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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 15:14

Aujourd'hui, j’aimerais vous parler d’un premier roman qu’on peut trouver facilement en librairie, ce qui n’enlève rien à ses multiples qualités, au contraire. Il s'agit de "Hors jeu", le premier roman de Bertrand Guillot, connu dans la blogosphère sous le nom de "Second Flore"; il a publié au Dilettante.


 La première page du roman a pourtant de quoi surprendre, de quoi lancer un défi, même. Qu’on en juge: l'auteur présente longuement son personnage et narrateur, en se focalisant sur son nom, Jean-Victor Assalti ("assaut" en italien, JV (j'y vais) comme initiales) et en s'offrant le luxe de se la jouer british (Charquet devient Sharkey le bien nommé). De tout cela, un lecteur attentif peut se rendre compte lui-même. D'où une alternative, dès le départ.

- soit l'auteur prend ses lecteurs pour des cons;
- soit son roman va nous parler d'étiquettes, d'apparences pas toujours choisies.

Comme j'ai souhaité une réponse à cette question, j'ai poursuivi ma lecture. Très vite, je me suis aperçu que la première hypothèse n'était pas la bonne... "Hors jeu" est le portrait d'un jeune ambitieux issu du monde de la pub, que les hasards de la vie et de l'histoire contemporaine ont mis au chômage - ce qui le pousse à participer à un jeu télévisé de culture générale. Le début annonce la couleur: on se retrouve dans un ouvrage qui fait penser à "99 francs" de Beigbeder, mais décliné dans un style moins "maître du monde", moins coruscant, plus familier... donc d'autant plus crédible - avec en prime une terminologie bourdieusienne détournée pour parler de la bande à JV et des autres: les "dominés" et les "dominants" (devinez qui est qui). Un point commun relie en outre Guillot et Beigbeder: leurs deux romans mettent en scène un personnage qui parle de son métier. On pourrait dire que Bertrand Guillot offre un Beigbeder sans amphétamines... mais pas sans vitamines, ni plein d'autres choses tout aussi agréables, les effets secondaires en moins. C'est quand même plus confortable.

Le fait que notre narrateur parle de son métier permet à Bertrand Guillot de jouer de manière rare avec l'interactivité. Il interpelle son lecteur, ce qui n'est pas nouveau (Frédéric Dard l'a beaucoup fait), et l'invite même à jouer avec lui (c'est une trouvaille). Quelques pages d'annexes proposent au lecteur de se faire poser les questions par un ami afin qu'il comprenne mieux le stress que l'on peut ressentir lors d'un jeu télévisé. A un moment donné, le narrateur se voit demander six métiers en P. On peut se demander pourquoi il n'a pas répondu "prostituée" (ou poule, pute, professionnelle, péripatéticienne, pierreuse, soit six d'un coup - ce que le règlement du jeu n'interdit pas), ni "papa" (ou "père", deux d'un coup - t'as tout bon mon gars!). Cela me paraît renvoyer à des éléments inhérents au personnage de JV.

Celui-ci est en effet un gagneur, mais durant tout le roman, il ne parvient pas à se fixer, à s'arrêter à une femme - pas, en tout cas, avant son oaristys avec Emma. Virginie le quitte discrètement après une seule nuit, et Romane le lâche en pleine nature et en pleine cuite. Quelque part cependant, le refus de la relation d'une nuit est inscrit dans cet oubli. L'oubli du métier de "père", en revanche, pourrait démontrer a contrario que JV n'est pas mûr pour se reproduire. Chaque chose en son temps...

Jean-Victor Assalti aime à se mettre en scène - et là, on repense à "Glamorama" de Bret Easton Ellis. Normal dans un roman de notre temps, où chacun a sa tribune (à commencer par le blogmestre qui est en train de radoter ici). La drague est pour JV une manière de se créer un personnage: il fait de nécessité vertu en camouflant son chômage et en s'improvisant chef d'une entreprise de consulting. JV n'hésite pas, en outre, à imaginer la musique de fond des épisodes de sa vie (Pink Floyd, p. 182), et s'adonne volontiers au jeu vidéo, vivant par procuration, des journées entières, la vie d'un coach de club de football. L'épreuve de la lettre d'amour à Emma, où il convient d'être sincère, le ralentit cependant (p. 187), faisant de la conquête d'Emma un nouveau sport pour JV, une quête de l'essentiel que l'auteur peint avec force détails et beaucoup d'originalité.  

Le roman brille aussi par son usage du "namedropping", ou utilisation de noms propres de personnes ou d'objets pour "faire vrai". Le procédé parsème le roman, ce qui est la moindre des choses quand on parle du monde de la publicité; de plus, les noms lâchés ne font jamais "pièce rapportée", et sont également les témoins de notre temps, à savoir celui de JV. On voit ainsi apparaître, par exemple, Eddie Barclay (p. 71) ou Paris Hilton (p. 70), voire des slogans - la force tranquille, par exemple (p. 177), qui renvoie immédiatement au publicitaire Jacques Séguéla.

Au final, voici un roman bien ancré dans notre époque, qui a un rythme formidable et va vous faire passer la nuit. Excellent, drôle souvent, cynique parfois... et pas seulement au premier degré - cela, jusqu'à la fin, puisque la vie est un jeu... et que JV en est le gagnant. Vu le pseudonyme de son auteur "Second Flore", n'hésitez pas à le lire au Café de Flore, à Paris. C'est ce que j'ai fait...

Bertrand Guillot, Hors Jeu, Paris, Le Dilettante, 2007.

Le blog de Second Flore.

 

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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 22:04

... qui a porté au moins un grand écrivain, nommé Marcel Jouhandeau. J'ai embarqué avec moi un recueil de textes de lui, trouvé l'an dernier à Guéret, et je l'ai lu dans le train, puis dans le chef-lieu creusois, où j'ai passé quelques jours entre bonnes tables, bonnes dictées et bonnes averses.

Comment Marcel Jouhandeau parvient-il à intéresser ses lecteurs à la vie minuscule de Prudence Hautechaume, habitante de la petite ville mythique de Chaminadour, qui se veut un calque de Guéret? L'auteur réussit un véritable tour de force linguistique dans le texte éponyme - une nouvelle d'une quarantaine de pages peut-être. Il commence par présenter cette femme, son milieu, son existence frugale qui se nourrit de larcins et vit parmi les mannequins de sa boutique de modes. Son style est précis, et des éléments parsemés dans sa prose rappellent que son histoire est tissée de petites vies où l'on sait compter. Tout cela occupe un chapitre entier - le temps d'installer le lecteur dans un monde immobile, immuable même.

Tout bascule au début du deuxième chapitre, par la faute d'un non-événement: la disparition supposée d'une montre, que l'on retrouve chez Prudence Hautechaume, et que quelqu'un a en fait dissimulée là pour des raisons personnelles. Jusqu'à présent tolérés, ses larcins sont tout d'un coup stigmatisés et même amplifiés. Tout cela la conduira en prison.

Sage ou folle, Prudence Hautechaume? L'auteur rappelle ici combien la limite est ténue. Il présente en effet son personnage comme une femme sage, qui recherche l'ataraxie parfaite en renonçant à tout le superflu, et en volant ou "empruntant" le nécessaire à sa survie, afin de se donner l'illusion d'une absence de dépense. Ses vols n'ont rien de bien grave, pris isolément. Le versant de folie de cette manière de vivre apparaîtra au grand jour au second chapitre. "On dirait tout à fait un mannequin", lâche un enfant en fin de texte - c'est ce qu'elle a fini par devenir, en effet, en réduisant ses besoins au strict minimum: ceux-ci sont devenus pour elle un modèle d'ataraxie, ou d'existence dépourvue de demandes, d'attentes.

L'auteur a aussi l'intelligence de ne pas prendre parti pour ou contre son personnage, du moins en apparence, en ce qui concerne ses idées: "elle vous semble bizarre, et alors?", semble-t-il dire. Marcel Jouhandeau est en effet le peintre d'un pays et d'une époque où la religion catholique est aussi présente que l'air qu'on respire, aussi gluante qu'une toile d'araignée où viennent se prendre, même, les anticléricaux comme Prudence Hautechaume - qu'il ne blâme cependant jamais pour cela.

En définitive, "Prudence Hautechaume" est le récit d'un destin, plus encore que le portrait d'une femme. Cela, à l'instar des personnages croqués tout au long du recueil éponyme, destins à la fois ordinaires comme des scènes de la vie de province, et exemplaires, emblématiques des travers d'une certaine humanité: avarice, jalousie, envie, non-dits pesants.

Il faut lire Marcel Jouhandeau. Aujourd'hui encore, sa prose sombre nous parle. Et pour ceux qui le peuvent, n'hésitez pas à le faire dans la campagne creusoise, un jour de pluie...

Marcel Jouhandeau, Prudence Hautechaume, Paris, Gallimard, 1927/1996.

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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 09:54

C'est en 2007 que paraît "Coco Dias ou La Porte Dorée", roman de l'écrivain slovène Brina Svit - le premier qu'elle écrit en français. Pour une première, c'est un coup de maître. Et ce, dès la première phrase, qui contient tout le programme, tout l'enjeu de l'ouvrage: "Si tu écris sur moi, je t'apprendrai à danser". Quel incipit! Le tutoiement signale au lecteur qu'il entre dans un monde de complicités. Et il lance un roman superbe qui, par-delà les figures du tango, crée d'innombrables traits d'union entre le réel et le réel recréé par l'écrivain, et en joue.

Rappelons ensuite l'action: Valérie Nolo apprend le tango, Orlando "Coco" Dias voit naître un livre sur lui. A noter que ce tanguero existe vraiment, et a même son site Internet - c'est qu'à part le nom de la narratrice, ce roman est présenté comme "vrai" par l'auteur. Le narrateur, donc, est en train d'écrire un roman sur le monde de l'art, quand le projet Coco Dias fait irruption dans son parcours. Mais au fond, l'histoire de Coco Dias et celle de "Chef-d'oeuvre" (le roman avorté, mais jamais oublié) ne sont-elles pas une seule et même chose, à savoir un roman d'initiation dont seuls les habits changent? Les liens sont en tout cas multiples: Agathe, personnage principal du roman en cours, se rappelle souvent à la mémoire de Valérie Nolo, et comme par hasard, elle souhaite aussi apprendre à danser. Le tableau "Les Ménines" de Vélazquez constitue un autre trait d'union, un peu comme si Valérie Nolo, non contente d'écrire une biographie de Coco Dias, souhaitait produire un tableau de famille où elle s'inviterait, avec son animal domestique - le chat Robert, qui fait écho au chien Iago, qui apparaît au premier plan du célèbre tableau. Sans oublier l'évocation "Je ne suis pas son peintre officiel" (page 170), réplique de Valérie Nolo, sans doute pas innocente puisqu'elle renvoie au peintre des monarques espagnols.

La Porte Dorée, qui donne son nom au roman de Brina Svit, est l'endroit où sa narratrice prend ses leçons. Elle devient en outre celle du temple du tango. Une porte que ne franchiront ni l'ex-compagnon (mari?) de Valérie Nolo, ni "l'homme aux quatre initiales", personnages à jamais profanes en matière de tango. Pourrait-on considérer cette porte comme la métaphore du passage par lequel commence toute existence? En l'occurrence, c'est le lieu où se déroulent les débuts de la formation de Valérie Nolo, à la manière d'une gestation, et où s'écrivent les notes du roman sur Coco Dias. Est-ce également le lieu d'une naissance pour la narratrice, qui ignore les origines de sa mère et recherche dans tous les idiomes sa langue maternelle? La question est pertinente. En tout cas, la naissance du tango aboutira de façon éclatante en Argentine, pour la narratrice, et celle du roman se traduira par l'ouvrage que le lecteur a entre ses mains.


Brina Svit, Coco Dias ou La Porte Dorée, Paris, Gallimard, 2007.

Le site de Coco Dias.
Pour ceux qui aiment la danse:
http://www.phelie.fr.

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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 15:26

J'ai terminé hier ma lecture de "Itinéraire d'un salaud ordinaire", de Didier Daeninckx. Enfin? Je dois dire que cette lecture m'a laissé perplexe, plein de pas mal d'interrogations dont je vous fais part dans le présent billet.

Rappelons rapidement la trame de l'histoire: Clément Duprest, brillant étudiant en droit, entre dans la police sous l'Occupation, et se fait le fidèle servant de l'occupant. Quelques bons appuis lui permettent de faire oublier sa nature de collabo après la guerre; il se retrouve donc à lutter contre les communistes, contre la décolonisation et ses agents, contre Mai 68 et, enfin, contre Coluche candidat à la présidence de la République. Bref, une carrière bien remplie, et pas forcément dans des camps qu'on juge aujourd'hui "bons". Le tout est narré dans un style assez neutre, peu poétique, mais qui accroche et donne envie de lire.

L'auteur ne juge pas son personnage dans le corps du texte, ou si peu. Au contraire, il le laisse agir selon son caractère - faible, ou veule, ou simplement exemplaire comme peut l'être un fonctionnaire. Cela interroge le lecteur sur le devoir d'obéissance de l'employé de l'Etat; mais Didier Daeninckx y répond d'ores et déjà dans le titre de son roman: on l'a compris, le "salaud ordinaire" érigé en exemple, c'est Duprest, et la lecture s'en retrouve guidée. On aurait pu suggérer une autre vision du personnage, par exemple en le présentant contre un homme mobilisé en permanence contre la sédition. Le choix du titre suggère donc que le lecteur n'est pas assez malin pour choisir son camp tout seul: l'auteur le fait à sa place, que cela lui plaise ou non. Aujourd'hui, il y a des gens qui rejettent l'héritage de Mai 68, et qui ne veulent rien savoir du communisme... et ce ne sont pas des salauds pour autant.

Et puis, il est assez lourd de faire peser sur le seul Clément Duprest le nom infamant de "salaud". Le lecteur trouvera en effet, dans ce roman, toute une belle brochette de salauds, pas meilleurs que le personnage principal. A moins qu'il ne s'agisse simplement d'âmes grises qui cherchent à se faire leur trou en fonction des circonstances, dans un siècle troublé? On se souvient par ailleurs du personnage de Labin, prof de philo soixante-huitard et pédophile, coffré par Duprest: pour l'auteur, c'est une manière de faire se confronter deux points de vue sur ce type de délit. En s'élevant là contre, Duprest est-il encore un salaud, vraiment? La perception de la pédophilie a du reste fortement changé entre Mai 68 et aujourd'hui, à la suite notamment de l'affaire Dutroux. Comment percevoir l'approche de l'auteur? En se mettant du côté du salaud... ou du pédéraste libertaire?

Un autre élément me chiffonne également dans ce roman. C'est l'approche très "carte postale" du Paris des années 1940 à 1980. On y croise les célébrités à la pelle, d'Arletty à Jean-Paul Sartre en passant par Yves Montand et même Serge Gainsbourg - à croire qu'à Paris, il suffit de sortir pour croiser toutes les stars que la France a portées. Un concentré peu réaliste... L'autre élément qui fait "carte postale" est la mise en évidence d'objets emblématiques de leur époque, à titre d'effet de réel - un peu trop, déjà, pour faire vrai. Il n'est pas facile, par ailleurs, de parler de la France occupée (et des Nazis) après que tant d'autres l'ont fait, souvent avec brio. Cependant, tout cela repose sur une abondante documentation, dont l'auteur fait part en fin de volume.

L'auteur comprendra malgré tout que j'ai passé de bons moments en compagnie de son livre. Des moments qui font réfléchir - c'est déjà beaucoup, et je l'en remercie. A mon avis, ce n'est pas son meilleur ouvrage; mais je le retrouverai avec plaisir dans un bon petit polar... éventuellement un Poulpe?

Didier Daeninckx, Itinéraire d'un salaud ordinaire, Paris, Gallimard/Folio, 2007.



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4 avril 2008 5 04 /04 /avril /2008 18:07

Il est des ouvrages que l'on trouve tout par hasard, un peu comme si l'on venait d'ouvrir une pochette surprise: peu de monde en parle, ils passent totalement inaperçus, et au détour d'un chemin, on les attrape au vol. "Kathy", de Patrice Juiff, est de ceux-là. L'homme est connu comme comédien, certes; il a publié un autre roman, chez Albin Michel s'il vous plaît; mais avant de tomber tout par hasard sur "Kathy", je n'en avais jamais entendu parler. Pourtant, ça mérite d'être évoqué. C'est pourquoi je commets un billet là-dessus aujourd'hui.

Qu'en dire, en effet? C'est une prose qui fonctionne, c'est le moins qu'on puisse dire. L'auteur accroche ses lecteurs en lui soumettant, l'une après l'autre, des petites phrases qui donnent envie d'en savoir plus, à petites doses, et font oublier la longueur des paragraphes et la rareté des dialogues. C'est qu'on ne parle pas beaucoup dans la famille biologique de Kathy, une famille qu'elle retrouve après avoir vécu quinze ans dans une famille d'adoption. Pensez donc: elle se retrouve dans un univers sordide où la violence règne, où tout le monde fume et boit généreusement, et couche de manière pour le moins libérée. Le tout, un peu en marge de la société, c'est le moins qu'on puisse dire. A Kathy de trouver sa place dans cette noce à Thomas!

Cette manière de procéder permet de créer les portraits psychologiques d'une jolie brochette de personnages, à l'instar de Ray, paterfamilias aux airs de pitbull, de Lazlo le métèque, juste toléré parce qu'il est rentable, d'Adèle, malade et mourante, et de sa fille Pam. Plusieurs basculements émaillent ce récit: l'arrivée de Kathy, d'abord, pleine d'illusions qu'elle ne perdra jamais tout à fait, chez sa famille. Puis l'assèchement des économies de Kathy, qui la font descendre du statut d'invitée "princesse" à celui de bonniche corvéable et utilisable à merci; puis l'épreuve de l'euthanasie d'Adèle, pratiquée par Kathy elle-même, qui fait éclater ce petit monde. Kathy n'aura aucun problème à trouver sa place parmi les hommes de la famille, ni auprès d'Adèle, ni auprès de Sol, la fille du ménage; mais sa mère, qui avait pris sur elle de la placer ailleurs, résiste.

On se retrouve donc avec une figure christique, ou du moins hagiographique, celle de Kathy, qu'aucun événement, aucune tuile ne fait vaciller dans sa détermination à trouver sa place dans le ménage - et que rien ne conduit à se révolter, ni les coups, ni les viols incestueux, ni les travaux ingrats. Heureuse d'être là, d'être punie, violée, allant jusqu'à s'autoflageller à l'occasion. Ce n'est cependant pas elle qui sera sacrifiée, mais tous les hommes de la maisonnée, tenants de la violence et de la magouille. En charge de Pam, Kathy finira par retrouver sa mère, qui acceptera d'entendre ses sentiments dans la situation paroxystique, extrême, qui conclut ce roman. La femme comme seule survivante une fois que tout sera achevé? Dites-moi ce que vous en pensez.

Allez-y donc... et bonne lecture! A noter, encore, que l'auteur déclare s'être inspiré de faits réels, survenus dans les années 2003.

Patrice Juiff, Kathy, Albin Michel, 2006.

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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 17:22

Blandine-Marcel, c'est un personnage à la fois double et simple. C'est Marcel, frère idéal inventé par la narratrice de l'histoire, cruellement exécuté par sa maman à la sortie d'une école. Du coup, il a été remplacé par une fille, Blandine. Blandine-Marcel, pour être précis - en souvenir du défunt frère.

Tels sont les personnages mis en scène par l'écrivain ligérienne Florentine Rey dans ses deux ouvrages "Blandine-Marcel". Deux? A la suite du premier, il a été jugé opportun d'en lancer un deuxième. Le numéro un parlait de vacances, le tome deux, sous-titré "Business Story", évoque donc tout naturellement le monde du travail, sur la base du vécu de l'auteur. Pour ce bref roman, en effet, la narratrice et son acolyte Blandine-Marcel décident de monter une entreprise de fabrication d'oreillers dans le jardin - naturellement, on occupe les terrains dont on dispose quand on est enfant. Et tout se déroule comme dans le monde des boîtes et start-up de grandes personnes: il y a la concurrence en face, des Roumains aux intentions peu claires juste à côté dans le bâtiment qu'on lorgne pour s'étendre, des subventions qui ne viennent pas, les inspections du travail. Et naturellement, il y a aussi le personnel: une armée de Martine - ces personnages à tout faire, présentés comme polyvalents mais un peu nunuches, clairement inspirés de ceux qui ont bercé l'enfance de plus d'une fille. Et des lapins partout, puisque B&M, l'entreprise présentée, a décidé de créer un coussin en peau de lapin; mais comme personne ne veut les tuer, ces animaux prolifèrent...

Florentine Rey, c'est une plume, un style profondément original, la voix de l'enfance qui traverse dans ce texte qui, sous des dehors simples, peut interroger à chaque page: chacun des brefs chapitres de ce récit (parfois quelques lignes seulement, rarement plus de deux pages) aborde un éclat de vie de la petite entreprise B&M, avec un certain sourire. Le travail du style vise à la fluidité et au naturel, et se lit aisément. Les mots permettent en outre à l'auteur de jouer, de multiplier les sens de la phrase, de créer des rapprochements inattendus. Le tout démonte avec le sourire les codes parfois trop rigides du monde du travail que nous connaissons.

Blandine-Marcel, c'est donc une friandise, comme le suggère la couverture rose fuchsia vivement colorée de la couverture. Mais c'est aussi un petit univers dans lequel on se plonge volontiers.

Ah, et pour ceux qui connaissent le tome 1: il n'y a pas de Davyn Chicode dans le tome 2...

Florentine Rey, Blandine-Marcel 2 - Business Story, Paris, Michalon, 2007, 106 pages.
http://www.blandine-marcel.fr

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29 mars 2008 6 29 /03 /mars /2008 18:40
Ainsi donc je viens d'achever La mort est mon métier de Robert Merle. C'est l'occasion de revenir sur certaines impressions, et d'en partager d'autres.

Peu de recul? En effet, l'auteur laisse son personnage parler jusqu'au bout, ou du moins tant que son discours est intéressant. Au lecteur de se faire une raison! Mais tout le monde ne le laisse pas s'exprimer, et par rapport à ces interventions, on peut se positionner. Il s'agit d'abord de l'épouse de Rudolf Lang, Elsie, qui réagit très vivement lorsqu'elle apprend le secret d'Etat que cache son mari, patron et concepteur d'une vaste industrie de mort. Quelque part, le lecteur se dit: "Enfin!": quelqu'un s'occupe de secouer le cocotier du chef du camp.

Puis vient le procès, objet principal du dernier chapitre du livre, après la débâcle. Rudolf Lang s'y trouve face à ses juges. C'est l'occasion d'un parfait dialogue de sourds entre un homme qui estime n'avoir fait que son devoir sans s'en sentir responsable, et des juges qui se posent en redresseurs de torts, acteurs d'un tribunal de vainqueurs persuadés d'être du bon bord. Avec Rudolf Lang, c'est finalement l'obéissance, celle qu'on enseigne aux enfants, qui est condamnée. En se considérant comme un simple exécutant, Rudolf Lang se croyait, quelque part, à l'abri; il se retrouve cependant à devoir porter le fardeau d'une responsabilité qui le dépasse, celle de Himmler, qui lui a donné l'ordre de concevoir et de construire Auschwitz et s'est dérobé à sa responsabilité en se suicidant. Il se retrouve donc, à l'image de son père, à porter les fautes d'un autre en plus des siennes propres. La peine de Rudolf Lang est connue d'avance: pendaison à Auschwitz... à une potence qu'il a lui-même fait ériger. Sa peine, le narrateur l'accepte. L'a-t-il comprise? Il est permis d'en douter.

Robert Merle a des camps et du régime la vision d'une machinerie bien huilée, ou tendant à l'être - le mot "industrie" revient du reste plusieurs fois sous sa plume, et on se retrouve parfois à le suivre dans des problèmes de robinets qui ne sont pas sans rappeler les questions du management moderne. En cela, il rappelle le texte que Jean Cayrol dit dans Nuit et brouillard d'Alain Resnais.

Jonathan Littell, en revanche, se place en contradicteur d'une telle approche dans son vaste roman Les Bienveillantes. Il présente un nazisme réel et dysfonctionnant, victime de luttes d'intérêts entre personnes et entre institutions, mais aussi entre conceptions de politiques publiques face aux juifs: faut-il les exterminer ou exploiter leur minable puissance de travail en vue de l'effort de guerre? L'homme y est aussi présenté comme un problème ou un dysfonctionnement régulier, non exceptionnel (alors que Merle illustre la faiblesse de l'homme face à la mission par le cas de Setzler uniquement, catalogué comme "artiste" donc spécial): tout le monde est sur les dents, personne ne veut se mouiller, tout le monde prend des photos des Sondereinsätze dans un mouvement de morbidité. Comment réagissent des personnes qui ne sont pas du tout préparées à la mission que représente la solution finale? Jonathan Littell a répondu à la question de façon beaucoup plus large que Robert Merle. Il s'en est donné l'espace, d'ailleurs.

Reste que La mort est mon métier constitue un excellent roman, dont le début est particulièrement formidable dans ses ambiances (j'en ai déjà dit deux mots), ce qui en fait un livre éminemment recommandable. Je vous souhaite une bonne lecture, et vous promets de revenir avec des sujets plus gais.
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28 mars 2008 5 28 /03 /mars /2008 22:07

... je poursuis ma lecture de Robert Merle, toujours avec plaisir. Et là, je suis justement arrivé au coeur du métier: la mise au point du système d'extermination de masse, présentée, finalement, comme un problème de management comme un autre. Pas drôle - mais peut-être un poil plus convenu que le reste, sans doute parce que l'univers des nazis m'a déjà pas mal donné à lire, chez Jonathan Littell mais pas seulement; donc, une impression de déjà-vu. On ne trouve plus, à partir de là, les ambiances familiales pesantes du début, génialement peintes.

Un autre aspect délicat me paraît être la béquille que s'offre l'auteur en mettant en scène un personnage pour ainsi dire dépourvu de coeur - ce qui lui évite en partie de faire un travail de fouille psychologique. Quelque part, et malgré les qualités et défauts dont il était affublé en quantités presque improbables, Maximilien Aue m'a paru plus proche, plus personnel, plus "identifiable" - une manière plus efficace de toucher l'horreur du doigt. Aussi, Littell s'est donné des moyens autrement plus étendus, d'un point de vue quantitatif.

Mais je vais poursuivre! Cet ouvrage est plein de qualités - la page où Rudolf Lang voit pour la première fois la "sélection" des prisonniers à l'entrée, avec le moment de la séparation de la fille et de la mère (qui finalement ne se fait pas) est redoutable. Procédé sans doute simple, mais efficace.

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27 mars 2008 4 27 /03 /mars /2008 21:23

MortMetier.jpgVous avez dit "Kerngeschäft"? Ou, en allemand de Zurich, "Core Business"? Ici, chez les Welches qui tiennent à leur patois, on préfère le coeur de métier. Parce que quand on aime son métier, on a du coeur à l'ouvrage. Et quand on a du coeur à l'ouvrage, on bosse "à fond", comme le fait Rudolf Lang, le personnage principal du fascinant roman "La mort est mon métier", de Robert Merle.

Rudolf Lang semble prendre son temps avant de se trouver, avant de devenir ce qui fera de lui le nazi parfait, paradoxalement intègre et ne reconnaissant qu'un seul maître. J'ai commencé à lire le roman qui le met en scène mardi. Le train qui me conduit à mon travail à Berne m'a donné l'occasion de faire un bout de lecture, ce qui m'a valu la question classique de la personne assise en face de moi: "C'est bien?" Et assez à propos, je lui réponds: "Oui, mais je n'en suis pas encore au coeur de métier..."

... depuis, celui-ci se fait attendre, mais dans "La mort est mon métier", biographie romancée du responsable du camp d'Auschwitz, l'écrivain français Robert Merle sait jouer des gradations, construire son récit à la façon d'une boule de neige, nourrissant son propos et le faisant grandir. je suis tombé là sur un roman de qualité, efficace, accrocheur, aux ambiances plombées très bien rendues. J'aime.

Et pour le reste, Messieurs les lecteurs, visez au coeur...


Robert Merle, La mort est mon métier, Paris, Gallimard, 1952/Folio, 2005

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