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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 21:37

hebergement d'imageLu par Goliath, Laeti, Mina Merteuil.

Le site du livre chez l'éditeur.

Le blog (en sommeil) de l'auteure.

 

Aujourd'hui, c'est la Saint Robert. Jour rêvé, diraient les plus malicieux d'entre vous, pour parler du recueil de nouvelles "Le blondes à forte poitrine" de l'écrivaine belge Isabelle Baldacchino. Après un premier ouvrage intitulé "Le Manège des amertumes", l'auteure offre un livre où sa patte se reconnaît immanquablement, entre ironie et amertume. Le titre a un côté racoleur assumé: une nouvelle, "Chokotoffs", lui donne tout son sens et interroge sur le statut d'écrivain et la concurrence qui peut s'installer à une fête du livre.

 

Le lecteur appréciera l'impression d'unité qui se dégage de de recueil, avec des points de vue variés et des personnages dont la diversité naît d'un regard aigu porté sur des vies ordinaires. Elle naît d'objets récurrents, telles les chaises, mais aussi les seins des femmes (oui, le titre va plus loin que le simple racolage et s'avère un vrai programme, parfois grave), présents dans plus d'une nouvelle, de manière franche ou discrètement allusive. Résonnant entre deux textes, l'idée même de la perruque de blonde contribue à donner un esprit de corps au recueil. Quant à "Courbe de Bézier", cette nouvelle est rythmée par l'arrivée impromptue de chaises; empreinte d'une certaine absurdité, elle fait penser à Eugène Ionesco, mais aussi à "L'argent a été viré sur votre compte" de Dimitris Sotakis - et introduit finement un grain de sable dans une vie trop bien réglée.

 

L'auteur affectionne les points de vue qui changent et décoiffent, et les voix s'adaptent avec justesse. Elle se met à l'occasion dans la peau d'un homme, par exemple dans "Le long cri du A", relation d'un suicide en chute libre, qui aurait certes mérité un tout petit peu de travail supplémentaire sur le rythme mais se distingue par une observation pince-sans-rire de ce qui peut se passer dans un immeuble.

 

Quelques nouvelles prennent le contrepied d'une vie bien normée. Le lecteur se souvient par exemple de cet homme qui n'aime que les femmes laides ("J'aime"), ou le monologue de ce monsieur qui considère que sa femme est une salope: j'aurais aimé écrire cette nouvelle, "Coprolalie", aux accents emportés d'une confession adressée à la police, où les mots les plus dénigrants deviennent des hypocoristiques choisis. Certes, l'approche est brève et succincte, et les nouvelles sont courtes en général. Mais en se penchant sur l'univers de l'inavouable masculin, l'auteure s'approche du génie d'observation du David Foster Wallace de "Brefs entretiens avec des hommes hideux".

 

L'auteure est belge, enfin. Les situations et les références assument ce qu'elles ont de local: première communion ("Le bal des fantoches", qui utilise la première communion pour construire une belle nouvelle sur le passage brutal d'une femme à l'âge adulte), travail à la mine ("Marcasse", avec des ambiances à la Zola sur quelques pages). En se concentrant sur les moments amers ou difficiles, l'écrivaine leur confère une aura qui dépasse l'intérêt local. Il n'est même pas nécessaire de savoir ce que sont les "Chokotoffs" pour apprécier le sel de la nouvelle qui porte ce titre. Le lecteur attentif relèvera cependant qu'il y a bien des Chokotoffs en photo sur la page de couverture...

 

Variant les voix et les points de vue, Isabelle Baldacchino promène un regard distancié mais précis sur le monde qui nous entoure. Au fil de nouvelles le plus souvent courtes, parfois distinguées (l'une d'entre elles, "Au suivant!", a été lauréate du concours de nouvelles de la police de Liège et a paru dans le recueil "Strip-Tease", où apparaissent entre autres Hélène Dormond, Hélène Delhamende et votre serviteur), elle se fait peintre d'ambiances et de caractères. Et en quelques pages, elle parvient à chaque fois à créer tout un monde.

 

Isabelle Baldacchino, Les blondes à forte poitrine, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2015.

 

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 19:35

Ravera XLu par CrazyCat, Deirdre, Euphemia.

Défi Thrillers et polars.

Le site de l'auteure.

 

Saviez-vous que si les glaçons ordinaires flottent dans votre Laphroaigh 20 ans d'âge, ceux faits à partir d'eau lourde vont couler? Et saviez-vous qu'aujourd'hui encore, on s'intéresse au deutérium, entre autres dans le secteur de la recherche nucléaire? Et que tout ça peut vous exposer à des enlèvements? En tout cas, l'eau lourde est l'ingrédient de base de "A l'X, le bicorne est incontournable", deuxième roman de Kylie Ravera et deuxième épisode de son vaste cycle "La Tentation de la pseudo-réciproque".

 

C'est avec un plaisir certain que le lecteur redécouvre l'univers des prépas tel qu'il se présente à Pépin-le-Bref. Originale et personnelle, pleine d'un humour ironique ou pétillant, la vision de ce monde fait mouche. Et ici, plus précisément, c'est un travail d'étude portant sur l'eau lourde qui, si l'on peut le dire ainsi, va mettre le feu aux poudres.

 

Sans se montrer lourde un seul instant (si j'ose cette manière cavalière de dire les choses...), l'auteure transcrit, saisissant le prétexte d'un dialogue entre ses attachants personnages Peter Agor et Eléanore Marolex, l'importance de l'enjeu - elle se livre avec bonheur à un décryptage en règle d'un sujet qui, a priori, pourrait paraître rebutant: "Protocole de synthèse d'eau deutérée par une variante auto-entretenue du procédé au sulfure d'hydrogène de Girdler." On avouera que comme début de polar, un tel énoncé a de quoi défriser les moustaches d'un chat (le chat Perlipopette, par exemple). Mais que diable: nous sommes dans le monde des prépas, l'ambition et l'exigence suintent de partout... et l'auteure ne recule pas devant les allusions scientifiques de haut vol pour faire avancer son intrigue.

 

Autour des personnages précités, gravitent des figures secondaires. Celles-ci sont parfois décrites un peu trop par les mots, et pas toujours assez par leur action, surtout au début: la description de stratégies de taupin (étudiant luttant pour passer ses années de classes préparatoires) peut paraître un peu longue. Mais ces personnages fonctionnent parfaitement, en phase avec les règles ainsi établies: il y a celui qui accepte un échec afin de se ménager un peu de temps pour la pratique du rock, celui qui redouble pour être major de sa volée, etc.

 

Certains personnages sont nouveaux, d'autres familiers; et comme il s'agit d'un "épisode" d'une série de romans difficiles à dénombrer, certaines références et subtilités manqueront sans doute au lecteur qui prend le train en marche. Le lecteur familier, en revanche, va se délecter - et retrouver le système de jeux de mots impossibles qui fait la fortune des noms des personnages, même s'il trouve parfois ses limites. Pas évident, en effet, de trouver systématiquement un deuxième prénom, par exemple celui d'une soeur, lorsqu'on a un nom de famille improbable: si l'on comprend vite l'astuce sur "Max Hillaire", celle sur "Alex Hillaire" est moins évidente. Du côté des Takès père et fils, en revanche, ça roule, si j'ose dire!

 

"A l'X, le bicorne est incontournable" recèle quelques éléments bien observés, par exemple cette pizzeria atypique nommée "Le Bambou parfumé", qui tourne en dérision les travers d'une certaine "World Food" exagérément cosmopolite et onéreuse. L'auteure sait par ailleurs faire usage des ressorts du rythme de narration, en particulier lorsqu'il s'agit d'entretenir un petit suspens autour des résultats de ses personnages aux concours. Cela, sans compter l'exploitation d'un "running gag" sur les penchants homosexuels supposés de certains de ses personnages.

 

L'auteure, enfin, fait montre d'un talent certain pour entremêler les multiples facettes de la vie de ses personnages. Il y a bien sûr l'enquête, quasi policière, avec les moyens dont on peut disposer quand on furète en amateur: elle utilise des ressorts parfois inédits qui sont autant de trouvailles. Là-dessus vient se greffer l'ébauche d'éducations sentimentales, celle de Peter Agor en tête, nourrie de l'expérience qui repose sur des erreurs, mais aussi sur la sagesse de ceux qui sont passés par là ou font comme si (à l'exemple de Jaffadin, un bonhomme aux allures de sage bien dessiné). Cela, sans oublier la pression des prépas et des concours, que l'auteur sait rendre omniprésente. En courant autant d'aspects à la fois, l'auteure ne perd rien de sa vis comica, et ne se perd pas non plus elle-même. Au contraire, elle donne à "A l'X, le bicorne est incontournable" une indéniable et exquise profondeur.

 

Kylie Ravera, A l'X, le bicorne est incontournable, Lulu.com, s. d.

Pour commander: A l'X, le bicorne est incontournable.

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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 20:32

hebergement d'imageLu par Cécile, Christophe Ginet, Clarice Darling, Danactu, Itzamna, Léa, Prof. Platypus, Tasse de thé, Yv.

Défis Premier roman et Rentrée littéraire 2014.

Le site de l'auteure.

 

Si humaine, ou si peu humaine? Bien malin qui saura dire qui est vraiment Marjorie, personnage principal de "L'Odeur du Minotaure", premier roman de la jeune écrivaine et philosophe Marion Richez. L'intrigue est connue: une jeune femme devient rédactrice d'un ministre en vue à la sortie d'études menées à la force du poignet, et alors qu'elle se rend en voiture chez sa mère mourante, elle renverse et tue un cerf. Dès lors, son existence bascule.

 

Avant ce point de bascule, déjà, Marjorie a quelque chose d'atypique et de distant, dû entre autres à son emploi atypique et haut placé. Figure paradoxale, elle paraît parfois se laisser ballotter par les aléas de l'existence (un petit ami presque par accident) alors qu'elle est aussi capable de détermination (devient énarque, connaît une réussite fulgurante). Est-elle misanthrope? On la perçoit telle... Et si le récit est à la première personne du singulier (le lecteur adopte le point de vue de Marjorie), quelques passages courts à la troisième personne concourent aussi à cette distance.

 

Le point de bascule fait entrer le roman dans ce qui s'apparente à un récit fantastique, fondé sur le doute: en rendant l'âme entre les bras de Marjorie, l'âme du cerf est-elle entrée en elle? Les changements d'attitude donnent l'impression d'une animalisation soudaine de Marjorie, marquée avant tout par une attention exacerbée aux odeurs - ce que l'auteur a bien cerné, réservant de beaux passages à ce sujet. Et puis il y a l'attrait irrésistible pour la femelle du cerf, l'internement, le burn-out. Et doit-on voir quelque part l'ombre du Minotaure, mi-homme mi-bête?

 

En contrepoint, image typique de la déshumanisation s'il en est, intervient le thème du génocide perpétré par les nazis, figuré entre autres par l'image des barbelés. De manière astucieuse, l'auteure amène ce motif dès le début du roman, suggérant qu'ils laissent une griffe sur la peau de Marjorie. Ce premier chapitre revient en répétition, comme un rappel en italiques. Dès lors, lorsque le lecteur retrouve, en italiques à nouveau, un passage sur l'Holocauste, il fait le lien.

 

Lorgnant vers le fantastique tout en se présentant comme un conte initiatique aux nombreuses thématiques malgré sa concision, "L'Odeur du Minotaure" aurait certes gagné par moments à être plus généreux, plus long et développé aussi: certains éléments, telle l'agression sexuelle grossière du ministre (une caricature odieuse, donc réussie - chacun y devinera qui il voudra!) sur la personne de Marjorie, paraissent oubliés en cours de route. Reste que ce petit roman permet de découvrir une plume apte à aborder des thèmes délicats, et qui va, gageons-le, grandir et mûrir. Vivement un prochain opus!

 

Marion Richez, L'Odeur du Minotaure, Paris Sabine Wespieser, 2014.

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 22:49

Rondeau EcrisLu par Goliath, Nadège, Phil, Venise.

Le site de l'auteur.

 

"J'écris parce que je chante mal": le titre de ce recueil de nouvelles a de quoi intriguer. Signé de la plume de Daniel Rondeau, il a connu une première vie au Québec avant d'être édité aux excellentes éditions Quadrature, spécialisées dans la nouvelle. Cette maison d'édition a eu la main heureuse: avec cet ouvrage, elle offre au lectorat européen la possibilité de découvrir un très bel auteur montréalais, capable d'une belle inventivité.

 

Les nouvelles sont courtes, disons-le, et le lecteur les engloutit rapidement. Les pages se tournent toutes seules, et les situations, volontiers tirées d'un ordinaire des plus quotidiens, se succèdent vite. Il y a quelques éléments récurrents, cependant, par exemple les rendez-vous manqués et les rencontres dans les bars - éventuellement marquées par un brin de philosophie de bistrot.

 

Dès les premières lignes, l'écriture s'avère allusive et séduisante, et l'éditeur a bien fait de citer, en quatrième de couverture, l'incipit de "J'écris parce que je chante mal": "... Rien ne pressait pourtant, mais la moto semblait avoir trouvé l'hiver très long." On trouvera plusieurs images de ce genre, subtiles, astucieuses et souriantes, tout au long de ce recueil. L'avant-dernière partie en particulier, "Pourquoi y a-t-il un verbe qui signifie "dire un mensonge" mais aucun pour "dire la vérité"?", recèle quelques textes pleins d'esprit qui vont prêter à sourire. Sous la plume de l'auteur, la mort elle-même a quelque chose d'astucieusement plaisant, par exemple dans "Duel sur l'autoroute" et "Entre les deux phares", qui se font écho d'un bout à l'autre du recueil - ce n'est sans doute pas un hasard.

 

Il convient de relever aussi, plus largement, le goût de l'auteur pour la réflexion sur la langue française. On s'amusera par exemple des clic-clic de "Clairs-obscurs" (une ambiance à la Courteline revisitée à la manière moderne, avec une chute prévisible mais bien amenée et soigneusement construite mine de rien). On sourira aussi aux jeux sur les temps des verbes dans "Ces temps qui parlent". Et puis, à plus d'une reprise, les accents chantent dans la bouche des personnes. Tout cela, enfin, va jusqu'à une nouvelle aux allures de "making of", "Delete", qui dépeint de manière extrêmement économique la rédaction d'un message de rupture expéditif. Bel exemple d'un texte qui va à l'essentiel!

 

Les nouvelles ont donc volontiers une chute, délicate, à la mesure de textes tendres ou incisifs, toujours bien troussés. Elles mettent en scène des images du quotidien dans lesquelles, sans doute, un tout un chacun pourra se reconnaître. L'auteur assume par ailleurs ses origines québécoises, et les québécismes qu'il égrène se savourent à l'envi: ils arrivent naturellement et viennent enrichir des textes d'une drôlerie délicate ou franche, toujours poétiques et pleins d'une virtuose brièveté: si l'auteur écrit bien, c'est qu'il sait faire chanter ses phrases et ses idées.

 

Daniel H. Rondeau, J'écris parce que je chante mal, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2015.

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 21:35

hebergement d'imageLu par Auryn, Jacques, Nanne, Pampoune.

Défis Thrillers et polars et Premier roman.

Le site de l'auteur.

 

"Cadaver Sancti", c'est le Diable et le Bon Dieu réunis en osmose dans un thriller. Son auteure, la romancière française Jennifer Holparan, compose en effet un duo de choc constitué d'un prêtre propre sur lui et d'une policière, euh, atypique. Et avec un tel premier roman, aussi astucieux et accrocheur, elle donne envie d'en lire plus!

 

Le Diable et le Bon Dieu, c'est un tandem qui fonctionne un peu à la manière de Don Camillo et de Peppone: les accrochages sont légion, mais l'un ne saurait vivre sans l'autre. Le fait que l'agente de police soit une femme ajoute l'élément sentimental au duo mis en scène par l'auteur de "Cadaver Sancti", ce qui ne manque pas de piment: à plus d'une reprise, le lecteur sera amené à se demander si Tim, le prêtre qui roule en Lamborghini, va succomber au jeu taquin de la tentation que joue Darcy, la femme de police. Reste que le tandem fonctionne aussi sur les complémentaires: à plus d'une reprise, la représentation des interrogatoires reproduit le schéma "bon flic, mauvais flic" bien connu des lecteurs de romans policiers.

 

Un catholicisme dévoyé

L'univers que l'auteur dépeint est atypique aussi, puisque tout tourne autour d'un criminel qui pratique le catholicisme de façon dévoyée et sans recul, ce qui l'amène à tuer avec art. Caricature? On le croit volontiers, d'autant plus que l'humour et l'outrance ne sont jamais loin. Cependant, l'action se tient à Boston, aux Etats-Unis, où certaines manifestations religieuses profondes peuvent laisser songeur un lecteur catholique qui pratique sa religion en gardant la tête sur les épaules.

 

Si la caricature est appuyée, reste que l'auteur connaît certains aspects mal connus du catholicisme, et en particulier de la vie des saints - source principale de l'originalité pointue de ce livre où les crimes évoquent la fin de certaines saintes à la fois vierges et martyres. Le lecteur verra donc passer l'ombre de Sainte Dorothée de Césarée, de Sainte Catherine de Sienne ou encore de Sainte Gemma Galgani. De manière plus ou moins appuyée, mine de rien, ou rien qu'en titillant la curiosité du lecteur à leur sujet, l'auteure suggère le caractère pas toujours très sain de telles figures érigées en exemples.

 

Reste que "Cadaver Sancti" ne montre à aucun moment un exemple de pratique saine et équilibrée du catholicisme. Choix délibéré de l'auteur, ou simple soumission à une situation créée par une brochette de personnages bien campés? Le débat est ouvert...

 

Un style accrocheur

"Dieu est humour", a-t-on envie de dire malgré tout en lisant "Cadaver Sancti". Certes, un athée dira qu'il laisse ses ouailles s'entretuer, et attendra une réponse - on lui répondra qu'après tout, l'homme a su conquérir sa liberté, et que la Bible en fait état. Et puis, "Cadaver Sancti" ne naît pas de l'action divine, mais trouve sa source d'une exquise blague potache citée en exergue (non, je ne la dévoilerai pas!).

 

D'un point de vue littéraire, le lecteur goûtera un esprit certain. Celui-ci éclate au détour de telle ou telle image ou formule bien tournée, ou trouve sa place dans un certain humour de situation - il suffit de penser à la scène où le prêtre se retrouve dans une boîte de strip-tease et où l'agente de police doit s'effeuiller sur scène.

 

En définitive, le lecteur a, avec "Cadaver Sancti", un roman alerte et dynamique, rythmé par des chapitres courts aux titres allusifs. Plaisantes, imaginatives ou tendues, les situations séduisent le lecteur parce qu'elles tombent bien et, marquées par ce que le catholicisme peut avoir de détestable s'il est pratiqué sans intelligence, recèlent une originalité certaine et interrogent les textes sacrés et les usages chrétiens, mine de rien. On se laisse facilement prendre par ce roman policier bien troussé qui sait par où prendre son lectorat, sans pour autant tomber dans le piège facile consistant à flatter bassement une certaine cathophobie: croyant ou non, chacun y trouvera son compte... pourvu qu'il ait le sens de l'humour.

 

Jennifer Holparan, Cadaver Sancti, Paris, Nouvelles Plumes, 2013.

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 20:52

hebergement imagesLu par Clément Chatain, Doelan, Ma Bibliothèque Bleue, Woland, Yugcib.

Le blog de l'auteur.

 

Sous le pseudonyme de Becdanlo, l'écrivain Bernard Fauren hante Internet depuis de nombreuses années. Au moment de commander mes premiers exemplaires du "Noeud de l'intrigue", j'ai glissé son nom dans Lulu.com, et c'est comme cela que j'ai obtenu mon exemplaire de "Camille", un roman atypique, que l'auteur a auto-édité en 2006. Cela, avant une parution aux éditions Brumerge deux ans plus tard, dans une version dont j'ignore si elle a été remaniée. Et ce n'est que ces tout derniers jours que j'ai enfin pris le temps de découvrir ce beau livre - mieux vaut tard que jamais!

 

"Camille" s'ouvre sur un chapitre largement introspectif, qui donne la parole à Pierrot, un homme interné, à la suite d'un jugement, dans un établissement psychiatrique. Cette introspection permet à l'auteur de placer ses pions: avec l'asile, il est question d'un contexte profondément déshumanisant. On ne salue pas les patients, on ne prend pas congé d'eux, et ceux-ci prennent des médicaments qu'ils ne connaissent pas forcément - quitte à être testés à leur insu, comme des cobayes. Ces choses élémentaires, l'auteur souligne avec force qu'elles font défaut dans les relations entre les patients et le personnel, supposé "normal" - encore que...

 

Reste à introduire le personnage de Camille. Et de même que Tartufe n'apparaît qu'assez tard dans la pièce de théâtre éponyme de Molière, Camille se fait un peu désirer. L'auteur use de quelques astuces de rétention d'information pour donner au lecteur l'envie d'en savoir plus sur elle et de tourner les pages: il donne d'abord la parole à Pierrot, puis il évoque Camille, mais à la troisième personne du singulier, ce qui met une distance entre elle et le lecteur. La faisant ensuite parler à la première personne du singulier avant, enfin, de l'intégrer au récit, l'auteur donne au lecteur l'impression d'un personnage qui, venu de loin, s'approche du théâtre des opérations avant d'en prendre le contrôle. Cette manière d'écrire est rugueuse (les virages sont secs), mais évocatrice. Et dès lors que Camille et Pierrot, couple atypique, sont ensemble, autant abandonner la formule du récit à deux voix. Quitte à casser rapidement le rythme installé au départ du roman - et à amener le lecteur dans une rythmique déconcertante.

 

L'auteur se montre allusif dès lors qu'il s'agit de savoir ce qui a mené Pierrot dans un établissement psychiatrique. On n'en saura pas grand-chose de plus au sujet de Camille: au fond, pour l'auteur, il suffit de savoir qu'un tournant de vie indéfini les a conduits ici. Une option qui peut frustrer: tout au long du roman, on se demande qui est vraiment Pierrot, et si l'on veut bien admettre, concernant Camille, qu'avoir vu la Vierge est problématique d'un strict point de vue rationnel, cela ne devrait pas suffire à expédier quelqu'un à l'asile. Choisissant de défier la raison, l'auteur va plus loin en donnant une dimension fascinante à Camille - fascinante en ce sens que le lecteur va finir par se demander si elle est humaine: "Je ne suis que ce que l'autre désire" (p. 185), dit-elle par exemple. C'est par elle que le fantastique entre dans le roman, un fantastique nimbé de mysticisme chrétien (il est question de Vierges noires, tradition assez mystérieuse...). Cela dit, le lecteur bêtement rationaliste pourra aussi trouver la figure de Camille crédible s'il considère qu'elle est "une sacrée mytho". Ah, le charme de l'incertitude des romans fantastiques...

 

Si certains antécédents de Pierrot et Camille sont occultés par l'auteur, force est de constater que celui-ci observe le présent avec beaucoup d'acuité et de générosité. Il ne manque pas une occasion de dire les sentiments que Pierrot ressent envers Camille. En face, les sentiments de cette dernière, pudique, conservent leur part de mystère. Elément clé, l'onirisme vient s'ajouter à cette relation où les personnages dorment beaucoup: le lecteur va plus d'une fois se demander s'il est dans un rêve éblouissant ou dans la réalité la plus prosaïque, celle de la fuite - puisque "Camille" est le récit d'une évasion. Dans le rêve, il y a cependant une constante: ce cargo qu'il faut explorer. Eventuellement à deux, puisque Camille a l'étrange pouvoir de retrouver Pierrot dans ses rêves.

 

Le lecteur finira ce livre avec l'impression à la fois frustrée et exaltée qui peut naître à la lecture d'un roman fondé sur une excellente idée, très travaillé, mais qui aurait mérité un ou deux derniers coups de lime pour arriver à la perfection. De l'épopée des évadés Camille et Pierrot, il retiendra un beau voyage au pays des rêves, où la valse résonne fatale ou amoureuse, et une histoire d'amour généreuse qui va plus loin que le désir sexuel - et se présente ainsi comme infiniment plus porteuse qu'une simple attirance physique. Il retiendra que derrière tout homme apparemment fort, il y a une femme. Et sans doute gardera-t-il, en refermant "Camille", le souvenir de deux personnages qui, en voulant devenir libres à nouveau, n'aspirent à rien d'autre qu'à retrouver leur statut perdu d'êtres humains.

 

Bernard Fauren, Camille, éd. Bernard Fauren, 2006.

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 21:12

hebergement d'imageLu par Goliath.

 

Trois femmes, trois biographies. Avec "Un kiwi dans le cendrier", l'auteure belge Catherine Deschepper propose un recueil de nouvelles atypique - est-ce d'ailleurs vraiment un recueil de nouvelles? En ouvrant le débat, l'auteure signe un joli coup, très personnel, pour son entrée en littérature.

 

La forme interpelle le lecteur, en effet. Celui-ci suit le parcours de trois femmes archétypiques: l'épouse modèle, la jeune célibataire et la femme divorcée. La structure du roman adopte dès lors un rythme ternaire, chaque chapitre constituant un groupe de trois séquences où chacune des femmes est confrontée à un aspect précis de la vie: état civil, corps, sexe, temps, loisirs, etc. Plutôt que des nouvelles se suffisant classiquement à elles-mêmes, ces séquences sont autant de moments de vie. Le lecteur retrouve les personnages féminins de l'ouvrage de manière cyclique et régulière. au fil des "chapitres".

 

Ces chapitres ne reculent pas devant un certain humour, réminiscence du vécu de l'auteur peut-être. Les instants évoquant par exemple les encoubles quotidiennement vécues par Emma, trente ans, mariée et jonglant avec ses quatre enfants, ont par exemple de quoi faire naître un certain sourire, un brin ambigu: Emma paraît heureuse en surface, mais l'est-elle vraiment?

 

De l'autre côté, la solitude et la liberté insolente de Zoé a son prix: une certaine amertume. Quant au divorce d'Inès, il suggère que la femme en question a dû se trouver au mauvais moment au mauvais endroit - comme un kiwi dans un cendrier, comme elle-même dans un hôtel trop cher pour elle, en l'occurrence le Lutétia à Paris.

 

Catherine Deschepper secoue les limites du genre de la nouvelle - et met à l'épreuve la ligne éditoriale des éditions Quadrature. Ses séquences forment quelque chose qui n'est plus un recueil de nouvelles au sens habituel, sans pour autant être résolument un roman: si des échos naissent certes entre les trois personnages féminins, ceux-ci n'ont rien à voir entre eux si l'on considère leur parcours. Mais entre sourires, sentiments et introspections, l'auteure offre ici un ouvrage atypique et réussi, portrait croisé, tressé, de trois femmes - et d'une certaine féminité moderne.

 

Catherine Deschepper, Un kiwi dans le cendrier, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2015.

 

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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 21:27

hebergement imagesLu par Moon.

Défi Premier roman.

 

Le premier roman de Sylvia Hansel se présente comme une éducation sentimentale moderne, vue à travers le regard de la principale intéressée. "Noël en février" invite en effet le lecteur à se mettre dans la peau de Camille, une fille aux airs tout à fait ordinaire qui achève son lycée, se cherche mollement et est pilotée par son amour pour l'insondable Mathieu.

 

En exploitant à fond les ressources d'une écriture à la première personne du singulier, l'auteure crée avec Camille un personnage crédible et familier jusque dans ses fluctuations. Le lecteur se positionne face à elle comme s'il s'agissait de quelqu'un de réel: en dévoilant Camille de la sorte, l'auteure accepte le risque qu'on déteste son personnage. Mais le détester, ce sera encore y croire: la lycéenne Camille est là, tout entière, avec son caractère, ses demi-teintes et ses paradoxes. Elle est humaine jusque dans ses imperfections et dans sa complexité: sa construction paraît organique, intuitive, loin des leçons d'écriture trop rigides qui ordonnent de conférer "trois qualités et trois défauts" à chacun de ses personnages. Une condition indispensable pour tenir 256 pages!

 

Reste une constante pour Camille: son seul but dans la vie, c'est Mathieu. Celui-ci aussi est construit d'une manière complexe, mais l'approche est différente, construite sur les regards portés sur lui. Là, l'auteure joue sur deux tableaux et crée un contraste. Il y a d'un côté le regard irrémédiablement amoureux de Camille, qui accepte ou minimise les défauts, magnifie les qualités, voit le bonhomme comme un demi-dieu - comme "LE" garçon. Une vision qui fait contraste avec le regard des autres sur Mathieu: c'est un gars quelconque, voire bizarre, en tout cas pas fréquentable. En le présentant comme un bonhomme solitaire, plongé dans ses livres, l'auteure va jusqu'à faire de Mathieu une espèce de héros romantique revisité.

 

"Noël en février" se présente comme une éducation sentimentale... et cette annonce n'est pas fausse. Mathieu fait figure de personnage inaccessible, de bonheur qu'on pourchasse de peur qu'il ne se sauve. Dès lors, Camille est tentée par des expédients et errements. L'auteure glisse dès lors volontiers dans le secteur peu clair de l'extrême droite éventuellement catholarde (personnage de Grégoire), ou des hommes gentils mais sans relief (Sébastien). Privilégiant la nuance, l'auteure a l'intelligence de ne pas charger Grégoire et Sébastien plus qu'il ne le faut. Elle échappe ainsi en grande partie à la caricature facile, à laquelle le thème de l'extrême droite à front de taureau pourrait se prêter a priori.

 

Mais au terme de cette éducation sentimentale, qu'a-t-on? Un suicide... mais de qui? L'auteure ménage une fin ouverte, solide et habile à la fois, laissant en suspens la question du bonheur qui fuit dès qu'on est sur le point de le saisir. Le lecteur est cependant préparé à cette issue. En effet, "Noël en février" a des allures de partie de poker permanente: il demande sans cesse à Camille si elle préfère viser Mathieu, présenté comme un absolu inaccessible (géographiquement, humainement, etc.), ou se contenter de Grégoire ou Sébastien, médiocres voire navrants mais accessibles sans peine, et garants d'une vie de couple et de famille acceptable pour peu que les exigences soient basses. Reste que si Camille a bien une qualité, c'est qu'elle est déterminée...

 

Dès lors, ce "Noël en février" est le titre métaphorique d'un bonheur impossible - emprunté à Lou Reed et à sa chanson "XMas in February". "Cours-y vite", aimerait-on dire. Mais il n'est pas question de romance ici. L'auteure fait évoluer son roman dans un univers désenchanté, où coexistent l'alcool à outrance, le viol dénié et/mais accepté, les soirées minables et les divertissements misérables. Le fait que l'action se situe entre Meaux et Melun donne par ailleurs au lecteur l'impression que tout se déroule à deux pas de la perfection parisienne... mais que ces deux pas font toute la différence entre l'extase de la capitale (matérialisée par la rencontre fortuite, a priori impossible, entre Camille et Mathieu) et le bourbier de la province - même si elle est presque Paris.

 

Le ton adopté, enfin, est crédible. L'auteure excelle à se mettre dans la peau de Camille, teenager en fin de course qui ne sait pas par quel bout empoigner l'existence. Il y a de la vigueur dans l'écriture, de la générosité aussi, et un vocabulaire un brin relâché, aux teintes de blue-jean, qui confère à la narration tout le naturel dont elle a besoin. Enfin, tout se passe dans les années 1990, et celles-ci sont reconstruites, pour l'essentiel, avec un réalisme qui n'exclut pas l'humour.

 

Sylvia Hansel, Noël en février, Paris, Rue Fromentin, 2015, préface de Tristan Garcia.

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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 22:17

hebergement d'imageLu par Addictbooks.

Défi Premier roman.

 

Qu'est-ce qui peut pousser une jeune Française tout à fait ordinaire prénommée Madeleine à partir pour le Cambodge sur un coup de tête? Dans son premier roman "Hôtel International", l'écrivaine Rachel Vanier creuse ces motivations. Et rappelle aussi - c'est un classique littéraire - que lorsqu'on part en voyage, on emporte avec soi ses soucis comme autant de bagages encombrants. Dès lors, le voyage est-il une manière d'écrire une tranche de vie sur une page blanche, ou celle-ci est-elle maculée des précédents chapitres? Si l'illusion, le désir de fuite, veut que la première option soit vraie, la réalité désenchantée dépeinte par "Hôtel International" se rapproche de la deuxième.

 

C'est le suicide de son père qui a décidé la narratrice, Madeleine, à partir au loin. Ce décès va constituer un fil rouge au récit: de manière intermittente, l'auteure évoque des tranches de vie, des éléments relatifs à ce père disparu. Celui-ci est présenté comme un modèle paradoxal: certes, Madeleine le connaît par coeur, mais elle s'en nourrit aussi. La relation tissée s'avère lourde dès lors, pour ne pas dire toxique, entre l'attente d'un suicide annoncé et le bonheur d'échanges valorisants pour Madeleine, échanges qui ne seront plus: comment vivre avec, puis sans un père suicidaire?

 

Dès lors, la figure de Madeleine est celle d'une fille qui se cherche. A plus d'un égard, elle rappelle les personnages féminins mis en avant par les romans de chick lit: il lui arrive des aventures diverses, elle tombe amoureuse mais c'est compliqué, et les péripéties ne manquent pas. L'auteure va jusqu'à glisser un soupçon de glamour atypique (on est au Cambodge!) en mettant en scène les préparatifs d'un défilé de mode; elle arrive même à citer "Sex And The City". Cela, sans oublier quelques références culturelles de notre temps - et d'autres, délicieusement ringardes, liées au karaoké, présenté comme un sport national cambodgien. Enfin, le ton résolument moderne, parfois ironique, n'est pas sans rappeler celui de la chick lit, dans un registre cependant maîtrisé et un tantinet dégradé: les enjeux vont plus loin que la recherche du prince charmant, il est question ici de faire un deuil, et Phnom Penh n'est pas New York.

 

Une question traverse dès lors ce roman, ou plutôt une hypothèse: se chercher ailleurs, est-ce l'idéal? L'auteure glisse assez vite sur la question convenue du choc des civilisations, laissant à Madeleine le soin d'exprimer ses goûts, dégoûts et condescendances, d'une manière centrée sur elle et finalement peu observatrice de la vie des autochtones.

 

Le lecteur appréciera l'idée récurrente qui veut que l'expatrié, plutôt que d'aller à la rencontre du pays où il s'installe et de ses habitants, cherche à recréer sur place la vie qu'il avait à son point de départ, entre autres en retrouvant d'autres expatriés. Ainsi se reconstruit l'illusion hypocrite d'un cosmopolitisme qui exclut le pays d'accueil: c'est entre expats qu'on boit des mojitos ou... des cosmopolitans. La réticence de Madeleine à assister à un procès de criminels khmers ou à la visite d'un musée relatif aux exactions des Khmers rouges est aussi évocatrice: si Madeleine cherche à prendre ses distances avec la France, elle ne tient pas à se rapprocher de son pays d'accueil pour autant.

 

Quant à l'idée qu'on voyage avec ses soucis et ses encombrements, elle est amplifiée ici par l'usage fait - c'est normal, on est au XXIe siècle - des médias sociaux et de l'internet, devenus difficiles à éluder, qui amplifient les voix de celles et ceux restés au pays. C'est là la nouveauté apportée à un thème littéraire déjà vu! L'auteure excelle à rappeler ces liens collants et addictifs, citant des courriers électroniques aux tons bien tranchés: il y a l'ex resté en bons termes, les parents, les amis qui s'inquiètent, etc.

 

Sur un ton faussement léger, l'auteure de "Hôtel International" embarque son lectorat dans un monde qui critique les travers de l'expatriation et égratigne le petit monde des ONG et, de manière plus didactique et pesante, le tourisme sexuel. Autant que pour le lecteur, toutefois, le voyage s'avère précieux, comme une tranche de vie, formatrice mine de rien, par laquelle la narratrice doit passer: d'un point de vue anecdotique, on retiendra que Madeleine souhaite poursuivre son expérience du qi gong - et, de manière plus essentielle, on relève que si la narratrice est partie sur un coup de tête, semblant répondre à un besoin essentiel, c'est dans les mêmes conditions qu'elle a mis fin à son expérience d'expatriée.

 

Rachel Vanier, Hôtel International, Paris, Intervalles, 2015.

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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 20:25

hebergement d'imageLu par Clara, Hérisson, Liratouva, Pampoune.

Défis Premier roman et Les anciens sont de sortie.

 

De la poésie avant toute chose, et un roman qui réchauffe au coeur de l'hiver, à plus d'un titre: "La Onzième heure", premier roman d'Isabelle Pestre, montre le monde d'une fille de onze ans, rejetée de tous et rêveuse, qui devient amie avec un Albanais dans la vingtaine venu travailler dans la station balnéaire de Saint-Sernin, en Charente-Maritime. Une relation trouble et troublante: au fond, n'est-ce pas d'un sentiment amoureux juvénile qu'il s'agit?

 

Troublante relation, en effet. L'auteure exploite le motif finalement classique qui rapproche deux personnages que la société tend à rejeter - ici, une fille que ses parents n'auraient pas voulu comme ça et un gars qui vient de loin et n'est pas vraiment intégré à la société française. Le trouble naît du rapprochement entre un jeune adulte et une mineure, décrit pour ainsi dire comme un sentiment amoureux. L'auteure connaît ses classiques: chevaucher une moto à deux, par exemple, illustre une complicité qui va plus loin que l'amitié. Et le feu, thème prégnant, peut être vu comme le symbole d'une passion qui ne dit pas son nom. Cela, sans oublier enfin que l'une manque à l'autre, ce que l'auteur souligne abondamment. Cette zone grise, entre amour et amitié, l'auteure l'explore de manière exhaustive, en préservant l'innocence de la relation - qu'elle ne juge jamais.

 

"Enfant lourde et passive", suggère le prière d'insérer au sujet du personnage de Lisbeth. Vraiment? Le lecteur la percevra plutôt comme rêveuse et introvertie, sans cesse renvoyée à elle-même par des parents qui l'ont eue sur le tard. L'auteure creuse cet aspect, en profitant pour montrer des parents préoccupés avant tout d'eux-mêmes, pressés de déléguer Lisbeth à la première venue. Ici, deux aspects: il y a la tante Irène, qui ne se gêne pas de recadrer ces parents qu'on dirait indignes, et Valérie, la "jeune fille", qui paraît figurer une bouffée d'air frais pour Lisbeth: elle est hors de la famille, fonctionne à sa manière.

 

Un clash doit arriver... et ne manque pas d'arriver, de fait. Plombées par le soleil d'été - un soleil qu'on imagine égal à ce qu'il peut être en Corse - certaines scènes et tensions font songer aux ambiances de "U. V." de Serge Joncour, avec cependant d'autres couleurs, moins surexposées. Ces ambiances sont soulignées par une écriture au vocabulaire riche et poétique: à plus d'une reprise, l'auteure choisit des mots qui font image. Et jusqu'à la fin, l'incertitude demeure. On peut se demander comment Lisbeth est devenue interprète (c'est certes une femme discrète, mais qu'est-ce qui nous dit qu'elle est portée sur les langues?), mais on comprend facilement pourquoi elle connaît différentes versions de la langue albanaise. Et lorsque sa "onzième heure" arrive - référence biblique à la parabole des "ouvriers de la onzième heure", joliment paraphrasée et intelligemment revisitée - comment va-t-elle réagir? Et le lecteur, va-t-il se demander si cet Albanais arrêté à l'aéroport est celui d'autrefois? C'est le cas... et jusqu'à la fin, le trouble demeure.

 

Isabelle Pestre, La Onzième heure, Paris, Belfond, 2011.

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