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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 18:56

Blanc OpérasArts et amitié: ceux qui affectionnent ces thèmes seront servis avec "Des opéras de lumière", très beau roman historique de Jean-Noël Blanc. Publié par les éditions du Réalgar, il met en scène deux personnalités historiques qu'on a un peu oubliées aujourd'hui: François Auguste Ravier, le peintre, et Félix Thiollier, le passementier photographe. Deux êtres du dix-neuvième siècle, que tout éloigne, y compris leur caractère un peu ours et la différence d'âge. Deux êtres aussi qu'une chose importante rapproche pourtant: le goût du paysage.

 

L'auteur a eu la possibilité de se documenter pour rédiger son roman, y compris chez des héritiers des personnages. On pense entre autres à la correspondance entre les deux hommes, généreusement citée. "Des opéras de lumière" sonne donc vrai; l'auteur avoue cependant, en postface, avoir pris quelques libertés avec le réel afin de souligner un effet, de trouver une solution plus porteuse d'un point de vue romanesque. Et surtout, il considère que le roman est mieux à même de porter son propos, autour du mystère d'une amitié, qu'une (double) biographie.

 

Cela sonne vrai aussi, justement, dans cette amitié dessinée, touchante: deux hommes qui se respectent, s'apprécient, n'ont pas forcément besoin de se parler. Thiollier veut à tout prix faire connaître Ravier? Preuve d'amitié parmi d'autres. Cohérent, Ravier se méfie quant à lui de tout compliment fait à son oeuvre. Et s'ils ne se parlent pas toujours, ils s'écrivent beaucoup, vivant loin l'un de l'autre, entre Saint-Etienne, dans la Loire, et Morestel, dans l'Isère.

 

Le temps passe, bien sûr, et l'auteur a le chic pour le montrer. Loin des grands événements du dix-neuvième siècle (qui n'en manque pourtant pas!), l'auteur choisit de montrer cette évolution des beaux-arts qui passent de l'artifice académique (peintures mythologiques léchées où abondent les nus, jusqu'à la nausée) à la peinture du paysage comme un but en soi, de plus en plus réalisée en extérieur. Cette évolution des beaux-arts fait écho, dans "Des opéras de lumière", à l'inlassable recherche d'une perfection par François Auguste Ravier, notamment dans le rendu des lumières du jour. Et en pointillé, on voit aussi la technique et l'art de photographe de Félix Thiollier évoluer, et devenir précieux. A leur manière, Thiollier comme Ravier sont des pionniers.

 

Et on est saisi par le rendu des gestes de l'artiste-peintre à l'écrit: exactitude dans la manière de dire le geste, rythme des mots pour dire la vitesse ou la lenteur du travail. Cette exactitude apparaît en d'autres endroits du roman, par exemple dans certaines descriptions particulièrement minutieuses du logement bourgeois qu'habite la famille de François Auguste Ravier lorsque celui-ci était enfant.

 

Si la musique des notes n'est présente qu'en pointillés dans "Des opéras de lumière" (entre autres par la présence de Charles Gounod, qui joue sur le piano des Thiollier), c'est bien à une musique des lumières et des mots, choisis en toute liberté et sans dissonance, que l'écrivain invite son lecteur. Celui-ci pourra en outre, au début de chaque chapitre, apprécier une reproduction d'un détail d'une oeuvre de François Auguste Ravier ou de Félix Thiollier.

 

Jean-Noël Blanc, Des opéras de lumière, Saint-Etienne, Editions du Réalgar, 2016.

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3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 20:49

Flaten ArgentLu par Charybde 7, Tulisquoi.

 

L'argent? Un thème qui concerne tout le monde, assurément. Et aussi sur lequel plus d'un écrivain s'est penché. Isabelle Flaten signe avec "Chagrins d'argent" son troisième livre aux éditions du Réalgar, et ce court roman s'organise autour d'une poignée de personnages familiers, presque ordinaires, illustrant tous un rapport à l'argent. Le lecteur s'y reconnaîtra à coup sûr.

 

D'emblée, le malaise s'installe avec la mise en scène de cette femme qui se sent obligée de donner chaque jour une pièce de deux euros au mendiant qui se trouve sur son chemin vers la boulangerie. Malaise, culpabilité qui asservit celui qui donne: et l'auteure ne manque pas de rappeler que la culpabilité paraît plus forte encore si l'on omet de donner un jour, malgré l'impression de libération qui accompagne le fait de ne pas avoir cédé.

 

Les chapitres de "Chagrins d'argent" sont courts, mais denses aussi. On y sourit devant les excès liés à l'argent, même s'il y a quelque chose de grave dans leur description: un jeune homme amoureux dépensier, une femme qui se prostitue pour s'offrir le superflu, et la dame de la banque qui, indiscrète, a l'oeil sur les dépenses excessives des clients - un regard voyeur, alors que souvent, l'argent est une affaire discrète, voire secrète.

 

Les drames sont là, minuscules: la possibilité d'un divorce, les amitiés qui fluctuent au gré des revers de fortune, le mépris aussi. Et ils se succèdent, juxtaposés. Chaque chapitre est en effet centré sur un personnage. Ceux-ci reviennent, une ou deux fois, après s'être présentés, parfois d'un autre point de vue. Le regard de l'auteur circule ainsi de l'un à l'autre, à la manière d'une pièce de monnaie qui passe d'une main à l'autre.

 

Fluide, "Chagrins d'argent" est le roman d'une écrivaine au regard affûté, qui sait se montrer ironique et pose à chacun la question de cet argent qui est bon serviteur et mauvais maître. En définitive, la frontière entre l'argent qui asservit et l'argent qui sert est ténue...

 

Isabelle Flaten, Chagrins d'argent, Saint-Etienne, Le Réalgar, 2016.

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 21:17

Cohen AnaLu par Comme dans un livre.

 

Dix nouvelles, dix univers et cependant une indéniable unité de ton: c'est ce que propose "Ana-Chroiniques de la nuit et du jour", recueil de nouvelles de l'écrivaine Françoise Cohen. La figure d'Ana, au prénom passe-partout, en constitue le fil rouge.

 

Ana? On n'est pas face à une personnalité forte, au contraire. A la manière d'un Balzac, l'auteure a le chic pour lui donner une place plus ou moins marquée dans ses nouvelles. Il lui arrive de jouer le premier rôle et même de se mettre à nu, par exemple dans "Ana et la statue", nouvelle qui ouvre le recueil. Et il lui arrive aussi de se montrer de manière fugace, pour ainsi dire plaquée dans une nouvelle dont l'essentiel du propos est ailleurs. Une constante, peut-être, ou un élément mémorable quand même: ses yeux.

 

Alors que l'auteure invite son lecteur à suivre Ana, elle le désarçonne en donnant un âge flou à son personnage. Plus: Ana agit dans le passé, dans le présent et même dans l'avenir ("2040", aux accents de science-fiction). Jeune, âgée, Ana a l'âge qu'on veut bien lui donner. Et on la situe où on le veut bien, entre Buenos Aires, Paris, Brooklyn ou ailleurs.

 

Le mystère de l'âge fait écho à des moments où la romancière flirte avec le fantastique à l'ancienne - par exemple dans "Le septième bouton du grenadier", où l'on s'oublie comme dans celle qu'on voit au début de "La peau de chagrin" d'Honoré de Balzac. La présence d'Ana y est allusive; le lecteur goûtera ici les boutiquières ironiques et allusives, ainsi que l'homme qui perd son temps - et combien! - en échange d'un vulgaire bouton d'uniforme. Il y a du fantastique également dans la nouvelle "Ultime feuille de glycine", remarquablement menée, qui montre la place prépondérante de l'art face au réel et aux superstitions.

 

Le temps éclate donc dans "Ana-Chroniques de la nuit et du jour", pour le plus grand bonheur d'un lecteur qui se promène, doucement, au fil de brèves nouvelles finement menées, étranges parfois, entre les heures tragiques de l'histoire argentine et des instants fastes parisiens. Cela, sur une musique où se côtoient, et c'est épatant, Giuseppe Verdi et Jacques Brel ("De n'avoir pu te rencontrer").

 

Françoise Cohen, Ana-Chroniques de la nuit et du jour, Paris, L'Harmattan, 2016.

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 20:26

Lacroix 89On se souvient que l'écrivain, journaliste et critique d'art français Hugo Lacroix avait consacré dix-sept nouvelles à l'Italie. C'était en 2008, et j'en parlais ici. En 2010, il récidive en proposant à nouveau dix-sept nouvelles, portant cette fois sur ses compatriotes. Cela donne "Dix-sept histoires au pays de 89", un recueil tout à fait dans la lignée de son prédécesseur italien.

 

Le lecteur retrouve ainsi l'envie de l'auteur de se glisser dans la peau de ses personnages, qu'il fait parler à la première personne. Le style s'adapte, l'auteur recrée des voix, de manière fine et délicate. Et les personnages sont divers, comme la France sait l'être: une prostituée, un ami/amant, le fameux éleveur qui dit "Casse-toi, pauv' con" à un ancien président de la République (savoureux "Ce qu'il aurait dû répondre"), le client d'un dealer.

 

Ce n'est certes pas une constante absolue, mais force est de constater que de nombreuses nouvelles de ce recueil tournent autour de la vie sentimentale et sexuelle, semblant donner raison à l'idée que la France est le pays de l'amour. Cela, sous des formes diverses. La première nouvelle, "La chaumière d'une blonde", donne le ton en installant la relation trouble entre une blonde et un homme noir. Il arrive que cet aspect ait quelque chose d'apparemment gaulois, presque comique, par exemple lorsqu'une prostituée commande à un menuisier un lit pour le fourgon où elle exerce ("La putain et les menuisiers"). La discussion entre l'artisan qui connaît son métier et sa cliente, qui sait exactement ce qu'elle veut, montre également un certain goût de la confrontation verbale, qu'on prête volontiers aux Français.

 

Il est sans doute volontaire que l'auteur ait donné Paris pour cadre à un nombre important des nouvelles de ce recueil. L'auteur souligne ainsi le rayonnement de la capitale, sa place prépondérante dans l'imaginaire mondial; mais il indique aussi, ce faisant, le principe centralisateur qui prévaut en France. La Ville Lumière se fait capitale des arts et des élégances impitoyables dans "Les hasards de la vie", qui convoque un grand nombre d'artistes du passé et quelques vieilles dames disertes. Elle fait le lien avec la Corse et les milieux interlopes dans "Un patriote marginal", qui donne la parole à un Corse logé à Paris, qui aime acheter ses cigarettes à l'unité. Et hors de Paris, tout ce que l'on relie à l'imaginaire français est présent, peu ou prou: les fromages, les vins ("Complicité vinicole", où le vin s'associe aux sentiments, à la tendresse), etc.

 

Et 89? On imagine la Révolution française, bien sûr, mais celle-ci est curieusement absente du recueil, si ce n'est, peut-être, par l'image qui orne la couverture, signée Michel Quarez, et qui a servi d'affiche pour un 14 juillet à Aubervilliers. A moins qu'on ne considère chacun des textes de "Dix-sept histoires au pays de 89" comme autant de témoignages du mode de vie français, héritier d'une soif inextinguible de liberté, qu'elle soit de moeurs, de vie, d'expression, âprement défendue depuis la Révolution française.

 

Hugo Lacroix, Dix-sept histoires au pays de 89, Paris, La Différence, 2010.

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 20:25

Hirsch OmbresLu par Daniela Carlucci, Yaël, Yv.

Le site de l'éditeur, le site de l'auteur.

 

Sa soif des records est inextinguible. C'est une véritable passion. On tutoie carrément l'hybris. Au coeur de son dernier roman "Nous étions des ombres", Mikaël Hirsch place le personnage de François Sauval, riche bonhomme, désireux de marquer l'histoire de son empreinte. Mais que réaliser encore, à une époque où tout a déjà été accompli? Faut-il se contenter de faire mieux que les mémorables pionniers, dans autant de domaines que possible?

 

Le personnage de François Sauval est tellement immense qu'il vaut la peine de l'admirer avec un peu de distance. C'est pourquoi l'auteur a choisi de faire parler son biographe, un écrivain en rupture de contrat soudain engagé pour relater la geste épique de celui qui fonctionnera comme son maître.

 

Soif des records, vanité et littérature

Sans y toucher, l'oeil de ce biographe du quotidien observe d'un regard critique la vie de celui qui l'a embauché, met en évidence la vanité de ce François Sauval qui, issu du monde de l'informatique, décide, ambitieux, de devenir le bonhomme qui a inscrit le plus de records dans le Livre Guinness des Records. Donnant à voir certains de ces records, il en souligne la vanité. Or, certaines de ces tentatives ressemblent étrangement à des choses qu'on voit aujourd'hui, comme le tour du monde en montgolfière. Bertrand Piccard, sors de ce corps...

 

"La littérature a ceci de commun avec les exploits sportifs que tout a déjà été accompli. Il n'est bon que de refaire, encore et encore...": une phrase tirée du livre, citée en dédicace, suggère que la vaine soif des records de François Sauval a quelque chose à voir avec l'art littéraire, sommé d'innover mais bloqué par ces illustres et pesants pionniers qu'on nomme "les classiques". Lucidité de l'auteur de "Quand nous étions des ombres", qui se sait condamné à n'ajouter qu'un titre à la déferlante des romans publiés de nos jours? Celui-ci aura eu, en tout cas, le mérite et le courage d'aborder avec force et pertinence un thème rare, original.

 

De la banane à l'Histoire, via la culture

Originaux sont également les lieux choisis pour l'action, et en particulier le Honduras, dont l'auteur trace en parallèle une histoire saisissante et critique tendant à montrer un pays constamment mis en coupe réglée par une classe ou un peuple dominant - érigeant la banane en symbole de cette domination, mettant en évidence ce qu'il y a derrière ce fruit savoureux. On relève aussi la relation de la méconnue "Guerre de cent heures", dont le catalyseur a été un match de football. Dans les deux cas, l'auteur fait le grand écart entre des choses sympathiques en apparence et ce qu'il peut y avoir de détestable en coulisse. Cela, sans dramatisation inutile: un peu de distance suffit.

 

Et alors que François Sauval est obsédé par l'idée de laisser sa trace dans l'histoire, l'auteur met en scène, à un tout autre niveau, une vieille dame héritière d'une langue précolombienne en voie de disparition, fleuron d'une peuplade, les Charahuales, dont il ne reste que 97 mots recueillis par un missionnaire et enfermés dans une bibliothèque - terrible réduction, que l'auteur dessine à merveille, évoquant par épisodes la conquête et la domination de l'Amérique centrale par les Espagnols.

 

Ce qui pose la question de la transmission. Sur plusieurs décennies, l'auteur installe une lignée de femmes qui, de mère en fille, vont transmettre le fragile héritage culturel et linguistique des Charahuales. L'auteur sait ménager ici de l'émotion, par exemple lorsque la philologue Cassandra Schwarzer parle dans sa langue à l'ultime personne de cette culture, sur la base d'un lexique lacunaire.

 

Pour quelle jonction?

Mais (et c'est là que se rejoignent les deux récits, apparemment sans lien l'un avec l'autre) François Sauval, devenu dirigeant du bout de terre où vit la dernière des Charahuales, va-t-il s'en préoccuper? Et son biographe? De l'humble indigène sans cesse délogée ou du milliardaire blasé, qui va s'imposer dans l'histoire? Entre la culture millénaire et le fric milliardaire, l'auteur se garde de donner une réponse tranchée (quoique, vu le sort qu'il réserve à François Sauval...), et suggère que le destin, aveugle et absurde, aurait pu en décider autrement: "Il pourrait s'agir d'une parabole caricaturale opposant les gentils Indiens au capitalisme sans coeur, mais tout est simplement régi par le hasard et rien ne venait prédire cette collision de deux trajectoires, celle d'un individu obsédé par la gloire et celle d'un peuple voué à disparaître.".

 

En définitive, c'est bien le narrateur qui va se retrouver avec le double héritage de ces deux trajectoires. Des trajectoires que le roman, genre littéraire impossible à révolutionner mais qu'on peut encore pousser un peu plus loin, vainement, permet de rappeler.

 

Mikaël Hirsch, Quand nous étions des ombres, Paris, Intervalles, 2016.

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 21:30

Pignat EcosseDéfi Premier roman.

 

Passer de la nouvelle au roman: c'est le grand saut pour tout écrivain. En cette rentrée littéraire romande, l'auteur suisse romand Cédric Pignat s'y est essayé. Il propose "D'Ecosse", un roman marqué par la présence de John Steinbeck et Robert Louis Stevenson et habité, comme son titre l'indique, par l'Ecosse.

 

L'intrigue semble à la fois brève et difficile à cerner dans ses enjeux: curieusement obnubilé par un fait divers impliquant la mort violente de deux adolescentes en Ecosse, un personnage mordu de lectures, probablement Suisse, sans doute fonctionnaire sans histoire, décide d'y aller voir de plus près. Ses motivations? Elles sont mystérieuses, troubles sans doute, mais en tout cas, il ne va pas mener l'enquête en vue de révélations fracassantes. Le roman se termine du reste simplement sur la vision de la tombe de l'une des jeunes victimes, Fay McMullan.

 

Une fois de plus, l'auteur épate son lectorat par un style très travaillé, très écrit, dont la beauté ne peut qu'étonner. La scène d'ouverture, observée de près dans un aéroport, s'avère ainsi fort belle. Le langage de l'auteur, sa voix en somme, semble même s'être étendu depuis les nouvelles du recueil "Les Murènes", l'auteur creusant le sillon du beau verbe sans relâche. Les mots rares et précieux ne manquent pas. Cela suffit-il pour tenir la distance?

 

On l'a dit, l'intrigue reste floue. Cela laisse l'impression tenace que "D'Ecosse" peine à guider son lecteur. Le voyage littéraire s'offre du reste des détours plutôt longs, déclinés à plus d'une reprise en énumérations étirées, et où s'étendent des allusions biographiques amples au sujet des écrivains Robert Louis Stevenson et John Steinbeck, reflets avant tout des manies de lecture de l'un ou l'autre personnage. Enfin, l'alternance entre les différentes personnes, dispositif permettant de différencier les personnages, s'avère assez difficile à suivre. Cela, même si l'utilisation du "tu" pour donner la parole au narrateur permet à l'auteur d'interpeller le lecteur de façon forte.

 

"D'Ecosse" est un roman dense, long et sinueux (il aurait mérité d'être élagué, sans que soit compromise une certaine ambition de tout dire), souvent difficile à suivre en raison d'un fil conducteur en traitillé. On n'y trouvera pas non plus le son des cornemuses (ce qui n'est pas forcément un tort...), les ambiances des pubs n'arrivent que de manière épisodique, et on aurait attendu que l'auteur soit parfois plus proche de l'action que d'un style qui, souvent, a des allures de fin en soi.

 

Pourquoi lire "D'Ecosse" quand même, alors? Sans doute pour les beaux mots en pagaille, pour les phrases ouvragées, même si elles sont parfois bien longues. Il est donc permis de voir en "D'Ecosse" un message adressé avant tout aux passionnés du verbe ciselé et de l'art (littéraire) pour l'art.

 

Cédric Pignat, D'Ecosse, Vevey, L'Aire, 2016.

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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 20:29

Lacroix VitaDans son recueil de nouvelles "Dix-sept histoires de dolce vita", l'écrivain français Hugo Lacroix cerne, en dix-sept nouvelles très brèves, quelques éclats de vie dont le cadre se trouve en Italie.

 

Ces textes sont courts et rapides, on les avale avec délice. Il n'y a pas un mot de trop, pas même lorsque l'ambiance est à l'extravagance - on pense à la nouvelle "Au nom du Christie's", où est mise en scène une jeune femme, Miguela, si belle et fascinante que sa splendeur dépasse celle des objets mis en vente: on l'achèterait, selon l'un des personnages! Le titre fait penser au Christ; n'ayant jamais fait l'amour, ladite belle femme finit par faire figure de Sainte Vierge de la nouvelle.

 

C'est que la religion catholique trouve sa place dans ce roman consacré à un pays qui lui est traditionnellement attaché. "Le Tueur de Gênes" en est un bel exemple, que l'auteur aborde par la bande en mettant en avant, d'abord, un bar gay. Sa clientèle va se confesser dans l'église placée dans la même rue - et le narrateur, qui est le curé de cette église, en parle, brisant le secret de la confession à l'attention d'un lecteur rendu curieux. Cette nouvelle a les allures d'une intrigue policière, dans une certaine mesure, suffisante pour créer un petit suspens.

 

La vie des sens, sensuelle ou lourde, est présente dans ce recueil, de manières diverses - outre le bar gay, on appréciera le petit coup rapide entre un coiffeur et sa collaboratrice, moment clé d'une nouvelle, "Le Visagiste", qui dévoile quelques aspects du métier pratiqué à l'italienne. Le jeu des doubles sens est aussi là, avec "Gelato romano": si sucer "une petite glace" peut être compris dans un sens grivois agréable si deux gars y consentent, dans le cas contraire, on ne peut que dire, comme le narrateur en début de texte: "Avant-hier, Dario m'a complètement refroidi."

 

Cela, sans oublier la criminalité mafieuse et certains aspects déplaisants de l'histoire italienne: "Le Boeuf à six pattes" mêle monuments historiques (ici, il s'agit de Herculanum) et action de structures mafieuses, sans oublier le côté bonne cuisine, avec une réflexion peu évidente sur la viande que l'on trouve dans son assiette. Et le lecteur se retrouvera face à une fête qui réunit des nostalgiques du fascisme avec "Une bacchanale fasciste", dont l'auteur recrée la liturgie grotesque (des masques nègres, le narrateur préfère être noirci au cirage...) avec précision et sobriété.

 

Parues pour certaines d'entre elles dans des revues prestigieuses telles que la Nouvelle revue française, les nouvelles de "Dix-sept histoires de dolce vita" sont aussi rapides et fortes qu'un espresso dégusté au coin d'un bar italien. Elle sont aussi un rayon de soleil en plein été, qui peut caresser ou gifler. Sobres, elles sont un regard perçant porté par un écrivain français sur l'Italie d'aujourd'hui. Une Italie qu'il a su percer à jour, au-delà du regard superficiel du touriste.

 

Hugo Lacroix, Dix-sept histoires de dolce vita, Paris, La Différence, 2008.

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 20:54

Malinconi Homme"La mondialisation défigure l'humain": c'est ainsi que débute le prière d'insérer de "Si ce n'est plus un homme", recueil de nouvelles de l'écrivaine belge Nicole Malinconi. Cet ouvrage aborde différents aspects de la déshumanisation de l'homme moderne, d'une manière large, plus généreuse mais pas moins exacte et cruelle que le glaçant mais excellent "Au bureau".

 

Défigurer l'humain, l'idée est évidemment développée au sens le plus littéral, déjà dans le préambule à ce petit livre, qui interpelle: est-ce qu'une atteinte physique rend quelqu'un moins humain? Pourquoi sommes-nous tentés de voir comme moins humaine une personne dont le visage est atteint, à l'instar des gueules cassées de la Première guerre mondiale? Quel regard portons-nous sur elles? Le mot de "gueules cassées" est du reste le titre d'une des nouvelles du recueil, évoquant ces migrants à peine connus, sans identités, qui meurent en silence d'accidents inhumains du côté de Calais. L'auteure suggère que chaque époque a ses gueules cassées, ses figures mutilées qu'on ne reconnaît plus.

 

Mais il est d'autres circonstances moins manifestes, mais vécues par ceux qui les subissent comme la perte d'une part de leur humanité. Elle est superbe, par exemple, cette nouvelle tout en finesse intitulée "Venant du coeur" où l'auteure fait parler, avec justesse, un personnage mis au chômage par la fin de l'industrie sidérurgique dans le nord de la France. Arrêté en milieu de parcours professionnel, son narrateur met en évidence ses collègues qui, ayant fait leur vie dans le travail de l'acier, s'associent à cette deuxième maison qu'est le haut-fourneau. On se souvient, en lisant cette nouvelle, que le métier qu'on exerce est un élément clé de notre personnalité. "Protocole de relance", autre nouvelle évoquant les disparitions d'emplois, lui fait écho: écrite à la deuxième personne du pluriel, elle interpelle directement le lecteur.

 

Si l'auteure montre certains personnages de près, elle a toujours soin de garder une certaine distance: les personnages sont rarement nommés, ou au mieux prénommés. Ils font souvent figure d'ombres, de types exemplaires qui, éventuellement, s'expriment - ou pas, à l'instar de cet enfant en bas âge qui, dans "Baby TV", ne dit rien (conformément à l'étymologie du mot latin "infans", "qui ne parle pas") et subit une chaîne de télévision aux programmes indigents, bâtie sur mesure pour lui - dit-on, du moins. A l'extrême inverse, certaines nouvelles ont l'allure de chroniques, à l'instar de "Mur sans issue", qui fait référence à un mur entre les riches et les pauvres de São Paulo. Le point de vue? Un hélicoptère... le mur, on le regrette donc. Mais de loin.

 

Morts anonymes, vies humaines sacrifiées car sans valeur apparente: l'auteure promène son regard dans le monde entier pour dire ce qu'il peut avoir d'inhumain pour ceux que la mondialisation oublie, dans nos pays de nantis ou dans des régions moins favorisées. Certaines nouvelles touchent à des débats récents, qui trouvent encore aujourd'hui un écho, à l'instar de la fermeture des magasins Carrefour en Belgique ou des humains figés par la technique de plastination de Günther von Hagens, évoqués dans "Si ce n'est plus un homme". Un titre qui donne son nom au recueil, et évoque l'ouvrage bien connu de Primo Levi; et qui fait le lien, de manière subtile mais indiscutable avec une autre temps historique, à travers l'idée d'un homme vu comme un spécimen: difficile, à la fin de la lecture de cette nouvelle, de ne pas penser au docteur Mengele. La leçon de cette terrible expérience historique a-t-elle été de nous rendre plus humains pour autant? Mettant en scène des personnages ordinaires à l'humanité ternie sans que personne ne s'en aperçoive, l'auteure pose cette difficile question.

 

Nicole Malinconi, Si ce n'est plus un homme, La Tour d'Aigues, L'Aube, 2010.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 21:02

LuneLu par Cachou, Marine, Mikaël Demets, Pages à pages, Valérie Devilain-Denize, Yan.

 

Sur le prospectus, tout à l'air nickel. Mais la description va-t-elle passer l'épreuve du réel avec succès? Quelques personnages vont vivre dans le lotissement "Les Conviviales", un ensemble de villas construit spécialement pour accueillir des seniors. Résultat? L'ensemble ne tient pas ses promesses et ceux qui sont venus s'y loger se sentent pris au piège. "Lune captive dans un oeil mort", un roman signé Pascal Garnier, se construit autour de l'interaction faussement calme qui se met en place entre quelques personnages que rien ne devrait rapprocher.

 

Certes, tout commence tranquillement, et "Lune captive dans un oeil mort" fait partie de ces romans qui prennent leur temps pour s'installer avant d'exploser tout à coup. Le premier chapitre, cela dit, constitue une très bonne exposition. Sa construction fait alterner les mots jetés sur le papier glacé d'un prospectus et la réalité vécue d'un homme qui s'est installé là, parmi les premiers, avec son épouse. Le ton est donné: il y a un peu de désillusion face un ensemble de logements qui ne tient pas toutes ses promesses et ne trouve pas ses habitants. Du lotissement, l'auteur dit: "Vu d'avion, cela devait ressembler à une sorte d'arête de poisson", manière de montrer que les lieux sont mortels, en dépit de leur ambition d'être, justement, un lieu de vie.

 

On pourrait presque voir "Lune captive dans un oeil mort" comme un huis clos, en ce sens que ce roman rassemble une demi-douzaine de gens logés à la même enseigne, dans un "locus amoenus" en carton-pâte. L'auteur utilise l'idée du huis clos pour créer une tension, en insistant sur le fait que chacun est là, pratiquement coincé, parce qu'il ne peut faire autrement, que ce soit par choix (qu'on ne saurait révoquer sous peine de déchoir) ou à l'issue d'un concours de circonstances. Tout commence avec la courtoisie bienveillante que les personnages peuvent vivre entre inconnus - et avec les impressions peu avouables que l'on s'échange dès que les dos sont tournés. L'auteur prend soin de donner quelques caractéristiques à ses personnages: celui qui a un sourire immense qui sonne faux, la lesbienne supposée, l'animatrice qui fume des joints. Moins typées, les femmes trouvent tout à fait leur place dans le récit, ne serait-ce que parce qu'elles savent organiser ou parler. En somme, l'auteur sait orchestrer, sur 157 pages, la tranche de vie de quelques personnages.

 

Et si, à l'instar de la qualité des logements et de la sécurité, "Les Conviviales" ne sont pas à la hauteur des espérances de ceux qui ambitionnent d'y vivre, c'est un circonstances particulier qui finit par mettre le feu aux poudres. Il faut un long temps, en effet, pour que cela s'installe. L'auteur prend son temps pour installer un dispositif tendu où tout peut mettre le feu aux poudres. Au hasard, ce sont donc des gitans, pourtant intègres, qui vont jouer le rôle de catalyseurs. C'est l'occasion, pour l'auteur, de placer quelques préjugés dans la bouche de certains de ses personnages. Faciles, les préjugés, comme peuvent l'être ceux que le Français moyen peut avoir à l'encontre des gens du voyage... la caricature, ici, est vigoureuse et fait mouche.

 

Si le début de "Lune captive dans un oeil mort" captive, ce roman a quelques lenteurs plus tard, gage de tension. Roman lent, "Lune captive dans un oeil mort" choisit de monter très graduellement en puissance et montre çà et là une folie inattendue, mais pourtant évidente, quand on y pense, lorsqu'il est question de vivre dans un lotissement qui n'est fait pour personne. Il est permis de penser ici à "Super-Cannes" de James Graham Ballard lorsqu'on lit "Lune captive dans un oeil mort", pour deux raisons au moins: d'une part, on réunit des personnages qui n'ont pas grand-chose à faire ensemble... et d'autre part, on s'attend à un clash en fin de roman. A cela, l'auteur de "Lune captive dans un oeil mort" ajoute une intimité non voulue, une proximité pas désirable , mais propice à toutes les tensions.

 

Pascal Garnier, Lune captive dans un oeil mort, Paris, Zulma, 2008.

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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 20:11

Zirem MerLu par Brahim Saci.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

La vie d'une femme, vue par un homme. Et on y croit. Youcef Zirem dessine, dans "La porte de la mer", la jeunesse d'une Algérienne, Amina. La vie ne l'épargne pas: inceste, études, prostitution, amours contrariées. L'auteur crée un personnage fort, capable de résister à l'adversité. Et celle-ci, en l'occurrence, prend la forme de l'histoire récente de l'Algérie.

 

Pour un romancier, se glisser dans la peau d'un personnage du sexe opposé n'a rien d'évident, a fortiori lorsque c'est le personnage principal. L'auteur de "La porte de la mer" y parvient cependant de manière crédible, voire brillante. Amina est présentée comme une jeune femme victime d'une société pilotée par la religion et ses réflexes, où l'égalité homme-femme est loin d'être réalisée, laissant la place aux rapports de force où chacun est supposé trouver son compte. Certes, l'auteur ne condamne personne; mais son personnage relève les difficultés de son parcours et, critique face au régime politique et à ses évolutions, suscite l'empathie. Et Amina, étudiante et diplômée, devient enseignante de français, passionnée, après avoir vendu son corps aux hommes pour faire vivre sa famille.

 

Ce parcours est marqué par un drame terrible, mentionné dès le premier chapitre comme il se doit pour les choses importantes: le père d'Amina, un islamiste comme on en connaît trop (la narratrice utilise le terme de "barbu" pour désigner ces extrémistes), engrosse sa fille. Elle mène sa grossesse à terme, dans un esprit de combat.

 

Marqué par une grossesse "de combat", pour ainsi dire, le parcours atypique d'Amina, une femme forte entre toutes, trouve place dans le contexte historique d'une Algérie qui, depuis son indépendance, n'a rien oublié mais a connu son lot de secousses. Quitte à paraître un peu long par moments, l'écrivain saisit chaque occasion de présenter les tenants et les aboutissants de ce qui se passe dans un pays à l'histoire mouvementée: régimes successifs, factions rivales, amnisties indues. Le lecteur pourra aussi découvrir quelques aspects méconnus de l'histoire d'Algérie, et d'Alger en particulier.

 

Et cette porte de la mer? Elle fait partie, justement de ces éléments algérois qu'Amina affectionne. Regard sur la Méditerranée, elle suggère une ouverture vers quelque chose d'autre, par exemple la possibilité d'une vie meilleure, loin de toute violence. Ce quelque chose d'autre peut être décevant, comme le suggère l'idylle avortée entre Amina et Michel, et l'auteur ne manque pas de montrer que la vie d'Amina épouse le long chemin du désenchantement. Mais il peut aussi être une fenêtre vers le rêve, incarné entre autres par la ville de Paris. Et l'auteur termine son roman à Alger, en laissant son personnage certes amer et désenchanté, mais aussi libre de toute attache, jeune encore et prêt à relever de nouveaux défis: c'est sur une page blanche, pour ainsi dire, que s'achève "La porte de la mer".

 

Youcef Zirem, La porte de la mer, Paris, Intervalles, 2016.

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