il vit. A la première personne, Toubib évoque ses amours. Il y a celles qu'il rejette, à l'instar de Marie-Anne, qui lui tourne autour sous le prétexte qu'en tant que soignante attitrée de Miguel, elle connaît mieux son fils que lui-même. Autour de ce personnage aux airs de repoussoir, l'auteur développe le récit d'une relation malsaine, comme si Marie-Anne voulait avoir le père pour mieux garder le fils.

 

Toubib est du reste veuf, sa compagne devenue médecin étant morte en couches. Il a également connu une Sarah, infirmière, devenue femme de théâtre grâce à la pension alimentaire que lui verse son ex-mari - un chirurgien qui n'est pas Toubib. En baladant son personnage, un brin misanthrope, devant ce qu'est devenue la salle de théâtre lausannoise (fictive) du "Fol Arlequin", le narrateur se désespère... gageons que là-derrière, l'auteur, homme de théâtre, a mis quelque chose de sa propre expérience.

 

Amour filial, amours féminines contrariées: la vie est certes trop courte pour être partagée... ou alors, autant la partager avec ceux qu'on aime vraiment, jusqu'au bout. Avec son premier roman, l'écrivain fribourgeois Alain Cébius propose un beau texte, émouvant, sur ce coeur que nous avons tous et qui, dans tous ses états, n'en fait qu'à sa tête et bat comme il veut.

 

Alain Cébius, La vie est trop courte pour être partagée, Vevey, Hélice Hélas, 2016.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.