Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 20:58

hebergeur d'imageEt de trois! L'humoriste suisse Marc Boivin, connu comme figure des "Dicodeurs" sur la première chaîne de radio suisse romande, a livré il y a quelques mois sa troisième et dernière série de listes. Celle-ci trouve place, comme les deux précédentes, dans un petit livre paru aux éditions Faim de Siècle et Cousu Mouche. Son titre? "Queue de listes & amusants petits quiz".

 

L'auteur offre une troisième série de listes qui, se réclamant de l'auteur chinois Li Yi-chan, n'ont rien à envier aux deux premières. Il y a de l'humour, corrosif, astucieux, ludique ou raffiné dans chacune des listes proposées au lecteur. Celles-ci sont construites sur un schéma bien rodé: un principe sert de titre à la liste, et l'auteur énumère quelques exemples - le plus souvent une quinzaine.

 

Les thèmes abordés par les exemples sont divers, mais on repère vite quelques constantes plus fécondes que d'autres: les travers des adolescents, l'adultère, les ronflements du conjoint ou de la conjointe, voire les animaux. Certaines listes semblent être nées au fil de la plume, d'autres sont plus structurées. Les proverbes du chapitre 5 prêtent par exemple à rire du fait de leur contenu, mais aussi de leur formulation qui claque bien: "Amour trois fois par jour, mariage trois fois plus court" ou "A la Saint-Cassette, les amants sous la couette", lit-on par exemple. Comme il se doit, le chapitre 9, "Maladies de saison", est organisé de façon chronologique.

 

L'humour naît du jeu des sonorités ou d'à-peu-près astucieux, on l'a compris; il apparaît parfois sous la forme d'une impossibilité logique ("Chuck Norris, sors de ce corps!" a-t-on envie de se dire une fois ou l'autre) ou d'évidences qui vont mieux en le disant ("95% des Helvètes planquent leur argent en Suisse").

 

Reste que l'apparente légèreté des exemples énumérés dans les listes cache (enfin... pas tant que ça!) une certaine profondeur. A plus d'une reprise, en effet, l'auteur renvoie le lecteur à ses propres habitudes et à ses propres travers. Les résonances ainsi suscitées poussent chacune et chacun à méditer et à réfléchir après avoir souri. Ainsi naît une certaine philosophie du quotidien.

 

Pour conclure cette troisième et dernière salve de listes, l'auteur propose encore quelques quiz thématiques. L'idée n'est certes pas de vérifier que le lecteur a tout retenu de sa lecture. Si elles ne font jamais appel à la culture générale, les réponses aux questions sont toujours inattaquables. Parfois proches de la devinette absurde, elles suggèrent qu'une question apparemment dépourvue de sens en est en fait chargée, pour peu qu'on accepte de changer de point de vue. Par exemple, est-il vrai que le fruit du bouleau tombe le 25 de chaque mois? Selon que vous soyez arboriculteur ou salarié, la réponse sera différente...

 

Marc Boivin, Queue de listes, Fribourg/Genève, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2014.

 

Les deux premiers opus, commentés par votre serviteur:

- Marc Boivin, Liste de listes

- Marc Boivin, Suite de listes

 

Partager cet article
Repost0
14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 19:49

hebergeur d'imageLu par Francis Richard.

Défis Premier roman et Rentrée littéraire.

Le site de l'éditeur.

 

"La face obscure des découvreurs de monde": tel est le sous-titre de "Black Whidah", premier roman du poète suisse Jack Küpfer. Paru aux jeunes éditions Olivier Morattel, cet ouvrage se présente comme le premier d'une série d'ores et déjà intitulée "Les vies d'azur". Tout un programme; mais dans "Black Whidah", c'est plutôt dans ce que l'humanité peut avoir de plus sombre que l'auteur décide d'immerger son lectorat. Pour ce faire, il choisit la forme du roman d'aventures et relate un épisode du triste épisode de l'esclavagisme. Nous sommes en 1808, et tout se passe entre le Brésil et l'Afrique subsaharienne - des terres nommées alors "Nigritie", aux mains des puissances coloniales européennes d'alors.

 

L'aspect sinistre de l'esclavage est bien mis en évidence, par contraste. L'auteur met en scène, en effet, un aventurier nommé Gordon, certes loin d'être parfait, qui se pique d'avoir un soupçon d'honneur et n'a aucun penchant favorable au trafic d'êtres humains. Mais il s'y trouvera pris, malgré lui... En face, au fort de Whidah, les négriers vont développer, l'un après l'autre, les arguments favorables à leur activité: sauver les personnes concernées d'une mort certaine, leur offrir le christianisme sur un plateau... L'auteur excelle à montrer l'horreur quasi émétique de leur brutale mentalité; il se montre également bien renseigné sur les pratiques du "métier". Le dégoût que Gordon ressent n'en paraît que plus compréhensible.

 

Roman d'aventures, ai-je dit: le narrateur, en effet, va voir du pays. Il y a des décors bien rendus, telle la forêt vierge de nuit. Les péripéties sont présentes, bien sûr, et quelques classiques du genre sont bien là - à l'instar des plaies d'argent qui mènent aux extrêmes, de la jeune et jolie Portugaise dont le narrateur va tomber amoureux ou de la tempête en mer. Scènes d'émotion, aussi, autour de telle fillette retrouvée dans la jungle et qui va devoir partir vers l'Amérique à bord du bateau des négriers. Comme future esclave, bien sûr. Par moments, toutefois, le lecteur regrettera la lenteur de la narration, due à l'intégration de passages où le narrateur parle de lui - et pense à lui. C'est que par moments, le roman d'aventures cède au ton de la confession.

 

"Black Whidah" est un roman d'ambiances aussi, et celles-ci sont fortes. Les discours des négriers suggèrent un vaste débat sur les superstitions africaines, qui ont fini par les contaminer. De la part de l'auteur, il est aisé de jouer sur les illusions nées de ces croyances: joueurs de tam-tam qu'on ne voit jamais, esprits, zombies, bruits effrayants, etc. Certains épisodes se passent de nuit, ce qui ajoute au mystère et rapproche ce roman du genre fantastique.

 

"Black Whidah" est porté par une écriture qui reproduit de manière crédible la langue française du temps du narrateur. Précieuse, elle va jusqu'à faire un usage régulier du subjonctif imparfait et se fait constamment lyrique ou poétique. Ce qui n'interdit pas l'ironie à l'occasion, soulignant ainsi le détachement de l'auteur face aux propos des négriers qu'il met en scène. Il n'en faut pas moins pour créer un roman bien captivant, fluide, et qui donne à réfléchir sur un sujet difficile, encore actuel aujourd'hui, et peu fréquemment évoqué.

 

Jack Küpfer, Black Whidah, La Chaux-de-Fonds, Morattel, 2014.

Partager cet article
Repost0
13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 18:51

Boulanger Frontalières photo BoulangerFrontalieres_zps2e2603a6.jpgLu par Francis Richard, Jean-Michel Olivier.

 

Il n'est guère besoin de présenter Mousse Boulanger, poétesse, écrivaine et comédienne bien présente depuis toujours (ou presque) sur la scène littéraire suisse romande. A titre personnel, je garde deux souvenirs d'elle. Lorsque j'étais à l'école secondaire, j'ai eu la chance d'assister à une animation théâtrale qu'elle a donnée. Et beaucoup plus tard, en 2012, elle m'a fait l'honneur de lire en public - et, ce faisant, de magnifier ô combien! - ma nouvelle "Cou lisse", troisième prix d'un concours organisé par l'Association vaudoise des écrivains. Dès lors, il était grand temps que je découvre ce qu'elle a écrit - et son court roman "Les frontalières" m'en a donné l'occasion ces derniers jours - avec la complicité de Christiane Bonder pour les dessins du livre.

 

On l'a compris, Mousse Boulanger, c'est une voix autant qu'une écrivaine - voire plus. Dans "Les frontalières", elle se glisse avec succès dans la peau d'une fillette dont l'enfance s'achève peu à peu. La parole donnée à cette fille est d'un grand naturel: on croirait l'entendre parler. Sans lourdeur, elle dessine la relation fille-mère, observée du point de vue de la fille. C'est avec tout autant de naturel que des mots typiquement suisses, voire jurassiens, parfois rares (qui sont les cavolants?), s'intègrent au discours de la fillette. La recréation s'avère crédible et aisée.

 

"Les frontalières": le titre lui-même est tout un programme, à l'heure où la libre circulation des personnes d'un pays à l'autre de l'Union européenne - et de quelques pays partenaires - est devenue la règle. Force est de constater que les personnages du roman de Mousse Boulanger n'ont pas attendu l'intégration européenne pour vivre à leur manière la liberté de franchir les frontières - en l'espèce celle qui sépare le Jura suisse et le Jura français. Ainsi se rend-on à Delle à bicyclette pour acheter un chapeau ou se faire une permanente... Naturellement, les douaniers veillent; mais quelques subterfuges tout simples suffisent à les faire regarder ailleurs: la traque du tourisme d'achats ne paraît pas être leur priorité.

 

C'est que ce roman, on l'apprend vite, se déroule en 1938. Le point de vue est celui d'une famille suisse. Dès lors, il y a certes la vente d'une ferme par des Suisses installés en France et qui, sentant venir le vent, souhaitent revenir au pays. Pour le reste, cependant, la lecture laisse l'impression d'une Suisse préservée, où les bruits de bottes arrivent par le biais de la radio ou de la presse - protestante ou catholique, c'est selon - et où l'on se soucie, c'est une chance, d'aller cueillir des framboises ou d'acheter de nouvelles chaussures. Le seul problème étant leur prix, même du côté français de la frontière... mais il n'est jamais insurmontable. L'impression est encore renforcée par la proximité de la nature et du monde rural, lieu de vie des personnages.

 

Par-delà la description d'une vie demeurée proche des bonheurs simples, l'essentiel est, au fil des pages, la complicité entre une mère présentée comme fantasque dans le prière d'insérer (mais j'ai plutôt eu l'impression qu'elle savait très bien ce qu'elle faisait) et une fille qu'on appelle, pour la première fois, "Mademoiselle" - signe qu'elle grandit. Et là, ce n'est pas le moindre mérite de l'auteure que d'avoir saisi, par quelques observations, l'imminence du point de bascule de l'enfance vers l'adolescence, voire vers l'âge adulte.

 

Mousse Boulanger, Les frontalières, Lausanne, L'Age d'Homme, 2013

Partager cet article
Repost0
12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 20:04

hebergeur imageDéfis Thrillers et polars et Rentrée littéraire 2014.

Le site de l'auteur.

 

C'est le livre dont on parle dans la rentrée littéraire romande 2014: avec "L'assassinat de Rudolf Schumacher", Bastien Fournier propose un roman policier qui met en scène l'assassinat d'un homme politique nommé Rudolf Schumacher. Comme son petit livre a tout d'un roman à clés, forcément, il fait jaser. Et pour qui suit l'oeuvre de son auteur, force est de constater qu'il a quitté, l'espace d'un opus, son écriture exigeante et poétique (on pense au Cri de Riehmers Hofgarten, à Pholoé ou à La Fugue) afin d'aborder d'autres rivages littéraires, plus factuels, proches de l'action.

 

Les personnages derrière les personnages

challenge rl jeunesse

Roman à clés, ai-je dit. On a beaucoup dit que Rudolf Schumacher est l'avatar littéraire d'un certain Oskar Freysinger, personnalité politique suisse de droite dure (UDC, pour Union démocratique du centre) bien connue en Suisse romande, voire au-delà. L'auteur sait trouver les éléments frappants de cette figure pour la caricaturer avec vigueur: le personnage a un catogan, il a des ambitions littéraires, il a fait ses premières armes en politique au sein d'un parti suisse conservateur et traditionnellement confessionnel.

 

On bascule dans la caricature, par exemple, lorsque l'auteur suggère que son personnage a publié ses oeuvres littéraires à compte d'auteur: est-ce vraiment le cas? Oskar Freysinger est-il par ailleurs le seul modèle ayant servi à construire Rudolf Schumacher? Certains éléments donnent à penser que Christoph Blocher, autre figure politique suisse de droite dure, a également contribué au personnage. Sans parler du machisme supposé du bonhomme, étranger peut-être à la seule figure du modèle d'Oskar Freysinger: lorsqu'on parle de fricoter avec une secrétaire, on pense plutôt à un autre politicien devenu personnage de roman: Dominique Strauss-Kahn.

 

hebergeur image

Ceci est passé plus inaperçu: l'auteur s'amuse, à notre avis, à caricaturer une autre forte tête de l'UDC valaisanne, juvénile cette fois: Grégory Logean. Comment ne pas penser à lui lorsque l'on voit évoluer le personnage de Thomas Laurent, si fier de lui lorsqu'il porte une cravate rouge à croix blanche? La proximité phonétique des noms de famille achève de mettre le lecteur sur la piste.

 

Comme de bien entendu, tout commence par la rituelle phrase: "Toute ressemblance etc."; l'auteur entretient donc le doute d'emblée.

 

Un polar... ou autre chose?

Il est indéniable que plus d'un Suisse aurait envie d'être à la place de l'assassin de Rudolf Schumacher - dont l'auteur dessine parfaitement, jusqu'à l'excès, le côté clivant. Son adresse d'écrivain va jusqu'à suggérer deux coupables, l'officiel et le véritable: le Valais, théâtre de l'action (jamais nommé mais toujours deviné, un peu comme dans l'excellent "On dirait toi" de Sonia Baechler), a ses lois, pas toujours soucieuses de la vérité, résultant d'un certain recul face au monde.

 

Cela dit, l'intrigue policière, telle qu'elle est présentée, laissera les aficionados du genre sur leur faim: un peu d'enquête menée sans détermination, un inspecteur rapidement mis sur la touche, des chapitres brefs et courts en bouche... la police fait figure d'absente dans ce roman. La police? Certes. Mais pas Armand Fauchère.

 

C'est que ce personnage d'inspecteur a une faille: c'est un veuf inconsolable. A travers l'appât de la figure populaire de "Freysinger-dit-Schumacher", c'est cette faille que l'auteur veut faire explorer au lecteur. L'approche est simple et solide, mais elle a sa finesse. Dès le chapitre 2, on voit le policier fréquenter mollement une certaine Victoire - victoire qu'il n'aura jamais, comme si face à la mort, il n'était aucune victoire d'accessible. Plus loin, tous les symptômes du processus de deuil apparaissent: l'inspecteur croit reconnaître l'être aimé et défunt, il pense à la défunte à tout bout de champ, se souvient avec des sentiments mêlés de la seule fois où il l'a trompée - avec une collègue. Et puis, le ménage du veuf va à vau-l'eau: au fond, le lecteur peut être amené à se demander si Armand Fauchère, pourtant un bon professionnel de la police, n'a pas perdu le goût de vivre - ce qui amoindrit ses qualités de policier.

 

L'auteur aurait certes pu aller plus loin encore dans l'analyse de ce deuil, le travailler plus en profondeur. Mais ce qu'il en montre suffit à dire que le véritable intérêt de "L'assassinat de Rudolf Schumacher" réside ailleurs que dans l'intrigue policière. Ce roman offre certes une belle galerie de portraits, des extrémistes de gauche au rabais façon bande à Baader aux femmes qui entourent le fameux Schumacher (y compris son épouse, Wanda, qui pour le coup a marié un fameux poisson... et a d'irrésistibles appas); mais c'est en définitive Armand Fauchère qui, parce qu'il porte une fêlure, demeure le plus attachant et le plus mémorable d'entre eux.

 

Bastien Fournier, L'assassinat de Rudolf Schumacher, Vevey, L'Aire, 2014.

Partager cet article
Repost0
27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 21:10

hebergeur imageUn roman court, un roman dense. Il suffit d'ouvrir l'oeil pour que les détails apparaissent, évidents, vertigineux, et que le lecteur soit accroché par le fil de l'histoire de "Petite Masque", ouvrage de l'écrivaine Françoise Roubaudi - dont ce blog a déjà évoqué le recueil de nouvelles "Un plaisir acide et méchant".

 

Un fil à l'histoire

Et si je parle de fil de l'histoire, ce n'est pas par hasard. L'image du fil est omniprésente dans "Petite Masque", tel un leitmotiv obsédant. Au sens le plus évident, c'est le fil de vies trop vite coupées - on pense aux Parques -, fausses couches ou avortements, décès prématurés ou survenant en temps et heure, ou le fil de la valise qui pourrait casser, comme un mariage - tiens, tiens...

 

L'image du fil est installée dès le début, par l'entremise de cette aïeule magnanarelle, "éducatrice de vers à soie". Les fils des vers à soie font écho à ceux, surnaturels, d'une araignée (p. 23). Enfin, apparaît en fin de récit l'image d'une mercière. Métier à fils, certes. Métier en voie de disparition aussi, comme les souvenirs qui s'effacent.

 

Le droit de vie et de mort

Effacement... l'auteure invite le lecteur à voir le monde à travers le regard de Jules, alias Rosine, dont elle relate la vie. Le regard de Jules se pose avec acuité sur les êtres, puisqu'elle devient peintre spécialisée en portraits, avec talent. Peindre de mémoire sa mère, lointaine puis défunte, lui est cependant impossible. L'auteure glisse ici une tache aveugle aux accents freudiens. Jules voudrait-elle refouler sa mère dans les tréfonds de son subconscient? Elle y est parvenue, du moins en partie.

 

C'est que le personnage de la mère, de la "matriarche" voudrait-on dire, présenté par l'auteure, s'avère étouffant. "Cette femme hait suffisamment la vie pour vouloir l'empêcher partout où elle se manifeste", lit-on: la mère paraît revendiquer, à l'instar du "pater familias" romain, le droit de vie et de mort sur sa descendance.

 

Fausses couches ou avortements? A un certain moment, l'horrible vérité est lâchée - et le père, détestable vecteur d'avortements "de confort", n'y est pas étranger, il faut le dire. Dès lors, comme pour reproduire un modèle, il faudrait "faire passer" l'enfant que Jules attend... Jules s'y refuse et, ce faisant, s'affirme. Pour rester freudien à deux francs, elle tue le père - ou, en l'occurrence, la mère. Et, dans la foulée, passe outre une manifestation en faveur de l'avortement, tenue à la sortie de son mariage.

 

La confusion des genres

Un père falot, pas du tout réactif face à la demande de divorce de sa femme, n'est-ce pas contraire à l'image du mec viril et responsable qu'on aimerait plus souvent voir? En face, l'auteure met en scène une femme qui, dans le ménage, porte la culotte. L'image de la virilité dominante et sûre d'elle en prend un coup...

 

Face à cette figure d'homme incomplète, actrice d'un "mariage raté", arrive un gars jeune et humble, le jardinier, dont le rôle est d'assumer sa responsabilité en mariant Jules, qu'il a engrossée. Ce qui ne l'empêche pas de verser une larme - dès lors, l'idée stéréotypée qu'un homme ne pleure jamais en prend un coup, à son tour...

 

... les genres se confondent d'emblée dans le nom de "Jules", qui est une fille nommée Rosalie pour l'état civil. La confusion des genres intervient aussi dans les mots, jusqu'au titre: "Petite Masque" sonne comme une faute de français, puisqu'un masque, c'est masculin. C'est déstabilisant; mais c'est aussi parfaitement expliqué et justifié.

 

Le goût du beau mot

"Le mot juste est magnanarelle. Joli mot. Local, vieilli, mais joli, précise la mère". Ce n'est qu'une phrase, mais elle indique l'attention que l'auteur porte aux mots, à leur beauté et à leurs strates de sens. On trouvera extraordinaire, par exemple, la merveilleuse série de synonymes de "rouge" figurant en page 17, porteuse d'une réelle opulence. Et puis, en d'autres lieux, il y a cette volonté d'"étouffer les mots tranchants"...

 

Cette attention va jusqu'au soin apporté à certaines répliques. Par la segmentation et par la ponctuation, l'auteure leur donne un rythme, disséquant chaque accent, chaque intonation. Il y a ainsi de la force dans certaines phrases, coupées par des points, des virgules, déconstruites pour mieux en révéler le sens profond.

 

Tout en finesse, "Petite Masque" conquiert le lecteur par une écriture fine, pesée au trébuchet, où chaque mot porte et frappe au coeur. On ne sort pas indifférent de la découverte de la destinée de Jules, telle que la dépeint ce court roman à la finesse de dentelle.

 

Françoise Roubaudi, Petite Masque, Genève, Encre Fraîche, 2011.

 

Le site de l'éditeur.

Partager cet article
Repost0
9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 19:34

hebergeur imageJérôme rend visite à Anna, son épouse amnésique, qui vit dans un étrange hôtel. Ils se parlent. Il n'en faut pas plus pour construire un bref roman - celui-ci s'intitule "Tangage". Gisèle Fournier, écrivaine genevoise, en est l'auteure. L'on découvre que c'est un roman de la difficulté de communiquer entre humains, mais aussi de la porosité. Cela, au fil de pages extrêmement écrites, soignées, au vocabulaire riche et parfois flamboyant.

 

Incommunicabilité d'abord: pas évident de trouver une manière de converser avec une personne amnésique. Le personnage de Jérôme joue dès lors le rôle de révélateur, dynamique, s'emportant à l'occasion, à tort ou à raison, suscitant des réactions relativement passives de son interlocutrice, Anna. Celle-ci n'est pas en reste, ne trouvant jamais le ton juste avec Olivier, celui qui l'accueille à ce fameux "hôtel" des Pradelles. Elle le considérera comme un ami - l'est-il vraiment? Du début à la fin du séjour d'Anna, en tout cas, ce sera un passeur, le seul qui acceptera de jouer le jeu des prénoms quotidiennement changeants d'Anna. Incommunicabilité avec les autres pensionnaires de l'"hôtel", enfin: tous sont présentés comme des personnes handicapées dans leur manière de communiquer - handicap plus ou moins surmontable, si l'on sait ou si l'on veut bien.

 

Porosité, ai-je dit aussi. C'est que la communication, lorsqu'elle s'installe, si difficile qu'elle soit, trace des chemins hasardeux mais continus: une montre suffit à établir le contact, une porte à laisser un lieu ouvert. Cela se retrouve dans la narration, qui prend la forme d'une polyphonie à deux voix où, surtout au début, l'on se demande un peu qui parle. Cela, d'autant plus qu'elle alterne la première et la troisième personnes du singulier. Par ailleurs, la Pradelle est présentée comme un lieu que l'on quitte comme l'on veut, que ce soit par effraction ou par sa propre volonté. Même l'étymologie de "Pradelle", un mot qui signifie "Prairie naturelle", suggère cette porosité: où commence et où s'arrête cette prairie dite "naturelle", sur laquelle on a précisément construit cet "hôtel"? Enfin, la limite entre le rêve et le réel, de manière assez classique, n'est pas toujours claire. Les transitions sont volontiers suggérées par de simples points de suspension...

 

Difficile, d'ailleurs, de donner un statut à "La Pradelle". Le lecteur sera spontanément amené à penser qu'il s'agit d'un asile ou d'un hôpital psychiatrique. Mais l'image de l'hôtel s'avère récurrente, encouragée encore par l'idée confortable, véhiculée par Anna, qu'on prend soin de vous et qu'on vous déresponsabilise ici - au fond, c'est des vacances! L'idée de "secte", enfin, est suggérée. Une option acceptable a priori: les lieux ont leurs règles, pas toujours très lisibles. Et si l'impression de confinement est soulignée par moments par certains paragraphes longs, rappelons-nous toujours qu'il existe une sortie, que le huis clos n'est pas total ici.

 

L'issue du roman suggère d'ailleurs qu'il est facile, en définitive, de quitter un lieu de maladie afin d'affronter la réalité. Un déclic suffit, un souvenir inattendu, le souvenir d'une porte vue en rêve associé à une manière de marcher vue, et une décision suit... Entre maladie et bonne santé, la limite s'avère poreuse aussi: de l'un à l'autre, il y a toujours un chemin, que la réalité des lieux matérialise dans "Tangage".

 

Ce court roman n'est pas de ceux qui se lisent à la va-vite. Courtes ou longues, marquant le rythme sans se perdre, ses phrases donnent à réfléchir. Et en fin de lecture, l'impression demeure d'avoir passé un moment en compagnie d'un beau moment de littérature, fait à partir d'un minimum d'éléments pleinement exploités.

 

Gisèle Fournier, Tangage, Paris, Mercure de France, 2014.

Partager cet article
Repost0
8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 15:21

hebergeur imageLu par Francis Richard, Frédéric Vallotton.

Le site de l'éditeur, Olivier Morattel.

 

Vorace, insatisable, l'écrivain Pierre Yves Lador laisse à chacun de ses ouvrages son lectorat la bouche pleine, repu de beaux mots et de sonorités fécondes. Pourtant, à chaque fois, on en redemande. "Confession d'un repenti", son dernier opus, ne fait pas exception à la règle. Et la boulimie des mots trouve ici un écho réel, concret: l'auteur a choisi d'aborder le thème de ses propres addictions. Et tout commence par le sucre: "Au commencement ou plus tard le sucre me servit de doudou, de consolation, de compensation au stress, aux frustrations comme à chacun.", décrète l'incipit. Le ton est donné.

 

Tout trouve son origine dans la douceur du lait maternel. Le titre du premier chapitre, "Téter le monde", suggère les deux directions de ce roman: d'une part, il sera question de manger; de l'autre, l'auteur suggère une vision du monde - qui n'est pas sans rapport avec les dysfonctionnements alimentaires évoqués. Commençons par ceux-ci.

 

Le narrateur suggère avec brio l'attirance que les produits sucrés ont exercé sur lui. Cela passe par une écriture qui détaille les ressentis, qu'ils soient précis ou au contraire trop vaporeux. Lorsqu'ils sont précis, le lecteur retrouvera à coup sûr, çà et là, des impressions déjà vécues de dégustation de telle ou telle friandise trouvée dans le commerce: bac à glace, chocolat Crunch, têtes de nègre Perrier dont on casse l'enveloppe chocolatée à la cuillère, comme on décalotte un oeuf à la coque... Les marques elles-mêmes sont citées, suscitant chez n'importe quel lecteur des souvenirs de choses lues et goûtées. Par moments, face à tant de précision, on se sent comme dans l'un ou l'autre des tropismes de Marguerite Duras.

 

De là, l'auteur explore d'autres compulsions et addictions: l'addiction sociale de l'alcool et la pression de l'entourage à la consommation de chasselas vaudois, la collection compulsive de livres (le chiffre de 40 000 titres est évoqué), les drogues, les femmes (mais de façon parcimonieuse, l'auteur s'étant promis de ne pas s'appesantir sur cet aspect) et le goût des mots. Mais si l'auteur partage volontiers l'addiction, il ne partage pas la diction: celle-ci lui paraît être une manière de réduire le monde en petites cases, en en gommant ce qui passe pour des scories, et en définitive de l'édulcorer. Or, toute son écriture transpire le refus des petites cases qui en appauvriraient la saveur: "En français je travaille sur les sons et les sens, les assonances et les consonances, tel un inséminateur" (p. 148). Force est de constater que ce programme est accompli: l'auteur n'hésite pas à privilégier les sonorités évocatrices plutôt que le sens, ni à aligner les rimes en séries copieuses qui ont tout de l'association libre.

 

Refus de l'édulcoration du monde: là, on bascule dans la vision du monde que l'auteur donne dans "Confession d'un repenti". Ici, le lecteur découvre une soif d'authenticité, qui entre en dissonance avec l'envie, parfois, d'absorber du sucré, quelle qu'en soit la qualité. Quant au politiquement correct, qui change les mots en croyant changer le sens (tête de nègre ou tête au choco? L'auteur a choisi...), c'est, de l'avis de l'auteur qui le rejette, une manière de rendre le monde plus doux... donc, encore une fois, de l'édulcorer.

 

Pleines de souffle, les phrases sont souvent longues, comme peut l'être la quête d'un absolu: "Mais l'expérience m'a montré que j'avais raison de tenter l'impossible, épouser le mouvement du monde, de mon cerveau, de la découverte, au risque de perdre des auditeurs, lecteurs, mais qu'importe.", décrète l'auteur, qui ne poursuit qu'une ambition: montrer le monde et sa complexité, en s'y inscrivant. A cela vient s'ajouter, ai-je dit, un jeu sur les sonorités; il n'en faut pas plus pour qu'on ait envie, pour mieux goûter la prose de l'auteur, de les lire à haute voix - tantôt vite comme lorsqu'on dévore un bac de glace à grands coups de cuillère, par gourmandise, tantôt lentement pour déguster chaque mot: dans "Confession d'un repenti", ouvrage littéraire ample, franc mais aussi joueur, le rythme se met au service du goût.

 

Pierre Yves Lador, Confession d'un repenti, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel, 2014.

Partager cet article
Repost0
4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 19:54

hebergeur image

Défis Thrillers et polars et Vivent nos régions.

Le site de l'éditeur, de l'auteur et du photographe.

 

Après "Le Slovène bleu", dont j'aurai l'occasion de vous parler prochainement (confidence: il est sur ma pile à lire depuis trop longtemps...), l'écrivain fribourgeois Cédric Clément vient de faire paraître "Riff sanglant à Fri-Son", roman policier en forme de huis clos: il se déroule, pour l'essentiel, dans les coulisses de la salle de concerts rock emblématique de la ville de Fribourg.

 

Tout cela a l'air bien noir et bien grave...

Et l'incipit annonce la couleur de ce bref roman: "I am as fast as death metal!", annonce Gary Abbot, le détective qui mène l'enquête. Celle-ci sera brève, comme le livre, et un peu rock'n'roll, puisque après tout, c'est le leader du groupe métalleux satanique God Electrified qu'on a retrouvé décapité dans les coulisses de la salle de concert de Fri-Son. Une nuit pour boucler pour une enquête, c'est rapide, aussi rapide qu'un coup de sabre! Ou court comme un chapitre de "Riff sanglant à Fri-Son": la brièveté des chapitres n'est pas pour rien dans le rythme effréné de ce petit polar.

 

L'auteur se concentre sur l'interaction entre les personnages et les groupes présents. Il y a là God Electrified, les satanistes belges, et Fleur, un groupe de rock chrétien - mais l'auteur pose qu'au fond, le message importe peu et que c'est précisément pour cela que leur manager les a rapprochés. A ceux-là, on ajoutera les techniciens. Autant de suspects... et autant de possibilités de situations inattendues.

 

Il n'est guère question de la ville de Fribourg: celle-ci est à peine citée et décrite. On peut le regretter, mais si peu: la ville ne joue guère de rôle ici. De même, Fri-Son est un décor qui paraît relativement peu personnalisé, à quelques éléments exceptionnels près: l'auteur prend soin de recréer les lieux de façon crédible, à l'aide de plans illustrés, et de rappeler les groupes mythiques qui sont passés par là (eh oui, Nirvana a joué à Fribourg!).

 

... mais c'est quand même bien fichu, détaillé, et même déjanté

Le lecteur laissera à l'auteur le temps de mettre son univers en place, et de rappeler rapidement les impératifs des concerts de rock: timing serré, technique capricieuse, éclairages complices, organisation en coulisse. Et surtout - c'est adroit - la mise en place de détails qui paraissent insignifiants au début, mais finissent par s'avérer cruciaux.

 

C'est justement en se penchant sur les détails que Gary Abbot fait avancer son enquête. Son comparse Tintin fait figure de Bérurier au petit pied, bien membré, doté d'un gosier en pente raide, généreux en répliques hors de propos, maître dans l'art de mettre son comparse sur la voie tout en mettant les pieds dans le plat. L'exploitation d'éléments aussi hétéroclites qu'un T-Shirt Iron Maiden (qui apparaît d'ailleurs aussi sur la couverture du livre) ou un Ventolin oublié est habile; comme touche supplémentaire d'originalité, l'auteur monte par ailleurs avec virtuosité un jeu d'horloges déréglées. Construire un polar sur des jeux d'horloges, c'est typiquement suisse, me dira-t-on... Cela vaut une longue explication, construite sur des schémas.

 

Quant au côté déjanté, il paraît s'amplifier au fil des pages. En contrepoint à l'allusion san-antoniesque à Bérurier à travers le personnage de Tintin, on trouvera, de façon fort grave, un moment de révélation qui n'est pas sans rappeler la fin des romans d'Agatha Christie - de manière subvertie, puisque cet épisode s'achève sur un rebondissement. Il y a des allusions à l'écoulement de liquides corporels et de boissons sucrées, le nom improbable de l'agence de Gary Abbot ("GA, Poisson et Investigation"), les noms des personnages, et leurs portraits, souvent délirants - surtout pour les personnalités mises en avant par les besoins de l'enquête. Ah, et je crois que je ne vous ai pas encore parlé de la CLITO; je vous laisse découvrir tout seuls de quoi il s'agit, petits curieux!

 

Un roman policier court, donc, noir, et qui sait le plus souvent aller à l'essentiel! "Le loufoque n'est jamais loin", dit le prière d'insérer; et force est de constater que c'est vrai. L'intrigue a donc le double mérite d'être simple et costaude - et de ne pas se prendre au sérieux. Pour le plus grand plaisir d'un lecteur qui dévore...

 

Cédric Clément, Riff sanglant à Fri-Son, Fribourg/Genève, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2014.

Partager cet article
Repost0
30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 15:50

hebergeur image

Le site de l'auteur.

Défi "Vivent nos régions".

 

L'écrivain fribourgeois Claude Maier invite son lectorat au voyage avec "De Cressier à Posat, au gré de l'imaginaire". Oh, pas forcément loin, surtout si l'on habite dans le canton de Fribourg; mais entre Cressier et Posat, il y a quelques occasions de se balader et de raconter de belles histoires, traversées par un soupçon de fantastique qui les fait ressembler à des légendes d'antan ou d'aujourd'hui.

 

"De Cressier à Posat, au gré de l'imaginaire" est un recueil de dix nouvelles. Si la constante est régionale, chaque texte est différent, ne serait-ce que par sa longueur: si "Un fantôme à Cressier" a des dimensions qui la rapprochent de la novella, la plus courte des nouvelles du recueil, "Fichillien", tient sur l'étiquette d'une bouteille de vin! Les plus courtes se concentrent en fin de recueil, conférant à celui-ci un rythme qui va en s'accélérant, de façon agréable.

 

Le lecteur aura l'impression d'une belle randonnée dans la campagne fribourgeoise, éventuellement en bateau ("Trois châteaux, un ermite et un lac"), avec plus d'un passage en ville de Fribourg. L'auteur ne manque jamais de décrire certains lieux, qu'on ne voit plus forcément, à l'instar de l'ermitage de la Madeleine, creusé à même la roche par deux ermites. Le regard est précis, l'observation est fine, parfois malicieuse si l'on pense à la chute de "Pèlerinage à Posat". Des photographies prises par l'auteur donnent un surcroît de réalité à des lieux qu'on ne connaît pas forcément si l'on n'est pas de la région. Enfin, le recueil est complété par un petit guide factuel qui occupe ses dernières pages.

 

Le voyage est également temporel. En effet, l'auteur énumère des lieux historiques présents ou perdus, tels que le village de Bad Bonn, lieu de cure fort couru avant qu'il ne soit noyé à la suite de la création du lac de Schiffenen. Sa chapelle engloutie prend, sous la plume de l'auteur, des allures de cathédrale du voyage dans le temps. S'il est parfois médiéval, le voyage n'est pas moins captivant lorsqu'il plonge dans la petite histoire récente, rappelant par exemple de manière émouvante les soirées organisées pour les clochards par Mama Leone, patronne de bistrot légendaire, au restaurant du Tunnel ("Le petit bonheur").

 

L'auteur, enfin, n'hésite pas à explorer le futur, en vers, dans "L'amour est plus fort que la mort", qui mêle sentiments et science-fiction post-apocalyptique. Du reste, l'auteur fait part de son inquiétude face à une humanité qui prend de plus en plus de place, envahissant ou détruisant la nature qui l'entoure: autoroutes, lac artificiel, etc. "D Biber vo dr Bibera si wider da!" suggère, en s'achevant sur une note d'espoir, ce que les castors peuvent en penser...

 

"De Cressier à Posat, au gré de l'imaginaire" recèle quelques textes lauréats d'appels à textes ou de concours; certains ont déjà paru dans d'autres publications, telles que "Le Persil", journal littéraire romand tenu par Marius Daniel Popescu. On les retrouve avec plaisir dans ces pages empreintes d'une personnalité certaine. L'écriture s'y fait sobre, laissant toute la place à l'intrigue et aux descriptions, mais aussi aux sentiments: amours, nostalgie, inquiétude, mais aussi bonheur de vivre et optimisme.

 

Claude Maier, De Cressier à Posat, au gré de l'imaginaire, Sierre, Editions A La Carte, 2013.

Claude Maier lira "Un fantôme à Cressier" le vendredi 13 juin à 20 heures dans les jardins du château de Cressier, près de Morat (Suisse). Pour en savoir plus: c'est ici! Et ici! Quatre solistes du Brass Band de Fribourg assureront les intermèdes musicaux.

Partager cet article
Repost0
12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 19:59

hebergeur imageLu par Cinécution, Francis Richard, Julien Sansonnens, Le Carré Jaune.

Le site de l'auteur et de l'éditeur.

 

On l'a déjà dit au sujet de ce livre, et c'est évident: tout dans "Rumeurs" commence par des rumeurs. En quelques dizaines de pages, Louise Anne Bouchard, écrivaine née au Canada et installée en Suisse depuis 1991, campe un regard particulier sur la question du don d'organes et de ce qu'il peut impliquer pour l'entourage des personnes concernées.

 

Rumeurs? On parle à voix basse, on prend soin de ne pas remuer les lèvres. Dès les premières lignes, l'auteure attrape le lecteur par sa curiosité naturelle, une curiosité qu'elle entretient afin de l'amener peu à peu à découvrir de quoi il retourne. Afin d'attiser encore cette curiosité, l'auteure laisse entendre que les rumeurs portent sur quelque chose d'essentiel: "Elle a une soeur! Vous le saviez? Ah! Si! Mais oui! C'est même elle qui va lui sauver la vie!" Une problématique, deux personnages: il n'en faut pas beaucoup plus pour que l'essentiel soit dit.

 

"Rumeurs" est un roman épistolaire, un brin lacunaire par nature: sans doute n'avons-nous pas toutes les lettres échangées autour de la problématique du don d'un rein à Viviane, dont l'état de santé requiert des soins lourds à base de dialyses. La voix de la destinataire des lettres de Viviana, Alma, n'est guère présente; reste qu'au ton parfois outrancièrement aimable des lettres, on devine, en creux, que les relations entre les deux soeurs n'ont rien d'évident.

 

L'auteure caractérise fortement ses personnages, de façon vigoureuse même. Le lecteur le constate certes au travers des appels développés de Viviane ("Chère Alma, bienheureuse dans sa roseraie,"), mais aussi par la poigne empreinte d'une terrible verdeur ("Chers docteurs de mes deux,") des courriers adressés par le mari d'Alma aux médecins montréalais chargés de soigner Viviane. Celle-ci entre en contraste avec la froide courtoisie administrative de la lettre des médecins. Il est vrai qu'à travers les lignes que l'auteure prête au mari d'Alma, M. Vivaldi, le lecteur devine un amour total, empreint d'une certaine forme de jalousie.

 

D'ailleurs, nommer un musicien Vivaldi a quelque chose d'attendu - fût-il également actif dans l'horticulture. L'auteure transporte son lectorat au temps du compositeur Vivaldi, responsable d'un orchestre d'orphelines, en suggérant que l'orchestre qu'il va diriger dans une serre, en un des moments forts de ce petit roman, est composé de femmes ("Mes musiciennes sur leur trente et un..."). Ce voyage musical à travers les siècles, appuyé par le mahlérien prénom d'Alma, son épouse, n'est pas sans rappeler certaines pages, les plus frappantes justement, du "Concert baroque" d'Alejo Carpentier. L'auteure lui ajoute cependant un côté sensuel de chaque instant, parfois brutalement exposé. Il serait même possible de gloser sur le nom de Siffredi, donné à l'un des personnages...

 

Vus comme des fêtes ponctuelles des sens, ces contrepoints ne sauraient occulter les questions que soulève une greffe d'un rein, au niveau d'une famille. L'aspect distendu des liens familiaux est illustré métaphoriquement par les distances qui séparent les intéressés: Viviane est à Montréal, Alma au Tessin (dans une localité nommée Mendresio qui pourrait être Mendrisio), et la jeune génération, concernée à un certain point, se trouve en Patagonie et a créé sa propre dynamique indépendamment des parents.

 

Dans le domaine littéraire, on se souvient que le roman d'Abigail Seran, Marine et Lila, abordait déjà la question, pour ne pas dire la problématique, des greffes d'organes, dans un souci d'empathie. A partir de données très différentes, Louise Anne Bouchard réussit un roman habile, qui tantôt murmure comme une rumeur, tantôt chante comme le violon d'Antonio Vivaldi.

 

Louise Anne Bouchard, Rumeurs, Lausanne, BSN Press, 2014.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.