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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 21:01

PhotobucketAttention, spoilers en vue...

 

En exergue de ce recueil, une phrase intéressante que je cite: "Va voir, il me semble que quelqu'un a frappé à la porte" (Carpus Dixotus, dit L'Etrusque, Pompéi, 24 août 79). En un raccourci historique saisissant, elle donne le ton du livre...

 

Savez-vous comment la fondue au fromage fut inventée? Telle est l'une des questions fondamentales, existentielles même, que Jérôme Rosset pose dans son recueil de nouvelles "Nobles causes", qui vient de paraître aux éditions Faim de Siècle/Cousu Mouche. Ce petit livre porte bien son titre: chacune des brèves histoires qu'il contient relate la destinée d'un personnage, humain ou non, qui a une ambition pour son existence - voire plus, ou voire moins, ce qui est parfois étrangement similaire.

 

Tout commence avec "Hubert Salin ou la mesure précise des choses", une ce des histoires de fonctionnaires comme on les aime, avec un côté "Le Désert des Tartares" de Dino Buzzati, en plus absurde encore s'il est possible. Imaginez, en effet, un fonctionnaire français nommé Hubert Salin, tout ce qu'il y a de terne et de méticuleux ("une minutie digne d'un ingénieur germanique", dit l'auteur, qui a le sens de la formule choc), délégué aux îles, en Polynésie peut-être, afin de mesurer l'avancée de la banquise. Il y a une certaine ambivalence de la part du bonhomme, qui n'est pas dépourvu d'états d'âme par rapport à son essentielle tâche: il lui arrive de se demander si ça sert à quelque chose, mais le sens de la mission, organisée comme un rituel immuable, reprend immanquablement le dessus. Avec quelques aménagements cependant: l'un des repères servant aux mesures est déplacé de façon à se trouver au bistrot, avec la bénédiction de l'Etat, qui survient deux ans après la demande. Aux îles, le temps est dilaté - par la chaleur, peut-être, qui dilate les corps, c'est bien connu.

 

Plus tard, le lecteur découvrira la destinée d'une mouche qui voulait vivre en mer, ou l'histoire d'un scientifique qui cherche à réaliser l'hibernation humaine. Dans les deux cas, le côté pantagruélique de l'auteur éclate au grand jour: la mouche se retrouve gavée de couches-culottes usagées et autres fruits avariés qui sont comme des festins pour elle (mais aussi d'affreuses tentations qui la détourneront de son rêve alors que sa vie est brève), et l'homme qui hiberne s'empiffre à foison avant de s'endormir afin de colmater tout son tube digestif. L'accumulation est à chaque fois suggérée par de belles énumérations - sous la forme de listes de commissions très appétissantes chez l'épicier, mentionnant même les prix, dans le cas de l'apprenti hibernateur.

 

La nouvelle à chute trouve également place dans ce recueil, avec "Simone", dont le final en coup d'assommoir n'est pas sans rappeler les meilleures nouvelles d'Emmanuelle Urien, ou "Lettre éducative à l'attention d'un de mes descendants", qui explique de manière quasi légendaire, sur le ton d'un conte mâtiné d'outrance, pourquoi il ne faut pas mettre ses doigts dans le nez - un problème assez général, voire universel, pour toucher n'importe quel lectorat.

 

Et cette histoire de fondue, alors? J'ai dit "pantagruélique" tout à l'heure, nous y sommes à nouveau. J'ai dit "dramatique", j'ajoute "épique". L'auteur parvient en effet ici à conjuguer avec adresse humour "hénaurme" et fibre patriotique en relatant le faux début de la Suisse, au douzième siècle, à l'occasion d'une fondue géante - le genre qui nécessite un caquelon de cinq mètres de haut et suffit à nourrir une localité. L'auteur détaille l'ingénierie requise pour ce méga-repas: des pains gros comme des bateaux, des tonnes de fromage (à noter qu'il a oublié le vacherin), un caquelon à plaques de cuivre rivetées, etc. Le lecteur suisse se retrouve soudain chez lui, que ce soit par le jeu des patronymes (on y trouve même un certain Veuthey - écho à l'une des éminences grises de la maison d'édition, Charly Veuthey?) ou des localités - centrées sur la Suisse romande, même si l'on lorgne de temps en temps vers la Suisse alémanique, en particulier pour le kirsch. La fondue devient ainsi un plat national, indissociable de la Suisse... et, racontée comme elle l'est, elle constitue le premier bide du pays, puisque cette fondue géante s'achève en catastrophe majeure. Dommage: la Suisse a ainsi perdu une occasion de prouver qu'elle pouvait faire les choses en grand... et l'assumer pleinement. Compte tenu de certains côtés étriqués du pays, on peut se dire que cette nouvelle des temps héroïques a un côté prémonitoire.

 

Tant de nobles causes, alors? Antithèse ou retour aux sources, cette noblesse a un côté d'autant plus beau qu'elle est inutile, on l'a compris - inutile ou, dans le meilleur des cas, dérisoire. Ce côté dérisoire, flirtant régulièrement avec le non-sens et l'absurde au risque de s'y perdre, encore accentué par le ton épique au deuxième degré et le côté improbable de l'onomastique des personnages (des noms à coucher dehors) et de la toponymie (des bleds à faire peur à un chef de gare), donne à ce recueil une saveur bien personnelle. Le lecteur se surprendra à sourire à plus d'une reprise...

 

Jérôme Rosset, Nobles causes, Fribourg/Genève, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2010.

 

Le site de l'éditeur: http://www.cousumouche.com.  

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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 19:34

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Amis français, qu'est-ce qu'un pendulaire? A l'instar de l'un des personnages qui émaillent le recueil de brèves nouvelles justement intitulé "Pendulaires à plein temps", signé Hadi Barkat et publié aux Editions d'En Bas, il s'agit d'une personne qui se rend chaque jour de son lieu de domicile à un lieu de travail situé dans une autre ville. Le terme est typiquement suisse, les Belges parlant de "navetteurs". Etant moi-même l'un de ceux-ci, je me devais de lire ce petit livre.

 

Sa couverture, montrant une femme qui bouquine au bord des voies, rappelle d'ores et déjà plein de souvenirs aux habitués des chemins de fer fédéraux suisses. Prise par Laurent Gilliéron pour Keystone, la photo date du soir de la mémorable panne qui paralysa l'ensemble du réseau pendant plusieurs heures, un certain 22 juin 2005. L'affaire avait fait le tour du monde: pensez donc, dans tout le pays, plus un seul train ne circulait! La panne est du reste évoquée dans l'une des nouvelles du recueil, vue à travers le prisme déformant, forcément déformant, d'une journaliste à qui un voyageur a raconté des mensonges.

 

L'ouvrage lui-même se présente de façon aérée: les pages blanches sont nombreuses, les textes sont brefs et se lisent rapidement. C'est du reste un atout, vu leur sujet "ferroviaire": ils sont parfaits pour être lus dans le train, voire dans les transports publics urbains. Deux ou trois pages suffisent à l'auteur pour brosser un portrait, peindre une situation avec un talent certain de l'observation. Hadi Barkat vit à présent à Boston; gageons cependant qu'il a régulièrement pris le train quelque part entre Genève et Zurich. Et peut-être même qu'il a dû commander un café en allemand à un collaborateur sri-lankais de la société qui gère les railbars - tel est le propos de la touchante nouvelle "#3".

 

La première nouvelle, "Ca va bien?" plonge le lecteur dans les trépidations d'un Intercity bondé aux heures de pointe. L'itération du "je" en début de phrases et la succession de phrases courtes crée d'emblée l'ambiance: on joue des coudes, tout va vite, prendre le train est la première bataille du matin, surtout si l'on veut être assis. Tout cela tranche avec les quelques politesses que s'échangent deux personnages en fin de récit. Histoire de place assise également dans "L'invraisemblable altruisme des automobilistes", où un vieillard impotent désireux de s'asseoir dans un train bondé doit faire face aux mille et un prétextes qu'ont les gens pour ne pas se lever, et ce, à bord d'une composition spéciale amenant des visiteurs au Salon de l'Auto de Genève - il faut dire qu'en Suisse, le train est le moins mauvais moyen de se rendre à cette manifestation routière très courue.

 

Il y a aussi quelques histoires d'amour là-dedans. Je garde un souvenir assez ébloui du chassé-croisé de "Conversations", dialogue entre six amis, trois gars et trois filles, qui couchent tous les uns avec les autres sans que personne n'en sache rien... ce texte donne du reste son sens au titre du livre. Bluette également dans ce dialogue sur papier (et pour cause) entre un voyageur et sa voisine de quelques minutes à bord d'un compartiment silence: c'est "33 minutes". Les amours se font plus pressantes, enfin, dans "Hasard du soir".

 

Joli recueil donc, et agréable surprise pour une première oeuvre littéraire, de la part d'un auteur qui a trempé sa plume pour d'autres causes avant de faire le pas de la nouvelle. Ceux qui aiment lire... prendront donc le train!

 

Hadi Barkat, Pendulaires à plein temps, Lausanne, Editions d'En Bas, 2009.

 

Le site de l'auteur: http://www.hadibarkat.com.

Le site de l'éditeur: http://www.enbas.ch.

Le site des CFF (qui sont mon employeur, soit dit en passant): http://www.cff.ch.

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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 21:53
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Cinq réfractaires, et sous le digne patronage de Patrice Mugny? Les Suisses les plus superficiels se diront qu'il s'agit à nouveau d'une "Genferei" dont nos amis du bout du lac ont le stupéfiant secret. Qu'on se garde de le penser! Avec "Les réfractaires", les éditions Cousu Mouche font un pas dans la littérature expérimentale, avec succès. L'idée? Enfermer tour à tour cinq écrivains dans une cage de verre et les inviter à rédiger, l'un après l'autre, un épisode de ce qui doit devenir un roman.

Chacun s'est certes déjà amusé à ce genre de récit à plusieurs mains, ne serait-ce que pour tuer l'ennui des cours de lycée. Cela s'est aussi déjà fait à un niveau supérieur, par exemple à l'enseigne du "Cyber Poulpe", ouvrage collectif s'il en est. Le côté "première en son genre" doit donc être relativisé; mais on laissera à Fred Bocquet, Paule Mangeat, Eugène, Blaise Hofmann et Michaël Perruchoud, qui sont les cinq artisans de cette gageure, le mérite spécifique et inaliénable d'avoir produit ce livre en public, en cinq jours, dans le cadre du festival "La Fureur de lire", tenu à Genève du 23 au 27 septembre 2009.

Cinq personnes et un sujet... celui-ci a été choisi, par tirage au sort, par Patrice Mugny, politicien genevois vert en charge de la culture. Sa main innocente (?) a fait que l'équipe d'écrivains a dû plancher sur l'amour et les réfractaires, sur la base d'une intrigue policière. Plus concrètement, douze personnes dont on ne sait pas grand-chose se retrouvent pour un séminaire organisé dans un ancien couvent construit en France voisine (donc peut-'être dans l'Ain, peut-être dans le Pays de Gex) pour se guérir de ce sentiment irrésistible qu'on appelle l'amour.

Le début du récit organise le flou: qui sont les personnages (à part peut-être un entrepreneur particulièrement bien profilé avec son véhicule tout-terrain)? Que vont-ils faire dans cet établissement de luxe? On pense assez vite à une quelconque franc-maçonnerie, voire à l'Ordre du temple solaire, qui a défrayé la chronique voilà quelques années. Par endroits, l'ésotérisme confine à ce qu'un certain Dan Brown peut faire. Huis clos? Le lecteur peut avoir cette impression en entamant sa lecture, d'autant que ce jeu reflète le caractère intrinsèquement clos de la cage de verre où la performance a été réalisée. 

Le résultat paraît suffisamment dirigé pour que le lecteur ait l'impression d'avoir face à lui une oeuvre cohérente. De ce côté-là, l'exercice est un succès. Il n'empêche pas un aspect surréaliste et délirant finalement attendu au vu de la démarche - et qui tend à s'affirmer au fil de la lecture des chapitres. Le fait que plusieurs auteurs se succèdent pour écrire ce roman, enfin, lui donne un goût particulier: de nombreuses portes sont ouvertes, générant un suspens très fort, mais elles ne seront refermées que si les auteurs qui suivent le veulent bien. Un goût d'inachevé, alors? Que non point, car l'essentiel est sauvé. Et pour le reste, ce roman mérite son surnom de "dahu" de la littérature, objet boiteux mais qui assume pleinement sa claudication.

Un autre élément garantit la cohésion de l'ensemble: son unité stylistique. Le lecteur averti conviendra que ces auteurs ont tous une forte personnalité dans leurs écrits; mais le résultat, ici, donne l'impression que chacun a cédé un peu de terrain afin que l'ensemble donne une impression d'unité au lecteur. Difficile, même pour un connaisseur, de dire qui a écrit quoi. En revanche, la longueur des chapitres est fort diverse - on peut donc tout à fait imaginer qu'un auteur ait passé le plus clair de son temps imparti à lire ce qu'a fait son prédécesseur, à pondre ses trois lignes (cf. p. 21) et... à aller tranquillement boire une bière pendant le reste du temps imparti.

Au final, on constate que l'ouvrage s'intéresse aux interactions entre les personnages, interactions ébauchées souvent, mais nombreuses. Certains personnages sont mieux mis en lumière que d'autres, sans compter les frasques étranges des deux barbus. On découvre aussi la richesse matérielle respective de chaque personne présente, rien qu'en observant la marque de sa voiture. Enfin, le relationnel est ici marqué par le refus de l'amour, un refus qui ouvre la porte à des ambiances tendues. Tiendra-t-il jusqu'au bout? Le fait est que ce n'est qu'à la fin que le lecteur comprend pourquoi "Les réfractaires" s'intitule ainsi.

Collectif, Les réfractaires, Fribourg/Genève, Faim de siècle/Cousu Mouche, 2009.

Le site de l'éditeur:
http://www.cousumouche.com (qui, dans le genre expérimental, ont aussi mis au point un système de création d'un polar dont vous êtes le héros).   

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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 23:08

Lu dans le cadre du challenge Premier roman. Il en est aussi question chez Jean-Michel Olivier.

"Dans Le Canular divin, tout est faux", commence le prière d'insérer de "Le Canular divin", premier roman de Valérie Gilliard et publié l'an dernier aux éditions de l'Aire. Tout faux? On peine un peu à le croire en découvrant les débuts de cette enseignante dont la destinée est narrée dans ce petit livre. Un livre qui s'ouvre cependant sur un chapitre fort pertinemment intitulé "Mentir". Jeu de vérités et de masques, alors? "Je" est-il ici un autre, ou l'auteur, ou l'auteur rêvé comme un autre? Il s'agit là du récit d'une tranche de vie évadée, heurtée cependant au principe de réalité et à ses faux semblants.

Au début de son récit, en effet, Zora (la narratrice, mal dans ses baskets, désireuse peut-être d'être plus "vraie", de moins babiller, d'écrire plus), démissionne de ses fonctions d'enseignante dans une petite ville du canton de Vaud, Yverdon-les-Bains peut-être - où enseigne l'auteur. Sortie de l'établissement scolaire, sortie du réel qui fait figure, dès lors, d'entrée dans le monde imaginaire: on claque la porte d'une vie devenue messeyante pour aller voir ce qui se passe dehors.

Et comme la vie est faite de rencontres, l'auteur ne se prive pas d'en raconter. Les retrouvailles avec David, l'ami de toujours, offrent ainsi l'ouverture vers ce moment de méditation autour d'une pomme, étonnant, qui prendra plus tard le nom de "canular divin" et débouchera sur une scène d'intimité couronnant la complicité de l'instant de canular, présenté comme un temps suspendu. D'autres rencontres mettent en scène le mensonge des convenances, en particulier lors d'une soirée "bourgeoise bohême" organisée chez un artiste. Elle y raconte l'expérience du "canular divin", et y croise Ana.

Ana? C'est un personnage de parasite un peu alternatif qui révèle les impossibilités de Zora: impossibilité de mettre dehors cette femme qui s'incruste chez elle et bouscule ses habitudes, impossibilité de ne pas l'écouter débiter ses histoires, impossibilité de résister à la volonté inébranlable d'Ana d'imposer sa vision du mieux-être à Zora, contre son gré au besoin. Mensonge là aussi: Ana a pompé ses théories sur le Web, et plante tout au moment où elle devrait donner un séminaire qu'elle a organisé... et pour lequel elle a déjà encaissé de l'argent. Face à cet ultime mensonge, Zora aura la force d'envoyer paître Ana lorsque, cachée aux Etats-Unis, elle vient la relancer par téléphone. Un voyage un rien onirique à Paris achève de lui remettre les idées en place. Elle est alors prête à reprendre, dans la société des hommes, la place qui lui convient, après avoir révélé que même le "canular divin" était, comme son nom l'indique, une blague.

Récit d'une dépression nerveuse? On peut y penser, sans que cela ne soit jamais dit. L'univers psychiatrique est cependant présent en filigrane, car le personnage d'Ana exerce le métier d'infirmière dans un établissement psychiatrique... elle l'exerce à sa manière. Qui est ici le menteur, la médecine des docteurs ou celle d'Ana, qui cache les pilules de ses patients pour leur éviter d'être intoxiqués? L'irruption de son patient préféré dans l'intimité de Zora ne montrera que trop qui a raison... et qui porte un masque tout en prétendant détenir la vérité ultime.

"Comment distinguer le vrai de l'entourloupe" (prière d'insérer, à nouveau), alors? Eh bien, en lisant cet ouvrage bref et adroit, qui joue sans cesse sur la corde raide des jeux de convenances et de pokers menteurs qui sont la règle entre humains. Le tout est porté par une prose claire, fluide, qui flirte avec l'introspection sans oublier la narration d'une destinée à la fois ordinaire et exemplaire.

Valérie Gilliard, Le Canular divin, Vevey, L'Aire, 2009.

Illustration: le logo de l'éditeur:
http://www.editions-aire.ch.  

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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 19:00

"La guerre du golf", comme titre de roman, on admettra qu'il fallait oser. Tel est cependant le programme que s'offre l'écrivain suisse Georges Ottino pour un roman qu'il a publié en 1995 aux éditions L'Age d'Homme. Ouvrage fort pertinent, reposant sur trois niveaux qui ne font que s'entremêler, entre métaphores, glissements de sens et fausses perspectives.

Il y a d'abord, telle l'infrastructure de la narration, l'histoire de deux bonshommes d'un âge vénérable qui jouent au golf. Au ras du gazon de son récit, l'auteur parvient à intéresser son lecteur aux péripéties de ses deux bonshommes en recréant ce qui peut être l'ambiance d'un golf présenté comme un monde clos: un peu d'attente lorsque le joueur précédent traîne les pieds, un ralentissement volontaire du récit lorsqu'il s'agit de créer un suspens autour d'une balle: rentrera, rentrera pas dans le trou? Il y a aussi la tranquillité, le silence même, requis par ce sport, que l'auteur campe en recourant à un style serein. Naturellement, le tout est saupoudré de toute la terminologie spécifique, ainsi que de la narration de quelques traditions; mais l'auteur sait ne point trop abuser de la patience de son lecteur: son récit est bref. Juste de quoi donner des envies de green à certains...

Le monde calme du golf se pose en métaphore de l'univers feutré de celles et ceux qui le pratiquent: des riches, ou des gens qui aimeraient bien avoir l'air. Très tôt donc, l'auteur amène son lecteur dans les interactions entre tous ces personnages, le plus souvent absents de la narration - une manière de ragots, donc, qui permet de découvrir, par touches, qui couche avec qui, qui fait affaire avec qui, qui arnaque qui, qui obtient de l'argent de qui, etc. Evidemment, tout cela se fait sans se salir les mains dans ce milieu, et l'auteur le rappelle fort à propos, en une formule spirituelle: "Dans ce monde, les coups de griffe ne se donnent pas avec les ongles. Ca pourrait en abîmer le vernis." Tel est le deuxième niveau, qui prépare au troisième...

... à savoir l'intrigue policière, autour du meurtre de Gabriella Contini. Policière, elle l'est en partie: l'auteur, en fin de récit, laisse le lecteur avec l'intime conviction du narrateur quant à l'identité du coupable, laissant hors récit le fastidieux travail de recherche de preuves qui occupe d'ordinaire la police. Le narrateur est cependant un policier; son intime conviction serait-elle alors suffisante pour satisfaire le lecteur? Dans le cas contraire, celui-ci saura se rabattre sur les deux autres éléments évoqués. Cela, en se souvenant que tout se tient: c'est sur les rumeurs et les faits évoqués au deuxième niveau que la réflexion, discussions et conclusions des deux joueurs se fondent. Et ces cogitations avancent au rythme cahotant de la partie de golf, chaque trou faisant l'objet d'un chapitre.

Entre balles perdues, calme des golfs et travail de petites cellules grises en plein air qui n'est pas sans rappeler un certain Hercule Poirot (on aurait du reste pu imaginer une scène de résolution au Club House, comme c'est souvent l'usage chez Agatha Christie), le lecteur trouvera donc son compte dans cette histoire faussement calme. Une guerre des poignards dans le dos et des sourires par-devant, mais qui en laisse une sur le carreau...

Georges Ottino, La guerre du golf, Lausanne, L'Age d'Homme, 1995.

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1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 18:49

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Virgile Rossel (1858-1933) fait partie de ces classiques littéraires suisses qu'on a un peu oubliés aujourd'hui. On retient davantage de lui son activité de juriste et d'homme politique radical, engagé dans des travaux associés au Code civil suisse et à son unification au niveau national. Né à Tramelan, l'homme est par ailleurs très attaché au Jura (qui n'était pas encore un canton suisse à part entière à l'époque où il a vécu), ce dont témoignent ses poèmes. C'est sur cette terre, entre Bienne, Neuchâtel et Tramelan, que se déroule l'action de "Jours difficiles", roman paru en 1896, dont les Editions de l'Aire ont donné une réédition en 2009.

"Jours difficiles" est, son sous-titre l'indique, un "romans de moeurs suisses". C'est donc bien en terre helvétique que l'auteur campe son récit; celui-ci s'attache par ailleurs à peindre l'activité d'un des fleurons traditionnels de l'industrie suisse: le monde horloger. Evoluant dans le petit village imaginaire de Lodèze (qui rappelle Saint-Imier), ses personnages sont fort divers: ouvriers ballottés entre les bienfaits de la prospérité et les effets pervers de la crise, petits artisans et gros patrons aux reins apparemment solides. Un petit monde à la Zola, dont l'auteur décrit le jeu d'interactions: amours quasi coupables entre un fils de patron et une ouvrière, courage des artisans et ouvriers, optimisme d'inventeurs naïfs trop facilement victimes d'arnaqueurs, banquiers sourcilleux. Le socialisme, voire l'anarchisme ou, en filigrane, le luddisme, passent par là, donnant à l'auteur l'occasion de peindre de belles scènes, dignes d'un Zola, de foules échauffées par les discours et les alcools, ainsi que d'émeutes qu'on regrette plus tard: "L'âme paisible de notre peuple n'a pas de vieilles réserves de malice ni d'envie; elle peut être moutonnière et s'égarer, elle est foncièrement droite et bonne", décrit l'auteur (p. 281).

Si les sujets abordés peuvent faire penser à Emile Zola, Virgile Rossel s'en distingue stylistiquement par une relative absence de lyrisme - on est loin, dans sa prose, des "symphonies de fromages" qu'on peut lire dans "Le Ventre de Paris" ou des pages poétiques de "La Faute de l'abbé Mouret". Certes, le style de Virgile Rossel ne s'interdit pas les métaphores et les images poétiques parlantes au besoin; certes, les fonctions et objets sont nommés avec précision; mais il va le plus souvent à l'essentiel, offrant au lecteur actuel un style qui, certes soigné, ne lui paraîtra jamais pesant.

Si le monde horloger est au centre de "Jours difficiles", sur fond de crise, c'est surtout le management qui fait l'objet de descriptions précises. Posons le contexte: deux entreprises, Malessert et Fustier, se disputent la primauté de la production de montres au village de Lodèze. Une concurrence faite de coups bas, certes, mais aussi de respect réciproque de la part des patrons, deux anciens qui se sont pour ainsi dire faits tout seuls et fonctionnent en autocrates. Ingénieur formé à Winterthour, Fustier est présenté comme le chef qui retrousse les manches: "Au travail, patron", se dit-il par exemple (p. 34). Très investi, il est présenté comme le cerveau de son entreprise, n'hésite pas faire usage d'une certaine manière d'espionnage industriel et, de manière très weberienne, à sanctifier le travail. Son erreur prend des allures de péché d'hybris: il a phagocyté le concurrent, Malessert, en pleine période de crise persistante. Malessert renvoie un autre point de vue, qu'on peut présenter comme un dysfonctionnement: contraint par les circonstances, le fils de famille, Jean, lâche et viveur, reprend comme il le peut les rênes de l'entreprise familiale. L'absence de transfert des compétences de la part du père patron à ses proches collaborateurs ou à son fils (que ses parnets ont élevé loin du souci de gagner sa vie) oblige Jean Malessert à tâtonner, à apprendre le métier de patron alors qu'il n'est plus temps. Quelques fiertés mal placées, enfin, accélèrent la déconfiture de l'entreprise Malessert.

La question de la gestion de la qualité est également abordée, avec l'obsession permanente, pour les horlogers, d'une production sans aucune erreur - alors qu'aujourd'hui, ce risque est accepté et géré. Pour faire bon poids, l'auteur ajoute un personnage de maire, Biétry, également engagé dans la production horlogère; sa position politique l'oblige cependant à ménager la chèvre et le chou. On peut ainsi le voir soit comme un acteur timoré, soit comme un point d'équilibre entre les forces en présence. Le lecteur ne manquera pas non plus l'élément religieux, incarné entre autres en la personne de Marie ou en le pasteur Emmanuel Fustier, qui regrettent les effets délétères d'une gestion qui oublie le personnel: certes, des idées qui semblent aller de soi aujourd'hui sont évoquées (formation du personnel, prise en charge sociale, etc.), mais elles ne font pas partie des priorités des patrons, même si ceux-ci y pensent. Le lecteur de "Jours difficiles", roman de crise horlogère, découvre ainsi le portrait d'une région, de personnages et surtout le témoignage saisissant et efficace d'une époque et d'un contexte: la fin du dix-neuvième siècle horloger dans le Jura suisse.

Virgile Rossel, Jours difficiles, Vevey, L'Aire, 2009. 

On en parle aussi sur
Gauchebdo.
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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 20:44
 

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuitFallait-il nommer ce roman "La Salle d'attente"? L'écrivain suisse Marie-Jeanne Urech fait d'un tel lieu le point de départ d'un roman totalement onirique, aux ambiances volontiers nocturnes. Ni plus ni moins... mais l'essentiel n'est pas là.

Rappel des événements relatés dans cet ouvrage: une jeune femme nommée Lucille attend le bus dans une salle d'attente assez glauque et, pour tout dire, dépourvue de toute poésie. C'est là qu'entre un certain merveilleux moderne, par le biais d'une vieille dame qui mange du chocolat - cela conduit Lucille vers un petit monde où tout ne se passe pas comme d'habitude...

Peu poétique, le point de départ? La salle d'attente est glauque, c'est entendu. Mais dès les premières pages, les aiguillages du récit sont placés. Dans le froid, Lucille a le nez qui coule; les gouttes qui tombent sur le béton prennent l'allure de fleurs. D'emblée, l'auteur impose son goût de la métaphore. Elle intègre par ailleurs dès le début une constante: celui des liquides, corporels ou non: morve, vomi, pluie, chocolat fondu. Or, dans l'univers que peint l'auteur, le chocolat joue en effet le rôle constant du produit défendu, presque un stupéfiant, auquel on prête des effets peu désirables mais que tout le monde souhaite consommer.

Et c'est par un boyau pour ainsi dire humain que Lucille arrive dans un petit monde clos. L'auteur réinvente ainsi le "locus" de l'endroit d'où l'on ne peut pas partir - sans pour autant le prendre pour prétexte à raconter des histoires. Lucille s'ennuie un peu au village - et cela se ressent dans un récit où les principaux événements touchent au quotidien: la qualité de la nourriture, le métier de croque-mort de ceux qui hébergent Lucille en attendant le bus (qui ne viendra pas... ou viendra, mais Lucille le manquera), la météo (lunatique). La vie chez le croque-mort constitue le fondement de la description d'une famille presque normale.

Et puis, il y a toutes ces personnes âgées, tous ces vieux, porteurs de pancartes présentant d'autres personnages. L'auteur peint-elle un monde où les aînés sont obligés de travailler pour, simplement, survivre? On peut le voir ainsi. Mais il y a aussi une certaine tendresse dans la peinture de ces porte-voix qui s'amusent à brouiller les cartes dès que l'occasion leur en est donnée: où se trouve l'hôtel? Lequel? Ludique, l'auteur s'amuse à générer tous les noms d'hôtel possibles à partir du nom "ICAR".

On peut aussi voir là une métaphore de l'existence humaine: les chemins ont leur importance (celui du village, celui de la gare, celui du cimetière), Lucille est hébergée par celui qui s'occupe des morts et, à ce titre, semble régner sur toute la population du village où elle échoue. Cela, sans compter les impondérables (canicule, intempéries) et l'information qui ne circule pas (un car passe, que Lucille aurait dû prendre mais qu'elle manquera parce qu'elle n'est pas informée), ni les liquides - l'eau est source de vie, les liquides corporels sont là tant qu'on n'est pas mort. Sous des dessous parfois presque enfantins, l'auteur réalise ainsi une fort belle fresque de sa vision de l'humanité, à la fois sombre et malgré tout souriante, et toujours pleine de tendresse et d'esprit.

Marie-Jeanne Urech, La Salle d'attente, Vevey, L'Aire, 2004.

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 21:29

Hebergement gratuit d image et photoRien que ça! Le programme du roman "Les six rendez-vous d'Owen Saïd Markko" de Michaël Perruchoud, auteur genevois, est ambitieux. Reste que sur un format plutôt ramassé (177 pages), l'auteur fait voyager ses lecteurs, de ville en ville et de bar en bar, donnant à l'alcool le pouvoir équivoque d'exalter les conversations (ce qu'on voit dès la sixième et première rencontre, avec Isalia Rodriguez) et d'ouvrir les volets d'une autre perception possible.

C'est que sous des dehors bonhommes, volontiers hâbleurs, le narrateur est plus profond qu'il n'y paraît. Au fil des six conversations d'ivresse relatées, c'est en effet une vision du monde qui transparaît - avec l'idée, peut-être, d'un meilleur monde possible. Lequel? Difficile de savoir pour qui le narrateur, voire l'auteur, roulent, tant les idéologies de tous bords sont perçues avec pragmatisme. Le faux apôtre du nucléaire de Bruxelles pourrait par exemple, d'un chapitre à l'autre, donner la réplique à la vieille écologiste humaniste de Berlin.

Et si le narrateur se prend un peu trop la tête, si celui-ci part dans des envolées lyriques qu'on pourrait croire dues aux vapeurs du vin rouge ou de la bière, celui-ci a sa bonne conscience, son "Jiminy Cricket", prénommé Charly - on peut y deviner la figure de l'éditeur Charly Veuthey, sans que ce lien soit explicite. Plus qu'un personnage, Charly est une voix qui s'incarne dans des objets divers en fonction des lieux où l'action s'installe, et joue le rôle de fou du roi en balançant à Owen Saïd Markko quelques vérités pas évidentes à entendre ou en démontant certains de ses actes ou tours de phrase, les ramenant à plus de modestie: "Charly me dit tout, mais uniquement quand je ne veux pas le savoir", dit Owen Saïd Markko (p. 81).

Modestie oui, parce qu'Owen Saïd Markko, collectionneur de conversations autoproclamé, est volontiers hâbleur et adopte facilement la posture du philosophe de brasserie. Mais aussi celle du charlatan, du séducteur... alors, aurions-nous ici un beau roman sur le mensonge qui peut rendre la vie belle? Nous l'avons signalé, cela peut se traduire par la vente d'énergie nucléaire aux décideurs alors qu'on n'en croit pas un mot soi-même; mais il peut s'agir aussi du jeu de la séduction, ou de celui de la multitude d'identités qu'Owen Saïd Markko adopte (il a un stock de cartes d'identité), voire de fonctions plus ou moins farfelues (consultant en théâtre à Beyrouth, par exemple - un consultant qui pourrait s'appeler Ostap Bender, comme dans Ilf et Petrof et comme dans "
Le Martyre du Pape Kevin") qu'il endosse pour assurer la matérielle et vivre mille vies au lieu de celle, morne, de son travail d'origine - qui apparaît en fin de récit. 

Une fin intéressante puisqu'elle constitue en fait le point de départ d'un roman raconté à rebours. Celui qui le voudra pourra lire ici, en touche finale, une belle déclaration d'amour à trente-trois rues de Genève, voire trouver l'idée qu'on est bien chez soi... à condition d'en sortir.  

Quelques anecdotes en marge de ce roman dense et vagabond au goût âpre et savoureux de vin et de départ: je me demande, d'une part, si la scène de Beyrouth n'a pas un rapport avec la participation de l'auteur aux Jeux de la Francophonie, qui se sont précisément tenus là-bas cette année. Et d'autre part, cet ouvrage a été sélectionné en vue du
Prix du Roman des romands.

Michaël Perruchoud, Les six rendez-vous d'Owen Saïd Markko, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2008.

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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 21:01

Avec "Kitsune", l'écrivain suisse Amélie Ardiot offre un premier roman qui la positionne d'emblée comme une artiste du genre fantastique. Paru en septembre 2007, ce roman a été sélectionné pour le Prix des Lecteurs de la RSR l'année suivante. Pas mal! Il faut dire que ce roman, s'il est bref, est dense et se balance, de bout en bout, sur la corde raide de l'incertitude qui caractérise le fantastique.

Amitiés et complémentarités
De quoi s'agit-il ici? L'auteur met en scène Christophe, Vaudois bien suisse, biologiste de son état, qui vit à Lausanne et est ami, à la vie à la mort, avec Hugo, un Ecossais, également biologiste. L'amitié est certes fondée sur une cuite prise ensemble (et décrite dès le début du roman - un début nourri de mots anglais pour évoquer l'Ecosse, anglicité qui s'estompe par la suite - ouf!); mais surtout, elle repose sur des complémentarités. Le Lausannois est ainsi présenté comme quelqu'un de réaliste, de pragmatique, de terre-à-terre même, peu attiré par les manifestations culturelles auxquelles Madeleine cherche un peu trop souvent à l'emmener. Le côté terre-à-terre du personnage est encore souligné par le fait qu'il est un spécialiste renommé des musaraignes. Cela s'oppose à la spécialité de l'Ecossais: les chauves-souris.

Et c'est là qu'on bascule dans l'imaginaire. La musaraigne ne fait rêver personne (la Suisse non plus, d'ailleurs), au contraire de la chauve-souris, animal nocturne méconnu qui éveille tout de suite des images inquiétantes, de vampires par exemple - ce que l'auteur ne manque pas de relever. Etudiées par un Ecossais... donc un familier des manoirs hantés! De cela, Hugo parvient encore à rire.

Le Japon s'invite
Bon, jusqu'ici, ça va: les bases sont en place. L'auteur balance à présent une femme dans l'histoire. Elle s'appelle Ai, elle est Japonaise, elle a les yeux verts et est d'une beauté envoûtante. Hugo l'épouse... et du coup, il n'est plus le même - pour être précis, ce bon vivant plein de projets semble mentalement exsangue quand Christophe vient le trouver en Ecosse, quelque temps après la fin de leurs études respectives. Signe particulier d'Ai? Entre elle et son beau-père, le courant ne passe pas. Et pour cause: il chasse le renard...

... "renard", ou "kitsune" en japonais. L'animal semble avoir, au Pays du Soleil Levant, un côté fantastique. C'est ce que découvre Christophe, après sa balade en écosse, à l'occasion d'une représentation théâtrale au Théâtre de Vidy. Un personnage lui raconte en effet l'affaire de ces sortes de "renards-garous" féminins envoûtants qui parasitent l'homme. Christophe en a-t-il aussi été victime?

Naturellement, l'auteur ne balance pas cette affirmation comme si c'était une parole d'Evangile. Bien plutôt, c'est le metteur en scène de la pièce vue qui le lui explique. Lui faire confiance? Cette histoire de renards envoûteurs est-elle réelle? Christophe peut aussi se demander si les regards changeants du renard empaillé qui se trouve chez Hugo sont davantage qu'un simple effet de son imagination. Et jusqu'à la fin, ouverte, le doute persistera: le lecteur peut soit croire le conteur et considérer que les renards montrés en fin de récit sont des mutants... soit considérer que les émotions suscitées par Ai sont, ni plus ni moins, l'effet de l'éternel féminin sur l'homme.

Amélie Ardiot, Kitsune, Genève, Encre Fraîche, 2007.

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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 21:31

Et s'il fallait admettre que des entités surnaturelles, anges ou quelles qu'elles soient, veillent sur l'humanité et ses grands enjeux pour le meilleur et pour le pire? Et s'il y avait un responsable transcendant de l'amour, de la mort, de la folie, de la douleur? C'est à ce jeu à la fois sérieux et ludique que s'est livrée la jeune écrivain genevoise Magali Bossi, avec talent qui plus est, dans son livre "Les Inchangés".

Livre? Difficile en effet de lui octroyer un genre de manière univoque. Les éditeurs eux-mêmes ne se mouillent pas trop, en présentant l'ouvrage en ces termes: "Ceci est presque un roman". Roman en trois parties, ou recueil de trois nouvelles? On hésite. Chacune des parties fonctionne en effet comme un tout parfaitement autonome. Mais l'auteur joue de manière balzacienne le jeu de la récurrence des personnages afin de créer de la cohésion dans son propos. Et les personnages évoluent dans le même milieu, se trouvent confrontés aux mêmes difficultés, dont la principale est la suivante: quand on est une entité surnaturelle, jusqu'à quel point peut-on fricoter avec les mortels?

Il y a un côté Wim Wenders (celui des "Ailes du Désir" ou de "In weiter Ferne so nah") dans ce livre. Les personnages surnaturels doivent en effet respecter des règles bien précises dans leurs contacts avec les humains, et gare à eux s'ils les transgressent (c'est du reste ce qui fait tout le sel des deux dernières parties, la première relatant, en des pages souvent fortes et inquiétantes, la réalisation réussie (parce que distante) d'un double "contrat", conjuguant douleur et folie). En cas de transgression (tomber amoureux d'un mortel, par exemple), la sanction est terrible, mais humaine, prosaïquement humaine, puisqu'elle est administrative: nos "anges" sont convoqués au bureau du directeur... un directeur dont, à l'instar de Dieu, personne ne connaît le visage - mais dont chacun sait qu'il fume le cigare. Après tout, comme le chante Serge Gainsbourg, "Dieu est un fumeur de havanes"...  

Dieu, les anges, les mots sont lâchés. Ce roman a-t-il l'ambition de montrer l'au-delà? Il semble l'humaniser afin de le rendre plus perceptible aux lecteurs, mortels par définition, et répond en passant à une question qui déchire la chrétienté depuis la nuit des temps en dépit de son apparence byzantine: celle du sexe des anges. Chez l'auteur, les anges sont de l'un ou l'autre sexe, comme n'importe quel être humain; ils sont en proie aux mêmes passions, nous l'avons dit, et doivent rendre des comptes à leur patron, comme tout le monde. Administrer la mort? C'est un contrat comme un autre, à remplir sans état d'âme, comme d'autres vissent des boulons.

En passant, Magali Bossi attribue à la mort un genre masculin (mais comme il/elle s'appelle Dominique, ça crée des quiproquos) et à l'amour un genre féminin - les femmes seraient-elles plus aimantes? Et pour faire bon poids, ces (presque) purs esprits portent des noms évocateurs... mais dans différentes langues - on a un Octav Schmerz, une Irrène Irrsinn, un Dominique La Mort, une Emma Comida responsable de l'alimentation, etc. Tout cela donne à ce récit un parfum d'universalité - oserait-on dire "catholicité", au sens étymologique? D'un autre côté, la transgression du règlement de l'"administration des anges" prend chez l'auteur la forme d'un péché d'hybris, satisfaisant l'espace d'une nuit (Mina emmène la mort voir les étoiles comme elle le faisait avec son père, et Elska, responsable de l'amour, conclut avec Mme Shinsetsu en pleine nuit) mais, nous l'avons dit, sanctionné de manière terrible pour l'humain et pour l'ange qui a failli.

La diversité reste présente dans la forme du récit. La première partie est divisée en chapitres et sous-chapitres brefs, coiffés d'en-têtes faussement sentencieuses qui donnent à réfléchir ou prêtent à sourire. La deuxième et la troisième, en revanche, font se succéder les numéros des chapitres, toujours très courts. Fil conducteur? Le discours à la première personne. De quoi étonner? Le "je" n'est jamais le même...  

Habile construction, donc! Le lecteur goûtera par ailleurs la voix de l'auteur, parfois fort travaillée, parfois savamment orale, toujours cohérente. De quoi se faire plaisir avec un véritable roman en miniature!

Magali Bossi, Les Inchangés, Genève, Faim de siècle, 2009.

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