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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 19:23

Dilasser PierresUn jeune homme va se marier. Le jour fatidique, sa fiancée s'enfuit sans crier gare. Son promis part à sa recherche... Impossible de ne pas penser au mythe d'Orphée lorsqu'on lit "Dernières pierres", roman de Bernard Dilasser. Le cadre est moderne, certes, et parfaitement prosaïque: le lecteur oscille entre une église de campagne, une gare, un train et une préfecture de province, sans doute en Bretagne. Cadre prosaïque, un brin dégradé parce que désacralisé, qui concourt à ce qu'aujourd'hui, chacun accède à un mythe revisité.

 

Le mythe revisité...

La figure du personnage principal, Charles, met immédiatement la puce à l'oreille. Il se présente comme un ménestrel moderne, défenseur des traditions musicales bretonnes, allant jusqu'à porter des costumes traditionnels. Contrairement à Orphée, il n'a guère trouvé son public; mais il est encore jeune, c'est normal. L'auteur le voit disert, enfin: les dialogues laissent une large place à ses paroles, empreintes d'optimisme et d'une vision du monde chrétienne, héritée des années de pensionnat.

 

Il est évident de voir dans la disparition de Juliette, sa fiancée (et quel nom pour une fiancée, depuis William Shakespeare!), une version moderne d'Eurydice. L'auteur épice la relation entre les deux personnages en leur inventant des rituels, une tendre liturgie amoureuse à base de travestissements finalement bon enfant. Et pour que le lecteur soit séduit à son tour, il offre à Juliette de grands yeux noirs.

 

Et s'il fallait lever un dernier doute, c'est lorsque Charles va chercher sa promise, prenant un ascenseur vers les sous-sols d'une préfecture obscure, que se confirme la recréation du mythe. Le lecteur est sur des rails: il y aura une condition pour qu'elle se marie finalement avec Charles, Charles ne la tiendra pas, Julie fuira. Et Charles finira lapidé par des furies - un peu comme Orphée a été foudroyé par Zeus, selon la version de ce mythe relayée par Pausanias.

 

... et sa désacralisation

L'écrivain ramène le mythe sur Terre, si l'on peut dire, et le réduit à une dimension globalement humaine - tout au plus y a-t-il une once de mystère autour des locaux de la préfecture. Mais si ce lieu conserve un gardien au tempérament de Cerbère, celui-ci n'est rien d'autre qu'un fonctionnaire docile, chargé de faire barrage entre les visiteurs importuns et le préfet.

 

Bien de son temps (le nôtre, hein!), Charles se déplace en train, et paie son billet. L'auteur place sur la route de Charles un collègue d'école devenu agent de guichet SNCF, à la mentalité bien trempée. Le caractère expansif de Charles fait merveille face à ce personnage, ce qui permet au lecteur d'en savoir un peu plus sur la vie, les espoirs et les amours du jeune homme. Au guichet puis autour d'un café, leur conversation fait écho à celle mettant aux prises un adolescent aux yeux de grenouille, narquois face au christianisme, et un prêtre, en tout début de roman.

 

Enfin, la scène de lapidation qui termine le roman - introduite de manière abrupte - se déroule avec des harpies parfaitement humaines, qu'on imagine volontiers comme une bande de filles à la violence facile (ça existe aujourd'hui), peut-être vêtues de cuir. Méchantes? On n'a pas envie d'y croire totalement. Cela dit, c'est face à cette épreuve de vérité mortelle, qui donne enfin la clé du titre du roman, que le lecteur comprend à quel point Charles, alias l'Orphée moderne revisité gentil garçon, était épris de sa Juliette - dont l'auteur n'évoque plus le destin, à partir du moment où elle s'est évanouie dans la nature.

 

Certes, "Dernières pierres" est un roman court. Mais l'auteur se montre généreux. Il alterne les denses paragraphes où Charles s'observe et observe le monde et des dialogues où, parfois, les personnages s'installent dans la conversation pour de longues tirades. Sur la base d'un récit connu et revisité dans un cadre sans éclat, l'auteur réussit à offrir un récit coloré et frais, joyeux même par moments.

 

Bernard Dilasser, Dernières pierres, Paris, La Différence, 2009.

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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 19:32

Noel 1977Lu par François Bon.

 

Déconcertant roman que "Le 19 octobre 1977" de Bernard Noël! Et c'est un délice de se laisser dérouter par ce court ouvrage impossible à résumer: il ne recèle pas d'histoire au sens où l'on pourrait le concevoir aujourd'hui, alors que le roman traditionnel d'intrigues, néo-balzacien, règne en maître sur les lectures de celles et ceux qui suivent l'actualité littéraire de ce début de XXIe siècle.

 

Une manière de Nouveau roman

Dans "Le 19 octobre 1977", paru en 1979 dans sa première édition, en effet, l'auteur paraît se souvenir de certains éléments caractéristiques du Nouveau roman, entre autres dans son refus de toute circonstance exceptionnelle. Le titre lui-même est prosaïque, d'autant plus qu'il mentionne une date parfaitement ordinaire, peu susceptible de réveiller chez le lecteur un quelconque imaginaire "historique".

 

Dépourvu d'intrigue structurée, ce roman s'ouvre sur la vision d'un personnage qui achète un livre illustré dont une photo l'a accroché. Dès lors, le voyage prend le ton d'un "tropisme" à la manière de Nathalie Sarraute: ce peu de chose, un achat anodin a priori, devient tout. Cela se traduit par une approche quantitative (dimensions du livre, etc.) et qualitative, voire de finesse (échos dans le passé du personnage principal, avec des digressions sur son vécu actuel). On peut voir cela comme un "zoom avant", un regard très rapproché, mais aussi comme une manière, pour l'auteur, de faire languir son lecteur: celui-ci, tout au long de la première partie du roman, va se demander ce qu'est cette fameuse photo. La patience sera récompensée... vraiment?

 

Et enfin, s'il faut bien un personnage pour faire avancer le récit, celui-ci s'avère à peine prénommé, tout à fait ordinaire, loin des figures héroïques du roman traditionnel à la Balzac.

 

Rappel de Beaumarchais

L'aspect "tropisme" de ce roman va jusqu'à faire penser à une "folle journée" (autre titre du "Mariage de Figaro") de Beaumarchais revisitée - on se souvient qu'à sa manière, cette pièce de théâtre faisait apparaître certaines limites de la règle des trois unités. On retrouve cette interrogation dans "Le 19 octobre 1977".

 

L'action, on l'a dit, est difficile à résumer, entre achat d'un livre, violences mal expliques, dialogues philosophiques et interrogations littéraires, rencontres avec des femmes permettant à l'auteur de développer un érotisme sui generis. L'unité de lieu est en revanche respectée, au sens large: "Le 19 octobre 1977" se déroule à Paris. Quant à l'unité de temps, et c'est là qu'on s'approche le plus de l'ouvre de Beaumarchais, le lecteur a peine à croire que tout cela, toutes ces rencontres féminines ou masculines, alternant discussions, souvenirs, contacts et actes sexuels, se passe en une seule journée.

 

Le suc de la poésie surréaliste

Rien de sec cependant dans la démarche de l'auteur qui, en poète (au sens étymologique de "créateur"), illumine ses pages par un rythme de tous les instants et qui n'appartient qu'à lui. La ponctuation est malmenée à l'occasion, et les moments où le narrateur fait l'amour avec une femme sont écrits sans le "je", soulignant formellement à quel point il s'abandonne. L'oeil, image récurrente, devient métaphore du sexe féminin et invite au voyeurisme. Les blancs typographiques et les retours à la ligne savamment disséminés accélèrent la lecture, tout en lui donnant paradoxalement, sur la page imprimée, l'image d'un poème à savourer lentement. Cela, sans oublier des dialogues ébouriffants où le lecteur se perd, et qui ont des allures d'écriture automatique. Héritier du Nouveau roman, Bernard Noël le serait-il aussi des Surréalistes?

 

Au fil des pages, l'auteur s'interroge aussi sur l'art d'écrire, et surtout sur le piège des mots et de leur sens: "Il est vrai que me méfie des mots, de leur ruse, de leur relativité", lâche le narrateur, dès le début. Il est permis de penser que cette interrogation est personnelle, propre à l'écrivain lui-même autant qu'à son personnage. En effet, c'est sur le ton d'un témoignage que commence "Le 19 octobre 1977": "Comment dire: j'écris pour cesser d'écrire? A l'instant où j'entreprends ce livre..." Qui témoigne? On est prêt à croire que c'est Bernard Noël lui-même, mais rien ne le prouve indiscutablement.

 

A une date lambda, qu'on croirait choisie au hasard, l'auteur donne ainsi un caractère exceptionnel, autour d'un narrateur actif qui finit par allier Eros et Thanatos. En ce sens, Bernard Noël fait clairement oeuvre de poète, exigeant, en magnifiant un destin de son seul regard - que le lecteur est invité à partager, par connivence ou, de temps à autre, par effraction. Préfacé par un André Pieyre de Mandiargues qui joue ainsi le rôle de guide, "Le 19 octobre 1977" est un joyau littéraire aux couleurs intemporelles: il mérite d'être redécouvert et relu aujourd'hui encore.

 

Bernard Noël, Le 19 octobre 1977, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2006, préface d'André Pieyre de Mandiargues.

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 19:25

Bied FiersLu par Antigone, Charybde 2, Clara, Tilly Bayard-Richard.

 

Quelle antiphrase que le titre "Nous sommes jeunes et fiers"! Avec son deuxième roman, Solange Bied-Charreton annonce la couleur: s'il sera question de jeunesse, la fierté va en prendre un coup. Surtout, la romancière, également journaliste, va creuser dans ce livre le sillon qu'elle a ouvert dans "Enjoy". Autant dire que les lecteurs qui la suivent vont se retrouver en pays connu: il sera question d'une radiographie d'une certaine jeunesse, parisienne sans doute, aisée mais dessillée et désabusée, pour ne pas dire nihiliste. Si un doute devait exister, l'auteure crée elle-même le lien entre son premier et son deuxième roman en y glissant le personnage désormais récurrent de Théodore R. Zami. Cela dit, l'écriture à la troisième personne ajoute un soupçon d'ironie par rapport à "Enjoy". Et là, on aime.

 

La romancière installe le couple formé d'Ivan et Noémie. Lui est mannequin, elle est enseignante. Tranquillement, le premier chapitre installe d'emblée l'idée que tout ne va pas pour le mieux, et la romancière en profite pour indiquer les limites d'un certain politiquement correct: une phrase peut briser l'ambiance d'une soirée et, plus largement, détruire une amitié. Au fil du roman, cette remise en question du politiquement correct prend également la forme du rejet d'un projet d'école imaginé par Noémie. Le lecteur comprend que si les idées nouvelles sont bienvenues, elles doivent rester dans les clous et ne pas pécher par un excès d'audace. Difficile, dès lors, de se positionner "contre l'époque": comme le dit l'auteure, en une excellente formule (p. 69), "certaines laisses étaient invisibles".

 

Ces "laisses", constitutives de la prison de l'humain actuel, naissent dans les racines de la civilisation européenne, dont l'évocation occupe le début de "Nous sommes jeunes et fiers". Ces racines sont un héritage perçu comme encombrant, fatigant, dont on ne sait pas forcément quoi faire aujourd'hui. Dès lors, le lecteur se trouve en présence de personnages qui peinent à dépasser l'idée d'avoir une sécurité professionnelle. L'enseignante Noémie l'a acquise, certes; cela, au contraire de son compagnon Ivan, dont le métier est sujet aux tracas de l'âge. C'est donc sur ce maillon faible que le roman va pivoter, éclairant son socle d'idées d'une manière nouvelle.

 

En effet, Ivan va subir un accident. L'auteure jette dès lors un nouveau regard sur ce personnage, désormais inapte à exercer son métier. Elle dessine dès lors un lien indiscutable, souligné par l'inévitable "Il voyagea. Il connut...", avec le Frédéric Moreau de "L'Education sentimentale" de Gustave Flaubert. Ivan est-il pour autant le pendant du personnage velléitaire, incapable d'entrer dans l'histoire, de Gustave Flaubert? Certes non, puisqu'il va chercher sa voie malgré l'adversité. Tout au plus pourrait-on dire qu'il "vit sa vie par procuration", faute de mieux, comme le dirait un certain Jean-Jacques Goldman.

 

Reste que l'idée voyageuse de Flaubert conduit les personnages à Penarak, une utopie lointaine avec tout ce qu'elle peut avoir d'étouffant, on le sait au moins depuis la Thélème de François Rabelais. Cela dit, c'est plutôt aux sectes et aux émissions de téléréalité contraignantes de type "Koh-Lanta" que l'on pense ici. Toute d'ironie, la romancière dégomme le mythe rebattu du bon sauvage, mais aussi ceux qui l'entretiennent aujourd'hui pour culpabiliser l'homme occidental blanc. Il est permis de se demander ici si l'auteure dénonce ici un certain racisme bienveillant... de la part de qui?

 

"Nous sommes jeunes et fiers" est un roman du dérisoire de notre époque, marquée par l'envie de festif. Publié en 2014, son actualité s'avère glaçante à l'heure où seule l'occupation militante des terrasses paraît une arme, une fierté même, contre le terrorisme tel qu'il a sévi le 13 novembre 2015 à Paris. Dans une société désarmée, largement sécularisée, que dire à ceux qui se heurtent à ses limites, à ceux qui, aspirant à mieux, visent une transcendance ou, au moins, une discipline? "Il ne se passerait rien"... telle est la terrible réponse qui tombe, comme un couperet, en fin de roman, suggérant qu'il n'existe aucune voie autre que celle que la société, consumériste et conformiste, assigne aux jeunes.

 

Solange Bied-Charreton, Nous sommes jeunes et fiers, Paris, Stock. 2014.

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 19:27

Bressant BlancEn intitulant son recueil de nouvelles "Le fardeau de l'homme blanc", paru aux Editions de l'Aube, l'écrivain et haut fonctionnaire français Marc Bressant assume le double sens de ce titre emprunté à Rudyard Kipling. Il sera à la fois question de la charge civilisatrice que s'assignèrent les nations européennes, et de sa responsabilité supposée. Mais aussi du poids que l'homme blanc a fait peser, par ses errements et ses erreurs de colon sûr de lui, sur des civilisations et ethnies qui ne demandaient rien à personne.

 

Le lecteur du recueil "Le fardeau de l'homme blanc" aura le bonheur de voyager dans le temps et dans l'espace. Le temps? Les nouvelles du recueil trouvent leur cadre temporel dans des époques révolues - plus précisément celles où l'Européen sillonnait encore le monde, persuadé de sa mission messianique et civilisatrice. Et côté espace, il sera question de lieux presque familiers comme l'Afrique ou le Caucase, comme d'endroits si méconnus qu'on se demande si l'auteur ne les a pas inventés. De même que certains personnages, présentés comme historiques: qu'en est-il vraiment? Mais qu'on ne s'inquiète pas: si certaines nouvelles ont le parfum suranné des vieux récits de guerre, certains, ne serait-ce que par leur titre, trouvent un écho dans l'histoire plus récente, à l'instar de "La cuvette infernale". Celle de Diên Biên Phu, bien sûr, vue de façon inattendue...

 

Chaque nouvelle du recueil relate un choc entre civilisations. Cela, de manière parfois inattendue, violente ou tranquille. L'auteur annonce d'emblée la couleur en mettant en scène, dans la première nouvelle du livre, "Jusqu'à l'os", un militaire russe volontairement perdu dans le Caucase. L'écriture s'avère ici très classique, sobre et neutre, laissant voir la folie de tuer, bien installée chez l'un de ses personnages. Folie compréhensible: en tant que militaire, tuer l'ennemi jusqu'au dernier, n'est-ce pas ce qu'on lui demande?

 

Au fil des nouvelles, le lecteur a l'impression que l'auteur se lâche progressivement, en crescendo, laisse libre cours à une vision distancée propice à l'ironie, en particulier face à la religion - qui, on le sait, a accompagné la démarche coloniale. L'auteur soulève avec une ironie souriante l'homosexualité mal venue d'un missionnaire dans "Jésus et la fois de trop" (foi?), qui relate aussi l'apparition un brin iconoclaste, impossible à accepter en des temps où le colon blanc se sent supérieur, d'un Christ noir. Quant à la nouvelle "Les Dieux avec nous", elle dénonce avec le sourire la casuistique d'un pasteur qui justifie ses incartades par les Saintes écritures. Bel exemple de Tartufe protestant!

 

Et c'est dans la dernière nouvelle, "Patte d'éléphant", que le titre du recueil trouve son sens - perçu avec la distance nécessaire, puisqu'il est question de colons sûrs de la justesse de leur cause, qu'elle soit défendue sous pavillon français ou anglais - nous sommes en Inde, pour ce coup-ci, où vivent tigres et éléphants. En somme, l'auteur du "Fardeau de l'homme blanc" revisite les récits coloniaux. Il les subvertit en en soulignant les travers par l'ironie, gage de prise de conscience ou de rappel: les erreurs du passé sont connues, et il est encore et toujours temps d'y réfléchir. Avec ce recueil de nouvelles, Marc Bressant y contribue.

 

Marc Bressant, Le fardeau de l'homme blanc, Paris, Editions de l'Aube, 2011.

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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 20:16

Bied EnjoyLu par Céleste, Clara, Jérôme Leroy, Nadège, Shallow But Not Too, Tilly.

Défi Premier roman.

 

Malaise dans la société des écrans... c'est là que tout commence dans "Enjoy", premier roman de Solange Bied-Charreton, blogueuse parisienne devenue journaliste. "Enjoy" met en scène un jeune adulte, Charles Valérien, aux prises avec les servitudes de son existence de jeune collaborateur taillable et corvéable à merci et les impératifs d'un réseau social branché, ShowYou.

 

Narcissime et servitude

ShowYou? C'est le réseau où il faut être. Une fois devenue membre, une personne sera tenue d'y publier régulièrement des informations à partager, sous peine d'exclusion - la honte suprême, pour quelque chose de bien dérisoire finalement. Charles Valérien a trouvé un sujet: son installation dans son nouvel appartement, plutôt bien situé à Paris. Si l'impératif de publier régulièrement suggère la nécessité morale de tenir un site Internet ou un blog à jour, la règle du bannissement, irrévocable, indique carrément un esclavage moderne, au profit du Big Data sans doute.

 

Le réseau social est certes inventé, mais elle le construit adroitement en empruntant des traits marquants à un certain nombre de travers du Web, que les inconditionnels s'amuseront à reconnaître. A travers ShowYou, elle illustre parfaitement le narcissisme consistant à exhiber à la face du monde des tranches de vie dérisoires.

 

Le nom du réseau social sonne anglais, et le titre est aussi un mot anglais bien connu. La langue anglaise est aussi celle des affaires, d'un certain univers du travail dont l'auteure dessine la férocité. On croira volontiers que la présence discrète de l'anglais dans "Enjoy" est aussi une manière de dire la modernité.

 

Malaise dans la modernité

Le titre a d'ailleurs tout d'une antithèse: la jeunesse peut-elle vraiment savourer le monde que l'auteure met en scène sans fard? Hors des réseaux sociaux, l'auteure dessine le malaise d'une certaine génération, à l'image de la mentalité d'une certaine bourgeoisie du 16e arrondissement parisien.

 

Cela l'amène à retracer la reconstruction pas toujours évidente d'un lien entre Charles et son père, allant creuser dans le passé de ces personnages pour leur donner de l'épaisseur. Elle mentionne la panique après les études, contredite par l'envie de tracer sa route quand même, et aussi la prise de distance avec la religion, à l'image du catholicisme. Mais pour quoi? L'auteure n'oublie pas de mentionner les impasses de la société d'aujourd'hui.

 

Charles Valérien lui-même peine à se créer des relations. L'histoire sentimentale vécue avec Anne-Laure n'est pas sans houles, et il ne connaît guère ses voisins - qu'il regarde cependant par la fenêtre, en bon voyeur un peu lâche. Et quand les genres se mélangent, quand la vie professionnelle empiète sur la vie en ligne sur ShowYou, la servitude s'alourdit encore. Il n'est qu'à voir l'attitude de Théo Zami, qui n'est pas exactement un... z'ami.

 

Rédigé à la première personne, "Enjoy" propose un personnage de jeune homme crédible. Il faut un peu de temps pour s'habituer à l'écriture de Solange Bied-Charreton, dense, déclinée en longs paragraphes presque étouffants où les dialogues sont très rares. Mais une fois qu'il est dedans, le lecteur va apprécier à sa juste valeur une plume ravageuse qui manie vigoureusement l'ironie pour dessiner une société plutôt nihiliste. Un aspect qu'elle continuera de tracer dans son deuxième roman, "Nous sommes jeunes et fiers".

 

Solange Bied-Charreton, Enjoy, Paris, Stock, 2012.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 21:00

Bénégui MargueryLe site de l'auteur.

 

"Au petit Marguery"? Pour Google, c'est avant tout un film. Pour le touriste en balade à Paris, c'est deux restaurants, l'un dans le treizième arrondissement, l'autre dans le dix-septième. Et pour le lecteur de Laurent Bénégui, c'est un peu tout ça, sans l'être vraiment. Mais qu'on se rassure: lire "Au petit Marguery" est un délice. Structuré comme un menu, ce roman réussit le grand écart entre la description de la bonne chère et celle, ô combien tortueuse, des relations humaines. Paru une première fois chez Bernard Barrault en 1991, ce roman a été réédité par Julliard en 2009.

 

Pour mémoire, voici l'histoire: Barnabé Iroulégui, chef réputé, invite ses proches à un ultime repas dans son restaurant, "Au petit Marguery", qu'il tient avec sa femme (en salle) et sa brigade: celui-ci va fermer, en raison d'un ennui de santé majeur. La succession des plats crée un contrepoint à la description des relations entre personnages, amicales, conflictuelles, familiales, voire de voisinage.

 

La première partie, "Amuse-gueule", joue à la perfection son rôle d'exposition. Les personnages sont en place, dessinés de façon plus ou moins nette, ce qui éveille la curiosité du lecteur à la manière d'un éveil du palais - pour reprendre les mots de Marc Lecroisey, chef de la belle "La Table des Lys" à Saint-Etienne. En contrepoint aux nombreux départs d'intrigues, l'auteur souligne la sensualité de la cuisine, en magnifiant la préparation d'un magret de canard et la découpe des oignons, présentées en très gros plan. Miam!

 

Relations humaines? Il y a les gens mariés, les proches, les surprises... à l'instar de l'enfant que porte l'exubérante Bimtou. Il y a aussi le voisin, Agamemnon, qui a son histoire et devra quitter son logis du sixième étage. Le fils Iroulégui, Barnabé, est là aussi, écrivain qui peine parfois à se mettre au travail et semble le double romanesque de l'auteur, ne serait-ce que du fait de la rime Bénégui/Iroulégui. L'auteur ne manque pas, ici, de dessiner ce qu'une relation père/fils peut avoir de particulier, surtout pour des personnages menant une vie aussi différente.

 

Cela passe par des souvenirs d'enfance, marqués par la nourriture bien sûr. Il y a cette expédition à Rungis, qui va dissuader Barnabé de devenir chef - le désenchantement est là. Au contraire, il y a aussi les dégustations que le fils fait en cachette, et là, l'auteur donne aux préparations un côté presque sacré: a-t-il le droit de vider un bocal de foie gras? Ou de piquer des bouteilles d'alcool fort pour régaler les copains?

 

Et au moment des fromages, il est impossible de ne pas repenser à la "symphonie des fromages" du "Ventre de Paris" d'Emile Zola. L'auteur a certainement cette séquence en tête. Lyrique, il aborde le sujet sur le ton de la comédie sensuelle, et lui donne de sonores accents de jazz. C'est habile: plutôt que de singer, il revisite. Et ça marche.

 

Comme adultes, on goûte certes les trésors d'un bon restaurant, mais l'auteur prend soin d'inviter le lecteur à prendre du recul, par le biais du personnage de Tatave, un gamin nommé Octave pour l'état civil: celui-ci ne mange pas grand-chose, quand il ne donne pas sa part au chien du maître queux. La bonne table est-elle donc un plaisir d'adultes, voire d'aînés? En voyant Tatave, il est permis de se poser la question. Celle-ci est en tout cas sur la table...

 

Et pour compléter l'intrigue, l'auteur fait vivre quelques tables tierces du restaurant, peuplées par des habitués ou des clients pénibles qui offrent l'occasion de scènes homériques où s'exprime le tempérament sanguin d'un chef décidément haut en couleur, prêt à défendre sa cuisine bec et ongles. Cela, sans oublier le personnel, houspillé et adoré, qui a sa propre histoire - on pense à Mohcène, qui oscille entre Paris et son pays natal, où il fait des gosses... que son épouse doit bien élever seule, en maudissant son mari dont elle est certaine qu'il boit, comme un mauvais musulman qu'il doit être devenu à Paris.

 

Tout se passe dans le cadre d'un restaurant qui va fermer, un soir d'hiver, et l'auteur installe ce qu'il faut de nostalgie pour le dire. Mais il campe aussi une superbe série de personnages hauts en couleur, contrastés tout ce qu'il faut, parfois improbables, idéalement construits pour que de temps en temps, des éclats s'élèvent. Et son écriture, parfois visuelle, volontiers dialoguée, appelle une adaptation au cinéma. Ce qui a été fait en 1995... par Laurent Bénégui lui-même.

 

Laurent Bénégui, Au Petit Marguery, Paris, Julliard, 2009.

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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 22:21

Dupuis SeulsLu par Ecri'Turbulente, Goliath.

 

"Enfin seuls!": avec un point d'exclamation, c'est l'expression cliché des jeunes mariés enfin laissés à leur intimité au terme de la noce. Qu'on y mette un point d'interrogation et tout change: la solitude est-elle si aimable? Ou si détestable? Et n'est-elle pas le lieu troublant de tous les possibles? L'écrivain belge Patrick Dupuis, spécialiste de la nouvelle et créateur des éditions Quadrature, l'a fait. Son dernier recueil, "Enfin seuls?", explore les différentes facettes de la solitude, qu'elle soit vécue avec résignation ou ardemment désirée.

 

"Enfin seuls?" est un petit recueil de nouvelles très brèves. C'est sa force: à chaque fois, l'auteur parvient, en quelques mots, à installer la situation: un homme qui a la gueule de bois, une femme témoin de solitudes qui s'affrontent, des personnages suicidiares, etc. Le style s'avère sobre; l'écrivain sait cependant trouver, tout en délicatesse, la voix idoine. Un mot d'un registre familier ou populaire suffit, souvent, à créer l'univers d'un personnage. Que celui-ci s'exprime directement, ou que l'auteur lui donne vie avec le recul de la troisième personne du singulier.

 

L'auteur a aussi l'intelligence de ne pas faire de la solitude un état forcément rejeté. De ce point de vue, malgré une petite incohérence musicale, "Embouteillage" est une petite merveille, alliant l'humour vache et une manière inédite d'exploiter les bouchons prévisibles. Il y a aussi, de ce point de vue, "Retrouvailles", qui démystifie l'idée que des retrouvailles sont forcément agréables: celles-ci peuvent faire renaître des rancoeurs qu'on croirait éteintes, et l'auteur les illustre avec acuité, révélant au passage une certaine lâcheté humaine: celle de ne pas savoir dire "stop" au bon moment à l'autre, en lui faisant comprendre que la solitude est finalement préférable à une vie de couple mal assorti.

 

La solitude au sein de couples usés est aussi quelque chose de tentant, et l'écrivain s'y adonne à plus d'une reprise, tournant inlassablement autour de ce sujet au fil d'un certain nombre de nouvelles. Les personnages oseront-ils prendre une autre route? La nouvelle "Italie" le suggère ou pas, promettant à un homme en voiture un rayon de soleil d'Italie qui contraste avec l'atmosphère maussade des banlieues belges où vit une épouse à laquelle il n'a plus rien à dire. Cela, sans oublier ces histoires d'hommes qui épousent des femmes sans forcément le vouloir. Témoin des individualités d'aujourd'hui, l'écrivain bannit en effet tout romantisme de ses nouvelles. Ce qui lui permet de rappeler qu'un mariage, c'est parfois deux solitudes qui se côtoient sans se comprendre vraiment.

 

"Enfin seuls?" se compose de nouvelles qui, plutôt que de se construire sur des intrigues massives, se présentent comme des instantanés, de brèves tranches de vie. Parfois, il ne se passe rien, ou si peu de chose! Et si quelque chose advient quand même, l'auteur se montre délicat, allusif, et laisse au lecteur le soin de compléter ce qui manque. Ce n'est pas bien difficile, et crée un bel esprit de connivence entre l'écrivain et le lecteur, placé avec "Enfin seuls?" face à des personnages ordinaires, avec des qualités et des défauts assumés. Rapidement dessinés donc, certes, mais pleinement humains.

 

Patrick Dupuis, Enfin seuls?, Avin, Luce Wilquin, 2016.

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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 21:13

Meaux GuillotineLu par Ghislaine de R., Isabelle Dauphin, Jacques Plaine, Nicole Grundlinger.

Défi Premier roman.

 

Tout commence un certain 10 août 1792 aux Tuileries, à Paris, et se poursuit dans le Forez. "Le Fleuve Guillotine", premier roman d'Antoine de Meaux, prix Claude Fauriel 2015, est absolument saisissant. Relatant les positions qui s'affrontent dans le contexte violent de la Révolution française à Paris et surtout à Lyon, l'auteur suggère que l'on a affaire au fleuve du sang de ceux qui sont soupçonnés de ne pas penser comme il faut, qui ne sont pas des "purs". Autour d'une poignée de personnages, hommes et femmes divers, l'auteur dessine le vaste et généreux tableau d'une période de troubles.

 

L'auteur a le goût des vastes tableaux d'ensemble, des grands mouvements de foule où se déchaîne une violence sauvage, presque insoutenable. La journée du 10 août aux Tuileries lui donne l'occasion de donner libre cours à ce penchant, sans pathos: dire les choses suffit à leur rendre leur poids. Le lecteur a l'impression d'un certain recul. Ce ressenti est contrebalancé par la mise en scène d'une poignée de personnages dessinés en plan rapproché, dont l'écrivain dessine les évolutions. On s'y attache, du coup, par exemple à ce gamin affamé qui dévore un poulet. Mais l'auteur n'épargne rien: tous ces personnages ne survivront pas à la première partie du roman. L'effet s'avère poignant, et les survivants porteront sur eux, tout au long du roman, le poids de la perte des autres, parfois des proches.

 

Par contraste, le début de la seconde partie calme le jeu et prend une teinte fraîche, quasi bucolique, avec ce voyage en voiture de poste et les allusions répétées (et attendues) à l'"Astrée" d'Honoré d'Urfé. L'auteur se fait proche des personnages installés dans la voiture, offre au lecteur l'opportunité de découvrir celles et ceux qui, demeurés vivants, hanteront les pages du roman. Il découvre aussi les rapports qui s'esquissent, notamment sentimentaux. C'est cependant bien sur une terrible exécution à la guillotine à Lyon, longuement décrite, que s'achève cette deuxième partie... Le Rhône et la Saône deviennent des fleuves de sang.

 

Le personnage du Chancru, artiste un peu original qui observe et dessine sans agir, paraît être le double visuel de l'écrivain, un personnage qui prolonge le regard de l'auteur. Avec le Chancru, l'occasion est belle de mettre en scène quelqu'un de pittoresque. D'autres personnages ont toute l'attention de l'écrivain: les figures politiques, mais aussi telle femme au beau corps, dénudée dans une rivière, ouvrant la porte à quelques pages sensuelles, parenthèses enchantées marquées par l'urgence dans un récit où aucune violence n'est épargnée au lecteur.

 

Cela, sur un ton qui rappelle immanquablement l'épopée, comme le suggère le titre de la troisième partie, "La nouvelle Troie", celle-ci étant Lyon. Il y a les héros, les téméraires, les alliés venus du voisinage qui s'engagent, les tactiques. L'histoire, la vraie, documentée, est bien là, comme le suggère l'interminable litanie des condamnés à mort, guillotinés, long hommage à des hommes et des femmes qui ont perdu la tête pour peu de chose au terme de procès sommaires. Et si la guillotine a connu des ratés pour l'exécution de Marie-Joseph Chalier en fin de deuxième partie, en fin de quatrième partie, celle-ci, en écho, fonctionne irréprochablement.

 

Tout est là, donc, et l'auteur a le souci de l'exactitude dans sa peinture d'une époque. Hanté par les violences et par l'ombre formidable et omniprésente de la guillotine, son premier roman a le souci de l'exactitude, et crée volontiers des tensions autour de l'histoire locale, qui pourra paraître presque dérisoire par moments face aux événements clés de la grande histoire, tels que l'assassinat de Marat. Enfin, le titre annonce la couleur: "Le Fleuve guillotine" est un roman qui a la lenteur implacable implacable d'un fleuve qui emporte tout sur son passage, comme l'a fait la Révolution française.

 

Antoine de Meaux, Le Fleuve guillotine, Paris, Phébus, 2015.

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 21:02

BrindilleCela fait pas mal de temps que "Le Poids de la brindille", recueil de nouvelles de la poétesse stéphanoise Carole Dailly, se trouve sur ma pile à lire, présent comme un remous un brin coupable dans ma conscience de lecteur. C'est que l'éditeur m'a fait parvenir ce livre peu après ma lecture de "Quelques-uns d'entre nous". Fallait-il enchaîner? Ou laisser un peu de temps passer? Le temps a passé, et après lecture, je ne le regrette pas.

 

Une chose est bonne à savoir: "Le Poids de la brindille" reprend quelques nouvelles de "Quelques-uns d'entre nous", parfois réécrites. Il est donc permis de craindre un goût de déjà-lu... que j'ai justement voulu éviter. Il est cependant impossible de ne pas reconnaître, en particulier, la première nouvelle du recueil, "Le Cimetière des éléphants", née d'un concours auquel Carole Dailly et moi avons participé - de même que l'écrivaine Danielle Akakpo et bien quelques autres: elle ouvrait déjà "Quelques-uns d'entre nous".

 

Le lecteur se souviendra aussi de "Passer l'éponge"; mais la résonance sera-t-elle la même, un certain temps plus tard? A une telle distance, la lecture du "Poids de la brindille" laisse l'impression ambivalente liée à la plongée dans un univers connu: c'est rassurant, mais l'impression de déjà-lu est inévitable. Désagréable? Pas vraiment: l'un va avec l'autre.

 

Poétesse reconnue, primée, Carole Dailly impose une virtuosité des mots qui impressionne. Le sens de l'image est de tous les instants, de même que le rythme - on pense au retour structurant, rythmique, d'un dialogue mille fois réitéré dans "Présent", qui met en scène un homme atteint du syndrome de Korsakoff qui entrave sa mémoire. Le lecteur de "Quelques-uns d'entre nous" se souviendra de cette nouvelle; il reconnaîtra que d'un titre à l'autre, "Présent" ou "Un présent", la résonance du récit sera différente. Et l'écrivaine sait jouer sur les formes: "Quarante jours", titre lourd de symboles dûment visités, prend l'allure d'une série de lettres signées Carole. Il est permis d'y voir l'auteure elle-même... et d'écouter cette nouvelle épistolaire résonner avec sa parente, "Présent".

 

L'écrivaine se fait poétique et allusive dans son écriture, qui favorise l'image et les portraits plutôt que l'intrigue dûment construite. Chacune des nouvelles du "Poids de la brindille" est focalisée sur un personnage. La construction est toujours originale; quelques constantes émergent cependant, déjà identifiées dans "Quelques-uns d'entre nous". Ces personnages sont des gens comme vous et moi ou presque (ils sont souvent âgés, et les soucis du grand âge sont abordés sans fard), ordinaires en apparence - l'auteure a le chic pour déceler ce qu'il y a derrière cet aspect ordinaire, qui aurait pu paraître rebutant.

 

On peut aller jusqu'à voir une parenté entre les titres des recueils de nouvelles de Carole Dailly. Si "Quelques-uns d'entre nous" a un côté à la fois prosaïque et inclusif ("nous"), "Le poids de la brindille" joue la carte de l'image poétique. Explicitée dans l'une des nouvelles, celle-ci suggère que si chaque être humain est aussi léger qu'une brindille, cette légèreté même a son poids, que l'auteure explore avec finesse. Le choix d'un titre plus poétique, cependant, représente aussi une certaine prise de distance.

 

"Beau, intelligent, sensible": tels sont les trois adjectifs qu'Yves Morvan, éditeur et préfacier, privilégie pour décrire "Le Poids de la brindille". Contrairement à ce préfacier, je n'irai pas jusqu'à relever un humour manifeste dans ce recueil. J'y vois plutôt un regard fin et allusif sur des humains parfaitement ordinaires, attachants parce qu'ils sont "comme tout le monde". A ce titre, et parce que leur poids, si minime qu'il soit, doit être pris en compte, ils méritent notre empathie.

 

Carole Dailly, Le Poids de la brindille, Paris, Chemins de Tr@verse, 2013. Couverture peinte par l'auteure.

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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 22:08

Persoons SurprisLu par Florence C., Jérôme Cayla, Marie-Claire, Mina Merteuil.

Le site de l'éditeur.

 

"Et tous seront surpris"... un titre qui a quelque chose de programmatique. Quelle attente il crée chez le lecteur: va-t-il bel et bien être surpris? Habituée des concours littéraires, l'écrivaine belge Monique Persoons en prend le pari. Un pari gagné, en particulier avec le recours à la bonne vieille nouvelle à chute. La manière n'est pas sans rappeler une Emmanuelle Urien! Monique Persoons accorde en outre à ses textes, certes rapides, de l'humanité et de la souplesse.

 

La nouvelle "Résurgence" qui ouvre ce recueil a, en particulier, quelque chose de magistral. La chute est inattendue, soit! Au-delà de cet aspect, le lecteur ne manquera pas d'être admiratif devant la construction du personnage qui se raconte ici, une femme mariée depuis (trop) longtemps, et surtout face à son évolution. Si le début de la nouvelle laisse craindre une figure figée, confite dans des préjugés misandres ("Ce n'est pas faute de l'avoir demandé régulièrement mais mon mari souffre d'une pathologie bien masculine: la surdité sélective existe", p. 8), force est de constater qu'au fil des pages et des péripéties, on découvre une femme qui a un coeur, attachante même, qui ne demande qu'à être séduite. Et pour faire bon poids, quelques retours sur la vie de cette narratrice suffisent à lui donner toutes les dimensions d'un être humain.

 

Il est vrai que la plupart des personnages placés au coeur des nouvelles de l'écrivaine sont des femmes. Les profils, les caractères sont cependant fort divers. Il y a quelque chose d'astucieux et d'habile, par exemple, dans "Plage d'Ostende, 16h30". Cette nouvelle suggère certes que le destin choisit ses propres voies pour réaliser les rêves de chacun. Mais de manière générale, elle esquisse en traits précis et rapides, plus volontiers démonstratifs que descriptifs, ce que peuvent être les pressions des collègues au sein d'une entreprise - et la difficulté d'intégrer un cercle professionnel.

 

L'écriture confine au fantastique, par exemple avec la bien trouvée nouvelle "Ame à nu". Est-ce l'amour qui donne à ce prêtre des douleurs de peau insupportables? Ou est-ce autre chose? Le lecteur est ici transporté dans une transe mystique qui paraît malsaine ou en tout cas ambiguë; une ambiguïté qui ne sera levée qu'en fin de nouvelle, d'une manière rare et bien trouvée.

 

Et côté mecs, si la dernière nouvelle du recueil, "Gros", n'est pas directement une nouvelle à chute, elle est une nouvelle à voix, avec un personnage particulièrement typé qui, plus qu'ailleurs dans "Et tous seront surpris", a une expression particulière. L'auteure dessine avec pertinence, et peut-être un brin d'exagération, le portrait d'un jeune homme obèse placé face à la médecine et à la vie. Pour créer le contexte, elle explore le champ lexical de l'obésité: on a affaire à un gros qui s'assume comme tel. Et non contente de le dire, elle montre le bonhomme en action, recherchant par exemple des places doubles sur un vol pour Québec: mieux vaut compter... large!

 

Plaçant en leur centre des personnages solidement dessinés, les nouvelles de "Et tous seront surpris" ont le chic d'évoluer tout en finesse vers une issue, une chute le plus souvent inattendue. Alors du coup, certes, les personnages qui expérimentent cette chute seront surpris; mais ceux qui le seront le plus, ce seront sans aucun doute les lecteurs. Amateurs d'inattendu, ce recueil est donc pour vous.

 

Monique Persoons, Et tous seront surpris, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2016.

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