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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 21:02
J'ai terminé en fin de semaine dernière le petit roman "La peau fantôme" de Marc Vilrouge. Avant tout, je précise que cet écrivain français s'est éteint le 15 janvier 2007, à l'âge de 35 ans, après avoir légué plusieurs romans de veines assez diverses, certains même plutôt cocasses.

Ce n'est cependant pas le cas de "La peau fantôme", exercice littéraire d'une grosse centaine de pages qui invite le lecteur à découvrir l'épiderme dans tous ses états, au fil de huit chapitres aux formes diverses, qui ont en commun de ressembler à des instantanés de la vie d'un homme qui cherche à se reconstruire après le décès de son ami.

Homme, d'ailleurs? L'auteur jette le doute d'emblée, dans le chapitre I "Une peau d'Orphée" - et c'est là que réside le caractère subversif de l'ouvrage. La question posée est en effet: "De quel sexe êtes-vous?" Un effet appuyé par les (e) qui signalent l'accord féminin, comme si le personnage à qui s'adresse le narrateur peut être des deux sexes. Ce qui est le cas. Il en résulte une sensation étrange, qui sera forcément très diverse en fonction du lecteur ou de la lectrice puisque le chapitre I retrace une scène de sodomie. Face au lecteur, on trouve un personnage qui est un homme, forcément - élément actif de l'acte - mais auquel le narrateur affuble le pronom "elle". Tout cela, dans le contexte de la nuit, auquel l'auteur confère le pouvoir de l'inversion; il laisse ce royaume à la Lune, principe féminin.

Tout cela glisse avec adresse d'une image à l'autre, de façon presque ludique. Le chapitre II relate, en sept sous-chapitres, les sept séances de psychanalyse auxquelles le narrateur participe. Soudain, on passe du "vous", adressé au lecteur, au "je", synonyme d'introspection - introspection qui est, par définition, l'essence de toute analyse - celle-ci visant "à mettre jour à mes fins", comme le dit le narrateur. La relation patient/psy est, quelque part, artificielle; ici, elle se nimbe de désir, de la part de celui qui cherche à faire son deuil - un deuil auquel il consacre sept ans.

Le narrateur retrouve également celle à laquelle il a fait un enfant, et qui souhaite que celui-ci n'ait jamais de poils; elle le fera épiler, en un chapitre à chute bien envoyé. Il songe également aux tatouages, une manière d'avoir quelqu'un ou quelque chose "dans la peau", littéralement, en ce lieu sacré, entre deux couches dermiques, où l'encre du tatouage va se poser - non sans douleur, tant il est vrai que tout accès sacré revêt un côté d'épreuve.

Enfin, dans le genre "Je est un autre", le chapitre VI "L'adieu à Gattaca" constitue un bel exercice de brouillage de cartes, où l'auteur s'amuse à tromper le lecteur: celui-ci a-t-il face à lui un "Marc" qui est Marc Vilrouge, ou un homonyme, un masque? En une poignée d'actes, la fiction et l'autofiction se retrouvent brouillés, à la fois pareils et différents. Qui récupère les cuticules entre les touches du clavier d'ordinateur de Gattaca afin qu'on ne reconnaisse pas sa vraie nature? Conçu en subtils glissements, l'exercice est réussi.

"La Peau fantôme" est donc un petit roman atypique et marquant, qui permettra à son lecteur de découvrir tout ce que son épiderme a à lui raconter, en prenant l'exemple d'un "je" qui est un autre et qui vit, à travers sa peau, le deuil d'un ami. Le tout, placé sous la figure tutélaire de Marguerite Duras et de son monologue "La Maladie de la mort".

Marc Vilrouge, La Peau fantôme, Le Dilettante, 2007.
Photo: http://www.necropole1.com
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28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 20:16

Je viens de terminer avec délices l'ouvrage de Jean Amila (Jean Merckert), "Jusqu'à plus soif". Un réel bonheur qui se dévore, autant le savoir tout de suite, et une perle de roman noir daté de 1960, où l'on croirait, à chaque page, voir apparaître la gueule magistrale d'un Jean Gabin. Ou le fumet délicat d'un bon calvados...

Le roman de Jean Amila pose en effet, pour faire simple, trois camps: celui des policiers, celui des contrebandiers et celui de l'anti-alcoolisme. On peut, on doit même y ajouter un quatrième camp, celui des villageois. Les villageois? L'auteur situe son histoire dans la Normandie des années 1950/60, et prête à ses personnages l'habitude généralisée de boire, de boire et de boire encore. Une manie qui n'épargne personne, pas même les fillettes de l'école, pas même le curé.

Face à cela, Marie-Anne, la nouvelle maîtresse d'école, fait bien pâle figure, en dépit de sa détermination. De nos jours, qu'une institutrice punisse quiconque est mineur et picole - ou, au moins, s'en inquiète fortement - c'est assez normal; là, en revanche, c'est l'abstinence qui est louche, et l'alcoolisme qui est la norme. L'une des lectures de ce récit peut donc être guidée par le biais de ce personnage qui lutte, seul (même sa directrice est acquise aux bienfaits de l'alcool de pomme), contre une mauvaise habitude. Baccalauréat et grands principes contre tradition et alcoolisme, en quelque sorte.

L'autre biais, naturellement, est celui du roman noir. Là, l'auteur s'amuse à camper une belle galerie de portraits d'une fine équipe qui joue aux gendarmes et aux voleurs. Cela lui permet de camper l'une des premières grandes scènes de son roman, celui de la course-poursuite entre la voiture des contrebandiers et celle des policiers à travers un verger de pommiers où paissent les vaches, en pleine nuit, avec plongeon des policiers dans la mare toute proche - ce qu'on appelle "un bain de pieds" qui revient périodiquement au fil du récit, comme un gimmick à l'encontre de l'agent Augereau. Sachant qu'Augereau, justement, est le cousin de Marie-Anne et que celle-ci va flirter avec Pierrot (voir ci-dessous), quelques chassés-croisés sympathiques sont à attendre - l'auteur aurait même pu jouer davantage là-dessus.

Le héros de l'équipe de contrebandiers s'appelle Pierrot, jeune, ambitieux, mais aussi "cul-terreux", pour reprendre le langage fleuri de l'auteur. Le coup de la voiture de policiers dans la mare fait partie de sa pratique quotidienne - le fait d'un jeune coq local, ce qu'il est finalement. Mais le hasard va l'amener à Paris, où il peine à trouver ses marques et finit par se faire blouser par des gangsters matois, alors qu'il a cherché à jouer au plus fin avec eux en les doublant. Peut-on y voir un avertissement contre ceux qui recherchent la gloire dans la grande ville? C'est une piste. Mais au terme du récit, Pierrot trouvera son bonheur dans son village normand. Mieux vaut être roi chez soi que prince chez les autres...

Au-dessus de lui, deux gangs qui finissent par se tirer dans les pattes: celui de Bardin, tenant de la vieille tradition, tient boutique dans un restaurant normand. Son but? Supprimer les intermédiaires à son profit, ou les maintenir afin de garantir un métier de tradition. Et précisément, la bande à Rousseau (les Parisiens) recherche exactement la même chose - mais c'est le versant moderne de la question: supprimer les intermédiaires pour faire face à la demande et maximiser le profit. Leur querelle, du reste résumée en fin de roman (elle trouvera son reflet dans la succession de l'abbé), va faire intervenir tout le monde, en un imbroglio final des plus magistraux, où même les villageois protègent un métier qui, pour illégal qu'il soit, fait vivre toute une région.

Anti-alcoolique ou moralisateur, Jean Amila? On pourrait s'y attendre, d'autant plus que dès le début, il met en scène une jeune femme qui, ivre et enceinte, choisit de se donner la mort par noyade. Cela flaire le drame social... mais l'auteur évite l'écueil du larmoyant en laissant au lecteur le choix de prendre parti pour les villageois, qui vivent de l'alcool. Il leur lance même un clin d'oeil bienveillant: dans son histoire, de quoi le curé est-il mort? D'avoir arrêté de boire, finalement...

Jean Amila, Jusqu'à plus soif, Paris, Gallimard, 1962/Folio Policier, 2005.

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26 août 2008 2 26 /08 /août /2008 21:02

Quoi de plus déconcertant que le début du "Rapport de Brodeck" de Philippe Claudel? Il n'est pas évident de prendre pied dans cet ample roman décliné avec la lenteur d'un fleuve, dont les premières pages peuvent paraître fort "abstraites" - les dernières aussi, du reste, à leur manière - ou plutôt à la manière de leur auteur. Il faut un peu de temps pour comprendre qu'en réalité, Brodeck ne va pas rédiger un rapport, mais deux. Ca tombe bien, parce qu'il a deux histoires à raconter: la sienne et celle de l'Anderer, ou plutôt celle de son village.

Deux histoires antinomiques à plus d'un titre, disons-le. La sienne, c'est celle d'un homme qui passe malgré lui un séjour dans des camps de concentration qui pourraient bien être ceux des nazis. Entre Adolf (Hitler?), chef des envahisseurs du village, et Göbbler (Goebbels?), veule collabo, on peut courir sur la piste de cette image; l'auteur ne ferme pas la porte. Mais du fait des témoignages dont nous disposons sur ce sombre épisode, c'est une histoire connue, donc peu intéressante, en l'espèce, en regard de l'autre. Le destin de l'Anderer, en effet, retient davantage l'attention parce qu'on n'en connaît pas d'emblée les tenants et aboutissants: qui est l'Anderer, ce bonhomme tout rond venu de nulle part? Quel est son profil? Son nom? L'auteur ne concède les réponses qu'au compte-gouttes, se garantissant ainsi l'attention du lecteur... et offrant à son roman son véritable intérêt, sa véritable arme pour accrocher le lecteur.

Mais l'une n'est-elle pas la version en creux de l'autre, pour ne pas dire "la même histoire"? Brodeck a été évincé de son village par les locaux, sous la pression de l'envahisseur, des "Fratergekeime", qui usent de la métaphore faussement aimable du papillon "Rex Flammae", qi tolère l'étranger dans ses groupes tant que tout va bien mais l'écarte en cas de danger, pour arriver à leurs fins. Ces mêmes villageois trouvent justement le moyen d'éjecter l'Anderer, dans une manière non moins horrible, construite sur peu de chose et, en particulier, sur rien de concret: pas de danger, juste une illusion sur laquelle je reviendrai. Rien de plus, en tout cas, que ce qui fonde certains sentiments xénophobes à notre époque.

Une telle approche rend les villageois pires encore que leurs anciens maîtres, l'arrivée de l'Anderer étant postérieure à la guerre et à l'occupation. Mais le lecteur un peu curieux ne saurait se contenter de ne voir ici qu'une dénonciation de la xénophobie actuelle, réelle ou supposée. Trop convenu à notre époque!

Qui est cet Anderer, alors? L'auteur entretient le mystère tout au long des plus de 400 pages de son roman, pour ainsi dire. Jusqu'au bout, nous ne saurons même pas le nom de l'Anderer. Plus qu'un étranger, je préfère y voir (en dépit de son surnom explicite) un portrait de l'artiste en révélateur des plus sombres secrets d'un groupe social. Récapitulons: l'Anderer est donc un artiste, ce que le lecteur découvre peu à peu au fil des pages, puisque l'auteur le montre en train de croquer, d'ébaucher, de crayonner. Le résultat de ses travaux fait l'objet d'une improbable exposition à l'auberge municipale, qui constitue un paroxysme de ce roman. Paroxysme? C'est là que l'on trouve l'une des clés importantes de ce roman: selon l'instituteur Diomède, les tableaux de l'artiste ne "sont pas vraiment fidèles, mais très vrais." Tout cela, c'est pour le lecteur la description exacte d'un roman qui cherche et exploite une métaphore de l'indicible nazi sans jamais nommer celui-ci; mais, pour des personnages habitués au secret et peu causants, c'est surtout l'ouverture de la boîte de Pandore. Une ouverture qui ne repose que sur des subjectivités, des illusions donc, une ouverture dans laquelle l'alcool joue en plus le rôle de catalyseur. Ce faisant, Philippe Claudel recrée la figure classique de l'artiste raté, ou plutôt de l'artiste maudit, mais avec le sourire.

S'ensuivent les mises à mort, d'abord symbolique (destruction des oeuvres d'art de l'Anderer), puis physique (les animaux de l'artiste, puis l'artiste lui-même). Quant au rapport, Brodeck l'a rédigé, paradoxalement, afin que personne ne sache rien de ce qui s'est passé, de l'Ereigniës, etc. "Je sais que raconter est un remède sûr", dit quelqu'un (p. 318). Peu importe, à ce régime, que le fruit de raconter finisse au feu afin que personne n'en sache rien. "Raconter"? L'auteur, lui, choisit de prêter la voix à tous ses personnages, chacun amenant sa pièce au puzzle, petite ou grande, Brodeck se contentant de jouer le rôle de réceptacle de mille secrets, de confesseur laïque. Un peu à l'instar du curé Peiper, son pendant religieux, mais qui, lui, a déjà baissé les bras et noie son renoncement dans l'alcool tout en incarnant, à lui seul, la métaphore du secret - secret inviolable s'il en est puisqu'il s'agit de celui de la confession.

Appréciable, alors? Pas forcément le roman le plus facile qui soit, mais certainement pas le moins riche. Le lecteur devra s'attendre, pour arriver au bout de son périple, à franchir l'escarpement d'un jeu dialectal pseudo-germanique un peu lourd (il oblige l'auteur à traduire) et à reconstruire, petit à petit, le puzzle de tout un peuple d'âmes grises. Ce qui n'est pas forcément désagréable.

Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck, Paris. Stock, 2007.

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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 21:00
Il y a celui d'Olivier Mathieu, il y a aussi celui de Philippe Routier: les passages à niveau se sont succédé dans mes lectures, et le présent blog reflète cette approche en proposant une note de lecture sur ledit ouvrage.

Philippe Routier porte un nom contradictoire puisqu'il travaille à la SNCF. Baron du rail? Peut-être, mais surtout un auteur qui connaît les arcanes de l'entreprise qui l'occupe. Le lecteur est donc immédiatement frappé par la richesse et la précision de la terminologie employée, qui confère à l'ouvrage un supplément de précision. De l'autre côté, c'est aussi un état d'esprit que l'auteur cherche à recréer, par exemple en rappelant que les pilotes de locomotives (ou "mécaniciens") sont les "barons du rail", justement.

Philippe Routier aborde du reste, dans ce roman, une autre problématique beaucoup plus grave: les mécaniciens qui tuent accidentellement des personnes dans l'exercice de leurs fonctions. Il y a les suicidaires, qu'évoque d'ailleurs l'écrivain suisse Martin Suter dans "Un ami parfait"; ici, le personnage principal, nommé Guillaume, fonce dans une voiture qui contient trois personnes, tuées sur le coup. L'auteur montre peu les psychologues d'entreprise, et ne les présente pas sur un jour vraiment favorable. Il préfère s'attacher à son personnage principal, à l'étoffer en le poussant à découvrir qui il a tué par accident.

Les rencontres se font donc, le dialogue s'installe, amer, voire évité: le responsable ne cherchera pas à discuter de l'affaire au bistrot, où se trouvent des journaux qui relatent l'affaire. Elle joue également un rôle de catalyseur de la vie de couple du personnage principal. Son couple est en effet à la croisée des chemins: mariage ou pas? A noter que son épouse Alice a de l'ambition pour deux; Guillaume se trouve donc souvent en position de subir les événements plutôt que d'agir, même si c'est pour un mieux dans sa carrière. Alice ne comprend pas pourquoi Guillaume souhaite réintégrer le poste d'enclenchement d'où il est sorti pour conduire des trains, ce qui décidera du sort du couple. Mais est-on forcément moins responsable de morts accidentelles quand on est plus loin de l'événement?

Le titre, enfin, rappelle une autre problématique de tous les chemins de fer du monde: les passages à niveau dangereux - non gardés, aveugles, mal situés, etc. Guillaume va interroger assez brusquement le maire de son village (où a eu lieu l'accident), et soupçonner sourdement son épouse, membre du conseil communal, de n'avoir rien fait pour ce passage à niveau. Pour Philippe Routier, c'est l'occasion de montrer comment il est possible de se renvoyer des responsabilités.

En dépit d'un ton volontiers amer, ce petit roman se lit facilement et rapidement, construit qu'il est en brefs chapitres. Au final, c'est un bon souvenir.

Philippe Routier, Le Passage à niveau, Paris, Le Livre de Poche, 2008.
Martin Suter, Un ami parfait, Paris, Points, 2003.
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22 août 2008 5 22 /08 /août /2008 21:14
Olivier Mathieu, vous connaissez ? Cet écrivain né à Paris en 1960, assez prolifique, poursuit discrètement son œuvre, n'hésitant pas quelquefois à épuiser ses économies pour s'autoéditer, avec l'aide parfois de quelques rares amis. Ecrivain ? C'est peu de le dire : l'urgence d'écrire le pousse à placer cette activité au devant de toute autre, et à faire alterner lyrisme et force du propos pour dire, précisément, la misère et la grandeur de l'artiste.

Il vient de publier son tout dernier opus en date, le dixième volume des « aventures de Robert Pioche ». Robert Pioche, son double littéraire, est son pseudonyme depuis sa plus tendre enfance. Du « Dernier Carré » jusqu'au « Passage à niveau », dont il sera question ici, Olivier Mathieu n'a de cesse d'explorer la matière la plus essentielle qui soit à ses yeux : sa propre existence, ses propres aventures. Est d'ailleurs annoncé, pour dans quelques jours (septembre 2008), aux éditions « Petits Bonheurs » créées et dirigées par Jean-Pierre Fleury, un nouvel ouvrage d'Olivier Mathieu : « Le Pauvre cœur », une nouvelle littéraire consacrée à Minnie Bibble, un personnage somme toute peu connu de l'écrivain américain Francis Scott Fitzgerald. « Le Pauvre cœur » sera aussi illustré d'une vingtaine de photographies artistiques.

« Le Passage à niveau », qui est un roman, mais un roman en partie autobiographique, aborde les années qui ont suivi le divorce de l'auteur avec sa seconde épouse, enseignante à l'Université - et il le fait, naturellement, avec des excursus vers ce qu'il est advenu avant. Car chaque volume du Cycle de Robert Pioche aime à reprendre, selon des points de vue divers, les principaux épisodes de son existence. Réelle ou imaginaire, peu importe, une figure féminine domine ce roman, celle de Sara. Une jeune femme qui, comme lui, n'a pas connu que des joies dans son existence.

« Le Passage à niveau », pourquoi ce titre ? Il y a plusieurs raisons à cela. La première est certes la plus évidente, un classique de la traduction : dans les trains, il est en général interdit de se pencher par la fenêtre. Mais en italien, c'est juste « dangereux » : « è pericoloso sporgersi », dit le célèbre avertissement. Ame d'enfant, Robert Pioche se dit que si c'est juste dangereux, pourquoi ne pas tenter le coup ? Cela lui sert de métaphore pour toute son existence, présentée comme celle d'un homme qui se penche par la fenêtre du train pour jouir d'un point de vue différent sur la vie.

L'autre motif remonte à 2003, année où Olivier Mathieu obtint une voix à l'Académie française mais aussi celle où, terrassé par les revers de l'existence, il tenta de quitter ce monde en allant se placer sur une voie ferrée. Oui, non ? L'auteur reprend ici, analysés à la loupe, ses états d'âme. Les événements eux-mêmes, il les a déjà racontés de manière plus factuelle dans « Les drapeaux sont éteints », un roman (paru en 2004) consacré et dédié à sa fille Alice.

« Le Passage à niveau » est un dialogue entre deux âmes, ai-je dit - deux âmes qui se sont rejointes, au contraire de rails parallèles. Et recherche éperdue d'un amour absolu, de la part de deux humains qui ont la faiblesse, ou la force, d'y croire encore et de refuser de composer, de transiger, etc. « Le Passage à niveau » arbore volontiers, du coup, la forme d'un dialogue où s'échangent les arguments, à la manière des débats antiques.

Ce dialogue va avoir lieu un peu partout en Europe : dans la région de Nice, à Lyon (où Olivier Mathieu s'est installé en 2004) et enfin à Paris, la ville où Olivier Mathieu a passé une bonne part de sa jeunesse. Un Paris qu'il ne reconnaît plus. C'est le Paris du déraciné qui recherche une dernière fois et désespérément ses marques auprès de personnes qu'il fréquentait jadis (et cela au risque de perdre Sara) et qui, face à l'évidence de leur médiocrité, se trouve définitivement déçu. Bal des masques, moment dérisoire et pourtant important, manière de rupture même. Rupture avec une certaine vie (entendez : avec son passé politique), faute d'une rupture avec la vie tout court. Puisque la mort constitue toujours, pour Robert Pioche, une option possible. A ce titre, la photographie - dont Olivier Mathieu est l'auteur - qui illustre la fin du roman, et qui représente une jeune femme en train de savourer une bière dans un verre marqué « Mort Subite », est emblématique - un cliché pris, du reste, par Olivier Mathieu en 2008 (voir ci-dessus).

Autoédité par l'auteur, « Le Passage à niveau » est hors commerce. Il est précédé par une longue, copieuse et érudite préface (plus de 30 pages) de Jean-Pierre Fleury, un écrivain né en 1951, et qui est - entre autres - docteur en sociologie de l'Université de Nantes. Une préface qui éclaire remarquablement, on en jugera, ce que fut le passé, et l'histoire familiale, en somme l'essence d'Olivier Mathieu écrivain.
« Le Passage à niveau » (Passaggio a livello) est le titre qu'avait donné, jadis, le compositeur italien de musique légère Jannacci à l'une de ses chansons, interprétée par Luigi Tenco, le chanteur communiste qui s'est suicidé en 1969 lors du Festival de San Remo (disque 33 tours de Luigi Tenco, « Luigi Tenco canta Tenco, De André, Jannacci, Bob Dylan », éditions W. Gürtler, numéro de disque SM 3427 Joker). Luigi Tenco qu'apprécie notoirement Olivier Mathieu, et qu'il cite d'ailleurs dans le chapitre ultime de ce roman.

Certaines bibliothèques possèdent sûrement déjà leur exemplaire du « Passage à niveau », par Olivier Mathieu. Sinon, les lecteurs intéressés sont invités à fouiner chez les bouquinistes !

 

 

Olivier Mathieu, Le Passage à niveau, roman. Hors commerce.
(Dixième volume du « Cycle des Aventures de Robert Pioche »).
Avec une préface de Jean-Pierre Fleury, docteur en sociologie de l'Université de Nantes.
294 pages, couverture illustrée, nombreuses illustrations internes (en noir et blanc).

 

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18 août 2008 1 18 /08 /août /2008 19:41

En refermant le livre "L'Obéissance" de François Sureau, brève oeuvre de fiction fondée sur des faits réels, on a presque envie de tirer un parallèle entre celui-ci et le film "Il faut sauver le soldat Ryan" de Steven Spielberg. On en changerait simplement le titre pour en faire "Il faut tuer le soldat belge Préfaille", et le tour serait joué. Comment ça? Le propos est un peu le même: une mission qui exige un déplacement, apparemment disproportionnée, et controversée qui plus est.

Voici donc toute l'histoire de "L'Obéissance": alors que la victoire des Allemands semble acquise, en 1917/18, les Belges font appel aux Français pour exécuter un condamné. Dès lors, il s'agit de transporter un bourreau, son équipe et les "bois de justice" de France en Belgique occupée par les Allemands, à Furnes pour être précis. Pour servir son propos, l'auteur n'hésite pas à tirer des placards de l'histoire Anatole Deibler, bourreau de Paris, ayant véritablement existé et officié.

Non proportionnée, l'action? L'histoire du soldat Ryan est connue: on détache plein de soldats pour aller récupérer un seul type, perdu en France, avant qu'il ne soit le dernier mort de sa famille. Ici, on détache plein de monde pour aller exécuter une personne relevant du droit militaire... alors qu'apparemment, la Belgique n'est pas en mesure de le faire elle-même (ni bourreau, ni matériel approprié). Cela implique des arrangements avec l'occupant afin d'assurer le libre passage du convoi à travers des zones parfois dangereuses, alors même que la Belgique, à cette époque-là, n'a plus exécuté ses peines capitales depuis plus de 50 ans.

Et puisqu'on est dans l'analyse juridique, pourquoi faire "un exemple" avec le personnage de Préfaille? On a une impression d'arbitraire qui entache les décisions de grâce du souverain, individuelles mais reposant (ou censées reposer) sur une base légale. L'auteur serait-il un républicain désireux de montrer tout l'arbitraire d'un système monarchique? Le citoyen devrait dans tous les cas être protégé contre l'arbitraire, mais c'est une autre histoire...

L'auteur, lui, est astucieux: il offre plusieurs voix à son récit, donne à tour de rôle la parole à chacun de ses personnages, qui s'exprime à sa manière, par oral ou par écrit. On découvre donc la personnalité d'Anatole Deibler, réticent à exécuter une mission en Belgique (on l'apprend dans ses carnets d'exécution, du reste véridiques), et sa femme Rosalie (le nom d'une baïonnette, tiens!), qui le pousse à y aller - quitte à accepter un jambon des officiers qui, sur ordre du Garde des Sceaux, cherchent à gagner Deibler à leur cause. Les personnages qu'on découvre ici sont des officiers de carrière, l'équipe d'Anatole Deibler, quelques sans-grade. Le tout est porté par un style fort classique, mais qu'enrichissent plusieurs archaïsmes qui emmènent le lecteur dans l'époque voulue au moins aussi sûrement que le propos lui-même.

Alors, que s'est-il passé à Furnes? A vous de voir!

François Sureau, L'Obéissance, Paris, Gallimard, 2006.
Gérard A. Jaeger, Anatole Deibler, l'homme qui trancha quatre cents têtes, éditions du Félin, 2001.

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10 août 2008 7 10 /08 /août /2008 20:00

Naviguer sur les berges du Saint-Laurent, ce n'est pas rien! Cela peut même s'avérer une expédition policière de très bonne facture, pour peu qu'elle soit signée, par exemple, Marie Laberge.

Québécoise, l'auteur n'est pas familière du genre policier. Mais avec "Sans rien ni personne", paru à la fin de l'an dernier, elle s'en sort avec les honneurs, et plus encore. Rappelons-en brièvement la trame: M. Bonnefoi est malade, il n'en a plus que pour quelques mois à vivre. Mais son rêve le plus cher, d'ici à l'échéance fatale, est que soit élucidée l'affaire du meurtre de sa fille et du bébé qu'elle portait, survenu dans la Belle Province. Petit détail: l'affaire remonte aux années 1970; il s'agit donc d'un "cold case". Patrice, responsable de ce genre de cas, connaît Bonnefoi de longue date; convaincu, il décide de convaincre sa hiérarchie de rouvrir le dossier... en collaboration avec son homologue du Québec. C'est donc avec Vicky, candidate au titre de quinquagénaire, qu'il va faire équipe sur place, et remonter le Saint-Laurent et les embrouilles familiales de Marité, Jocelyne, Justine, Gus, et de tout un tas de monde de sages-femmes, de michetons, d'enfances brisées, de pauvres gens, de grands coeurs et de petites lâchetés, etc.

Quelques mots sur le style, pour commencer: Marie Laberge le soigne, en privilégiant l'efficacité du propos et en lui conférant beaucoup de solidité. Sa prose est donc extrêmement accrocheuse, et repose sur des valeurs sûres. Elle n'a, par ailleurs, aucun complexe à jouer avec les québécismes et à en user. Ses dialogues sont fort élaborés, tantôt très "québécois", tantôt très "français de France", selon qui s'exprime... ou selon quel Québécois souhaite se faire bien voir du Français débarqué en mission. Le personnage de Vicky lui-même se surprend plus d'une fois à pincer davantage son français face à Patrice, ce dont elle est la première à enrager.

Avec son côté efficace, cette histoire a un côté "cinéma américain", où deux personnages que tout sépare (et pas seulement l'Atlantique) sont amenés à surmonter leurs divergences pour travailler ensemble. Au début, on est tenté de se demander si Vicky va quitter son homme, Martin, pour tomber dans les bras de Patrice. Je vous laisse la surprise...

Mais par-delà un tel rapprochement, Marie Laberge parvient à être plus subtile que les bandes de Hollywood en mettant en évidence certaines facettes des différences culturelles entre deux terres qui parlent pourtant la même langue. Elle en joue même à fond. Le gag le plus récurrent est sans doute celui de la fumée: Patrice est un fumeur invétéré, ce qui le met dans des situations impossibles dans un pays où, pour s'en griller une quand on est fonctionnaire, il faut s'éloigner sensiblement du bâtiment administratif où l'on travaille. Et ce, par tous les temps... Il y a aussi les habitudes alimentaires (Patrice aime un solide repas bien arrosé à midi, Vicky mange le soir avec son homme, qui cuisine mieux qu'elle), le mode de travail (Patrice semble ne jamais dormir), les sensibilités respectives, etc. Cela, sans oublier quelques clichés que l'auteur dégomme au passage, par exemple sur le "joual".

Il y a enfin beaucoup d'empathie pour les personnages du roman, peints dans le détail - les personnages principaux certes, mais aussi quelques ombres qu'on découvre au fil des pages, au gré des recherches des policiers, qui doivent souvent faire avancer leur enquête avec presque rien. Un roman policier sensible, donc, qui vaut la peine d'être lu.

A noter, enfin, que Marie Laberge a signé une des "Dictées des Amériques".

Marie Laberge, Sans rien ni personne, Montréal, Boréal, 2007, 434 pages.

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26 juillet 2008 6 26 /07 /juillet /2008 18:32

Il paraît que le monde littérairess actuel sécrète des auteurs incontournables. Il paraît aussi qu'Anna Gavalda est désormais de ceux-là. Qu'en dire? Je viens de terminer "Ensemble, c'est tout" et, sans pouvoir franchement détester, je reste un peu perplexe, comme face à une mayonnaise qui, en dépit d'ingrédients de première qualité, peine à prendre.

Avant tout, petit rappel de ma relation avec Anna Gavalda, si j'ose ainsi m'exprimer: j'avais bien aimé son recueil de nouvelles "J'aimerais que quelqu'un m'attende quelque part", fort agréables, bien tournées, et tout et tout. Et l'été dernier, je suis allé voir le film "Ensemble, c'est tout", qui m'a paru vraiment sympa - ça donne envie de lire le livre, de retrouver les frondaisons et la bonne chère. On imagine l'auteur en train de s'amuser à faire évoluer ses personnages, à mettre des chicanes dans leur parcours afin qu'enfin, ils se retrouvent. Ludique, quoi.

Et il y a quelques mois, j'ai trouvé le livre, dans une édition cartonnée et revêtue de vert - un joli livre, au prix d'un poche. Embarqué... La lecture tient pas mal de ses promesses, il faut le dire. C'est un ouvrage efficace, un peu à la manière américaine: plein de dialogues, et surtout des chapitres courts qui permettent au lecteur de se reposer au fil des 574 pages du récit. Cela, sans compter les petites interruptions dans le récit, signalées par des blancs. Le style est fluide, tout devrait marcher comme sur des roulettes...

... et pourtant, il manque quelque chose, un peu d'épaisseur ou de profondeur peut-être - non, ne me flinguez pas! Les dialogues sont nombreux, je l'ai dit - un peu trop peut-être, au risque de l'abus. Bien torchés, cela dit, les dialogues: chaque personnage a vraiment sa voix: vulgaire et primaire pour Franck (combien de fois dit-il "faire" en page 340, d'ailleurs? Là, j'ai trouvé faible - ailleurs, ça marche mieux), tentée par le raffinement pour Philibert, teintée d'accent pour Mamadou... J'ai davantage pu me faire une idée de chacun, dans ce quatuor déglingué, d'après le film, qui a donné beaucoup de chair à l'histoire, naturellement. Ou peut-être n'ai-je pas apprécié le fait que cette épaisseur vienne petit à petit, alors qu'on la ressent d'emblée dans des ouvrages tels que "Autant en emporte le vent" - trois fois plus gros, certes - ou, dans un autre registre, "La Piqûre" de Marie-Christine Buffat.

Il y a aussi autre chose: le style m'a certes paru fluide et rapide, le genre qui vous accroche; mais l'utilisation régulière de termes qui veulent faire "jeune" ou "grossier" au détour d'une phrase m'a paru sonner faux. Drôle d'ideé aussi, pour l'auteur, d'intervenir parfois dans son récit - au chapitre 1 de la quatrième partie, par exemple. Et cette manière de souligner lourdement les gags par des points de suspension, puis de redire en prose ce que l'auteur fait déjà passer dans les dialogues... Enfin, il y a aussi cet aspect "Amélie Poulain" qui émane de Camille - je ne le dis pas parce que c'est Audrey Tautou qui tient le rôle de Camille au cinéma, mais bien parce qu'on a l'impression qu'elle veut faire le bien autour d'elle. Un rapprochement qu'on pourrait être tenté de considérer comme voulu: le DVD d'Amélie Poulain fait partie des accessoires du roman, même si on ignore s'il n'y a pas un film de cul dans la pochette...

Amélie Poulain, c'est aussi le goût des petites choses - encore un point commun avec "Ensemble, c'est tout", où chacun se contente souvent de choses simples: être ensemble, boire un verre de vin, partager une cigarette, visiter une grand-mère, travailler même. Depuis Francis Ponge (donc Jean Grosjean, superbe poète) et surtout depuis "La première gorgée de bière" de Philippe Delerm (que je n'ai pas lu, à ma grande honte!), il me semble que c'est devenu une lame de fond. Mais à quand le roman d'une grande cause? Anna Gavalda met en scène des anti-héros consommés et fiers de l'être, si j'ose ainsi dire.

Une drôle de cuisine, donc! Un peu comme celle de La Coupole, genre "c'est l'usine, mais c'est bon" (comme dit quelque part)? Le plat est en tout cas rehaussé par de nombreuses petites histoires que s'échangent les personnages afin de mieux se connaître - un peu comme un plat farci. C'est sans doute là l'une des belles et plus fortes réussites de ce gros roman, qui se développe ainsi en un kaléidoscope aux multiples facettes.

Anna Gavalda, Ensemble, c'est tout, Paris, J'ai Lu, 2007.
Image: affiche du film.

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16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 19:43

Voilà que j'ai mis en pratique le beau précepte que j'ai énoncé il y a quelques jours: lire les sorties du printemps avant qu'elles ne sombrent dans l'oubli des vacances et de la rentrée. Cela m'a conduit à ouvrir "L'archer du pont de l'Alma", roman de Hervé Algalarrondo - journaliste au Nouvel Observateur en plus d'être un romancier doté d'une plume classique, mais efficace et accrocheuse.

Qu'est-ce que l'auteur offre là? A 35 ans, son personnage principal se retrouve dans une situation peu confortable: son corps ne lui obéit plus. Et ce, dès les premières lignes du roman: pas de psychanalyse gommeuse du bonhomme, ou d'explications interminables sur son enfance comme je le craignais. Lâchons le morceau: pour commencer, notre gaillard se surprend à sucer son pouce, sans qu'il l'ait jamais voulu. Son fils s'en moque, son épouse ne veut pas de ça chez elle...

35 ans: on dirait que l'auteur veut mettre en scène la renaissance, voire la naissance tout court, du corps de son personnage principal et narrateur. Sucer son pouce, c'est un geste de bébé; plus loin (chapitre 2), on passe à une sorte d'adolescence où le personnage principal connaît des pulsions sexuelles non maîtrisées qui le poussent dans des situations peu agréables (draguer un motard, par exemple, ou tromper sa femme). Là-derrière, cependant, se dessine une mission, ou ce qui semble en être une: tuer l'homme de main de la Juventus, venu débaucher à Paris l'avant-centre du PSG. Une histoire de foot, tiens!

Mais personne ne joue au foot dans cette histoire, ou si peu: c'est à Gibraltar que le narrateur acquiert le niveau nécessaire pour tuer sa cible au tir à l'arc. Une victime choisie au hasard, une sorte de crime parfait donc. Ce qui rend cela possible, c'est l'évolution toute naturelle du narrateur face au changement: d'abord, il le refuse, combattant sa première manie en portant une écharpe autour de sa main; puis il l'accepte, rompant avec sa famille et son travail pour suivre son corps. Enfin, il s'en fait le promoteur enthousiaste, s'investissant dans son homicide dans l'espoir que son corps s'assagira.

Le meurtre a lieu en milieu de roman (chapitre 9, intitulé très psychologiquement "passage à l'acte"), créant une coupure. Après cela, le narrateur va toujours douter de son corps: est-il redevenu obéissant, ou est-il toujours rétif? Le fait est qu'à partir de là, il vit en harmonie avec son corps, s'adonnant même au tir à l'arc avec le commissaire qui mène l'enquête sur son meurtre - sans jamais atteindre le niveau nécessaire pour tuer, ce qui l'éloigne de tout soupçon.

Qu'est-ce que l'auteur propose donc là? "Vous resterez dans l'Histoire comme un précurseur: les corps s'émancipent.", dit la dernière phrase du roman. Au-delà d'une histoire de meurtre et de pathologie particulière, sans doute l'auteur veut-il rappeler qu'être bien dans son corps, c'est être mieux dans sa vie. Au début, le narrateur est présenté comme un homme maigrichon qui n'a jamais brillé par son attrait pour l'activité sportive; tout au plus suit-il les matches du PSG avec son fils Jérôme. Sa vie de famille est tranquille, ce qui fait qu'une absence prolongée (il part pour faire le point, jusqu'à Gibraltar, après un crochet par Le Vigan) peut être recevable et crédible. A son retour, le voilà bronzé, en bonne condition physique, faisant même l'amour autrement qu'avant avec son épouse, qui finira par quitter son amant. Sans doute a-t-il fallu cette catharsis, cette révolte (c'est un peu comme cela que l'action du corps du narrateur est présentée) pour faire du narrateur un homme véritablement accompli.

Coûteux, mais nécessaire...

Hervé Algalarrondo, L'archer du pont de l'Alma, Paris, Grasset, mai 2008.  

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14 juillet 2008 1 14 /07 /juillet /2008 21:37

Les ressources humaines et le monde de l'entreprise en roman, cela n'a rien de neuf: qu'on pense, comme exemple d'avatar récent, à "Blandine-Marcel 2" de Florentine Rey ou, dans une veine plus descriptive et plus sombre, au "Tête de Turc" de Günter Wallraff. C'est pourtant de ce reportage qu'on pourrait rapprocher "Le petit grain de café argenté", petit roman pétillant et néanmoins original signé Guillaume Tavard. Au travers de 250 pages qui sentent légèrement le vécu, en effet, l'auteur fait découvrir à son lecteur les grosses ficelles des ressources humaines pour faire croire que telle entreprise est un truc formidable alors que c'est un piège comme les autres pour ceux qui peinent à savoir ce qu'ils veulent faire de leur vie.

Piège? Le mot n'est pas venu par hasard. Avec son "Petit grain de café argenté", en effet, Guillaume Tavard propose un nouvel avatar du "piège gluant", qu'on peut percevoir comme un lieu commun, au moins depuis la nymphe Calypso chère à Homère, sans oublier "Le Salaire de la peur" de Georges Arnaud ou, plus près de nous, "
Rade Terminus" d'un certain Nicolas Fargues - autant d'ouvrages qui mettent en scène un lieu dont tout le monde aimerait partir... mais que personne ne parvient à quitter. N'est-ce pas le lot de toutes ces entreprises qui font l'impossible pour fidéliser leurs collaborateurs, tapant allégrement sous la ceinture pour faire croire à l'esprit de famille propre au métier, proposant des promotions bidon ("on peut comencer tout en bas et arriver tout en haut", dit la publicité de recrutement... on sait ce qu'il en est!) au moment où vous vous dites qu'il est temps de partir? Guillaume Tavard l'a mis en phrases pour vous.

A quoi ressemble le piège, en l'espèce? L'auteur propose à son lecteur de suivre un personnage éponyme dans sa "carrière" d'un an chez Fresh, entreprise de restauration rapide spécialisée dans les sandwiches et les cafés. Vu de l'extérieur, c'est une boîte formidable. Vu de l'intérieur, tout le monde a envie de partir à la course... Guillaume, puisque tel est le prénom du narrateur, vise quant à lui le "petit grain de café argenté", distinction qui décore les baristas les mieux rompus à la préparation de cafés - un exercice de haute voltige et de grande précision qui se fonde sur des directives très strictes.

Le narrateur est présenté comme un jeune qui n'a pas beaucoup d'ambitions (22 ans, et sa plus grande ambition, s'il avait de l'argent, serait d'acheter un chalet en montagne, et d'avoir une famille - quoi de plus normal et légitime?) mais quand même un peu. Il se retrouve lâché dans l'univers de personnages encore plus désillusionnés que lui; cela donne l'occasion de visiter toute une jeunesse qui se cherche, et que l'entreprise, présentée comme un monstre sans visage mais pas sans dents, a déjà trouvée - un portrait de petites gens qui n'est pas sans rappeler un certain Ken Loach par instants. Habile, l'écrivain met en scène un personnage qui porte le même prénom que lui; il situe son histoire à Londres, où il a précisément vécu. Une manière de faire proustienne, puisque Proust ne mentionne que son prénom dans "A la Recherche du temps perdu", entretenant ainsi le doute sur le caractère autobiographique de l'oeuvre de sa vie. Mais Guillaume a les madeleines qu'il mérite...

Pour ce qui est de brocarder les ressources humaines, enfin, Guillaume Tavard fait fort, et c'est là la principale originalité de ce roman. Sur 253 pages, on trouve de tout: des formations continues foireuses données par des professeurs qui prétendent que leur employeur, Fresh, leur a sauvé la vie (p. 182), des progressions hiérarchiques en carton-pâte (du sandwich au café, mais pas franchement davantage de responsabilités, et un salaire à peine augmenté!), les fringe benefits douteux (en l'espèce un bar pour soi tout seul le vendredi soir, et de l'alcool gratuit ou pas cher; là,voyons le bon côté des choses, aucun Etat ne viendra vous imposer sur les bières que vous buvez!), et naturellement le mensonge de la grande famille, cliché de nombreuses entreprises réelles - certaines, dans la vraie vie, se targuent même de donner des responsabilités à des jeunes, et j'ai été étonné dene pas retrouver cela dans "Le petit grain de café argenté". Je crois savoir que McDonald's s'en sert; l'armée suisse, elle, y recourt sans vergogne pour pousser ses recrues et simples soldats à prendre du galon.

Un galon qui prend ici la forme d'un grain de café, dérisoire ornement, Légion d'Honneur du pauvre. Un pauvre qui parle de manière naturelle dans ce récit; mais l'auteur a su y mettre beaucoup d'art. Ses dialogues tiennent beaucoup de place, et fonctionnent très bien; d'une manière générale, le langage sonne juste et (c'est tout l'art de l'écrivain) plus profond qu'il n'en a l'air. Léger, le roman, alors? On dirait. Mais sous l'apparent batifolage, cocasse à l'occasion, un drame d'un an se noue.

Guillaume Tavard, Le petit grain de café argenté, Paris, Pocket, 2005, 253 pages.

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