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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 22:36

Graff Photo.Lu par Anouchka, Clarabel, Clochette, Dédale, L'ivresse des mots, Ma planète, Papillon, Pascale Arguedas, Pimpi, Soukee, Tu lis quoi?.

 

Toute la photo en un clin d'oeil. Avec "Il ne vous reste qu'une photo à prendre", l'écrivain Laurent Graff signe un roman court qui fait le tour des aspects les plus connus de la photographie et en suggère une certaine philosophie. Par sa brièveté, son livre fait figure d'instantané; mais que de choses au fil des pages!

 

Le titre annonce la couleur, l'incipit introduit un léger trouble: "J'ai cessé de prendre des photos il y a vingt ans, après la mort de M." L'essentiel est dit: nous aurons affaire à un roman qui tourne autour de l'image, de l'instantané. Ce que confirme une narration qui n'hésite pas à donner la priorité au visuel, que celui-ci prenne la forme de belles images touristiques de Rome ou de la recréation d'un univers plus flou, dès lors que le personnage principal du roman entre dans un jeu étrange intitulé justement "Il ne vous reste qu'une photo à prendre".

 

Ce jeu part d'un postulat: et si c'était la dernière? Réminiscence des films argentiques à la capacité limitée à 24 ou 36 poses, il met en scène le côté rituel de la photographie tel qu'il était avant l'émergence des téléphones portables, des appareils photo numériques et de leurs capacités infinies - un aspect théorisé dernièrement par Roberto Casati. Cette ritualisation est portée à l'extrême par le caractère ultime de la photo à prendre: les joueurs prennent leur temps pour trouver la meilleure photo, soudain conscients de la valeur d'un déclic. Et si c'était la dernière photo de leur vie?

 

Les clichés (!) liés à la photographie sont présents dans "Il ne vous reste plus qu'une photo à prendre". De manière attendue, par exemple, on trouvera dans l'entourage du narrateur un touriste japonais et une top-modèle. Chacun a vécu une partie de sa vie d'un côté ou de l'autre de l'objectif. On a aussi des personnages soucieux de leur image, et le décor touristique, mille fois photographié, de Rome. Les descriptions sont légères et visuelles, et s'attardent en particulier sur les gens qui jettent des pièces dans la fontaine de Trevi.

 

A cela viennent s'ajouter les relations amoureuses du narrateur, faites de souplesse: sa compagne l'est parce que c'est ainsi, sans rituel, et le narrateur n'hésite pas à l'éloigner, ce qui se passe tout naturellement, pour entrer dans l'univers décalé qu'impose le jeu. Le souvenir d'une ancienne amie trop tôt défunte fait de ce narrateur un personnage empreint de tensions. La réception d'un nouvel appareil en fin de roman, dans des circonstances qui doivent tout à la chance, va-t-elle libérer le narrateur et le réconcilier avec la photographie, sur laquelle il paraît faire un blocage? C'est ce que suggère la dernière phrase d'un roman porté par une écriture sobre, mais efficace et vectrice d'un riche message.

 

Laurent Graff, Il ne vous reste qu'une photo à prendre, Paris, Le Dilettante, 2007.

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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 21:51

Filippini Viola

Un court moment d'un érotisme charmeur, frais et écrit à l'ancienne. C'est ce que propose l'écrivain et philosophe français Serge Filippini avec "Viola d'amor", un petit roman agréable et rafraîchissant où la chair exulte comme autrefois, dans une temporalité suffisamment floue pour paraître ancienne et donner à ce petit livre les airs d'un conte délicatement libertin.

 

Rappelons rapidement l'essentiel de l'intrigue: un musicien est envoyé dans un village pour y agrémenter, par sa musique, les dernières heures de vie du seigneur local. Il constate assez vite qu'il met les pieds dans un étrange pays où l'amour peut être une délicieuse (euh...) prison.

 

 

La forme, en phase avec le fond

L'écriture est en accord avec la présentation d'une histoire vécue au temps jadis. La plume de l'auteur est classique; quelques traits archaïques y affleurent, laissant de manière fugitive au lecteur l'impression de lire un roman libertin du XVIIIe siècle. L'auteur fait par ailleurs quelques choix lexicaux explicites, suggestifs de la vie des sens et créateurs, le plus souvent, d'une fine poésie. 

 

On pourra certes relever que l'utilisation du cervelas comme métaphore phallique est un peu facile. Je retiendra plutôt l'idée que la vie des sens n'est pas que sexuelle, et que la bonne chère fait partie d'un épicurisme bien compris. A peine plus subtilement, le lecteur verra naître sans peine une multitude d'images sensuelles en entendant le nom de "Viole d'amour" ou en visualisant cet instrument de musique.

 

Arts et religion

La trame du récit est portée par un réseau de références religieuses où dominent les récits de la Création tirés de l'Ancien Testamen. Ces références concourent à donner au texte un caractère archaïque et une image doucement iconoclaste, dans une dynamique déjà vue ailleurs qui oppose le puritanisme chrétien et le caractère orgiaque de la vie païenne - matérialisée ici par la "Nócc", nuit annuelle de débauche aux ambiances friponnes - et plus si entente. 

 

L'auteur a le chic pour suggérer le caractère lascif d'une sarabande, et donner au lecteur l'envie de l'entendre - envie qui ne sera jamais assouvie, bien sûr, sauf à aller écouter les vrais compositeurs d'antan plutôt que les personnages de roman. De manière ferme mais sans appuyer, il montre aussi un tableau de nu. 

 

Esthétique de l'érotisme

Au-delà d'un style qui parle aux sens à la moindre occasion, l'auteur n'hésite pas à montrer ce qu'il faut voir, de façon explicite. Le lecteur sera donc parfois voyeur, sans vulgarité cependant. Il finira confronté à une vision fort traditionnelle de l'amour et du sexe, hétérosexuelle et empreinte d'une fidélité qui a tout d'une capitulation de la part de l'homme. La prison amoureuse s'avère douce... 

 

L'auteur suggère par ailleurs, mine de rien, que rien n'est gratuit, pas même le commerce entre adultes consentants. Quelques femmes accortes hantent le récit et permettent de l'épicer en instlillant un peu du poison de la jalousie.

 

L'auteur invite son lectorat à un roman léger, agréable et libertin, d'un érotisme agréable. Il l'amène aussi du côté du nord de l'Italie, région d'où il est natif. La couleur locale est bien rendue, autant que le permet ce court roman: les personnages ont l'accent, et il fait beau comme cela peut arriver au sud des Alpes. Un sud des Alpes que l'auteur connaît, puisque ses origines sont là.

 

Serge Filippini, Viola d'amor, Paris, Hors Collection, 2011.

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 05:25

Lorrain Volcans

Lu par 3 bouquins, Des mots sur des pages, Eimelle, Joyeux drille, Karine B., Lili Galipette, ManU B., Pierre Darracq, Potzina, Sybelline.

 

Un parfum de soufre et de compétition entoure "L'année des volcans", roman de François-Guillaume Lorrain. Scandale ancien, certes: ce roman retrace le tournage concurrent de deux films, "Stromboli" et "Vulcano", en 1949. Et, plus encore, les amours interdites d'Ingrid Bergman et de Roberto Rossellini. La compétition des amours est l'une des lignes fortes de "L'année des volcans", en effet, à telle enseigne qu'on se dit que les coeurs sont au moins autant des volcans que les films qui sont tournés à leur pied, en concurrence et avec leurs vedettes respectives, dans l'Italie de l'immédiat après-guerre.

 

L'auteur trace de superbes portraits de ses personnages. Roberto Rossellini devient sous sa plume un improvisateur génial, créant des films d'exception sans avoir de véritable fil rouge au début, doublé d'un menteur extraordinaire - d'un homme, en somme, qui sait raconter des histoires, tant à l'écran que dans la vie de tous les jours. Mémorable est également le portrait tracé de l'actrice Anna Magnani, amante trahie de Roberto Rossellini, qu'on imagine en femme puissante et au caractère bien trempé, volcanique serait-on tenté de dire, irrémédiablement blessée par l'amour brisé.

 

Il y a le contexte, aussi. Minutieux, l'auteur recrée avec réalisme une certaine époque, et certains lieux où, avec les cinéastes, la modernité fait irruption, brutale, et fascine: avant eux, c'est-à-dire avant 1949, les îles Eoliennes n'avaient pas l'électricité. Et si la grande histoire se rappelle parfois au souvenir des personnages, la petite histoire s'invite aussi dans le récit, par exemple avec l'arrivée inopinée, presque hilarante, de Haroun Tazieff sur les lieux du tournage de "Stromboli": entre le volcanologue français, homme prudent et scientifique, et l'artiste italien, prêt à tourner son film sans conscience des risques, le clash est programmé.

 

Clash également, enfin, entre les conceptions du cinéma qu'ont chacun des personnages. On l'a compris, Roberto Rossellini est présenté en artiste spontané. Une approche que toute l'industrie hollywoodienne du cinéma, qui est derrière lui pour produire "Stromboli" (notamment à travers la figure de Howard Hughes), a de la peine à comprendre. Cela, sans oublier Ingrid Bergman, qui en est issue et va devoir souffrir pour s'adapter. 

 

"L'année des volcans" s'avère le roman de tous les chocs, de tous les éclats et du scandale retentissant, avec en arrière-plan une Italie qui n'a pas encore autorisé le divorce et réprouve les amours adultères. C'est avec un talent réel que l'auteur recrée tout un pan de l'histoire du cinéma - et de l'histoire, tout court. Avec une belle histoire d'amour, pour couronner le tout.

 

François-Guillaume Lorrain, L'année des volcans, Paris, Flammarion, 2014.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 21:18

Meyer Bouche

Lu par Zazymut.

Le site de l'éditeur.

Rentrée littéraire 2015.

 

La ville de Genève a réussi à se frayer un chemin dans la rentrée littéraire parisienne 2015. Cela, grâce à l'écrivain israélien d'expression francophone Shmuel T. Meyer. Avec "La bouche ouverte", paru chez Serge Safran, il offre une évocation familiale et culinaire de la ville du bout du lac, traversant les générations et les mentalités.

 

Les mentalités sont dessinées par le biais des religions, qui se marient à leur manière. Il y a d'un côté une famille juive, et ses évocations mettent au jour des moeurs spécifiques, un certain sens de la vie et de la famille. Elles sont empreintes d'un certain humour, dont la discrétion même fait mouche. Et de l'autre, il y a tout le lourd héritage calvinien, empreint d'austérité opulente et de modestie - du moins pour la façade, puisque l'auteur ne manque pas de rappeler les origines troubles de la fortune de la famille présentée. C'est que la richesse de Genève, c'est aussi le commerce d'armes et la banque privée...

 

La ville du bout du lac est évoquée à travers ses lieux, cités avec un grand naturel. Le lecteur se retrouve baladé entre des lieux aussi contrastés que le quai des Bergues et les Pâquis, pour n'en citer que deux.

 

Quelques épisodes historiques bien genevois sont également mentionnés, tels des rites (il y a le jour du jeûne genevois); mais l'auteur prend globalement soin de ne pas donner d'ancrage temporel trop précis. Pour faire naître un certain flou artistique, il se contente de donner de rares dates et de mentionner des éléments qui parleront aux curieux: en citant le journal "Le Temps", par exemple, il installe une partie de son récit après 1998. Et par la mention de l'opprobre liée au sida qui frappe et tue l'un des personnages, il indique qu'un autre épisode a dû avoir lieu au début des années 1980.

 

Et puis il y a la nourriture, fil rouge de "La bouche ouverte"... le titre est évidemment tout un programme gourmand; quant à l'énumération des chapitres, elle ressemble au menu d'un grand restaurant. De manière rituelle, voire répétitive, chaque chapitre a pour point de mire un plat, une boisson, un ingrédient qui va nourrir les personnages, dans le cadre d'une mise en scène attendue mais à chaque fois différente. Et l'on est bien à Genève lorsqu'on parle de longeoles ou de gratins de cardons. Cela, sans parler de la tarte aux pruneaux, indissociable de l'austère journée de célébration du jeûne genevois. Reflet d'un rite sévère ou d'une gourmandise presque coupable, chaque plat est évoqué avec une sensualité qui fait saliver.

 

L'écriture exploite les jeux de distance que permet une utilisation judicieuse du "je" et du "il", et joue sur la longueur des séquences pour accélérer parfois le rythme du roman. Les voix s'avèrent donc discrètement diverses, cernant en finesse des personnages aux vécus presque ordinaires, parfois traversés d'une surprenante exubérance. Et au fil des pages, l'auteur offre un portrait subtil des gens et un regard exact sur Genève, inattendu en cette rentrée littéraire.

 

Shmuel T. Meyer, La bouche ouverte, Paris, Serge Safran, 2015.

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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 20:21

Frémont Salaud

Défi Polars et thrillers, défi Premier roman.

 

Limoges comme on ne l'a jamais vu, ou presque. C'est le programme principal du premier roman de Pierre Frémont, "Un salaud au salon". Ce petit livre rapidement lu évoque certes le "Salon du livre oublié", organisé à Limoges, mais aussi et surtout les coins et recoins de la ville.

 

Avant tout commentaire de lecture, je relève que c'est grâce à Caroline Doudet que j'ai découvert ce livre. Je l'ai acheté au salon "Lire à Limoges", où je me suis trouvé de passage au printemps dernier, à la veille d'une dictée à Saint-Vaury (Creuse). Merci de m'avoir signalé cet événement!

 

L'ouverture est pour le moins spectaculaire: on se retrouve avec un personnage mort dans une mise en scène macabre, à l'intérieur du frigo du bar du Salon du livre oublié. Et quelques crimes passés, non moins dantesques, sont décrits avec force détails. A partir de là, cependant, l'intrigue policière s'avère minimale. L'auteur pose pourtant quelques bonnes questions: faut-il maintenir le salon? Qui est suspect? Et quelle est l'ambiance sur le salon?

 

Ce dernier point, force est de constater que l'auteur n'y pense guère, alors qu'il aurait pu installer toute une ambiance de psychose, entre auteurs qui annulent, écrivains courageux venus malgré les risques et organisateurs qui pètent les fusibles. Cela, d'autant plus que l'écrivain décrit, au chapitre 1, le programme de ce salon qui se pose en dehors des chemins trop prévisibles d'une édition mainstream présentée comme commerciale et creuse. C'est prometteur, certes; mais au-delà d'un programme généraliste aux accents libertaires, on ne saura guère quelles révolutions l'on fomente dans ce salon de Limoges.

 

L'auteur ne manque pas une occasion d'imposer son caractère frondeur, dont la révolte penche à gauche, tendance anarchiste ou mélenchoniste peut-être, quitte à ne pas laisser au lecteur l'occasion de réfléchir lui-même, hors de tout schéma politique, sur ce qui se présente à lui. Paru en 2010, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, "Un salaud au salon" n'hésite pas à lancer quelques piques bien senties à l'encontre d'un homme volontiers vu comme "le président des riches" et, plus généralement, du conservatisme de droite.

 

Un regard clivant donc agaçant, une intrigue minimale qui dévoile un coupable (un sale raciste!) qui semble assez prévisible après coup: pourquoi vaut-il la peine de lire "Un salaud au salon" malgré tout? Sur 149 pages, l'auteur donne envie de découvrir les coins (mé)connus de Limoges à ceux qui ne les connaissent pas, et de les revisiter à ceux qui en sont familiers. Les (bons) bistrots sont cités, sans doute les reconnaîtra-t-on au détour d'une rue! Et puis, et c'est là la vraie force stylistique de ce petit polar régional, le lecteur va apprécier les jeux de mots en cascade, canailles à l'envi, qu'ils viennent de ses personnages ou tombent au fil de la plume de l'écrivain. Un écrivain qui, à l'occasion, sait parfois se montrer l'égal, au moins, d'un Frédéric Dard.

 

Pierre Frémont, Un salaud au salon, Limoges, Le bruit des autres, 2010.

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6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 21:14

hebergement d'image

Lu par Le Stéphanois à la casquette.

Défi Thrillers et polars.

 

Une intrigue solide et oppressante, qui mêle affaires policières et mystères familiaux: c'est ce que propose Françoise Chapelon dans son roman "Dors, mon ange". La couverture est une promesse: "Quand le crime frappe au coeur du Forez"... qu'on sache que plus précisément, c'est à Montbrison que se trouve l'épicentre de l'action. Et le lecteur est plongé immédiatement dans une ambiance inquiétante: la fille de Fabienne a disparu.

 

L'entrée en matière demande au lecteur un minimum de concentration: quitte à ce que ça paraisse compact, l'auteure introduit un maximum de choses dès le début de son roman, qui s'avère riche en mystères et en personnages. Personne n'est négligé pour autant: chaque figure a un passé, des qualités et des défauts. Une construction soignée qui donne à chacun d'entre eux une épaisseur. C'est ainsi, en peignant des âmes grises, que l'écrivaine évite l'écueil de la caricature.

 

C'est aussi une nécessité: l'enquête policière part sur la trace de disparitions et de meurtres qui révèlent les facettes les plus sombres de quelques personnes. Le lecteur est gâté: il y a un homme abusé par sa mère, un photographe aux penchants sexuels inavouables, une enquêteuse qui vit avec des secrets de famille, un patron de bistrot aux mains baladeuses et aux cessations d'activité troubles. Et les éclats ne se font pas attendre: de l'inquiétude, on passe volontiers à la description atroce.

 

Le roman est porté par une enquête qui fait la part belle aux interrogatoires, parfois fort courts; l'enquête assume ses erreurs, balade ainsi son lecteur d'une fausse piste à l'autre, et laisse filer les personnages qu'elle innocente, à l'instar du père de Léa, la première disparue. Le lecteur appréciera la façon exacte dont s'imbriquent les deux ou trois éléments d'intrigue structurants: la disparition de Léa, celle de Sarah, et le cambriolage de la maison de la famille de Léa. Ces affaires sont-elles liées, et comment?

 

Camille Lorset est par ailleurs le véhicule d'une intrigue familiale qui crée un contrepoint à l'intrigue policière. Cela, rien qu'en revenant exercer son métier de flic en Loire! Les secrets de famille sont lourds à porter, et tombent peu à peu: Alex est bisexuelle (son prénom est du reste ambigu, comme pour souligner cet aspect), le père policier a disparu dans des circonstances qui ont leur part d'ombre, et les liens familiaux sont tendus. "Dors, mon ange" a le soin de laisser quelques portes ouvertes dans ce domaine, comme si l'auteure avait l'intention de reprendre cet aspect dans une nouvelle enquête de Camille Lorset. Une enquête qui, et c'est alléchant, pourrait placer la policière face à ses propres zones d'ombre.

 

Avec "Dors, mon ange", le lecteur a un roman policier au style classique et soigné, porté avant tout par des personnages d'une belle épaisseur, chargés de tout le poids d'un passé pas toujours évident à assumer. Dépassant le récit purement régionaliste même si quelques éléments de décor suffisent à donner à voir un lieu, il est essentiellement nourri par des éléments d'intrigue nombreux et touchant à toutes sortes de vécus. Ceux-ci constituent un univers réaliste et, au final, profondément humain.

 

Françoise Chapelon, Dors, mon ange, L'Horme, éditions Faucoup, 2015.

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 21:01

Bueno Bonsai.Lu par Atasi, Mélopée, Mr K, Pativore, Tanuki.

 

"Parce que grandir est un combat quotidien", telle est la dédicace qu'Antoine Buéno a inscrite dans mon exemplaire de son roman "Le Maître Bonsaï", comme il l'a écrite pour d'autres. Dédicace répétée donc, mais astucieuse, puisqu'il est question de bonsaïs, arbres réputés petits, à la croissance strictement contrôlée. Mais aussi de deux personnages qui ont besoin d'évoluer, de grandir, chacun à sa manière, sans contrainte. Avec "Le Maître Bonsaï", Antoine Buéno, qui s'est déjà intéressé à de petites créatures (c'était les Schtroumpfs) dans "Le Triptyque de l'asphyxie" puis dans "Le Petit livre bleu", fait montre d'un beau talent de conteur.

 

Ce talent utilise un art simple et habile du style. Cela saisit le lecteur dès les premières phrases. Placées dans la bouche du maître bonsaï, elles sont courtes et ressassent ce dont il est question, donnant l'impression d'avancer lentement, de façon austère. Il suffit à l'auteur de donner ainsi la parole à son personnage pour que le lecteur découvre un homme isolé, peu habitué aux méandres et loopings de la conversation. Adepte des petits arbres, le maître bonsaï s'exprime en petites phrases. Et l'on veut croire que l'une ou l'autre de ces phrases recèle un brin de philosophie derrière tant de concision, voire d'austérité hypercontrôlée.

 

En face du vieux maître bonsaï, l'auteur place une jeunette un peu écervelée qui veut en savoir plus sur l'art du bonsaï. Il en retrace le caquetage bondissant, fait de phrases plus longues et plus familières, virevoltantes aussi. Si ce personnage peut énerver, sa voix constitue un contraste maximal, pour ne pas dire brutal: l'auteur construit entre ses deux personnages un duo qui détonne. L'irruption de la jeune femme a par ailleurs des allures de désacralisation de l'exigeant métier de maître bonsaï, ne serait-ce que par le surnom de "petit bonzi" qu'elle donne à l'homme.

 

On peut dès lors se demander ce que peuvent avoir à se dire une jeune fille évaporée et un vieil homme complètement absorbé par son art. Chacun, en tout cas, va apprendre l'un de l'autre, à partir d'une première rencontre suivie de beaucoup d'autres. La fille découvre une technique qu'elle se réapproprie; quand au maître bonsaï éponyme, il va être amené à renouer avec son passé, présenté au début du roman comme une mystérieuse tache aveugle. Parce que les arbres parlent, murmurent, racontent leur histoire, mais qu'il faut peut-être quelqu'un pour le rappeler de temps en temps...

 

L'auteur du "Maître bonsaï" use toutes les ressources d'un style absolument maîtrisé pour se mettre au service de la représentation de deux personnages que tout éloigne a priori, et que la vie rapproche pourtant. A côté, l'économie de moyens est remarquable: peu de lieux, peu d'accessoires, ce qui laisse toute sa force à un conte oriental inséré ainsi qu'au flash-back qui émerge en fin de roman. "Le Maître bonsaï" est un roman dépouillé et strict aux allures de conte, ordonné autour d'un sujet original pour donner à penser.

 

Antoine Buéno, Le Maître bonsaï, Paris, Albin Michel, 2014.

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 19:51

Nicholson ExtramurosLu par Aurore, Bookseverywhere, Cledesol59, Missbouquinaix, Mots insatiables, Natacha, Nymeria, Totalybrune.

Défi Thrillers et polars.

 

Le futur, ce n'est pas si loin... et c'est très inquiétant! "Extramuros" est un roman d'anticipation signé Philippe Nicholson. C'est un écrivain français qui a touché à pas mal de métiers avant de venir au roman. Et avec "Extramuros", paru chez Kero, il imagine un monde pas très attrayant... d'une manière crédible qui fait froid dans le dos.

 

On peut, en préambule, se demander si l'on a vraiment affaire à un "polar politique", comme le suggère la quatrième page de couverture. Ce n'est guère un policier au sens classique, dans la mesure où le lecteur n'est pas en présence d'un personnage chargé de mener l'enquête pour trouver un coupable. D'une manière générale, d'ailleurs, la police est assez absente ici, si ce n'est sous forme de service de sécurité. On préférera donc voir dans "Extramuros" un de ces romans-catastrophes d'anticipation qui appellent une mise à l'écran, et saura captiver à l'écran, au moins autant que sous forme de livre.

 

Les thèmes d'actualité imprègnent "Extramuros". De manière convenue, il sera question du creusement des inégalités sociales, concrétisé par l'instauration de "zones" où vivent les personnes disposant d'un emploi suffisamment stable et rémunérateur et chargées de "faire des affaires". En sont exclus les gens qui, sous-qualifiés, idéalistes ou créatifs, n'entrent pas dans ce moule. Le clivage paraît comme la caricature de certaines "villes privées" comme on en voit en Amérique. Les zones sont délimitées par des murs électroniques. Comment ne pas y voir les successeurs d'autres, murs, bien historiques voire actuels, tel - entre autres - le mur de Berlin?

 

Autre aspect bien d'actualité, les dérives d'une société privatisée, aux mains de grandes entreprises - et aujourd'hui déjà, on peut concevoir que certaines multinationales ont le pouvoir financier et l'influence politique de réaliser le scénario d'"Extramuros". L'auteur s'avère roublard: du côté des puissants, à savoir ces patrons qui veulent avoir un pays à eux et s'arrogent l'Espagne, il place l'argument écologique, synonyme de progrès. Cela lui ouvre la porte d'une critique de certaines tendances actuelles: couvrir le désert de panneaux solaires, est-ce aussi bien que ça en a l'air?

 

L'auteur dépeint de façon solide et crédible deux camps qui s'affrontent en haut lieu: celui d'entreprises avides de pouvoir et celui d'un pouvoir politique certes soucieux d'équilibre, mais assez démuni face à des arguments strictement économiques qui s'avèrent écrasants. De part et d'autres, il y a des êtres humains. Les puissants le sont: l'auteur évite habilement l'écueil des personnages sans âme, et c'est à porter à son actif! On appréciera ainsi la figure de Susan Kraft, femme politique américaine de haut vol, même si l'on ne saura rien du mystère de son inamovible permanente. Mais c'est du côté des contestataires que l'auteur place sont point de vue, suggérant au lecteur de ne pas accepter un ordre nouveau imposé hors des processus démocratiques. Le romancier l'a compris: la focalisation crée l'empathie...

 

... et le lecteur se retrouve à apprécier le parcours de Max, ce gamin de bonne famille embarqué à l'insu de son plein gré dans une vague contestataire mondiale, et à qui son père, pour le dire simplement, dit de rentrer chez lui parce que la soupe est sur la table, même si la minute de téléphone coûte cinquante dollars. Accepter ce point de vue, c'est accepter aussi d'être dans le camp de Flynn, figure de terroriste jusqu'au-boutiste avant tout fidèle à ses idées. En introduisant un tel personnage dans un camp présenté comme foncièrement bon, l'auteur évite un manichéisme trop facile, même si l'astuce est attendue.

 

"Extramuros" est donc construit comme un roman à l'américaine, dont le terrain de jeu est le monde, de Marseille à Washington en passant par l'Afrique. Il n'y a rien de trop dans ces pages, l'économie du récit est optimale et l'on croit volontiers aux personnages mis en scène, si secondaires qu'ils soient: chacun a sa part d'humanité, sombre ou lumineuse. La brièveté des chapitres elle-même concourt à une lecture rapide de ce roman au style efficace, écrit pour subjuguer le lecteur en l'invitant à lire toujours plus loin.

 

Philippe Nicholson, Extramuros, Paris, Kero, 2015.

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 17:36

Ristic AffaireImaginez une certaine Nadja. Comme sa grande soeur d'André Breton, elle a un petit côté décalé que son tempérament d'artiste ne saurait entièrement justifier. Cette Nadja, c'est le personnage principal du dernier roman de la femme de théâtre Sonia Ristic. Paru chez Intervalles (merci pour l'envoi!), "La belle affaire" relate le destin de cette femme, construisant un flash-back ponctuel à partir d'un événement déclencheur précis: une nuit d'amour que Nadja passe avec Patrick dans le Vermont, loin de sa famille, qu'elle a tendance à oublier.

 

Pour dessiner le portrait complet d'une personne, la construction de "La belle affaire" suit deux pistes parallèles: la vie d'une femme d'aujourd'hui, Nadja, 40 ans, devenue enseignante ayant un passé d'écrivaine, et celle de la même femme, au cours des décennies écoulées, de l'enfance à l'âge adulte. Au fil des ans, c'est le récit d'une réappropriation d'un corps qui s'installe - symbolisée par la mise au monde de deux jumeaux, Marie et Jo, alors que la mère a été déclarée stérile par les médecins.

 

Saisi dans cette démarche binaire, le lecteur sera surpris par des éléments parfois anecdotiques, peu parlants: une manière de marcher, des relations. C'est que l'auteure sait ménager une gradation, un crescendo dans son récit. Si le début s'avère peu accrocheur, il évoque déjà, en germe et à mots couverts, des éléments capitaux qui, comme il se doit, seront explicités en fin de roman seulement. Parmi ceux-ci, la relation avec un certain Amadou, homme qui compte dans la vie de Nadja, et surtout acteur d'une possible trahison, sur fond de guerre imminente en Afrique.

 

C'est que tout trouve sa racine en Afrique, continent où Nadja, fille d'un diplomate et d'une mère intrusive, passe les années décisives de sa vie, celles où elle devient une femme après avoir été une fillette. Tout le reste, dès lors, se présente comme les jalons d'une histoire sentimentale en trois étapes: Amadou l'initiateur, Paul le mari, Patrick l'amant. Cela, sans compter les autres, ceux qui "trouvent le chemin de la chambre d'hôtel" de Nadja et ne comptent guère, si ce n'est pour donner de Nadja une certaine image, celle d'une femme aspirant à une certaine liberté. Ne serait-ce que face à une famille difficile à vivre - l'auteure, de ce point de vue, ne se gêne pas pour charger le trait, notamment du côté maternel.

 

La narration adopte un style classique, limpide. Il en résulte l'impression d'un récit mené avec une grande pudeur, tempérée par quelques éclats de rire bienvenus. Il aura fallu, enfin, l'intervention d'un amant côtoyé au loin pour qu'enfin, Nadja puisse écarter les démons qui hantent sa vie depuis son adolescence et connaisse une forme de recommencement.

 

Et l'amour dans tout ça? "La belle affaire!..."

 

Sonia Ristic, La belle affaire, Paris, Intervalles, 2015.

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 20:57

Girandon CordeMaude et Jean vivent ensemble. S'aiment-ils encore? Troisième livre de Thierry Girandon, premier paru chez Utopia Editions, "La corde ou la cagoule" s'ouvre sur une scène qui les montre au lit. Et le lecteur comprend assez vite que quelque chose ne va pas. Du coup, il va accrocher à ce roman qui emprunte quelques éléments au polar mais est aussi et surtout la peinture de quelques personnages humbles mais désireux de changer un sort terne. Le tout, nimbé d'un joli soupçon de rêve qui fait lorgner "La corde ou la cagoule" vers le conte.

 

Le lecteur sera avant tout frappé par l'attention portée aux corps, à leurs parties, à leurs interactions - un aspect déjà très présent dans "Amuse-bec", recueil de nouvelles précédemment paru. C'est souvent par le fonctionnement des corps que l'auteur montre les réactions de ses personnages: jouissance, peur, etc. Cela, avec justesse, mais je n'en dirai pas plus - si ce n'est que ces évocations sont crues, cash et sans concession.

 

Il y a par ailleurs un grain de folie dans les dialogues, composés de répliques délirantes qui claquent et montrent un sens certain du non-sens et invitent le lecteur à regarder le monde autrement. Ce regard différent est celui de l'auteur, un point de vue original sur la société dans laquelle nous vivons, et en particulier sur les gens: toute l'intrigue tourne autour d'un hypermarché tout neuf - et une tentative brindezingue d'enlèvement du patron de ce temple de la consommation en est le moteur.

 

Le lecteur goûtera en outre avec délice quelques moments en décalage total avec une narration réaliste: tel personnage dévisse sa tête et la pose sur sa table de nuit, par exemple. L'exemple le plus frappant est la figure du Premier Ministre d'un improbable Président de la République: le Ministre est au format de poche, suggérant de façon transparente la figure du petit exécutant face au grand décideur. Ce rapport hiérarchique implacable, au plus haut niveau, semble faire écho aux relations hiérarchiques qui régissent le fonctionnement d'un hypermarché.

 

Enfin, l'auteur trouve la bonne distance en matière de localisation, en suggérant que son intrigue se tient à Saint-Etienne mais sans jamais nommer franchement la cité ligérienne: noms de rues suggestifs, mention de la Loire, rappel de ce qui a fait le passé de Saint-Etienne. Reste que la géographie du roman entretient un flou digne de certains beaux contes.

 

Ainsi, entre décalages suggestifs et flous artistiques maîtrisés, l'écrivain ligérien offre un roman tout à fait dans la lignée de ses précédents ouvrages, dont on goûtera les éclats, la truculence et le sens de la formule, mais aussi la tendresse du regard que l'auteur porte sur ses personnages, avec une prédilection pour les plus anonymes.

 

Thierry Girandon, La corde ou la cagoule, Lyon, Utopia Editions, 2015.

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