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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 21:16

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Lu dans le cadre du défi "Nouvelles".

 

"Ensemble, écrivons le monde selon notre point de vue." Telle est l'invitation que Cendrine Bertani, auteur ligérienne de "Entre Eve et Adam" lance à son lectorat à la fin de ce recueil de nouvelles. Et après lecture de cet ouvrage, paru aux éditions des Presses du Midi, le lecteur constate que l'auteur a rempli sa mission. Tous azimuts.

 

L'auteur s'est en effet donné pour défi, au fil des dix nouvelles de ce recueil, d'adopter à chaque fois un regard différent, coïncidant en principe avec le personnage principal, auquel elle donne la parole. Le défi est multiple: à tout le moins, il faut trouver des personnages suffisamment contrastés pour ne pas ennuyer le lecteur, et leur donner à chaque fois une voix particulière, sans pour autant se perdre. Et là, l'auteur a trouvé le juste équilibre: en jouant le plus souvent avec les registres de langage, elle parvient à donner à chaque personnage mis en scène une voix, à lui offrir un regard personnel sur le monde. Cela, tout en laissant chanter, d'une nouvelle à l'autre, sa propre musique littéraire, discrète mais indéniable, dont les traits les plus caractéristique sont un certain sens de la formule et un goût pour les rapprochements verbaux qui font mouche, qui s'affirme de manière intermittente. Ainsi a-t-on affaire, dans "Nougatine", à une grand-mère qui confesse: "La mamie gâteau devient la mamie gâteuse".

 

La première nouvelle est toujours importante dans un recueil, et dans "Entre Eve et Adam", elle donne parfaitement le ton. Elle fait parler un narrateur qui se présente de manière avantageuse comme un homme à femmes, vigile dans un magasin de lingerie féminine. L'intrigue est classique, en ce sens qu'elle met en scène un type d'arroseur arrosé, attrapé par son péché mignon. Elle se mêle cependant à la confession du personnage, qui peint ainsi son autoportrait. Le mélange s'avère réaliste, de manière d'autant plus saisissante que le ton est bien trouvé et que le narrateur - le vigile donc - n'hésite pas à interpeller le lecteur.

 

L'écriture de l'auteur flirte avec le fantastique dans la nouvelle "Je ne suis personne", qui met en scène une pédiatre dont le comportement s'altère depuis qu'elle porte un bijou africain. L'impression étrange est renforcée par un talent qui se fait jour, et qui n'est pas sans rappeler celui des disciples de Jésus après la Pentecôte: la femme mise en scène se met à parler dans une langue étrangère qu'elle n'a jamais étudiée, en l'occurrence le pulaar. Le lecteur est ainsi tiraillé entre l'empathie avec cette narratrice et un bon sens qui lui serine qu'elle est folle: qui croire, sa raison ou son livre? Dans le domaine des distorsions du mental, d'ailleurs, "Paradoxe" a aussi de quoi intriguer. Cela, sur fond de schizencéphalie... 

 

L'auteur sait aussi exploiter les ficelles classiques de la narration, celles qu'on connaît depuis l'Antiquité et qui relèvent des vicissitudes familiales. On sent venir d'assez loin le tragique épilogue de "On ne choisit pas ses parents, choisit-on sa famille?", mais le voyage en vaut la peine, une fois de plus, parce qu'il permet au lecteur de faire connaissance avec des personnages bien construits, à l'échelle d'une nouvelle, et, de façon plus concrète, de renouer avec le thème récurrent des secrets que préservent jalousement les grandes familles de province. Dans cette nouvelle comme dans d'autres, la culture générale de l'auteur se révèle, fondée sur la mythologie gréco-latine et sur l'héritage chrétien.

 

C'est donc toute une humanité française, hommes, femmes, riches, pauvres, Parisiens, provinciaux, jeunes et aînés, qui défile au gré des dix nouvelles de "Entre Eve et Adam", finement observée, parfois dans ce qu'elle a de plus rare ou de plus pointu. Et si l'auteur sait imprimer sa marque sans s'imposer, on notera quand même qu'elle a trouvé le moyen de citer son premier roman, "La Louve de Bretagne", dans un contexte de passage à la télévision. Une apparition à la Hitchcock, délicieusement culottée, qui ne manquera pas de faire sourire celles et ceux qui connaissent Cendrine Bertani - une fine plume qui maîtrise les ficelles de la nouvelle, à n'en pas douter, et que je relirai volontiers.

 

Cendrine Bertani, Entre Eve et Adam, Toulon, Les Presses du Midi, 2011. L'illustration de couverture du recueil est de la main de l'auteur.

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 22:24

hebergeur imageLu dans le cadre du défi Premier roman.

 

C'est au coeur du Moyen Age que se situe l'action de "Quand s'éteindront les lucioles", premier roman de Murielle Nguyen Thuy, paru aux éditions Chapitre 12. On y voit évoluer deux jumeaux, fils et fille d'un libre penseur, face à une Inquisition présentée comme impitoyable et porteuse, on le comprend vers la fin du récit, de lourds secrets de famille. Là-dessus, viennent se greffer également le profil de guérisseuses, de sorcières et de personnes qui prétendent avoir une vision du monde autre que celle que l'église catholique entend imposer au monde d'alors. L'action se situe en 1260, ce qui nous plonge en pleine période de l'Inquisition médiévale. Voilà pour le décor...

 

C'est un Moyen Age classique que l'auteur donne à voir, avec beaucoup d'éléments en bois (y compris des potences où l'on pend les condamnés), un obscurantisme porté par l'Inquisition et quelques rites religieux qui marquent les existences. Le Moyen Age est également présent par certains choix lexicaux volontiers archaïques: vocabulaire parfois surprenant, rare ou recréé avec adresse par l'auteur, mais aussi usage du subjonctif imparfait, qui confère une patine ancienne au roman.

 

Le lecteur risque cependant d'être surpris de voir émerger, sur ce cadre, des réflexions étonnamment modernes sur l'idée de "changer le monde", celle de "terreur" (un sentiment certes immémorial, mais dont le nom renvoie immanquablement le lecteur d'aujourd'hui aux suites de la Révolution française) ou un regard critique sur l'Inquisition: ce regard actuel pouvait-il être celui de villageois du XIIIe siècle, même un peu cultivés? Dans un même ordre d'idées, enfin, on peut se demander si les allusions parfois recherchées à la mythologie gréco-romaine (tels que le nom du chat, Apollon, mais aussi, parmi d'autres, une allusion au mythe d'Énée aux Enfers) sont de mise à une époque où ce sont plutôt les référents chrétiens qui dominent dans ce qu'on appellerait aujourd'hui le grand public.

 

Si l'on peut parfois se demander si le chat n'a pas des comportements de chien (il agite la queue, sauve fort loyalement ses maîtres en mordant un garde, fait du bruit en se déplaçant sur la terre battue alors qu'un chat sait faire patte de velours pour marcher en silence), les personnages principaux fonctionnent globalement bien. Le caractère soudé du tandem de jumeaux adolescents constitue une fort pertinente constante du roman, mise de surcroît en tension avec une évolution distincte des caractères: le garçon, Tom, doté d'une forte propension au risque, est prêt à donner sa vie pour ses idéaux, la fille, Annabelle, paraît plus raisonnable mais prend aussi le risque d'être elle-même en fréquentant des guérisseuses dépositaires de savoirs ancestraux non conformistes.

 

L'intrigue débouche sur une affaire de famille assez complexe, ce qui est toujours un bon socle pour un roman, certes souvent exploité. Elle démarre sur une scène dramatique où l'Inquisiteur local expose ses vues, provoquant les réactions de villageois tels que le père des jumeaux, Gaël Florentin (ce patronyme est tout un programme). Le père sera arrêté, les enfants réussiront à s'échapper; le lecteur, lui, sera surpris d'apprendre que les gardes qui entourent l'Inquisiteur ne les coffrent pas (contrairement aux ordres de l'inquisiteur) lorsqu'ils essaient d'investir la forteresse où leur père est enfermé, mais les renvoient à coups de pied au derrière. Apparente incohérence? Pas facile de la comprendre, même à la lumière de la suite et de la fin du roman.

 

On aimerait donc volontiers se perdre dans ce premier roman, se faire plaisir à la suite des deux jumeaux, personnages tourmentés par une adolescence qui va les changer à jamais et les pousser vers des destinées divergentes - ce qui est bien suggéré au fil des pages. Il est dommage que quelques éléments ne soient pas tout à fait en phase avec le projet de mettre en scène des "vilains" face à l'irruption de l'Inquisition dans leurs existences, ce qui rend difficile une adhésion totale. Le lecteur goûtera cependant les astuces langagières et quelques pages empreintes de poésie, voire de lyrisme. Dans une conversation, par exemple, comment désigner mieux un silence gênant que par l'expression "une seconde d'éternité"?

 

Murielle Nguyen Thuy, Quand s'éteindront les lucioles, Paris/Bruxelles, Chapitre 12, 2012, postface de Fazil Boucherit.

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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 17:12

hebergeur imageLu pour les défis Premier roman et Rentrée littéraire.

Aussi lu par Anne, Antigone, Argali, Arrajou, Audrey, Bauchette, Bookfalo Kill, Camille, Cathulu, Clara, Cozette, Flop-Itude, Kik, Laeti, Leiloona, Lis au lit, Lucie, Métaphore, Saxaoul, Skriban, Sweetange, Tasha, Valérie, Yosha.

 

hebergeur imageCourt. Impitoyable. C'est l'impression que le lecteur conserve du premier roman de Carole Fives, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait". Un roman qui a déjà connu un certain succès sur la blogosphère et confirme le talent de son auteur, qui a déjà à son actif, aux éditions du Passage, le recueil de nouvelles "Quand nous serons heureux" (dont j'ai parlé ici).

 

Le contexte? C'est l'histoire d'un couple qui divorce, au début des années 1980. On se souvient qu'à l'époque, les divorces étaient quelque chose de nouveau. On regardait donc avec un regard étrange et suspicieux les "enfants du divorce" (titre d'un reportage télévisé qui avait fait du bruit à l'époque). C'est sur deux d'entre eux que se concentre l'observation de "Que nos vies aient l'air d'un film parfait", sans occulter les millions d'autres enfants qui, après eux, vont aussi devoir vivre la séparation de leurs parents. Et y perdre des morceaux d'enfance, comme une maquette d'avion dont les pièces se décollent avec le temps.

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Les années 1980 sont avant tout rendues par quelques chansons populaires de l'époque. A priori, les choix peuvent surprendre: que viennent faire une chanson de Lio et "Papa Pingouin" (cette scie à l'air innocent qu'on écoute sur Bide et Musique) dans un récit aussi grave? Il est assez évident de comprendre que le "film parfait" dont parle le titre du roman est la métaphore de la façade que des enfants qui n'y sont pas préparés sont obligés de se constituer pour soutenir le regard altéré des autres: collègues de classe, cousins, parents même. Et puis, cette histoire de "Papa Pingouin" qui veut s'envoler parce qu'il s'ennuie sur sa banquise, presque une chanson de gamin... elle paraît terrible après lecture de ce roman. Après tout, il s'agit d'un papa qui quitte sa famille, pour ainsi dire sur un coup de tête, le lendemain du soir où un certain Serge Gainsbourg brûla un billet de cinq cents francs français en direct à la télévision. Que doit donc ressentir un gamin dont le père vient de se faire la malle lorsque les écoliers qui l'entourent, dirigés par un enseignant, serinent cette rengaine dans le car à bord duquel il se déplace?

 

L'auteur choisit la forme d'un roman à trois voix pour aborder son sujet. Ses trois voix sont fort bien caractérisées et sonnent vrai et fort: la mère, le père, la fille. Le père peut être vu comme un homme impulsif: finalement, on ne comprend pas très bien quelles sont les raisons concrètes de son départ, finalement brutal, sentimental sans savoir l'exprimer de manière claire; ses derniers mots, portant sur la longueur de la procédure de divorce, font une conclusion plutôt abrupte. De l'autre côté, on découvre une mère psychologiquement fragile, prompte à l'auto-victimisation plutôt qu'à la résilience, manipulatrice à l'occasion - et il suffit de les écouter parler pour comprendre qui ils sont, de manière infaillible. Quant à la fille, c'est la voix du "tu" - un "tu" qui s'adresse à son petit frère (qui n'aura la parole qu'en fin de roman) mais aussi, par ricochet, au lecteur, qui assiste aux états d'âme d'une enfance et d'une innocence qui se perdent au contact de notions nouvelles et difficiles. Un point commun? Personne n'est préparé à vivre un divorce, dans toutes ses implications.

 

Dès l'incipit, le lecteur se sent concerné et comprend que les belles choses, le décor maritime du nord de la France, vont cacher un drame familial. Le lecteur peut croire, l'espace des premières lignes, que les cris des enfants vont naître de la découverte d'oeufs de Pâques ou du bonheur d'être à la plage. Mais non... et la dernière phrase du premier paragraphe de ce roman tombe comme un couperet. Le lecteur découvre que l'auteur sait maintenir cette efficacité tout au long de son propos: les phrases sont denses de bout en bout, et susceptibles de toucher tout un chacun, qu'il ait fait ou non l'expérience du divorce.

 

Carole Fives, Que nos vies aient l'air d'un film parfait, Paris, Le Passage, 2012.

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 17:46

hebergeur imageLu par Bouquinitude, Ma petite bibliothèque, Paul Maugendre.

Le site de l'auteur: Pascal Marmet. Merci à lui pour l'envoi et la dédicace!

 

Le rêve et le mystère embaument à la perfection "Le roman du parfum", dernier opus de l'écrivain niçois Pascal Marmet. Ses fidèles y retrouveront avec plaisir le personnage de Sabrina, caissière au nez fin devenue incontournable à Grasse, capitale mondiale de la parfumerie, dans son précédent opus, "Si tu savais...". Ils y retrouveront également un contexte familier autour du parfumeur Galimard. Peut-être regretteront-ils que les correcteurs aient laissé passé quelques coquilles et maladresses de plume; gageons cependant qu'ils se laisseront plutôt accrocher par une prose digne d'un page-turner.

 

La démarche de l'auteur du "Roman du parfum" est incomparable avec celle de son précédent roman. Alors que "Si tu savais..." privilégiait l'intrigue romanesque sur un fond de vérité, "Le roman du parfum" mêle plusieurs ingrédients: histoire du parfum solidement documentée, biographie (de Tony Curtis), sentiments exacerbés (l'auteur sait faire chanter les violons) et peinture d'un milieu apparemment fermé où l'on ne se fait pas de cadeau. En particulier, un voyage en avion offre à l'auteur l'occasion de faire se rencontrer Sabrina, la fille au nez fin, et Tony Curtis - qui se fait répétiteur. L'astuce est porteuse: l'espace d'un vol en avion, l'auteur retrace la biographie de Tony Curtis (adepte du parfum Jicky, soit dit en passant) et l'histoire du parfum, de l'Egypte antique à nos jours. Cela, sans oublier une apparition "hitchcockienne" de l'auteur dans l'avion - crédible rappel du fait que Pascal Marmet paraît avoir réellement rencontré Tony Curtis.

 

Cette narration est rehaussée par une pointe d'humour, parfaitement de circonstance dans les scènes de flirt. Et jamais, le propos ne paraît fastidieux, ni ne croule sous des considérations scientifiques pointues: après tout, la relation entre les personnages est au moins aussi importante que le monde de la parfumerie. Le lecteur apprend en souriant, et c'est un grand mérite. 

 

Le rêve émane de l'évocation des différentes fragrances qui constituent les parfums - et celles qui sont dans l'air. Le nez exceptionnellement fin de Sabrina offre à l'auteur un bon prétexte pour détailler tout ce qui se sent, dans un esprit qui rappelle le roman "Le Parfum" de Patrick Süskind. Cela, sans en atteindre l'envergure: "Le roman du parfum" privilégie les odeurs savoureuses alors que "Le Parfum" n'hésite pas à plonger dans les fumets les plus nauséabonds. Tel n'est certes pas l'objectif du "Roman du parfum"... qui cherche essentiellement à faire rêver. 

 

La deuxième partie de ce roman, celle qui commence après l'atterrissage de l'avion où se sont rencontrés Sabrina et Tony Curtis, explore les coulisses pas toujours joyeuses de la production de parfums. On y rencontre des goujats qui se saoulent au champagne sur la dépouille de Michael Jackson et des requins prêts à tout pour conserver une situation chèrement acquise, à l'instar de ce Cercle des parfumeurs disparus qui entend bien tester Sabrina, finalement une nouvelle venue sans diplôme. Il y a cependant aussi les alliés, les coups de chance dont l'auteur use pour faire avancer son personnage (comme ils ont fait avancer la carrière de Tony Curtis - un intéressant parallélisme quand on sait que l'acteur, comme la caissière devenue nez, n'est pas franchement né sous la plus favorable des étoiles).

 

Enfin, "Le roman du parfum" se termine sur une conclusion ouverte qui appelle une suite: tout n'est pas résolu à la dernière page. Du coup, alors que l'univers du parfum est mondialisé (l'auteur le prouve tout au long de son roman, et le vol Paris-Los Angeles n'en est qu'un exemple), il invite à un nouveau départ vers l'Afrique. Et vers de nouvelles aventures pour Sabrina?

 

Pascal Marmet, Le Roman du parfum, Monaco, Editions du Rocher, 2012.

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 21:22

hebergeur imageLu par Decipherium, Mélusine.

Lu dans le cadre du défi Thrillers.

 

Ce n'est pas tous les jours que l'on trouve entre ses mains un roman qui nous fait rire aux éclats à plus d'une reprise. Tel est pourtant l'effet que m'a fait "Les Parasites artificiels", un roman de Gordon Zola, dont la couverture rappelle l'affiche d'un film intitulé "Le Parrain". J'ai eu le bonheur de rencontrer son auteur à Saint-Etienne, à deux reprises: l'an dernier puis cette année. C'est justement en octobre dernier que j'ai craqué pour ce roman, important puisqu'il exploite les démêlés judiciaires des éditions du Léopard Masqué et de Moulinsart SA, société qui gère l'héritage d'Hergé.

 

Un démarrage classique

Tout commence de manière classique, avec l'épisode "chaud" de la mise à mort d'un couple de libraires de province par un assassin mystérieux (de même, "Les talons hauts rapprochent les filles du ciel" d'Olivier Gay raconte la mise à mort d'une jolie fille par un assassin mystérieux...). Plus loin, l'auteur dessine la silhouette d'un tueur particulièrement habile et, en parallèle, laisse patauger ses personnages policiers principaux: Guillaume Suitaume et Purdey Prune.

 

Ce roman entremêle plusieurs formes d'écriture, et c'est l'une de ses forces puisqu'un rythme varié en résulte: le lecteur va se trouver baladé entre la narration stricte de l'intrigue, des coupures de presse citées in extenso et des extraits du journal de Gordon Zola. Ces derniers sont un effet habile de l'auteur, qui mixe ainsi sans vergogne la réalité et le monde de son roman. Il y avait un peu de ça dans la trilogie "Le Vent du soir" (tomes 1, 2, 3 à découvrir sur ce blog) de Jean d'Ormesson, mais ce n'était pas aussi clairement assumé... puisque Gordon Zola, auteur, se donne un véritable rôle dans "Les Parasites artificiels".

 

On est là pour rigoler

Cela dit, le lecteur est quand même là pour se marrer, et l'auteur se révèle à la hauteur du défi. C'est surtout dans le jeu de mots qu'il excelle: ceux-ci déboulent en cascade, tantôt potaches, tirés par les cheveux ou franchement cotons ("Et pour le Biterrois, la bite est reine", ose ainsi l'écrivain, p. 74). Le calembour, parfois très subtil, est la règle pour les noms des personnages, et le lecteur le découvre dès le départ avec la mise à mort de Georges Profonde - comme un arrière-goût de Watergate... Certains personnages sont nommés d'après des figures connues: on trouve ainsi un certain Nécro Douèle, dont le nom rappelle étrangement celui de Nick Rodwell, gérant de l'héritage d'Hergé (dans le livre, le nom de sa société, Lotus Marin, a d'ailleurs de quoi séduire les amateurs de Scrabble!), ou Gaspard Pakap, dont le nom évoque, pour tout tintinophile averti, celui de Rascar Capac. Cela, sans oublier un certain Pierre Soupline (également prénommé Paul, le roman a ses incohérences...), blogueur connu et biographe d'Hergé.

 

Quid du ton général du roman? J'ai eu, en le lisant, l'impression que l'auteur a voulu marier Louis-Ferdinand Céline et San-Antonio. Cela donne une prose riche en invectives et en points d'exclamation, ce qui donne une impression de lenteur par moments. Côté San-Antonio, l'auteur récupère une astuce intéressante: les interventions de l'écrivain pour souligner la valeur supposée de certains gags. Ces interventions sont écrites en italique et ajoutent fort à propos une voix supplémentaire au roman, qui devient une polyphonie un peu folle.

 

Sur un fond de vérité

Derrière ces esbroufes humoristiques, il y a quelques vérités. Certaines sont un peu anecdotiques: le paysage des librairies de la rue Daguerre est par exemple bien dépeint: la librairie des éditions du Léopard Masqué est bien là (je confirme, j'ai passé une nuit à côté, en 2009, à l'hôtel Daguerre Montparnasse) et se trouve en face d'une autre librairie spécialisée dans la bande dessinée, que l'auteur travestit en librairie qui ne vend que de "bons" livres de "grande" littérature. Je ne serais pas étonné qu'il y ait là un clin d'oeil à usage interne entre voisins. Ailleurs, on pourra gloser sur les approximations liées à la représentation de la Suisse: pas sûr, par exemple, que la Fedpol intervienne en premier lieu en cas d'assassinat à Genève, la police étant avant tout une affaire cantonale en Suisse.

 

De manière plus importante, l'auteur rapporte au fil des pages, sous la forme d'un journal aux allusions plus ou moins transparentes, ses démêlés avec la maison Moulinsart SA au sujet d'un autre fleuron de sa maison d'édition: les aventures de Saint-Tin et de son ami Lou (dont j'avais évoqué ici même un épisode, "La Lotus bleue"). Là-dessous, c'est le droit à la parodie qui est interrogé... donnant un sens à la devise de l'éditeur: "Quand ce qui prête à rire donne à penser". 

 

L'amateur chevronné de polars pourra être déçu par la fin, qui laisse quelques questions en suspens et répond à d'autres de manière un peu trop facile. Mais il ne pourra nier qu'il aura bien rigolé. Dès le départ, cependant, le deal est clair pour le lecteur: un peu comme dans un San-Antonio (mais le côté graveleux en moins), l'intrigue policière sert de prétexte à déconner, à rigoler, et à jouer avec les mots sur le mode burlesque. Le résultat est savoureux...

 

Gordon Zola, Les Parasites artificiels, Paris, Le Léopard masqué, 2011.

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 23:09

hebergeur imageLu par Antipode, Black Novel, Gin Fizz, Gridouillis, Hannibal Lecteur, Passion Polar, Sois belle et parle, Test Our Sofa, UPCDP, Un polar, Yv.

Lu pour les défis Premier roman et Thriller.

 

C'est chez Wrath que j'ai eu connaissance de l'auteur de ce roman - ses interventions et commentaires m'ont mis la puce à l'oreille, et force m'est de constater que la lecture de son premier roman, "Les talons hauts rapprochent les filles du ciel", ne m'a pas déçu. Lauréat du prix du premier roman du festival de Beaune, l'auteur offre en effet un voyage terrifiant et croustillant   dans les clubs parisiens à la mode, où sévit paraît-il un tueur en série particulièrement sanguinaire. Le tout est observé à la première personne par le personnage de Fitz, alias John-Fitzgerald.

 

C'est un personnage bien construit qui mène la barque: l'auteur prend soin de lui donner un nom improbable, et le personnage lui rend ce coup vache en faisant preuve d'autodérision à chaque tournant, le nom "Fitz" devenant un objet récurrent de traits d'esprit. Pour le reste, l'auteur annonce le programme: "trente ans, queutard professionnel, clubbeur impénitent, dealer à ses heures perdues", ainsi se présente Fitz. Il se révèle cohérent avec ce programme, soucieux de placer une fille différente dans son lit chaque nuit (mais on ne saura pas grand-chose des détails de ses exploits, on n'est pas dans un roman érotique!). De quoi le rendre attachant: il a son caractère, il s'y tient avec une franchise certaine, et le lecteur y croit.

 

Quant à son double statut de clubbeur et de dealer, il constitue les grands axes du récit - le premier en campant le décor général, le deuxième en dictant les relations de Fitz.

 

Connaît-on vraiment, en effet, le milieu des boîtes de nuit branchées parisiennes? L'auteur invente certes les noms des établissements. Pour le reste, leur peinture est réaliste et crédible, et témoigne, dans le meilleur des cas, d'un certain sens de l'observation, voire d'une expérience vécue. Il n'est qu'à penser, ici, à la description du mode de fonctionnement des physionomistes, plus sélectifs aux heures de grande affluence que lorsque la boîte de nuit est presque vide. Ou, dans un registre voisin, à l'existence de la rue parisienne du Pôle Nord, qui existe vraiment. Qui l'eût cru?

 

Les relations de Fitz sont dictées par le sexe et la cocaïne... La cocaïne vaut au narrateur des amitiés particulières et ambivalentes, ce que l'auteur souligne: Fitz ne saura jamais si ses amis fidèles le sont "parce que c'est lui, parce que c'est eux" ou parce qu'ils tiennent à leur fournisseur de "soleil". Quant aux attirances sexuelles de Fitz, elles valent au lecteur d'extraordinaires dialogues de drague, à la fois fins et insolents - la vanne à l'état pur. 

 

Et ce serial killer, alors? Euh, ben il tue toutes les jolies filles qu'il séduit - à moins que la vérité ne soit pas si simple? Le narrateur sait entretenir le suspens jusqu'au bout de son récit, et surprendre un tant soit peu au moment de la révélation, que le lecteur sent quand même venir, du moins en partie. D'ici là, le narrateur va être baladé aux quatre coins de Paris et de la banlieue, celle-ci offrant à l'auteur un bon prétexte pour balancer quelques vacheries sur le côté supposément arriéré des lieux qui se trouvent au-delà du périphérique: ont-ils l'eau courante, l'électricité? A ce propos, enfin, le lecteur sera tenté de se demander si la Julie des remerciements, soutien indéfectible, est la trop aimable Julie du roman... d'autant plus que comme le narrateur, l'auteur a d'incroyables yeux bleus. Sur cette base, libre au lecteur d'imaginer des clés.

 

Il convient de relever, et c'est à l'honneur de l'auteur, que la mise en scène d'un personnage pas du tout policier mais chargé d'enquêter de manière informelle par une vraie gendarmette qui se trouve être son ex impose des manières de procéder particulières et pas toujours très orthodoxes - c'est là l'une des originalités de ce roman, et non des moindres.

 

Tout cela requiert un registre de langage gouailleur et familier, et force est de constater que l'auteur trouve le ton juste pour faire parler son Fitz. Les jeux de mots fusent, les traits d'esprit amusent, en un feu d'artifice qui fait penser parfois à ce qu'a pu faire un Frédéric Dard. Ainsi le lecteur s'amuse et s'offre l'impression d'écumer les boîtes parisiennes à la mode l'espace d'un roman... si possible un cocktail à la main. Savoureux, n'est-ce pas?

 

Olivier Gay, Les talons hauts rapprochent les filles du ciel, Paris, Le Masque, 2012.

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 21:38

hebergeur imageLu par Actulittéraire, Mirliflore, Thé au jasmin, Val, Wrath.

Lu dans le cadre du défi "Rentrée littéraire 2012".

 

"Chateaubriand 2.0": à la fois romantique et moderne, l'expression fait partie des inventions verbales de "Plagiat", le deuxième roman de Myriam Thibault, paru une fois de plus chez Leo Scheer. Une formulation qui relève du procédé? C'est surtout une trouvaille intéressante et décadente, ainsi explicitée par l'auteur: "On ne trouve plus que des Chateaubriand version 2.0 ne sachant plus quoi faire pour cracher, à qui veut l'entendre et à qui ne le veut pas, leur égocentrisme démesuré.". Si la littérature de ce début de XXIe siècle est le royaume de l'égotisme, force nous est de constater que Myriam Thibault, auteure de "Plagiat", a frappé juste. Mais il n'y a pas que ça dans ce roman, qui se veut aussi un regard sur le monde des auteurs parisiens en vue - il est permis de penser à Frédéric Beigbeder, même si le personnage principal de "Plagiat" n'impose pas cette figure sur ce coup-ci.

 

Rappelons donc qui est le personnage principal de ce récit, ce "je" qui ne dit pas son nom. Le lecteur est amené à penser à n'importe quelle star du monde littéraire - Frédéric Beigbeder peut-être, ou toute autre célébrité qui oscille entre la nécessité de publier une fois par an (qu'il y ait inspiration ou non) et la simple idée de donner corps à sa vie sentimentale. Largué par sa dernière conjointe et pressé de publier un nouveau livre, il va exploiter la manière de sa propre existence - et celle de son entourage, ce qui est gênant. 

 

Le personnage principal cultive les paradoxes, écrit l'auteur. Le lecteur peut s'interroger: un personnage peut-il être paradoxal sans prêter le flanc à une critique avide de cohérence? L'auteur opte, non sans habileté, pour un personnage qui assume globalement ses contradictions, réussissant le tour de force d'être à la fois un misanthrope cynique (le chapitre "Tous des cinglés", p. 55 ss, en est une image forte) et un gars prêt à pleurer lorsqu'on lui demande un autographe dans les salons hors capitale  - et à vivre très bien dans une localité de province, loin de sa cour.

 

Ce roman fonctionne donc comme l'histoire d'un homme qui vit la fin d'une vie de couple - et dont le roman va précipiter la chute de son ménage, à la faveur d'éloignements et de rapprochements favorables. Un juriste serait certes en droit de se demander si copier dans son roman les lettres de son ex relève du plagiat ou de la simple atteinte à la vie privée; l'auteur ne choisit pas.

 

Le lecteur qui suit Myriam Thibault depuis son premie recueil de nouvelles trouvera dans "Plagiat" une nouvelle avancée dans l'art romanesque de l'auteur. En particulier, les longueurs un peu vaines d'"Orgueil et désir" sont gommées au profit d'un ouvrage qui tient debout sans fioriture. En arrière-plan, c'est le milieu de l'édition littéraire parisienne qui prend forme, avec toutes ses méfiances qui s'expriment derrière la façade mondaine; quel éditeur peut jurer qu'il n'y a jamais eu d'affaire de plagiat sous son toit?

 

Et si le coeur de ce roman bat à Paris, l'histoire n'hésite pas à se balader en province. Faut-il y voir un clivage trop traditionnel? A voir, en considérant que d'une partie et d'un chapitre à l'autre, dûment nommés en fonction des lieux où ils se déroulent, on déménage. Et en sachant aussi que seule une provinciale, tourangelle en l'occurrence, a pu écrire "Paris je t'aime" en y mettant l'indispensable émerveillement requis par le sujet. C'est dans cette lignée que le roman "Plagiat", témoin d'une indéniable maturité, s'inscrit.

 

Myriam Thibault, Plagiat, Paris, 2012, 158 p.

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 22:39

hebergeur imageLu par Fabien, Froggy Delight, Tricotine

Lu dans le cadre des défis Premier roman et Thriller.

 

On ne compte plus les ouvrages ayant Dominique Strauss-Kahn comme personnage principal, qu'il soit explicitement nommé ou subtilement dessiné, dans un esprit de connivence qui fait que tous ceux qui savent reconnaîtront le bonhomme. Avant même l'affaire du Sofitel, Jean-Jacques Reboux s'était adonné, dans "Poste Mortem", à un défrisant portrait de l'homme, séquestré par une postière mythomane. Plusieurs auteurs proposent actuellement des ouvrages intitulés "Suite 2806", et il suffit de lancer une recherche sur Amazon pour se trouver de nouvelles lectures mettant en scène les événements de mai 2011 (Anita Berchenko, entre autres). Cela, sans oublier la pièce de théâtre "Suite 2806" de Guillaume Landrot, jouée dès demain au théâtre Daunou à Paris, qui s'immisce dans la fameuse suite et se concentre sur la relation entre Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn - ce dernier étant joué par un acteur qui, paraît-il, ressemble à son modèle d'une manière pour le moins frappante. C'est donc peu de chose que de dire qu'avec leur roman "Suite 2806", Gilles Bressand et Guillaume Weill-Raynal débarquent en terrain connu...

 

Leur démarche opte pour la thèse du complot, plus porteuse que celle de l'agression sexuelle si l'on se place du point de vue romanesque. L'éditeur fait du reste une promesse ambitieuse sur le bandeau: "Le 14 mai 2011, la moitié des Français ont cru à l'hypothèse d'un complot. Après avoir lu Suite 2806, ils seront 100% à en être convaincus." Disons-le d'emblée, c'est exagéré: le lecteur va suivre essentiellement un groupe hétéroclite de personnages bien parisiens, animés par des motivations diverses: un journaliste de faits divers qui aime "récurer" ses sujets, une mère maquerelle pourvoyeuse de femmes adeptes des "prestations scénarisées", un étudiant qui a tout à prouver, un professeur d'université et quelques politiciens - le tout, sur fond de crise mondiale (on est en plein dedans depuis 2008), et culminant avec l'hypothèse très complotiste d'une société secrète où Benoît XVI salue amicalement Vladimir Poutine, comme Pie XII l'aurait fait autrefois avec Adolf Hitler. Est-ce encore crédible?

 

Je parlais du professeur d'université, ce fameux Warschawski... Le rôle doctoral qui lui est assigné lui permet d'assener au lecteur, de manière naturelle, quelques théories sur l'évolution du contexte monétaire au cours des dernières années et décennies. Les auteurs recréent l'actualité, avec les affaires de la crise de la dette souveraine de la Grèce et d'autres péripéties que nous connaissons. Ses développements sur "la fin du dollar" (le mot est mentionné) et la guerre économique en cours ne sont du reste pas sans rappeler ceux proposés par l'économiste suisse Myret Zaki dans son ouvrage, précisément intitulé "La fin du dollar". Coïncidence?

 

L'art de l'ellipse et du non-dit est aussi une force de ce roman. Tout le monde comprend qu'il est question ici de Dominique Strauss-Kahn; or, cette personnalité publique n'est jamais nommément citée. Le lecteur comprend cependant le lien grâce à des éléments d'actualité (la fameuse suite 2806, mais aussi le statut de président du FMI que ce personnage endosse, et son rendez-vous avec Angela Merkel) et à des traits de caractère, que les auteurs choisissent d'exposer sous forme d'analyse graphologique (chapitre XI) révélatrice d'une pulsion d'échec qui fait écho à la tentation de l'échec qui paraît frapper l'Occident (chapitre XIII). 

 

L'ellipse est aussi une forme de modestie des auteurs, qui admettent humblement que personne de sérieux ne sait ce qui s'est vraiment passé dans la suite 2806 un certain jour de mai 2806. Dès lors, les auteurs n'en disent rien... tout en suggérant que deux femmes ont été invitées à entrer dans cette suite, à des horaires très rapprochés: une escort girl un peu plus pimentée que d'habitude et la femme chargée du nettoyage des chambres. Autant dire que pour les auteurs, le clash mondial survenu en mai dernier est la conséquence d'un quiproquo... et qu'en filigrane, on peut lire avec eux que le locataire de la suite 2806 était de bonne foi. Il est à noter que l'homme est ici comparé à un ours mal léché, image lourde de sens - tout comme l'était, selon un point de vue très différent, la figure de l'homme-babouin évoquée par Tristane Banon dans "Le Bal des hypocrites" - qui ne cite pas non plus nommément Dominique Strauss-Kahn, d'ailleurs. La discrétion est aussi de mise lorsqu'il est question du Président de la République, qui n'est jamais nommé. De même que n'est pas nommé son successeur - celui qui a remporté les présidentielles en 2012.

 

Tout cela permet aux auteurs d'installer une ambiance de thriller assez lâche, avec des personnages qui se surveillent les uns les autres, des atmosphères nocturnes où résonnent les sonneries de téléphone et des pressions exercées çà et là - sans oublier l'ultime coup qui frappe le personnage de Lousteau, certain de tenir le scoop de sa vie. Mais les services secrets veillent... et si on ne les voit pas vraiment agir dans ce roman rapide et trop court en bouche, le lecteur connaît les effets de leurs actions. Autant sinon plus qu'un roman de politique-fiction ou un thriller, c'est à un roman sur la fortune et ses aléas que le lecteur aura affaire ici.Force est de constater que les tenants de la théorie de l'agression sexuelle ne seront pas convaincus par ce roman; les autres seront peut-être séduits par les grandes lignes de la structure complotiste de "Suite 2806" - et s'amuseront, peut-être, à en déceler les failles au fil de pages qui contribuent, à leur échelle et au moyen d'un portrait en creux, à faire de Dominique Strauss-Kahn un type de personnage de roman. 

 

Gilles Bressand et Guillaume Weill-Raynal, Suite 2806, Paris, La Tengo Editions, 2012.

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 21:40

hebergeur imageRoman autopublié, lu par Morgana, Mu.

Lu dans le cadre des défis Premier roman et Rentrée littéraire.

Blog de l'auteur: Egomet. Disponible sur Lulu.com.

 

Un peuple en décadence vu par l'un des siens, lui-même en décrépitude à mesure que s'avancent les jours de sa vie. Tel est le programme que propose Stanislas Kowalski, écrivain lyonnais, dans son premier roman, "Testament d'une race". Le point de vue adopté pour ce texte est en grande partie militaire. L'auteur frôle le genre épique à sa manière; à sa manière également, c'est un ouvrage atypique de la rentrée littéraire 2012, qui ambitionne de créer un monde. Rien que ça!

 

Un peu d'onomastique

Pour créer un monde, ou du moins ses grands axes, le romancier privilégie deux voies: l'onomastique des personnages et, dans une moindre mesure, des lieux. A son actif, on notera que l'auteur ne puise pas aux sources trop sollicitées du domaine celte pour donner des noms et prénoms à ses personnages: au contraire, ses bonshommes portent des noms aux racines grecques facilement lisibles pour ceux qui ont touché un peu de grec ancien au cours de leurs études. L'auteur ne va pas jusqu'à exploiter le potentiel de l'onomastique hellénique pour donner à ses personnages des noms révélateurs - gagnant ainsi en réalisme pragmatique ce qu'il perd en sens profond, tant il est vrai que le sens profond des noms que nous portons n'est pas toujours en phase avec ce que nous sommes, vivons, ressentons.

 

Cela dit, quelques noms n'ont rien à voir avec le grec ancien, à commencer par celui du narrateur, Kuntala, et ceux de quelques personnages mis en valeur par la narration: Karm, Borfier - des proches de Kuntala, comme par hasard. Le lecteur est amené à comprendre que les personnages dont le nom n'est pas construit sur une étymologie grecque ont un rôle particulier à jouer. Bonne pioche: Borfier et Karm sont des proches de Kuntala - à leur manière, fort personnelle, de francs-tireurs.

 

Un nom, enfin, est bien trouvé dans la veine classique: le peuple ennemi de ceux de Kuntala est nommé "Locustes". Un nom qui désigne un certain type de criquets... et s'avère donc parfait pour nommer un peuple vorace. Or, c'est justement pour une question de subsistance alimentaire qu'une guerre commence entre les Locustes et le peuple de Kuntala.

 

La création d'un univers

Un univers, ça se crée, et l'onomastique, évoquée plus haut, en est un élément. Le lecteur de "Testament d'une race" aura du mal à rapprocher le monde du roman de quelque chose qu'il connaît, même si chacun des éléments, pris séparément, le guideront vers quelque chose d'immémorial.

 

Il est ainsi admis que l'action se déroule en des temps anciens, où les armes à feu n'existaient pas; perçues comme normales dans le cadre du récit, les moeurs pourraient paraître plutôt archaïques au lecteur actuel, en particulier en ce qui concerne les relations hommes/femmes (ségrégation, soumission). L'archaïsme s'exprime aussi dans la présence d'aigles comme insignes de combat - comme dans l'armée romaine. Evidemment, de tels éléments se déclinent au féminin - ce que l'auteur sait.

 

Les vicissitudes d'un registre haut

Récit épique, je l'ai dit... même si dans l'histoire du genre de l'épopée, celle-ci sert surtout à narrer les succès parfois difficiles d'un peuple, et non sa décadence, qui touche au tragique. Ici, la prose opte pour un registre globalement haut, où affleurent des passages en vers. Le lecteur amateur de phrases soignées sera servi!

 

Reste que certains éléments intriguent, en particulier la présence éparse de mots du registre populaire. L'auteur semble avoir voulu trouver un juste milieu entre le langage cru des militaires et le langage de haut niveau de l'épopée, en refusant de choisir. Le résultat surprend: le lecteur va se trouver face à de très belles phrases, finement ciselées, où apparaîtront parfois des mots de registre populaire (connerie, merde...) qui relèvent plutôt du langage du soudard.

 

Or, le propos aurait sans doute gagné à trancher en faveur d'un registre ou de l'autre, en termes de clarté du discours: soit c'est vraiment la parole d'un vieux militaire aigri, ce qui autorise un verbe fleuri mais réaliste (en l'occurrence pertinent: Kuntara est présenté comme un vieil officier qui aime le travail de terrain et n'a probablement pas la culture, ni la sagesse, d'un barde), soit c'est la parole de l'aède, auteur d'épopées - ce qui pourrait exiger la mise en scène d'un intermédiaire poète.

 

Points de vue et distorsions

Le lecteur pourra aussi se sentir un peu désorienté par les points de vue adoptés par l'auteur: dans un premier temps, il préfère se montrer général plutôt que de plonger les mains dans le cambouis du concret et, par exemple, relater des corps-à-corps sanglants. Peu à peu, cependant, on arrive à des peintures précises de certains actes de guerre, réservant à des regards originaux, par exemple celui observant les rapports entre assiégeants et assiégés. Force est de constater que l'auteur s'y connaît en stratégie militaire et que certains de ses points de vue ont une résonance neuve et originale.  

 

Il y a par ailleurs de quoi être surpris lorsque, dans ce qui est finalement un récit de souvenirs d'un militaire, survient une narration dont le ton donne l'impression d'y être - cela, dans une scène de foule (p. 138/139) qui n'est pas franchement cruciale. Pourquoi le narrateur (Kuntara, donc) s'emporte-t-il de la sorte, perdant toute sa distance par rapport au sujet? Cela n'est pas très clair.

 

Reste que le lecteur peut se faire plaisir dans d'autres pages qui relatent des épisodes qui ont lieu en marge de la guerre: ceux-ci sont souvent empreints d'une émotion certaine (mort d'un être cher, etc.).

 

... alors, quoi?

Des forces et des faiblesses, alors? J'aurais apprécié une focalisation plus précise et une plus forte résolution dans le choix du registre de langue, qui n'est, on l'a compris, pas innocent sur un tel roman. De même, il n'est pas innocent de parler de "race" dans le titre d'un roman et, vu la teneur du propos, j'aurais mieux vu le terme de "civilisation"; de cela, on peut disserter sans fin.

 

Mais je me suis aussi laissé emporter par le personnage de Kuntara, un officier qui a ses forces et ses faiblesses et voit son monde s'écrouler. A quelques éléments techniques près, le monde de Kuntara peut emporter l'adhésion d'un lectorat plus vaste... à lui, et à son créateur, Stanislas Kowalski, de remporter cette victoire, victoire littéraire, la seule qui compte et pour laquelle il vaille la peine de se battre.

 

Stanislas Kowalski, Testament d'une race, Lyon, autoédition, 2012.

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 21:59

hebergeur imageLu par Emilie.

Lu dans le cadre du défi Premier roman.

 

Au début, il y a le feu. C'est ainsi que s'ouvre "Rater mieux", le premier roman de Géraldine Barbe dite Barberine, paru en 2008 dans le cadre de la collection "M@nuscrits" lancée par Leo Scheer - c'était du reste le premier de cette collection, et la blogosphère avait salué la démarche, originale, consistant à éditer sur papier des auteurs présélectionnés en ligne sur la base d'avis de lecteurs. Depuis, le temps a passé; revenons donc au feu...  

 

... un feu, un incendie même, qui fait figure de symbole purificateur en début de roman. Ainsi l'auteur suggère le début d'une nouvelle vie, l'ancienne ayant été dévorée par les flammes, permettant le deuil. Face à cela, la naissance de l'enfant de la narratrice symbolise un renouveau; durant tout le roman, il fait figure de boussole, de seul élément stable. Ce que soulignent d'amples passages en italiques, où s'exprime un amour passionné, inconditionnel. 

 

Reste qu'à part cette boussole, la narratrice se retrouve confrontée au vide de son existence. Une existence en partie vécue par procuration sur MySpace et sur Google (des fois que la narratrice serait à l'affiche et qu'elle ne le saurait pas - intéressant jeu de miroir autorisé par l'internet), qui ressemble aussi, parfois, à une manière de perdre son temps en subissant son existence: projet théâtral qui n'avance pas, volonté labile de se reprendre en main, errements, attentisme - le titre fait du reste référence à "En attendant Godot" de Samuel Beckett: "Essayer. Rater. Essayer encore. Rater mieux."  Peu d'aide à espérer de Pôle Emploi, enfin, d'autant plus que la narratrice refuse tout expédient. Cet attentisme, la narratrice le justifie par sa vocation d'actrice de théâtre habituée à faire ce que lui ordonne un metteur en scène.

 

Dès lors, le lecteur a envie de lui mettre quelques claques, à cette narratrice qui aimerait bien exister mais ne sait pas trop comment faire... La rédemption pourrait venir de l'écriture; du coup, il est possible de concevoir ce roman comme le fruit de cette démarche personnelle de la narratrice. Cela, d'autant plus que le texte donne la priorité à l'introspection. Une introspection qui s'exprime en pages aussi peu chargées que l'existence de la narratrice, où se recrée un univers parisien où des Espagnols servent au restaurant dans lequel elle prend des notes. De là à aller dire que l'auteur est la narratrice, il y a un pas que je ne fais pas, malgré les ressemblances entre les deux personnes: je préfère considérer que je est un autre, comme qui dirait, et que l'auteur crée une fiction, un roman avec un personnage distinct d'elle, à partir de sa propre matière. Qu'elle se crée son propre personnage de théâtre.

 

En définitive, on se perd un peu dans cette tranche d'existence qui avance petit à petit et foisonne de mille petits riens qui, dans le néant, revêtent une importance notable et suscitent une impression de dispersion ou de brouillon. Une impression tout à fait en phase avec le personnage de la narratrice, mais peu évidente à réceptionner pour un lecteur qui aime parfois qu'on le prenne par la main. Pas tout à fait convaincu par ce premier opus donc; mais j'ai bien envie de revenir à cet auteur à une prochaine occasion. 

 

Géraldine Barbe/Barberine, Rater mieux, Paris, Leo Scheer, 2008.

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