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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 21:48

Perret ArbresLu par Bigmammy, Catherine Babou.

 

Ce sont pour ainsi dire les cahiers d'un retour au pays natal, signés Michèle Perret. Dans "Les arbres ne nous oublient pas", cependant, rien du tourment d'Aimé Césaire. Et rien non plus de l'écriture de Karen Blixen, dont l'auteure se distancie dès le début. La nouvelliste, native d'Oran, relate sur un ton aisé les impressions et choses vues d'un retour à la ferme algérienne de sa jeunesse. Et c'est aujourd'hui même que cet ouvrage paraît!

 

Un ton aisé... mais il y a un certain génie dans l'aisance, tant il faut un immense savoir-faire pour dire les choses simplement. L'auteure orchestre ses chapitres de manière concentrique, de manière à plonger progressivement le lecteur dans la profondeur de son propos, en partant de la surface. Tout s'ouvre sur un assez long chapitre où les souvenirs, et partant le passé, s'exposent. Ce chapitre fait figure de prologue, avant que le livre ne plonge dans le temps d'aujourd'hui. Ce temps où Michèle Perret décide d'aller retrouver la terre qu'elle a quittée en 1963 dans le sillage de la décolonisation. Démarche courageuse...

 

Puis viennent les lieux. Le chapitre 2 s'avère visuel, quitte à passer pour touristique: il y sera question de l'Oran d'aujourd'hui, de ses bâtiments, et des gens qui y vivent. De bout en bout, et tout au long du livre, l'auteure cherche l'image juste pour dire l'Oran d'aujourd'hui, loin des clichés et des stéréotypes.

 

Ce souci d'aller au plus près du réel amène l'auteure à évoquer les humains, qu'elle présente comme accueillants et confiants, quitte à renvoyer le lecteur à sa propre prudence: qui, chez nous, serait prêt à recevoir chez lui quelqu'un qui lui affirme avoir vécu là quelques décennies auparavant? L'auteure a toujours un mot, un regard bienveillants pour les personnes, que celles-ci soient des jeunes désoeuvrés ou ceux qui habitent les lieux de son enfance. Il arrive même que des fantômes émergent...

 

Logiquement, c'est en fin d'ouvrage que l'on se concentre sur la ferme où vécut sa famille. Une famille qui semble hanter encore cette ferme, ce dont témoigne une énigmatique photo reproduite dans l'ouvrage. L'auteure a su, jusque-là, faire monter l'impatience et la curiosité du lecteur, en le faisant s'interroger: où un Pied-noir aisé pouvait-il donc vivre, et comment? Le parcours utilise comme fil rouge les arbres, jalons pérennes ou non, et êtres marquants de la jeunesse de la narratrice.

 

Les lieux, les personnes: "Les arbres ne nous oublient pas" a tout du roman de voyage aux sources. Introduits par des photos tirées de la collection personnelle de l'auteure, les chapitres prennent l'aspect de chroniques où la vision générale, comme saisie avec un grand-angle, côtoie des moments où l'on observe le réel en gros plan. Régulièrement, ils font l'aller-retour entre l'Algérie d'aujourd'hui et celle que l'auteure a dû quitter. Et au détour de pages écrites avec sobriété, l'émotion et la nostalgie jaillissent d'une chose vue: une cigogne sur une hauteur, un bâtiment disparu ou retrouvé ou la noblesse d'une attitude.

 

Michèle Perret, Les arbres ne nous oublient pas, Montpellier, Chèvre-feuille étoilée, 2016.

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 21:10

Jung PrécautionLu par Caput mortuum.

 

Un monde qui joue à se faire peur: ne serait-ce pas le nôtre? Paru en 2009, "Principe de précaution" est le deuxième roman de Matthieu Jung. Réelles ou fantasmées, les peurs actuelles constituent son fil rouge. Cela, autour d'un personnage nommé Pascal, trader de son état, se partageant entre son travail à Paris et son logis familial au Pecq.

 

L'ancrage temporel de "Principe de précaution" est précis: ce roman se situe dans les années 2004/2005. Régulièrement citée, l'actualité en témoigne (tsunami, Nicolas Sarkozy ministre de l'Intérieur, loi Fillon). C'est donc avant les crises successives des subprimes (même si ces produits bancaires toxiques sont mentionnés), de la dette souveraine, etc. L'auteur choisit de mettre en scène un trader éloigné des stéréotypes en vogue, faisant de ce genre de professionnel le responsable de tous les maux de l'économie mondiale. On pourrait même soupçonner Pascal d'être trop gentil, notamment face à ses collègues, et un brin sensible: on le sent soucieux de sa famille, autant sinon plus que de sa carrière: l'essentiel pour lui est de conserver son poste, malgré d'inquiétantes rumeurs de fusion, et non de prendre du galon dans l'entreprise.

 

Serait-il même timoré, ce Pascal? Il y a en effet une constante dans sa vision du monde: le calcul des risques, à tout moment et à tout propos. Sur le nombre, le lecteur va forcément se reconnaître dans l'une de ces craintes: infections nosocomiales à l'hôpital, drogue, accidents domestiques, violence domestique, risques liés à l'usage de l'ordinateur, etc. Parfois aussi, il va se dire que Pascal exagère; dès lors naîtra l'impression qu'à force de voir le risque partout, on joue à se faire peur - quitte à ne plus distinguer les vrais risques de ceux infimes, voire fantasmés.

 

L'auteur met en scène des personnages forts, aux caractères nettement dessinés, quitte à paraître caricaturaux. La figure de Lionel, grande gueule et dragueur à succès vantard, s'avère exemplaire ici; l'auteur excelle à le rendre agaçant... et à faire sentir au lecteur, qui rira jaune peut-être à certaines répliques, ce que peut ressentir un être normal comme Pascal. Il donne aussi des voix bien caractérisées à ces personnages: l'auteur va jusqu'à imiter les accents, avec des bonheurs divers: si ça claque bien chez Lionel, c'est un peu lourd chez d'autres.

 

"Principe de précaution" n'est pas un roman à l'intrigue massive, mais plutôt une chronique du quotidien banal de Pascal et de son petit monde, entre chicanes du métier et vie familiale sinueuse - de petits riens pour une vie ordinaire, en somme. Cela, même si l'on sent imperceptiblement monter, au fil des pages et surtout vers la fin, une tension sourde qui doit se résoudre. Surtout, ce roman constitue le portrait corrosif et réussi d'une époque complexe, anxiogène, en proie à un malaise pas toujours évident à saisir mais que l'auteur arrive à capter à sa manière: la nôtre.

 

Matthieu Jung, Principe de précaution, Paris, Stock, 2009.

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 21:30

Vebret BlancheLu par Marc Villemain.

Le site de l'éditeur.

 

Un titre qui évoque Gérard de Nerval. Un début de roman qui convoque Albert Camus et Louis-Ferdinand Céline. Pas de doute, l'écrivain français Joseph Vebret entraîne son lectorat dans un texte pleinement littéraire. Son titre? "Car la nuit sera blanche et noire". Et le lecteur goûtera les innombrables références aux classiques de la littérature française, qui irriguent ce roman au moins autant que le whisky et la vodka, dont le narrateur est friand.

 

Un roman à trois niveaux

Un romancier qui parle d'un romancier: le schéma est connu. L'écrivain lui ajoute cependant un étage, développant une intrigue à trois niveaux: le niveau réel, concret, celui où c'est Dominique Vebret qui écrit. Le niveau du narrateur, celui du livre qu'on lit, où se trouve un écrivain dépressif que sa famille rejette. Et le niveau de l'oeuvre rédigée par ce narrateur, où il est entre autres question d'un écrivain - à la fois pareil au narrateur et différent de lui.

 

Cela dit, il y a une perméabilité entre ces niveaux, à telle enseigne qu'il est permis de se dire que le narrateur, c'est un peu Dominique Vebret, et que personnage du roman écrit par le narrateur est un peu ce narrateur, voire Dominique Vebret. Chacun se positionne entre le réel et l'imaginaire. Si tout est inventé, en effet, il est permis de considérer que "Car la nuit sera blanche et noire" cristallise un peu du réel de son écrivain. Une phrase importante, reprise trois fois dans l'édition suisse de ce roman (exergue, prière d'insérer, corps du roman), le confirme: "Car après tout, qui sait si la réalité n'est pas dans les livres et la fiction derrière nos fenêtres?"

 

Secrets de famille et d'écriture

Et de quoi est-il question ici? D'un écrivain qui a tout plaqué pour écrire, des affres de l'écriture... et d'un lourd secret de famille qui trouve ses racines dans les soldats français injustement fusillés durant la Première guerre mondiale. Les grandes lignes de ce secret de famille sont dévoilées assez tôt, prélude à une observation poussée d'une famille oppressante à l'extrême, enfermée dans la lourdeur d'une hérédité militaire et dans une pratique religieuse purement formelle, sans foi.

 

On pourrait dire que la question des affres de l'écriture a déjà été abordée mille fois par d'autres écrivains avant l'auteur de "Car la nuit sera blanche et noire". Or, ce dernier a l'adresse de la placer dans le contexte plus vaste de l'écriture actuelle, et d'installer une tension entre la prise de notes, les rapports avec un éditeur qui exerce des pressions amicales mais fermes sur son poulain et les soutiens et obstacles dont l'auteur profite. Cela, sans oublier le milieu littéraire et le métier d'écrire, écho au métier de vivre évoqué par Cesare Pavese.

 

L'alcool dynamité

Le roman va jusqu'à interroger les rapports des auteurs avec l'alcool. A-t-on affaire à un livre qui tue? C'est ce que le narrateur veut croire, ouvrant la porte au fantastique. Une porte bien vite refermée: la vie demeure rationnelle, et les décès autour du narrateur sont naturels, mêmes s'ils coïncident avec ce qu'il écrit. Toute autre interprétation relève d'une lubie née de l'ivresse.

 

En brisant le mythe de l'inspiration qui vient de la bouteille, "Car la nuit sera blanche et noire" met en scène une rédemption personnelle du narrateur, qui se convertit à la Badoit, non sans peine.

 

Aisance et érudition

Quant aux références littéraires, je les ai évoquées dès le début de ce billet, et elles sont nombreuses. Elles empruntent à Gide, essentiellement, mais pas seulement, et installent un climat d'érudition dans ce roman - qui se lit aisément, malgré tout! Elles se glissent volontiers dans les paroles et attitudes de l'écrivain narrateur, allant jusqu'à suggérer que celui-ci peine parfois à penser par lui-même, sans se cacher derrière les citations. A moins que ce ne soit une posture de modestie face aux géants d'autrefois?

 

Roman ample et bien renseigné, "Car la nuit sera blanche et noire" dessine un écrivain tourmenté, dans toute sa complexité. Ne reculant pas devant l'introspection, il évoque tout ce qu'il faut parfois mettre en jeu pour construire un roman, une oeuvre littéraire. Et s'il est certes dense et solide, allant jusqu'à faire leur part aux sentiments amoureux, ce roman se lit malgré tout avec aisance. Connu pour être l'animateur de revues consacrée aux livres, Joseph Vebret est donc également une plume littéraire qui mérite le détour.

 

Joseph Vebret, Car la nuit sera blanche et noire, Charmey, Editions de l'Hèbe, 2009. Egalement disponible aux éditions Jean Picollec.

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 22:21

Avit JeLu pa Bouquinovore, Cajou, Caroline Doudet, Clarabel, Emi, Emilie, Evenusia, Holly, Leiloona, Les reines de la nuit, Livres de filles, Lilitth, Lizouzou, Malicia, Marie, Marie-Claire, Marion Poidevin, Micmélo, Mind Of An Arrow, Oihana, Pampoune, Scarlett,

Défi Premier roman.

 

Une femme qui n'est plus qu'oreilles... que c'est captivant! Ou inquiétant? Clélie Avit s'est lancé dans un beau défi littéraire pour son premier roman, "Je suis là". Depuis sa parution dans le courant 2015, celui-ci connaît un succès certain et a fait l'objet de plusieurs traductions. Le titre rappelle les romans de Marc Lévy, et l'idée aussi: un homme tombe amoureux d'une femme plongée dans le coma. Une paternité assumée; mais l'auteure va bien plus loin que l'écrivain de "Et si c'était vrai...". Sans compter qu'en écrivant "Je suis là" sur la couverture de son premier roman, Clélie Avit s'approprie ces mots et montre qu'elle est bien déterminée à se forger sa place dans le monde des lettres.

 

Les oreilles d'Elsa

"Je suis là" est un roman à deux voix: celle d'Elsa et celle de Thibault. Celle d'Elsa est la moins évidente à construire, et l'auteure réussit plutôt bien à faire parler cette fille dans le coma, qui ne peut qu'entendre et comprendre les bruits autour d'elle. Souvent, elle imagine, ce que l'auteure rappelle souvent - quitte à jouer d'ellipses pour ne pas alourdir le propos plus que de raison.

 

Le lecteur découvre aussi, au fil des pages, tout ce que l'on peut faire lorsqu'on n'a plus qu'un seul sens pour aborder le monde: ce sens devient super-aigu et la moindre information ainsi reçue est enregistrée et exploitée. Et, surtout vers la fin, l'auteure installe une Elsa déterminée à lutter pour sortir de son coma, faisant des "exercices" mentaux pour progresser ("Je veux tourner la tête et ouvrir les yeux"), et redevenir consciente.

 

Ici, l'écriture, propre et simple, renvoie l'image d'une femme qui a la tête sur les épaules. Indispensable quand on est alpiniste... Le lecteur croit aussi à la forme de coma dans lequel Elsa est plongé, plus en tout cas que les médecins, qui paraissent fort désinvoltes.

 

Le coeur de Thibault

L'auteure donne à Thibault une voix de mec à laquelle on croit volontiers, sûre d'elle et bravache, pour ne pas dire macho par moments. Là encore, l'écriture, parfois canaille, colle au bonhomme.

 

Mais cela cache des failles. Les contraintes littéraires ne sont pas les mêmes ici: il s'agit de montrer un personnage complexe, un jeune adulte qui, derrière sa carapace, se montre tendre et n'a qu'une envie: se poser et fonder une famille. Thibault a un coeur pour la planète (il travaille dans l'écologie, élément peu exploité) et un autre pour les enfants. Il envie la famille de sa filleule Clara, que l'auteure présente comme un exemple de famille un peu trop parfait pour être crédible: un père passionné par sa paternité, une mère jolie et qui joue son rôle de mère, une fille adorable. Cela donne à "Je suis là" la couleur rose d'une "feel-good novel".

 

Cela dit, l'auteure ne va pas lâcher si facilement Thibault: c'est avec sa propre famille qu'il va devoir régler quelques comptes. L'auteure installe ici un dispositif complexe et tendu en partant de l'idée que Thibault ne se sent plus aucun lien avec son frère, hospitalisé après avoir tué deux adolescentes alors qu'il conduisait en état d'ivresse. Les conversations pas forcément évidentes qui en résultent sont recréées avec justesse, même si la famille de Thibault ne parvient pas, fondamentalement, à s'extraire d'une présence de second plan.

 

Une comédie romantique à l'américaine

"Tout le monde pensait que c'était impossible. Un imbécile est venu qui ne le savait pas, et qui l'a fait.": devenue un cliché, cette phrase de Marcel Pagnol est à l'origine du roman de Clélie Avit. Elle pourrait être une définition de la comédie romantique: rapprocher deux êtres entre lesquels tout rapprochement paraît impossible.

 

L'auteure utilise toutes les ficelles du genre. On se retrouve dès lors en présence d'un ami indéfectible, celui qui va soutenir Thibault et lui dire de faire attention - c'est Julien, homme accompli puisqu'il est mari et père comblé. Une autorité morale! Oscillant entre l'élan de l'amour et les gardes-fous que Julien indique, tenu par ailleurs par les conventions sociales, Thibault va aller jusqu'à douter, à se demander si ça vaut la peine. L'auteure va cependant lui confier le rôle de l'imbécile pagnolien... un imbécile qui va jusqu'au bout. Et en resserrant les échanges entre les deux voix d'Elsa et Thibault dans l'ultime chapitre, l'auteure suggère leur rapprochement définitif. Cela, tout en laissant une fin ouverte: certes, on se serait attendu à un "je t'aime" péremptoire, mais cela eût été trop facile... l'ultime échange de répliques le vaut bien, mais s'avère nettement plus fin.

 

Certes, "Je suis là" recèle quelques fausses pistes cocasses ou pathétiques (la fille intéressée qui veut s'installer près de Thibault au bar, Cindy l'ex-copine de Thibault qui veut remettre le couvert) dont la place dans le roman est discutable - si ce n'est en vue de donner un supplément d'épaisseur à Thibault, un jeune homme qui a les deux pieds dans le monde réel. Peu importe: d'une manière romanesque, suggérant avec un optimisme qui ne doute de rien que l'amour vrai vainc les obstacles les plus infranchissables, l'auteure réussit un premier roman crédible, servi par une écriture personnelle et décontractée qui suffit à bien installer chacun des personnages et à leur donner vie. Et justement, que ces personnages prennent vie, c'est ce qu'on leur demande...!

 

Clélie Avit, Je suis là, Paris, J.-C. Lattès, 2015.

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 20:40

Sene CLu par Caroline Doudet, Micmelo.

Les sites de l'auteur: Lolita Sene et Juliette F.

 

Partager la face obscure de l'addiction. Tel est le propos de "C.", témoignage personnel signé de la jeune auteure Lolita Sene. Le titre fait référence à un produit qu'on ose à peine nommer: la cocaïne. On préfère lui trouver des surnoms... et l'ouvrage montre qu'être séduit, puis devenir accro, et enfin s'en sortir, n'a rien d'une sinécure.

 

Le lecteur sera frappé, d'entrée de jeu, par la facilité avec laquelle il est possible d'obtenir, parfois, une drogue chère et illégale - qu'on croirait donc difficile d'accès. Dès lors, l'auteure raconte les hauts et les bas de ce qui finit par devenir un engrenage néfaste: quelques moments planants, mais aussi une humeur qui devient aléatoire, une santé en panne, des amours gâchées, des parents perdus. Et, non moins graves, des alertes telles qu'un avortement ou une overdose. Autant de jalons glaçants d'un parcours présenté comme personnel.

 

En effet, l'auteure démontre, à l'exemple des Narcotiques Anonymes (qui ne lui ont pas réussi), que chaque parcours d'addiction est différent, et va dicter une issue différente aussi. Avec un point commun: c'est un combat, et l'auteure conclut son récit sur dix conseils pour s'en sortir. D'une manière qui n'est pas sans rappeler certaines pages de "Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée..." (le titre de son blog, mis en veille en octobre 2015, est d'ailleurs évocateur), l'auteure souligne l'importance du besoin d'appartenance à un réseau, à un groupe, dans l'entretien de l'addiction. Une aspect qui a son importance dans le chemin complexe, tissé de rechutes, qui permet de s'en sortir.

 

Mettant à nu un vécu grave, l'écriture de "C." est dépourvue de tout artifice. La narration est certes à la première personne du singulier, ce qui marque le caractère personnel du récit. Mais la sobriété stricte introduit une nuance de recul face à une période de vie marquée par les chimères nées de l'addiction, abordée avec courage par le moyen de l'écriture. Afin de dissuader d'autres jeunes de plonger.

 

Lolita Sene, C., Paris, Robert Laffont, 2015.

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 19:42

Safran VoyageMonter à Paris. Y glaner, peut-être, quelques éclats de succès. Laisser son amie loin de soi, vers Bordeaux. "Le voyage du poète à Paris" place en son coeur un personnage de poète qui n'a pas tout à fait les moyens de ses ambitions. Tant mieux: pour un écrivain, des figures aussi complexes sont les plus intéressantes à creuser. Connu avant tout comme éditeur, le romancier Serge Safran s'y emploie ici de manière crédible, usant d'une écriture sobre, au plus près du sujet évoqué, tantôt imagée, tantôt crue.

 

En partant pour Paris, le poète ariégeois Philippe Darcueil projette de se faire un réseau, de s'installer, de vivre de son art ou au moins de sa plume. Il se montre cependant mou dans sa quête, manque de pugnacité, semble attendre les occasions plutôt que les rechercher avec ténacité: on n'est pas loin, par moments, d'une figure flaubertienne à la Frédéric Moreau. Résultat: rien de stable n'émerge, si ce n'est de mystérie.

 

Le bal des instabilités

Cette instabilité professionnelle est le reflet de l'ambivalence de Philippe en matière sentimentale. Certes, la figure de Sandra se présente comme une constante qui rythme "Le voyage du poète à Paris", constante qui prend la forme d'une correspondance où les tensions affleurent derrière les mots d'amour. Mais il faut dire que Sandra est, si j'ose le dire ainsi, un terrain mouvant: mineure, lycéenne alors que Philippe aborde la trentaine, elle vit son éducation sentimentale entre les garçons qui l'entourent et de premières expériences saphiques.

 

A ces hésitations, répondent celles de Philippe, toujours en quête d'une aventure auprès de celles qui l'entourent, telles Unica ou Amandine. L'auteur cisèle ces personnages, donnant à Amandine un profil de femme-enfant aux réactions d'adolescente alors qu'Unica, mystérieuse, passe pour plus mûre et se dérobe. Ce qui importe cependant, au moment fatidique, c'est le fonctionnement de Philippe au moment fatidique: ce n'est pas pour rien que l'auteur insiste sur ses érections incomplètes, voire inexistantes. Tel est le noeud de l'intrigue, en effet: l'impuissance sexuelle de Philippe Darcueil n'est que le reflet de son impuissance à s'imposer comme poète, ou même comme homme de presse. Bref, à trouver sa place dans la vie.

 

Un contexte particulier

Tout cela trouve place dans le contexte particulier des années 1979/1980, l'ancrage temporel étant donné par les dates des lettres que s'échangent Sandra et Philippe et par l'annonce de l'élection de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis. A travers le "Refuge", lieu ancien de vie de Philippe Darcueil, le lecteur trouvera ici les échos des communautés telles que celles des hippies, en vogue dans les années 1970. Lorsqu'il quitte les lieux, ses parents lui donnent de l'argent pour qu'il s'habille - une somme modique. A travers le changement de vêtements, et l'acceptation d'une garde-robe conventionnelle et étriquée, Philippe Darcueil paraît se résigner à faire dans une certaine mesure le deuil d'une vie où les idéaux chimériques dominent.

 

La fête est finie, donc... et le virage n'est pas facile à négocier; la musique elle-même fait figure de leurre qui ne trompe guère que Philippe Darcueil. L'écrivain Serge Safran signe avec "Le voyage du poète à Paris" un roman doux-amer, riche en résonances, sur la fin d'une tranche de vie, et aussi d'une époque. Cela, au travers de personnages qui se voudraient extraordinaires (surtout Philippe Darcueil) et s'avèrent ordinaires, humains en somme. Et à ce titre, détestables, attachants et passionnants à la fois.

 

Serge Safran, Le voyage du poète à Paris, Paris, Leo Scheer, 2011.

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27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 20:16

Zola PoilsLu par Dup.

Le site de l'éditeur.

 

"Les poils mystérieux" est le sixième tome de la série parodique des "Aventures de Saint-Tin et son ami Lou", conçue par l'écrivain et éditeur Gordon Zola. C'est d'ailleurs bien lui qui signe ce roman, jusque dans ses moindres gags, tout en puisant quelques idées dans l'album "L'étoile mystérieuse" de Tintin. Celles-ci ont cependant été remises au goût du jour.

 

Ainsi, ce n'est plus une météorite qui génère de hautes températures sur Terre en début de récit, mais tout simplement le réchauffement climatique. L'auteur ose un lyrisme de pacotille, trop emphatique pour n'être pas parodique, afin de dramatiser une entrée en matière haletante, riche en points d'exclamation et de suspension. Déjà, les jeux de mots abondent, sans pour autant être envahissants: la lecture demeure fluide. Et le roman ne donnera guère d'explication sur ce réchauffement subit: son utilité n'excède pas celle d'un point de départ.

 

L'auteur sait ménager le contraste: ainsi, si le climat chauffe en début de roman, cette idée disparaît totalement dès lors que Saint-Tin et son équipe partent pour l'Arctique: le froid sera dès lors le lot des "Poils mystérieux", jusqu'au bout. Evidemment, cela donne lieu à des jeux de mots et à des gags en cascade.

 

Les références à l'album "L'Etoile mystérieuse" sont évidemment majoritaires, et l'action est assez largement traitée comme dans un livre de Tintin: il y a de l'aventure, un peu de bagarre, un animal de compagnie sentencieux et un Saint-Tin qui se montre presque abstinent. Si les références et allusions à l'ouvrage d'Hergé dominent et pourront faire sourire les tintinophiles (et elles se cachent partout, jusque dans l'onomastique, il faut être attentif ou astucieux pour ne rien manquer... Un petit regret? Les Fribourgeois n'y retrouveront pas Paul Cantonneau!), l'auteur ne manque pas de glisser des clins d'oeil à d'autres maîtres et monuments du gag, tels Franquin ("Gaffes, bévues et boulettes") ou "Les Tontons Flingueurs" ("éparpillés façon puzzle").

 

Enfin, l'auteur use d'une astuce classique, celle du McGuffin. Celle-ci fonctionne à fond dans "Les poils mystérieux": le lecteur est amené à tourner les pages vaille que vaille pour savoir, enfin, quelle est cette mystérieuse araignée qui terrifie les explorateurs polaires et fait avancer le professeur Margarine.

 

Quelques aspects éditoriaux, enfin: ce livre a deux titres, ce qui ne gâche rien: l'auteur assume pleinement le fait qu'au dos de ce roman, il est écrit "Les toiles mystérieuses", un titre tout aussi pertinent que l'autre. Et pour les collectionneurs, il existe une version à la couverture noire, censurée.

 

En définitive, le lecteur profite d'un ouvrage accrocheur et rigolo, court qui plus est. Autant de raisons pour dire qu'il constitue une pause sourire idéale entre deux lectures plus graves...

 

Gordon Zola, Les poils mystérieux, Paris, Le Léopard Masqué, 2009.

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 22:04

Pingault MaisonsLu par Goliath, Mina Merteuil.

 

Il y a eu Joy Sorman et "Gros oeuvre". Et, plus expérimental, "L'Immobilier" d'Hélèna Villovitch. Autant dire que le thème du logis et des maisons occupe les auteurs de nouvelles de ces dernières années. C'est que c'est un thème porteur, puisqu'il nous concerne tous. Véronique Pingault vient, si j'ose dire, ajouter sa pierre à l'édifice. Paru chez Quadrature, son recueil tout personnel affectionne l'intrigue. Et comme les autres auteurs, il ne dédaigne pas l'évocation de demeures auxquelles on n'aurait pas pensé a priori.

 

Compacte, la nouvelle initiale "Les herbes folles" évoque en germe ce qui sera présent, de façon développée, tout au long du livre: souvenirs de vie liés à un édifice, disparition, végétation, négociation même. C'est une nouvelle dense et brève, qui constitue un accès abrupt au recueil. Mais elle constitue une parfaite ouverture à un ouvrage plein de textes adroits et plus porteurs.

 

La nouvelliste a le sens de l'intrigue. Et lorsqu'elle exploite ce talent, le lecteur va immanquablement sourire et marcher dans sa combine. Cela fonctionne particulièrement dans "Avec terrasse", où un personnage, avec ses forces et ses faiblesses, ne rêve que d'une chose: loger dans un lieu avec terrasse. Est-ce trop demander? L'auteure multiplie les obstacles à plaisir. Dans un esprit similaire, "En terre potagère" se plaît à confronter les âmes. C'est une nouvelle finaude: faut-il détester cette vieille dame qui, parce qu'elle a certains droits sur tel terrain, se montre intrusive, presque malgré elle? L'issue s'avère plutôt amère que douce... de même que celle de "Tintamarre et cacahuètes", construite sur les bruits du voisinage.

 

L'auteure aime à jouer avec les mots à l'occasion. De ce point de vue, "Marée haute, marée basse", opportunément située en Bretagne, s'avère magistrale dans l'exploration exhaustive d'un champ lexical, par-delà son intrigue. Son issue tragique fait un contraste inattendu avec l'idée amusante et imagée des verres vides, à marée basse: pour un peu, l'on penserait à "Marée basse", chanson doucement subversive des "Amis de ta femme"... De même, le lecteur aimera dérouler la "Pelote de Phil", mais pas trop souvent - le titre est tout un programme, annonciateur d'une vengeance conjugale habilement construite!

 

Des logements de standing aux ponts sur la Seine en passant par un bateau à l'image de Pen Duick, l'auteure aborde plusieurs types d'habitat et dessine les humains qui les hantent. Elle va jusqu'à évoquer la dernière demeure de chaque être humain, dans la nouvelle "Les talons d'Adeline" qui arrive pertinemment, presque en fin de recueil. Mais est-ce un final idéal? Non: la nouvelliste va encore plus loin, montrant dans "Where you live" un personnage qui va jusqu'à renoncer à son logis, à son identité même. L'auteure lui a donné un titre en anglais, ce qui n'est pas innocent: pour sa sortie de recueil, elle va jusqu'à prendre ses distances avec une langue française qui est sa propre maison.

 

A sa manière, adoptant à l'occasion et avec justesse les voix de ses personnages, Véronique Pingault aborde le thème riche de l'habitat. Et c'est à sa manière qu'elle apporte une belle pierre à cet édifice éminemment divers qu'est le genre littéraire de la nouvelle.

 

Véronique Pingault, Les maisons ont aussi leur jardin secret, Louvain-la-Neuve, Quadrature.2015.

 

Autres titres cités:

Joy Sorman, Gros oeuvre, Paris, Gallimard, 2009.

Hélèna Villovitch, L'Immobilier, Paris, Verticales, 2013.

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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 20:46

Etranges ParcoursQuatre auteurs se mettent ensemble pour créer un recueil de nouvelles. Beau projet, en vérité! C'est ainsi que "Etranges parcours..." a vu le jour. Paru aux éditions In Octavo, cet ouvrage collectif a vu le jour en 2004. Il rassemble des textes signés des auteurs français et suisses Marie-Laure Bigand, Franck Barthomeuf, Edouard Della Santa et Jean-Marc Oisel. Sa lecture s'avère aisée et rapide.

 

Certes, le travail de correction typographique et orthographique, négligé dans ses finitions, donne des résultats un brin aléatoires. Mais force est de constater que la mise en page, particulièrement aérée, garantit un grand confort de lecture. Et la couverture attire l'oeil grâce à un graphisme fort. Voilà pour l'objet livre! Voyons ce qu'il a dans le ventre, à présent...

 

Les textes s'avèrent donc agréables à lire, de façon générale, et de grande diversité. Même si le titre suggère d'étranges parcours, ce fil rouge n'est pas évident à suivre, et il faut le comprendre au sens le plus large. Ce peuvent ainsi être des parcours de vie, des déplacements dans le temps, des voyages, ou alors des évolutions personnelles.

 

"A l'ombre d'une vie", nouvelle de la romancière Marie-Laure Bigand, mêle les notions de parcours de vie et de déplacement, d'une fort jolie manière. Sur la base d'un secret familial soudain révélé, elle dessine avec finesse le rapprochement entre deux demi-soeurs qui ne se connaissaient pas en début de roman. Le dépaysement local, figuré par le voyage de la petite soeur vers la Provence, fait ainsi écho à l'évolution mentale des deux soeurs - à leur rapprochement. Cela, autour de la figure d'un père certes cachottier, mais de bonne foi de bout en bout. Dépourvue de figure de méchant, pleine de personnalités accommodantes, cette nouvelle s'avère plaisante et fraîche. Bien développée (c'est la plus longue du recueil, presque une "novella"), elle se plaît à creuser la psychologie et l'histoire de ses personnages.

 

Les nouvelles qui suivent sont le plus souvent courtes. "Le Livre" de Franck Barthomeuf est une nouvelle fantastique classique, qui tourne autour d'un livre qui s'écrit tout seul depuis la nuit des temps, dans les langues de chaque époque. Elle fait valoir ainsi un thème cher au lecteur, qui se trouve ainsi flatté: le livre, objet de son vice impuni.

 

Au fil des pages, on sent que les expériences des auteurs sont diverses face à la chose écrite. Il est regrettable que certains textes aient un goût d'inachevé et laissent le lecteur sur sa faim. Ainsi, on ne saura jamais ce qui a donné au narrateur de "Train de nuit" d'Edouard Della Santa l'impression que dans la voiture-lit qu'il occupe, tout le monde est mort - même en admettant que la mort est soeur du sommeil. De même, on pourrait s'attendre à ce que Gingko et Sibylle, les personnages de "L'Acanthe bleue" de Jean-Marc Oisel, s'interrogent davantage sur ce qui est arrivé à leur appartement, habité de nombreux animaux au sein desquels une plante rare a trouvé place - avant de s'évanouir mystérieusement dans une nuée apparemment létale.

 

Jean-Marc Loisel exploite joliment, dans certaines de ses nouvelles, le thème de l'oiseau qu'évoque son nom (voir "L'enfant dans les collines", une histoire pleine de tendresse). D'une manière générale et au niveau du recueil, cela dit, on regrette la récurrence un peu trop forte de certains ressorts narratifs classiques et rebattus, tels que le rêve, et une écriture certes fluide, mais souvent trop appliquée, trop sage.

 

Il y a donc à boire et à manger dans "Etranges parcours...". Quitte à être plus mince, cet ouvrage aurait mérité un élagage, afin de ne réserver au lecteur que ce que les auteurs savent faire de meilleur, absolument. Il aura cependant eu le mérite d'offrir à certains écrivains l'occasion de descendre dans l'arène, face à leur public, et de faire découvrir leurs écrits.

 

Ah: je découvre à l'instant qu'un tome 2 existe, paru en 2005. Il recèle des textes de Magali Fourmaintraux, Laura Mare, Marie Claude Thiriet et Raymond Bettonville. A découvrir!

 

Collectif, Etranges parcours..., Saint-Germain-en-Laye, In Octavo Editions, 2004.

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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 21:07

Tordjman AmeL'une des valeurs du roman historique est qu'il donne à voir certains aspects méconnus du passé, aspects qui résonnent cependant encore aujourd'hui. En situant son roman "La Pornographie de l'âme" à l'époque du docteur Charcot et de l'édification de la tour Eiffel, l'écrivaine Valérie Tordjman s'inscrit dans cette démarche.

 

Elle invite le lecteur à se mettre dans la peau d'un photographe, Mayeul Magnus, et à adopter son point de vue, si dérangeant et obscène qu'il puisse paraître.

 

Moment de l'histoire de la photographie

"La Pornographie de l'âme" est l'instantané d'une époque de l'histoire de la photographie.

 

Mayeul Magnus, figure clé du deuxième roman de Valérie Tordjman, a de quoi étonner le lecteur. Cela, dès les premières phrases (en faisant abstraction du dispensable catalogue de vente aux enchères qui ouvre le livre) qui jettent le trouble sur son identité sexuelle: est-il homme ou femme? L'auteure rédige certes au masculin, mais le doute est présent, grâce à quelques mots placés dès le premier paragraphe du roman. Il n'en faut pas moins pour installer un univers trouble qui pousse le lecteur hors de sa zone de confort.

 

C'est que le titre a de quoi intriguer. Pornographique, "La Pornographie de l'âme" ne l'est en aucun cas. Cela dit, l'auteure met en scène un photographe qui aime les mises en scène, fussent-elles obscènes ou choquantes - certains chapitres les décrivent avec une précision toute clinique. Cela s'inscrit dans la philosophie de la photographie à une époque donnée, où la pose des sujets prévaut, ne serait-ce que pour des raisons de temps de pose. Ce qui donne à chaque photo un fort côté rituel.

 

L'auteure aborde d'ailleurs le virage entre la photographie, affaire de professionnels lourdement équipés, et le même art, pratiqué par le commun des mortels équipé d'un appareil Kodak. Cela dit, Mayeul Magnus se positionne clairement comme un adepte de la vieille école, et certaines de ses créations ont tout d'une nature morte.

 

L'héritage du romantisme noir

Tout part chez le neurologue Jean-Martin Charcot. L'auteure évoque ses travaux de manière détaillée, allant jusqu'à en relever les aspects pittoresques. Nul jugement: l'écrivaine montre son action et utilise son vocabulaire, ce qui suffit à prendre la mesure de la distance entre ses travaux et notre époque. C'est que les mots de l'époque n'étaient pas tendres: on parle de grande hystérie, de clownisme...

 

Dans la droite ligne d'un certain romantisme, théorisé par Mario Praz, la romancière se penche avec attention sur le monde des asiles de la fin du dix-neuvième siècle, et surtout sur la maladie, fût-elle mentale. Cela fascine et fait du lecteur un voyeur, comme aurait pu l'être n'importe quel consommateur des photographies faites par Mayeul Magnus: est-il correct de regarder les corps nus de femmes atteintes dans leur psychisme? Et qu'en est-il de la santé mentale du photographe?

 

Question de voix

Je ou il? L'auteur ne tranche pas une fois pour toutes et préfère jouer là-dessus pour varier les points de vue.

 

Le lecteur assiste ainsi à la presque-autobiographie de l'auteur, qui s'exprime au gré du temps qui passe: il évoque les bordels de Paris et les "Charlottes" qu'on y rencontre. Il parle aussi de la Tour Eiffel, qui s'ouvre au public au temps du roman. Plus largement, ces pages rédigées à la première personne montrent avec crudité l'évolution de l'âme de Mayeul Magnus. Cela confine au surréalisme, dès lors que Mayeul Magnus, devenu son propre sujet, sera tenté de mettre en scène sa propre mort en un ultime cliché, acte gratuit et surhumain.

 

Les chapitres évoquant cette vie qui passe sont entrecoupés par des descriptions de photographies. Rédigées à la troisième personne, introduites par une description qui rappelle celles des salles de ventes aux enchères, elles paraissent plus lointaines. Elles sont le lieu de la mise en scène de l'obscène, dans tout ce qu'il a de laborieux, de difficile et d'étudié.

 

Les voies de l'obscène

L'auteure joue d'une certaine gradation pour surprendre le lecteur, le choquer, l'inviter à mettre les yeux sur l'obscène, tout en gardant une écriture qui renonce à souligner quelque effet. Le prétexte médical fonctionne bien au début du roman. Puis la photographie des folles et des filles de joie prend le dessus.

 

Reste que le lecteur sera en permanence mal à l'aise: qui sont les "Charlottes" que Mayeul Magnus photographie? Sont-elles des prostituées, des malades mentales... ou les deux à la fois? L'écriture flirte en permanence avec le voyeurisme, jouant entre autres avec la "robe" du photographe, ce voile derrière lequel il se rangeait autrefois pour prendre ses clichés sans que la lumière n'arrive au mauvais endroit. Que de trouble dans le mot "robe", ici!

 

On pourra certes relever, avec un sourire en coin, que Mayeul Magnus vomit quand il est content, un peu comme Dominique Farruggia dans la comédie "La Cité de la peur". Pour grotesque qu'il soit, cet aspect ne pèse guère à la lecture, au contraire: le corps peut bien s'exprimer. "La pornographie de l'âme" est donc un roman fort, puissant, qui met à nu les corps et pousse le lecteur hors de ses commodes habitudes. Cela, en usant le prétexte d'un moment précis de l'histoire de la photographie - art voyeur par excellence.

 

Valérie Tordjman, La pornographie de l'âme, Paris, Le Passage, 2004.

 

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